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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Satire des Satires

Edme Boursault· créée en 1694, imprimée en 1669· 821 vers· 8 personnages

Représentée, pour la première fois en octobre 1669 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • ÉMILIE, maîtresse du Chevalier
  • LE CHEVALIER, Amant d'Émilie
  • LE MARQUIS, marquis du Bel-Air
  • LA MARQUISE ORTODOXE, jeune veuve et précieuse
  • AMARANTE, Amie d'Émilie
  • BOURSAULT
  • LA WALTOLINE, suisse d'Émilie
  • LA FRANCE, laquais d'Émilie
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE PRINCE DE OUVIZE.

Comme il était juste, ayant une galanterie à dédier, que je la destinasse à l'un des plus galants hommes de la Cour, je n'ai point hésité sur le choix que j'avais à faire. Si vous blâmez ma témérité, du moins jouerez vous mon industrie : puisque malgré tous les efforts que l'on a fait pour abîmer la pièce que je vous présente, je trouve le moyen, en vous la consacrant, de rendre don sort illustre. Je sais, MONSEIGNEUR, que c'est beaucoup faire pour moi, que choisir un appui si considérable à un ouvrage qui a été si cruellement persécuté ; mais je doute que ce soit faire assez pour vous ; et qu'un Nom aussi fameux que le vôtre l'est, s'accommode d'une bagatelle, qui peut-être doit une partie de sa réputation à l'injustice qu'on lui a rendue. Ce n'est pas qu'il n'y ait des endroits qui au dire des experts sont assez délicatement touchés : pour me faire supporter plus facilement l'injustice que l'on m'a faite, on l'a presque toujours accompagnée de quelque louange : et je puis dire que ceux-même qui m'ont fait le plus de mal, dans le dessein de ma le faire moins sentir, m'ont toujours enivré d'encens avant de de m'en faire. Vous en jugerez, MONSEIGNEUR, Vous qui avez au moins autant de lumières que ceux qui ont décidé souverainement ; et de qui l'on ne peut mieux faire l'éloge qu'en publiant que vous êtes l'homme le mieux fait de la Cour, et que votre esprit est encore mieux fait que votre personne. Je dirais de Vous ce que je pense, et ce que toute la France sait, si ce que je vous offre valait la peine d'y attacher votre panégyrique. Mais je travaille, MONSEIGNEUR ; ce que je fais même sera peut-être digne d'être transmis à la postérité à la faveur de votre Nom ; et d'abord que je pourrai mettre vos louanges au devant de quelque ouvrage qui ne les déshonore pas, vous verrez que c'est avec la passion la plus respectueuse du monde que je fais gloire d'être, MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur, BOURSAULT.

AU LECTEUR

Les Satires de Monsieur Despréaux ont fait un si grand fracas, et tant de personnes capables de juger des belles choses leur ont donné leur approbation, que je serais du moins aussi emporté que leur Auteur, si le peu qu'on y remarque de mauvais me faisait condamner tout ce qu'il y a de bon. J'avoue que la gloire qu'il prétend s'être acquise, lui serait légitimement due, si l'on acquérait une véritable gloire à faire beaucoup de mauvais bruit : mais pour un homme tel que Monsieur Despréaux, qui par la délicatesse de sa plume pouvait s'attirer des applaudissements sans restriction, c'est en avoir mal usé, qu'avoir réduit tout ce qu'il y a de gens raisonnables à ne pouvoir faire l'éloge de son esprit, sans être obligés de faire le procès à sa conduite. S'il est vrai que son génie soit si borné, qu'il soit en pays perdu aussitôt qu'il est hors de la Satire, je consens qu'il n'en sorte point : mais il y a bien de la différence entre satiriser et médire ; reprendre, et injurier ; condamner des fautes, et en commettre. Attaquer les vices dans tous les hommes, et faire des peintures de leur noirceur, qui donnent de l'horreur à ceux qui en faisant réflexion sur leur vie s'en trouvent convaincus, c'est ce qu'on appelle une Satire : mais déclarer ceux d'un particulier ; et décliner son nom pour le faire mieux connaître, c'est un Libelle diffamatoire. En vain Monsieur Despréaux cherche des exemples pour autoriser ce qui n'en eut jamais. Si les Romains, qu'il cite dans un discours qu'il a fait sur la Satire, ont quelquefois nommé des gens connus, ils faisaient par prudence ce qu'il fait aujourd'hui par le seul plaisir qu'il a de faire du mal. Ceux qu'ils décriaient, étaient déjà décriés par les crimes qu'ils avaient commis, de par les répréhensions qu'ils n'avaient pu éviter ; et si l'on en faisait des portraits épouvantables, c'était pour effrayer la jeunesse qu'ils pouvaient séduire : mais de tous ceux que nomme Monsieur Despréaux, il n'y en a pas un que je connaisse, (si l'on m'en excepte) en qui l'on ne trouve toutes les qualités requises pour faire d'aussi honnêtes gens qu'il y en ait en France ; et pour ce qui est de ceux que je ne connais pas, j'en juge favorablement par le mal qu'il ne peut s'empêcher de leur vouloir. Qu'on ne m'allègue point que j'ai voulu faire pis que Monsieur Despréaux n'a fait, et que s'il y a du crime à mettre du monde sous la presse, il y en a encore davantage à en vouloir traduire sur un Théâtre : je n'ai pas vécu jusqu'à présent sans le savoir, aussi bien que ceux qui me l'allégueraient ; mais outre que pour se venger, on doit faire un peu plus de mal qu'on n'en a reçu, Monsieur Despréaux méritait bien d'être joué en présence de toute la terre qu'il joue : et le Tribunal auguste où il a mendié les défenses dont il s'est servi, et qui a coutume de se déclarer contre toutes sortes d'agresseurs, ne lui aurait pas été si favorable, n'était qu'il en a surpris la religion. Ceux qui se donneront la peine de lire la Pièce que je mets au jour, verront bien que je n'y ai rien mis de diffamatoire contre son honneur, ni contre sa personne, comme il le suppose dans l'Arrêt qui fait défenses aux Comédiens de la représenter. Je ne sais rien de lui qui soit à son désavantage, que ce que toute la France sait aussi : c'est-à-dire cette liberté qu'il prend d'offenser des gens qui ne lui ont jamais fait de mal ; et je pense qu'il n'y en aurait guère qui lui refusassent leur estime, s'il faisait un meilleur usage de son génie. Ce n'est pas que dans ce qu'il a fait il n'y ait à retoucher, comme dans tout ce que font les autres. Le plaisir qu'on a d'entendre médire fait qu'on passe, sans y prendre garde, par dessus des endroits où l'on s'arrêterait, si une injure qui s'y trouve à point nommé, n'attirait toute l'attention de ceux qui parcourent ses Ouvrages : et si j'étais d'humeur à faire une Critique en prose, je lui en citerais plusieurs, sans compter ceux que j'ai déjà repris, ou il a oublié de mettre du jugement. Mais je me contente du temps que j'ai perdu à lui répondre ; et je lui déclare que de quelque façon qu'il me traite désormais, je ne m'en vengerai que par mon silence. Si je fais de méchants vers, il aura peu de gloire à faire tomber un homme qui tomberait bien sans lui ; et si j'en fais de bons, ils se soutiendront assez d'eux mêmes.

SCÈNE PREMIÈRE. Émilie, Le Chevalier, Un Laquais.

ÉMILIE

Et puis-je honnêtement m'en débarrasser ? Dites : Puis-je sans l'offenser, refuser ses visites ? Et de la qualité dont vous savez qu'elle est, Lui dirai-je tout franc que son air me déplaît ?

Voir Acte I, scène I, vers 79-80 du Misanthrope de Molière : "Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?"

SCÈNE II. Émilie, Le Chevalier, La Waltoline, Un Laquais.

ÉMILIE

Et faquin, faut-il se battre ?

Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]

LA WALTOLINE

Point, pardi !

ÉMILIE

Point !

LE CHEVALIER

Oui.

LA WALTOLINE

Grand-merci.

SCÈNE III. Le Marquis, Émilie, Le Chevalier, Un Laquais.

LE MARQUIS, de derrière le Théâtre

Chevalier.

ÉMILIE

Me revoilà chagrine ; L'étourdi de Marquis, dont la langue assassine, A dessein de nous joindre, et je crains son caquet.

Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]

LE MARQUIS

Chevalier !

ÉMILIE

Paix.

LE MARQUIS

Assurément.

LE MARQUIS

Pour souple, il est certain que je n'ai pas les gouttes ; Je saute...

Goutte : Maladie causée par la fluxion d'une humeur acre sur des articles et jointures du corps ; et qui est fort douloureuse. [F]

LE CHEVALIER

Non.

LE CHEVALIER

En l'air donc.

LE MARQUIS

Point du tout.

LE CHEVALIER

Il ne saurait.

LE MARQUIS

Parbleu, nous allons voir cela. As-tu lu Despréaux ?

Boileau (Nicolas dit Despréaux) [1636-1711] : Auteur. Il débuta par des Satires qui lui valurent un immense succès. Ami de Jean Racine, il le défendit et le conseilla. Il publia aussi un Art poétique et Le Lutrin. Il fut académicien et historiographe du Roi avec Jean Racine.

LE MARQUIS

Tout de bon ?

ÉMILIE

Oui.

LE MARQUIS

Et quel autre écrivain a parlé d'alouettes, Dis, benêt ?

Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]

LE CHEVALIER

Sur moi ? Non.

LE CHEVALIER

Oui, je pense.

LE CHEVALIER

Confusément.

ÉMILIE

Non.

SCÈNE IV. Émilie, Le Marquis, Le Chevalier, La Waltonine.

ÉMILIE

Ouvre donc.

SCÈNE V. Boursault, Émilie, Le Chevalier, Le Marquis.

BOURSAULT

Oui, Madame.

ÉMILIE

Un siège.

LE CHEVALIER

Songez-vous à notre épithalame ? L'hymen où j'aspirais, est conclu d'aujourd'hui : Et vous m'avez promis que vous la feriez.

Épithalame : terme de poésie. Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces.

BOURSAULT

Oui.

LE MARQUIS

En vers ?

LE MARQUIS

On le nomme ?

LE MARQUIS

Ah fi ! Ce n'est pas là mon homme. Un pareil compliment lui doit sembler nouveau : Mais des méchants auteurs, je suis parbleu, le fléau : Je n'en puis souffrir un, s'il n'excelle.

Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

LE CHEVALIER

Il se moque.

LE CHEVALIER

Point ?

LE MARQUIS

Non.

LE MARQUIS

Ma foi, c'est un charmant génie. "Lorsque d'un froid rimeur il dépeint la manie, Ses vers, comme un torrent, coulent sur le papier : Il rencontre à la fois Perrin, et Pelletier, Bardou, Mauroy, Boursault." Au moins sans artifice, Boursault.

À partir du vers 42 de la Satire VII de Despréaux : "Faut-il d'un froid rimeur dépeindre la manie ? Mes vers comme un torrent, coulent sur le papier...".

SCÈNE VI. Amarante, Ortodoxe, Émilie, Le Marquis, Le Chevalier, Boursault.

LE CHEVALIER

Bel esprit.

LE MARQUIS

Il se raille.

LE CHEVALIER

Oui, Et Tartuffe.

LE CHEVALIER

Sur Despréaux.

ORTODOXE

Oh oui !

LE MARQUIS

Il est vrai. Dieu me damne ! Elle approuve l'Astrate.

Astrate, roi de Tyr est une tragédie de Philippe Quinnault représentée pour la prmeière fois le 14 décembre 1664 à l'Hôtel de Bourgogne.

LE MARQUIS

L'Astrate.

BOURSAULT

C'est Quinault.

AMARANTE

Et du beau.

LE MARQUIS

Moi ?

LE CHEVALIER

Ah ! Fort bien. Pompée est déjà vieux, il ne vaut donc plus rien ? Dans deux ans l'Alexandre et sa soeur l'Andromaque Ne seront donc plus beaux, si quelqu'un les attaque ? Le Cid, dont tout Paris admira la beauté, A donc perdu sa grâce avec sa nouveauté, À ce compte ?

La Mort de Pompée (1643) est une tragédie de Pierre Corneille.

Andromaque (17 novembre 1667) et Alexandre (4 déc. 1665) sont deux tragédies de Jean Racine.

Le Cid (1637) est une tragédie de Pierre Corneille.

ORTODOXE

Au vrai ?

LE MARQUIS

Oh, oui ?

ORTODOXE

Moi ?

LE MARQUIS

Pour un si grand service. Je veux que Despréaux vous accole la cuisse.

Accoler la cuisse : Embrasser la botte ou acuise : signe de soumission.

LE MARQUIS

Diable ! Je le connais, la peste ! Il est bien agréable. C'est Boyer.

Boyer Claude (1618-1698) : Auteur de près de 30 pièces de théâtre, principalement des tragédies mais aussi deux tragi-comédies, deux pastorales et une comédie héroïque.

AMARANTE

Qui ?

AMARANTE

Mon_Dieu, qu'ai-je fait de son nom ? C'est un auteur galant, mais qui ferait scrupule De se lever sans feu pendant la canicule. C'est Gilbert.

Gilbert, Gabriel (1620-1680) : Auteur de 12 tragédies, tragi-comédies et pastorales.

LE CHEVALIER

Est-il possible ?

LE MARQUIS

Ma foi, je voudrais bien, pendant qu'il est ici, Qu'il censurât encore un endroit que voici, Jamais dans aucun siècle on n'a vu mieux écrire ; Et je le maintiens fou, s'il y trouve à redire. C'est l'endroit de Cotin, l'as-tu vu ?

Cotin (L'Abbé) : poète et prédicateur, né à Paris en 1604 et mort en 1681, fut aumônier du Roi, conseiller, et se fit de son temps une assez grande réputation par ses sermons, ses poésies et son érudition, et fut admis en 1655 à l'Académie française. Il n'est guère connu aujourd'hui que par les railleries de Boileau et de Molière (personnage de Trisottin). [B]

LE MARQUIS

Oui ?

LE MARQUIS

C'est bien dit.

LE MARQUIS

Bon.

ORTODOXE

Et lui dit...

LE CHEVALIER

Peut-être.

LE MARQUIS

Non.

LE CHEVALIER

Ta foi ?

LE CHEVALIER

Oui vraiment.

LE MARQUIS

Imposture.

LE MARQUIS

Je m'en viens, comme vous, d'aviser tout à l'heure. Il est vrai, l'on le dit ; il est même fort bon ; Malepeste !

Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]

ORTODOXE

Vous ?

AMARANTE

Oui.

LE MARQUIS

Tant pis.

LE CHEVALIER

Tant mieux.

LE MARQUIS

Et bon, bon !

ORTODOXE

Oui.

LE MARQUIS

Vous tombez dans mon sens sur l'endroit que je dis ; Sur la comparaison d'Alexandre.

On peut noter que Jean Racine a fait une dédicace au Roi de sa tragédie Alexandre en 1666.

ÉMILIE

Comment ?

LE MARQUIS

Oui.

ÉMILIE

Je la trouve là-là.

Là-là : Se dit en réponse, avec le sens de médiocrement. [L]

ÉMILIE

Pour fat, pas tant fat que l'on pense.

Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]

LE CHEVALIER

Nous, ingrats !

LE MARQUIS

Oui, morbleu ! Despréaux versifie, Et les fruits de sa veine, il vous les sacrifie : Clairvoyant dans le Code, et savant dans les Lois, Il pouvait obscurcir Montauban, et Langlois ; N'était qu'il a changé, pour vous mieux faire rire, Ses cornes d'avocat, en cornes de satyre.

Satyre : C'était chez les païens une Demi-Dieu fabuleux, qui présidait aux forêts avec les faunes et les sylvains. Il les peignaient moitié homme, et moitié boucs. Hommes par en haut avec des cornes sur la tête ; et en bas une queue, des pieds de boucs et tout velus par le corps. [L]

La distinction graphique entre satire et satyre n'étaient pas complètement établie. Voir Dict. Furetière.

LE MARQUIS

Tout de bon ?

ORTODOXE

Oui.

LE CHEVALIER

Oui, je l'ai vue.

LE MARQUIS

Hé bien, l'endroit de l'Âne ?

Voir Satire VIII de Despréaux, v. 276 "... Que l'homme, qu'un docteur est au-dessous d'un âne..." jusqu'à la fin.

AMARANTE

Ah, si !

SCÈNE VII. Émilie, Le Chevalier, Le Marquis, Ortodoxe, Amarante, Boursaut, La France.

LE CHEVALIER

Non pas.

LE MARQUIS

Tu le dois.

821 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica