Comédie en vers
La Satire des Satires
Représentée, pour la première fois en octobre 1669 au Théâtre du Marais.
Personnages
- ÉMILIE, maîtresse du Chevalier
- LE CHEVALIER, Amant d'Émilie
- LE MARQUIS, marquis du Bel-Air
- LA MARQUISE ORTODOXE, jeune veuve et précieuse
- AMARANTE, Amie d'Émilie
- BOURSAULT
- LA WALTOLINE, suisse d'Émilie
- LA FRANCE, laquais d'Émilie
MONSEIGNEUR,
À MONSEIGNEUR LE PRINCE DE OUVIZE.
Comme il était juste, ayant une galanterie à dédier, que je la destinasse à l'un des plus galants hommes de la Cour, je n'ai point hésité sur le choix que j'avais à faire. Si vous blâmez ma témérité, du moins jouerez vous mon industrie : puisque malgré tous les efforts que l'on a fait pour abîmer la pièce que je vous présente, je trouve le moyen, en vous la consacrant, de rendre don sort illustre. Je sais, MONSEIGNEUR, que c'est beaucoup faire pour moi, que choisir un appui si considérable à un ouvrage qui a été si cruellement persécuté ; mais je doute que ce soit faire assez pour vous ; et qu'un Nom aussi fameux que le vôtre l'est, s'accommode d'une bagatelle, qui peut-être doit une partie de sa réputation à l'injustice qu'on lui a rendue. Ce n'est pas qu'il n'y ait des endroits qui au dire des experts sont assez délicatement touchés : pour me faire supporter plus facilement l'injustice que l'on m'a faite, on l'a presque toujours accompagnée de quelque louange : et je puis dire que ceux-même qui m'ont fait le plus de mal, dans le dessein de ma le faire moins sentir, m'ont toujours enivré d'encens avant de de m'en faire. Vous en jugerez, MONSEIGNEUR, Vous qui avez au moins autant de lumières que ceux qui ont décidé souverainement ; et de qui l'on ne peut mieux faire l'éloge qu'en publiant que vous êtes l'homme le mieux fait de la Cour, et que votre esprit est encore mieux fait que votre personne. Je dirais de Vous ce que je pense, et ce que toute la France sait, si ce que je vous offre valait la peine d'y attacher votre panégyrique. Mais je travaille, MONSEIGNEUR ; ce que je fais même sera peut-être digne d'être transmis à la postérité à la faveur de votre Nom ; et d'abord que je pourrai mettre vos louanges au devant de quelque ouvrage qui ne les déshonore pas, vous verrez que c'est avec la passion la plus respectueuse du monde que je fais gloire d'être, MONSEIGNEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur, BOURSAULT.
AU LECTEUR
Les Satires de Monsieur Despréaux ont fait un si grand fracas, et tant de personnes capables de juger des belles choses leur ont donné leur approbation, que je serais du moins aussi emporté que leur Auteur, si le peu qu'on y remarque de mauvais me faisait condamner tout ce qu'il y a de bon. J'avoue que la gloire qu'il prétend s'être acquise, lui serait légitimement due, si l'on acquérait une véritable gloire à faire beaucoup de mauvais bruit : mais pour un homme tel que Monsieur Despréaux, qui par la délicatesse de sa plume pouvait s'attirer des applaudissements sans restriction, c'est en avoir mal usé, qu'avoir réduit tout ce qu'il y a de gens raisonnables à ne pouvoir faire l'éloge de son esprit, sans être obligés de faire le procès à sa conduite. S'il est vrai que son génie soit si borné, qu'il soit en pays perdu aussitôt qu'il est hors de la Satire, je consens qu'il n'en sorte point : mais il y a bien de la différence entre satiriser et médire ; reprendre, et injurier ; condamner des fautes, et en commettre. Attaquer les vices dans tous les hommes, et faire des peintures de leur noirceur, qui donnent de l'horreur à ceux qui en faisant réflexion sur leur vie s'en trouvent convaincus, c'est ce qu'on appelle une Satire : mais déclarer ceux d'un particulier ; et décliner son nom pour le faire mieux connaître, c'est un Libelle diffamatoire. En vain Monsieur Despréaux cherche des exemples pour autoriser ce qui n'en eut jamais. Si les Romains, qu'il cite dans un discours qu'il a fait sur la Satire, ont quelquefois nommé des gens connus, ils faisaient par prudence ce qu'il fait aujourd'hui par le seul plaisir qu'il a de faire du mal. Ceux qu'ils décriaient, étaient déjà décriés par les crimes qu'ils avaient commis, de par les répréhensions qu'ils n'avaient pu éviter ; et si l'on en faisait des portraits épouvantables, c'était pour effrayer la jeunesse qu'ils pouvaient séduire : mais de tous ceux que nomme Monsieur Despréaux, il n'y en a pas un que je connaisse, (si l'on m'en excepte) en qui l'on ne trouve toutes les qualités requises pour faire d'aussi honnêtes gens qu'il y en ait en France ; et pour ce qui est de ceux que je ne connais pas, j'en juge favorablement par le mal qu'il ne peut s'empêcher de leur vouloir. Qu'on ne m'allègue point que j'ai voulu faire pis que Monsieur Despréaux n'a fait, et que s'il y a du crime à mettre du monde sous la presse, il y en a encore davantage à en vouloir traduire sur un Théâtre : je n'ai pas vécu jusqu'à présent sans le savoir, aussi bien que ceux qui me l'allégueraient ; mais outre que pour se venger, on doit faire un peu plus de mal qu'on n'en a reçu, Monsieur Despréaux méritait bien d'être joué en présence de toute la terre qu'il joue : et le Tribunal auguste où il a mendié les défenses dont il s'est servi, et qui a coutume de se déclarer contre toutes sortes d'agresseurs, ne lui aurait pas été si favorable, n'était qu'il en a surpris la religion. Ceux qui se donneront la peine de lire la Pièce que je mets au jour, verront bien que je n'y ai rien mis de diffamatoire contre son honneur, ni contre sa personne, comme il le suppose dans l'Arrêt qui fait défenses aux Comédiens de la représenter. Je ne sais rien de lui qui soit à son désavantage, que ce que toute la France sait aussi : c'est-à-dire cette liberté qu'il prend d'offenser des gens qui ne lui ont jamais fait de mal ; et je pense qu'il n'y en aurait guère qui lui refusassent leur estime, s'il faisait un meilleur usage de son génie. Ce n'est pas que dans ce qu'il a fait il n'y ait à retoucher, comme dans tout ce que font les autres. Le plaisir qu'on a d'entendre médire fait qu'on passe, sans y prendre garde, par dessus des endroits où l'on s'arrêterait, si une injure qui s'y trouve à point nommé, n'attirait toute l'attention de ceux qui parcourent ses Ouvrages : et si j'étais d'humeur à faire une Critique en prose, je lui en citerais plusieurs, sans compter ceux que j'ai déjà repris, ou il a oublié de mettre du jugement. Mais je me contente du temps que j'ai perdu à lui répondre ; et je lui déclare que de quelque façon qu'il me traite désormais, je ne m'en vengerai que par mon silence. Si je fais de méchants vers, il aura peu de gloire à faire tomber un homme qui tomberait bien sans lui ; et si j'en fais de bons, ils se soutiendront assez d'eux mêmes.
SCÈNE PREMIÈRE. Émilie, Le Chevalier, Un Laquais.
ÉMILIE
Juste-Dieu ! Qui ne le serait pas ? A-t-on rien dit de bon pendant tout le repas ? Sans façon, suivez-moi, si vous me voulez suivre : Mais je ne puis rester là-dedans ; je suis ivre. Pour peu qu'on ait de sens, se figure-t-on rien Qui soit plus fatiguant qu'un si sot entretien ? Votre ami le Marquis dont la langue estropie, Est un original qui n'a point de copie : Il emporte le prix sur les plus éventés, Et ne dit que fadaise, et qu'inutilités. Ce qu'il a d'assommant, quelque sot qu'il puisse être, Aux ouvrages d'esprit il prétend se connaître ; Et n'en croyant jamais que son faible cerveau, Ce qu'il loue est blâmable, et ce qu'il blâme est beau. Mal avec la raison, il n'est point de rencontre Où, sitôt qu'on en parle, il ne se ligue contre. J'ai de son entretien autrefois fait l'essai : Il est si plein de soi, qu'il en crève.LE CHEVALIER
Il est vrai. Qu'il soit seul à manger, d'une mine adoucie, Il boit à sa santé, puis il se remercie ; À se complimenter passe le tiers d'un jour, Et croit qu'on s'aperçoit quand il manque à la Cour, Mais tout fat qu'il puisse être, une Dame galante Doit, quand elle régale, être plus complaisante. Je n'ai jamais rien vu qui fut mieux ordonné Que le pompeux repas que vous avez donné : Lorsqu'à charmer nos sens votre esprit s'étudie, Et qu'au Bal qui s'apprête il joint la Comédie, Faut-il qu'un étourdi, qui n'a point de raison, Avec si peu d'esprit en alarme un si bon ? Si vous le trouvez fat, riez-en.ÉMILIE
Que j'en rie ? Et morbleu ! (car enfin il m'a mise en furie, Et s'il faut librement vous en faire l'aveu. Je ne puis en sortir, si je ne jure un peu. ) Riez-en, dites-vous ? Faudrait-il me le dire ? N'en aurais-je pas ri, si j'en avais pu rire ? À plusieurs méchants mots, qu'il garantissait bons, J'ai fait semblant de rire, et j'enrageais au fonds. Plein de son Despréaux, qu'en louant il déchire, (Car ce qui n'en vaut rien est ce qu'il en admire,) Il en parle sans cesse, et prétend fortement Que l'Univers en corps soit de son sentiment. J'ai bien affaire, moi, pour se faire de fête, Que de son Despréaux il me rompe la tête, Et qu'à brûle-pourpoint il m'attaque vingt fois Pour piller mon suffrage, et corrompre ma voix. Grâce au babil fécond d'un Marquis ridicule, Qui toujours se regarde, et toujours gesticule, Si Monsieur Despréaux n'eût servi d'entretien, Tant qu'a duré le jour, on n'eût parlé de rien : On l'a plus de cent fois conjuré de se taire, Mais le traître qu'il est, n'en a rien voulu faire : Despréaux qui l'entête, est si fort à son goût, Qu'il le mettait en oeuvre, et l'enchâssait partout. Défaites-vous-en. Fi !LE CHEVALIER
Je suis prêt de le faire. Il vous blesse la vue, et je cherche à vous plaire : Mais (et vous voulez bien que je vous parle ainsi) Il n'est pas le seul fat que vous souffriez ici. Le Marquis, à mon sens, est plus sage qu'Eudoxe, Qui se fait appeler la Marquise Orthodoxe ; Parce que dans Alger son aïeul fait captif, Pour la religion fut empalé tout vif : Cependant chaque jour vous souffrez sa visite ; Et, si je m'y connais, c'est un mince mérite Est-il rien de si fade, et de plus dégoûtant, Que les mots qu'elle affecte, et qu'elle estime tant ? N'est-ce pas à dessein faire rire le monde, Que toujours répéter que l'on couvre sa Blonde ; Pour dire aux gens de Cour, en des termes nouveaux, "Usez-en librement, et mettez vos chapeaux".ÉMILIE
Et puis-je honnêtement m'en débarrasser ? Dites : Puis-je sans l'offenser, refuser ses visites ? Et de la qualité dont vous savez qu'elle est, Lui dirai-je tout franc que son air me déplaît ?Voir Acte I, scène I, vers 79-80 du Misanthrope de Molière : "Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?"
LE CHEVALIER
Par la même raison, sur la moindre matière, Voulez-vous qu'au Marquis j'aille rompre en visière ? Et du rang dont il est, (car dans tout cet état On trouverait à peine un plus illustre fat,) Son père qui descend d'un échappé de Prince, Met dans ses qualités, Gouverneur de Province, Duc, Vicomte, Marquis, Chevalier, Maréchal, Comte, Baron, Vidame, Écuyer, Sénéchal, À Paris Pair de France, à Madrid Grand d'Espagne, Trésorier d'Angleterre, Électeur d'Allemagne ; Et comme si pour lui c'était peu que cela, Il fait encor au bout mettre un et cetera, Après vingt qualités d'une telle importance, Comme font la plupart des grands Seigneurs de France. À des gens de sa sorte ira-t-on dire au nez, Qu'en théâtre public leurs pareils sont bernés ? Sûr qu'à vos sentiments c'est à tort qu'il s'oppose, Le Marquis est un fou, mais je n'en suis pas cause ; Et je suis étonné qu'avec tant de clartés, Vous vouliez me charger de ses iniquités.Echappée : Emportement d'un jeune homme, libertinage, ou action imprudente. [F]
ÉMILIE
Vous l'avez amené.LE CHEVALIER
Je l'ai dû, ce me semble : Accordés aujourd'hui, pour être unis ensemble, L'honneur dont vos bontés récompensent mes soins, Me paraît assez grand pour avoir des témoins. D'ailleurs, vous faire voir en l'état où vous êtes, À ce qui m'a charmé c'est mener des conquêtes ; Rien n'échappe à vos yeux, et je ne voulais pas Faire tort d'un hommage à vos charmants appas.SCÈNE II. Émilie, Le Chevalier, La Waltoline, Un Laquais.
LA WALTOLINE
Pardi ! Un Laquais par deux fois dit que j'avre menti : Par mon foi, moi d'abord que lui tourne son tête, Je tiens mon Halibarde en mon main toute prête, Et quand il ne voit rien, pardi tout à l'instant J'en donne un coup bien fort dessus son dos qu'il tend. Mais le Laquais, mon foi, qui n'est guère pagnote, Me prend mon Halibarde, et pardi m'en tapote ; De son main qu'il fait poing, me casse tous les dents. Mon foi, le maison s'ouvre, et j'ai sorti dedans : J'aime encore plus que mieux qu'il déchire mon manche. Voudrais bien maintenant un petite fil blanche Pour deux liards.Halibarde : Hallebarde. Arme.
Pagnote : Qui est sans courage, sans énergie. [L]
Liard : Monnaie qui vaut trois deniers, faite de la même monnaie que les sous. Elle a cours encore [fin XVIIème] dans le Lyonnais et dans le Dauphiné. [F]
ÉMILIE
Et faquin, faut-il se battre ?Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]
LA WALTOLINE
Point, pardi !ÉMILIE
Point !ÉMILIE
Tu sais lire ?ÉMILIE
Viens-ça donc. La noblesse ambiguë Qui traîne le désordre, et qui fait la cohue, Me fatigue, m'assomme, et tout en sera plein, À moins que de bonne heure on n'y tienne la main : C'est pourquoi, songes-y, je prétends qu'aucun n'entre, Hormis ceux dont les noms sont là-dessus.Elle lui donne un papier.
LA WALTOLINE
Oh, diantre ! Si quelqu'un vient : Qui tape ? Ami. Dis votre nom ? Moi, je veux pas le dire ; et moi, j'ouvre point.LA WALTOLINE
Oh pardi ! J'avre moi la souvenance bonne : S'il ne cline son nom, personne entre aujourd'hui.Après avoir fait cinq ou six pas, il revient, et dit au Chevalier.
Dis-moi vous ; l'écriture est-ce pas le noir ?LE CHEVALIER
Oui.LA WALTOLINE
Grand-merci.SCÈNE III. Le Marquis, Émilie, Le Chevalier, Un Laquais.
LE MARQUIS, de derrière le Théâtre
Chevalier.ÉMILIE
Me revoilà chagrine ; L'étourdi de Marquis, dont la langue assassine, A dessein de nous joindre, et je crains son caquet.Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]
LE MARQUIS
Chevalier !ÉMILIE
Paix.LE MARQUIS
Ma foi, je vous prends sur le fait ; Vous voilà l'un et l'autre à ma miséricorde : Comment Diable ? À l'écart dès le jour qu'on s'accorde ? À vous dire le vrai, si je m'y connais bien, Deux amants comme vous, ne sont pas là pour rien : Pour fausser compagnie, il faut avoir affaire, Dieu me damne !LE MARQUIS
Dites-moi, dansera-t-on bientôt ? Je m'en suis autrefois démêle comme il faut. Dolivet, et Beauchamp, m'en faisaient la grimace.LE MARQUIS
Assurément.LE MARQUIS
Pour souple, il est certain que je n'ai pas les gouttes ; Je saute...Goutte : Maladie causée par la fluxion d'une humeur acre sur des articles et jointures du corps ; et qui est fort douloureuse. [F]
LE MARQUIS
Oh, qu'oui, Et qui plus est, j'espère y piper aujourd'hui. Mais à propos de danse, as-tu su des paroles Que je fis l'autre jour, et qui sont assez drôles ?ÉMILIE
Sur quel air ?LE MARQUIS
Sur quel air ? Sur l'air des Menuets.LE CHEVALIER
Des vers de ta façon sont, je crois, bien mal faits. Les auteurs de ta sorte effarouchent les Muses.LE MARQUIS
Dieu me damne, mon cher, pour le coup tu t'abuses. Pour des vers cavaliers, qui toujours sont mauvais, Je n'en ai jamais vu de plus joliment faits. Les voici.LE CHEVALIER
Non.LE MARQUIS
Tu vois bien par là que je suis véritable. Les trois vers de la fin sentent l'homme de Cour. N'est-ce pas, Chevalier, que j'y mets le beau tour ? Et que sans le secours des préceptes frivoles, Je fais passablement de méchantes paroles ? Dis donc ?ÉMILIE
À merveille.LE MARQUIS
Oh, parbleu ! Modérez la louange Touchant votre repas, je vous rendrais le change : À vous congratuler je serais occupé ; Mais je pense jamais n'avoir plus mal soupé, J'en enrage.LE CHEVALIER
Je n'ai jamais rien vu qui fût plus magnifique. On a même trouvé bien des mets superflus ; Il se moque.LE CHEVALIER
Sait-on bien quels ragoûts tu souhaites ?LE MARQUIS
Non ; mais dans un repas n'avoir point d'alouettes, C'est pour moi, qui les aime, un supplice cruel ; Parbleu !LE MARQUIS
Comment ! C'est en cette saison !LE CHEVALIER
Oui ; car durant l'été l'on n'en mange point.LE MARQUIS
Bon ! Veux-tu que je te prouve, et par raisons fort nettes, Qu'au plus fort de l'été l'on voit des alouettes ?LE CHEVALIER
En l'air donc.LE MARQUIS
Point du tout.ÉMILIE
Voyons comme il fera pour en venir à bout, Et comme il prouvera par des raisons fort nettes, Qu'au plus fort de l'été l'on ait des alouettes.LE CHEVALIER
Il ne saurait.LE MARQUIS
Parbleu, nous allons voir cela. As-tu lu Despréaux ?Boileau (Nicolas dit Despréaux) [1636-1711] : Auteur. Il débuta par des Satires qui lui valurent un immense succès. Ami de Jean Racine, il le défendit et le conseilla. Il publia aussi un Art poétique et Le Lutrin. Il fut académicien et historiographe du Roi avec Jean Racine.
ÉMILIE
De grâce, brisons-là ; Laissons-là Despréaux, et les vers qu'il compose ; On n'a tout aujourd'hui discouru d'autre chose. Je suis lasse à la fin d'ouïr citer son nom.LE MARQUIS
Tout de bon ?ÉMILIE
Oui.LE MARQUIS
Ma foi, soyez-en lassé, ou non ; Je prétends vous prouver, et par raisons fort nettes, Qu'au plus fort de l'été l'on a des alouettes ; Vous m'en avez, tous deux défié.LE CHEVALIER
Mais, Marquis, Ne peux-tu le prouver, sans citer ses écrits ? Tu n'en as pas besoin pour ce que tu souhaites.LE MARQUIS
Et quel autre écrivain a parlé d'alouettes, Dis, benêt ?Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]
ÉMILIE
Croyez-moi ; laissez-le discourir. C'est un mal qui le tient dont il faut le guérir, Despréaux qui le charme, est dans sa fantaisie ; Et j'en vais tant parler, que je l'en rassasie. Des sièges, Laquais. Ça.LE CHEVALIER
Oui, je pense.LE CHEVALIER
Confusément.LE MARQUIS
Je vais t'en faire souvenir. "Sur un amas confus de viandes entassées, Régnait un long cordon d'Alouettes pressées." Mot pour mot. Que t'en semble ? Avais-je le goût bon ? Mange-t-on en été des alouettes ?Vers 93 et 94 de la Satire III de Despréaux : "Autour de cet amas..."
ÉMILIE
Non.LE MARQUIS
Bon ! Par ce faux-fuyant vous croyez m'échapper. Mais parbleu ! Sans courir, je vais vous rattraper. Dans le même repas, pour comble de disgrâce, "Par le chaud qu'il faisait l'on n'avait point de glace ; Point de glace, bon Dieu ! Dans le fort de l'été !" Ah mois de Juin ! Voyez, ai-je rien inventé ? Voilà l'endroit, lisez.Vers 82-84 de la satire III de Despréaux : commence à "Pour comble de disgrâce, Par le chaud qu'il faisait nous n'avions point de glace..." jusqu'à "au mois de juin"
LE CHEVALIER
Que veux-tu qu'elle lise ? Tant pis pour Despréaux, s'il met une sottise. Comme ami de l'auteur, tu pourrais répliquer ; Qu'il fait ce repas, qu'il rétend s'en moquer ; Que c'est un fat qui traite, et qu'on peut sans scrupule Orner d'un méchant plat, un festin ridicule, À cela je répons pour te pousser à bout, Qu'en Mai, Juin, et Juillet, on n'en voit point du tout ; Que chez les rôtisseurs pas une âme n'en trouve ; Que c'est en ce temps-là que l'alouette couve ; Et que tout fat qu'il fut, le maître du logis N'avait pas envoyé dénicher les petits.SCÈNE IV. Émilie, Le Marquis, Le Chevalier, La Waltonine.
ÉMILIE
Qui se nomme ?ÉMILIE
As-tu bien consulté le papier que tu tiens ? Est-ce Acante, Licas, Oriane, Caliste, Damon, Tirsis...ÉMILIE
Ouvre donc.SCÈNE V. Boursault, Émilie, Le Chevalier, Le Marquis.
BOURSAULT
Oui, Madame.ÉMILIE
Un siège.LE CHEVALIER
Songez-vous à notre épithalame ? L'hymen où j'aspirais, est conclu d'aujourd'hui : Et vous m'avez promis que vous la feriez.Épithalame : terme de poésie. Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces.
BOURSAULT
Oui.LE MARQUIS
En vers ?LE MARQUIS
On le nomme ?ÉMILIE
Monsieur Boursault.LE MARQUIS
Ah fi ! Ce n'est pas là mon homme. Un pareil compliment lui doit sembler nouveau : Mais des méchants auteurs, je suis parbleu, le fléau : Je n'en puis souffrir un, s'il n'excelle.Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
LE CHEVALIER
Il se moque.LE MARQUIS
Point, par ma foi.LE CHEVALIER
Point ?LE MARQUIS
Non.LE CHEVALIER
Mais ton discours le choque.BOURSAULT
Moi ? Comment voulez-vous qu'il trouve mes vers beaux ? Monsieur est partisan de Monsieur Despréaux ; Je le connais.LE MARQUIS
Ma foi, c'est un charmant génie. "Lorsque d'un froid rimeur il dépeint la manie, Ses vers, comme un torrent, coulent sur le papier : Il rencontre à la fois Perrin, et Pelletier, Bardou, Mauroy, Boursault." Au moins sans artifice, Boursault.À partir du vers 42 de la Satire VII de Despréaux : "Faut-il d'un froid rimeur dépeindre la manie ? Mes vers comme un torrent, coulent sur le papier...".
ÉMILIE
C'est vous, je crois ?ÉMILIE
Pour moi, quand je lis Despréaux, Je trouve en des endroits quelques vers assez beaux ; Mais ce qui me déplaît de sa veine féconde, Elle est trop satirique, et nomme trop de monde. C'est pour un galant homme, un peu s'être oublié : Plus son nom fait de bruit, plus il est décrié ; On court à ses écrits, mais chacun les achète, Moins pour voir ce qu'il fait, que les gens qu'il maltraite. Caressé d'un Libraire, à qui va le butin, Aux dépens de sa gloire, il enrichit Barbin ; Et sûr que sans nommer son génie est aride, Pour un honneur frivole, il en quitte un solide, S'il avait des amis, il devrait le savoir.Barbin, Caulde (1628-1698) : Célèbre imprimeur libraire de la seconde moitié du XVIIème siècle.
SCÈNE VI. Amarante, Ortodoxe, Émilie, Le Marquis, Le Chevalier, Boursault.
AMARANTE, qui de la porte aperçoit Émilie
Madame, avancez, s'il vous plaît ; J'ai pris la bonne route, et c'est ici qu'elle est ; Avec l'époux futur je la vois qui s'amuse.ÉMILIE
Entrez, nous vous en prions tous ; Si vous n'avez dessein que l'on coure après vous. Que prétendez-vous donc que nous fissions ?ORTODOXE
Que sais-je ? Les Amants de sa sorte ont un grand privilège. Et puis, à le bien prendre, ayant trouvé son fait, Quand on est accorde, n'est-ce pas quasi fait ? C'est en deux oui qu'on dit que tout l'Hymen consiste. Et parmi le grand nombre on n'est point formalise : Dès qu'on est accordé, la pudeur prend l'essor. Que je vous baise un peu, je vous en prie : encor, Et Monsieur l'accordé veut-il que je le baise ?LE MARQUIS
Et moi, n'aurai-je rien ?ORTODOXE
Et Monsieur ; quel est-il ?LE CHEVALIER
Bel esprit.LE MARQUIS
Il se raille.ÉMILIE
C'est un auteur.LE MARQUIS
D'accord, qui ne fait rien qui vaille.BOURSAULT
J'avoue ingénument que j'ai fort peu d'esprit, Mais, si vous le savez, il faut qu'on vous l'ait dit.LE MARQUIS
Vous enragez, parbleu, de ce qu'on vous terrasse : Le parti de l'esprit est celui que j'embrasse ; Par un voeu solennel je m'y suis engagé.BOURSAULT
En vérité, l'esprit vous est fort obligé. C'est être généreux autant qu'on le puisse être, Que prendre son parti, sans même le connaître.AMARANTE
Hé, mon_Dieu, ne demeurons point là ; Ou du moins, car pour moi j'aime la comédie, Avant qu'on la commence, ordonnez qu'on le die.ORTODOXE
Ni moi, certes.ÉMILIE, au Laquais
La France, Allez voir de ce pas quand la pièce commence : Vous viendrez nous chercher, si les acteurs sont prêts.LE MARQUIS
Je l'ai toujours.LE CHEVALIER
Sur Despréaux.ORTODOXE
Oh oui !ÉMILIE
Qu'en dites-vous ?ORTODOXE
Qu'en dis-je ? Qu'il ravit tout le monde, et que c'est un prodige : Quand je lis ce qu'il fait, j'ai l'esprit si content ! Despréaux !LE MARQUIS
Par ma foi, j'en disais tout autant ; Mais, Madame, et Monsieur, deux fâcheuses personnes, De cent sottes raisons ont combattu mes bonnes. Sans leurs cruelles mains le bon sens est martyr.LE CHEVALIER
Pour moi, je ne crois pas devoir te repartir : Mais respecte Madame, elle est si délicate...LE MARQUIS
Il est vrai. Dieu me damne ! Elle approuve l'Astrate.Astrate, roi de Tyr est une tragédie de Philippe Quinnault représentée pour la prmeière fois le 14 décembre 1664 à l'Hôtel de Bourgogne.
AMARANTE
Quoi ! l'Astrate ?LE MARQUIS
L'Astrate.ORTODOXE
Ah, mon_Dieu ! je l'ai vu ; Que les vers en sont forts, et que tout m'en a plu ! J'en revins satisfaite autant qu'on le puisse être ; Un ouvrage si beau, part de la main d'un maître ; Bien des gens qu'il charma l'applaudirent tout haut. Dites-moi, s'il vous plaît, qui l'a fait ?BOURSAULT
C'est Quinault.ORTODOXE
Bon, Quinault !ORTODOXE
Je suis au désespoir de l'avoir trouvé beau. Il me parut charmant, j'en admirai le tendre ; Mais si jamais j'y vais, j'en dirai pis que pendre : Il ne doit rien valoir ; car Despréaux le dit.LE MARQUIS
Quoi que ce soit.LE CHEVALIER
Tout beau, Quinault a de l'esprit.AMARANTE
Et du beau.ORTODOXE
Ah ! Je m'en repens bien ; À tous les beaux endroits que l'acteur y rencontre, Je fis le brouhaha, mais je proteste contre. On doit me pardonner, si je le fis tout haut ; Ce fut innocemment que j'applaudis Quinault. Si l'auteur par l'ouvrage avait pu se connaître, Je l'aurais trouvé laid, tout galant qu'il puisse être, En conscience.LE MARQUIS
Moi ?ÉMILIE
Oui, vous, oui.LE MARQUIS
J'aime assez depuis quand.ÉMILIE
Il me semble Que dans sa nouveauté nous le vîmes ensemble : Je ne sais depuis quand vous vous êtes dédit ; Mais je sais qu'à mes yeux vous l'avez applaudi, Et qu'en vous démembrant pour louer cet ouvrage Comme font la plupart des Marquis de votre âge, De vos bras fatiguants vous donnâtes cent coups À ceux qui par malheur s'étaient mis près de vous ; Vous trouvâtes la pièce admirablement belle.LE CHEVALIER
Ah ! Fort bien. Pompée est déjà vieux, il ne vaut donc plus rien ? Dans deux ans l'Alexandre et sa soeur l'Andromaque Ne seront donc plus beaux, si quelqu'un les attaque ? Le Cid, dont tout Paris admira la beauté, A donc perdu sa grâce avec sa nouveauté, À ce compte ?La Mort de Pompée (1643) est une tragédie de Pierre Corneille.
Andromaque (17 novembre 1667) et Alexandre (4 déc. 1665) sont deux tragédies de Jean Racine.
Le Cid (1637) est une tragédie de Pierre Corneille.
LE MARQUIS
Ma foi, ta comparaison cloche. Le Cid est de Corneille, où Diable as-tu l'esprit ? Il ne vaudrait plus rien, si Despréaux l'eut dit ; J'en demeure d'accord : mais d'assez fraîche date, Il approuve le Cid, et : condamne l'Astrate.BOURSAULT
Les ouvrages d'esprit cessent donc d'être beaux, Dès qu'ils sont attaqués par Monsieur Despréaux ?LE MARQUIS
Qui doute de cela, Sieur Boursault ?BOURSAULT
Moi, peut-être ; Qui sais rendre justice, et qui crois m'y connaître. Il ne faut pas avoir l'esprit fort délicat, Pour nommer l'un fripon, appeler l'autre fat. Qu'a-t-il fait jusqu'ici, qu'exciter des murmures ? Insulter des auteurs, et rimer des injures ? Quelle honteuse gloire, et quel plaisir brutal, De ne pouvoir bien faire, à moins de faire mal ? À quel homme d'honneur a-t-il vu sa manie ? Qui jamais à médire a borné son génie ? Quand d'un si grand génie on a l'esprit doué, Sur la même matière est-on toujours cloué ? À la Satire seule est-il beau qu'on s'amuse ? Et n'en peut-on sortir, sans égarer sa Muse ? Sorti d'assez bon lieu, c'est vouloir sans raison Prostituer sa race, aussi bien que son nom : Si par malheur pour eux, ses écrits sont durables, Ce qu'il a de parents, en seront crus coupables : Nos neveux après nous, ne distingueront pas Qui de cette famille avait le coeur si bas : Et l'erreur populaire, ou la haine publique Confondra l'honnête homme avec le satirique. Si l'Astrate qu'il blâme, est un monstre à ses yeux, Comme il est du métier, il devrait faire mieux. Mais je pense, ma foi, qu'il ne l'ose entreprendre.LE MARQUIS
S'il voulait s'en mêler, que d'auteurs s'iraient pendre ! Corneille le premier, quoiqu'auteur assez bon ; Je crois, s'il ne fait rien, que c'en est la raison ; Sûr qu'il est de ravir, et de faire merveille, Il veut bien faire grâce au bonhomme Corneille ; Et lui laissant en paix achever tout son sort, L'empêcher de mourir que de sa belle mort. C'est ma pensée.ORTODOXE
Au vrai ?LE MARQUIS
D'homme d'honneur.LE MARQUIS
Oh, oui ?ORTODOXE
Oui, foi de veuve.ORTODOXE
Moi ?LE MARQUIS
Pour un si grand service. Je veux que Despréaux vous accole la cuisse.Accoler la cuisse : Embrasser la botte ou acuise : signe de soumission.
AMARANTE
D'où vient qu'il ne dit rien de cet auteur galant Qui compose à la glace, et qui rime en tremblant ?LE MARQUIS
Diable ! Je le connais, la peste ! Il est bien agréable. C'est Boyer.Boyer Claude (1618-1698) : Auteur de près de 30 pièces de théâtre, principalement des tragédies mais aussi deux tragi-comédies, deux pastorales et une comédie héroïque.
ÉMILIE
Bon, Boyer, vous le connaissez peu. Boyer, quand il compose, est toujours tout en feu ; Dans ses moindres discours on voit ce feu qui brille ; Et dans les vers qu'il fait, le salpêtre pétille. Quand d'un crime parfois il exprime l'horreur, La fureur poétique est sa moindre fureur. S'il faut peindre Bellone au milieu du carnage, Son Pégase bondit, et sa Muse fait rage ; Il sait camper, résoudre, assaillir, effrayer, Et dans ses vers pompeux étaler tout Boyer : Mais s'il faut de vers doux embellir quelques scènes, On le saigne d'abord de trois ou quatre veines, Pour faire évaporer par ces canaux ouverts, La grandeur du génie, et la force des vers.LE MARQUIS
Boyer fait mal des vers à ce compte ?LE CHEVALIER
Au contraire, Il serait mal aisé de pouvoir en mieux faire ; Il écrit nettement ; et pour dire encor plus, Ses vers ont de la pompe, et ne sont point confus ; Car enfin, cher Marquis, et souvent on s'y trompe, Le galimatias est voisin de la pompe. La plupart des grands vers qu'on devrait supprimer, Ressemblent à ces gens que je n'ose nommer ; À ces sots du bel air, dont l'esprit est sans force ; Avec qui le bon sens est toujours en divorce, Et qui de trois grands mots ornant leur entretien, Parleront tout un jour, pour ne se dire rien.LE MARQUIS
Que ta comparaison est absurde !LE MARQUIS
Ah ; ah ! C'est sans doute...AMARANTE
Qui ?AMARANTE
Mon_Dieu, qu'ai-je fait de son nom ? C'est un auteur galant, mais qui ferait scrupule De se lever sans feu pendant la canicule. C'est Gilbert.Gilbert, Gabriel (1620-1680) : Auteur de 12 tragédies, tragi-comédies et pastorales.
ÉMILIE
Que Madame en parle comme il faut ! Quelque chaleur qu'il fasse, il n'a jamais eu chaud : Apollon et Gilbert sont toujours mal ensemble, Quand tout le monde brûle, on le trouve qui tremble : Un de ses bons amis que je vis hier au soir, Me soutint par deux fois que l'étant allé voir, Il trouva son Laquais qui lui chauffait Dimanche L'épingle qu'il lui faut pour attacher sa manche.Apollon : Nom propre d'un Dieu, Fils de Jupiter et de Latone. Son nom est Grec, et vient selon Platon de ce qu'il darde ses rayons. [T] Dieux des arts.
LE CHEVALIER
Est-il possible ?LE MARQUIS
À l'autre ! Il la croit.LE CHEVALIER
Ce Galant À pour se faire croire un mérite assez grand : J'ai l'honneur, tu le sais, de grossir ses conquêtes ; Et d'ailleurs...LE MARQUIS
Hé, morbleu, que les amants sont bêtes ! Regardez, que Gilbert s'il avait ce défaut, Pour chauffer une épingle, en aurait bien plus chaud.LE CHEVALIER
Nullement, mais à tort ton esprit se gendarme ; Que cela soit ou non, la figure m'en charme : Quand parfois à Gilbert le froid livre un assaut, Pour chauffer une épingle, il n'en a pas plus chaud, D'accord : mais notre ami, sans t'échauffer la soie. Le plaisant de l'affaire, est que Gilbert le croie : Et qu'il ait prétendu se morfondre le bras, S'il osait s'en servir, et ne la chauffer pas.LE MARQUIS
Le méchant raisonneur !LE MARQUIS
Ma foi, je voudrais bien, pendant qu'il est ici, Qu'il censurât encore un endroit que voici, Jamais dans aucun siècle on n'a vu mieux écrire ; Et je le maintiens fou, s'il y trouve à redire. C'est l'endroit de Cotin, l'as-tu vu ?Cotin (L'Abbé) : poète et prédicateur, né à Paris en 1604 et mort en 1681, fut aumônier du Roi, conseiller, et se fit de son temps une assez grande réputation par ses sermons, ses poésies et son érudition, et fut admis en 1655 à l'Académie française. Il n'est guère connu aujourd'hui que par les railleries de Boileau et de Molière (personnage de Trisottin). [B]
LE CHEVALIER
Je le crois ; Mais Cotin, tu le sais, est en bien des endroits : Quand je lis quelquefois ses satires malignes, Je rencontre Cotin presqu'à toutes les lignes ; Et mes yeux voltigeants de Cotin en Cotin, Sans m'en apercevoir, je me trouve à la fin, Apprends-moi quel endroit tu veux dire.LE MARQUIS
Il est juste ; C'est l'endroit, tu sais bien, où Despréaux l'ajuste ! Quand "chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté : Juge si dans ce lieu Despréaux put si plaire, Lui qui ne compte rien, ni le vin, ni la chère, Si l'on n'est plus au large assis dans un Festin, Qu'aux Sermons de... ou de l'Abbé Cotin".Vers 55-59 de Despréaux Satire III. Le texte de Despéraux est adapté au contexte de cette pièce.
ORTODOXE
Que cet endroit me plaît.ÉMILIE
Il me plairait, je pense, Si j'avais pour l'entendre assez d'intelligence. Bien des gens comme vous en font assez de cas ; Mais, j'ai l'esprit si lourd, que je ne l'entends pas. Despréaux hait Cotin, et ce qui m'a surprise. On ne sait s'il le loue, ou s'il le satirise, N'est-il pas vrai ?BOURSAULT
Sans doute, et vous avez bien dit, On ne sait s'il critique, ou bien s'il applaudit, Je le soutiens.LE MARQUIS
Et moi, je soutiens le contraire. Moi qui ne compte rien, ni le vin, ni la chère, "Si l'on n'est plus au large assis dans un festin, Qu'aux sermons de Cassaigne ou de l'Abbé Cotin". Il veut dire par là, j'en fais juge Madame, Qu'aux sermons de Cotin il n'y va pas une âme. Voilà ce qu'il veut dire.Vers 59-60 de Despréaux dans la Satire III.
LE CHEVALIER
Oh ! D'accord, en ce cas ; Il le veut dire, bon ; mais il ne le dit pas : Au contraire, à l'entendre, on dirait qu'on s'y tu ; Que la foule y fatigue, et que chacun y sue. Vouloir plus être au large assis en ce lieu-ci, Qu'au Tartuffe qu'on joue on ne fut Vendredi, Ce n'est, je crois, pas dire, au rapport de Madame Qu'au Tartuffe qu'on joue il n'y va pas une âme.LE MARQUIS
C'est bien de même ?LE CHEVALIER
Tiens ; Si j'avais son esprit, j'aurais mis, pour mieux faire ; "Moi qui ne compte rien ni le vin, ni la chère", À moins d'être à mon aise "assis dans un Festin", Comme... il aurait pu dire aux Sermons de "Cotin", S'il l'eût voulu ; mais là, sans faire l'habile homme, En la place de "plus", il fallait mettre "comme" ; Sans contredit.Vers 58-60 de Despréaux Satire III. Le texte de Despéraux est adapté au contexte de cette pièce.
LE MARQUIS
Oui ?LE CHEVALIER
Oui. Rêves-y quelque temps.AMARANTE
Et si, je pense qu'il se moque ; Il n'y manque autre chose, et cet endroit le choque ! Du bon sens, plus_ou_moins, n'y fait rien.LE MARQUIS
C'est bien dit.ORTODOXE
Laissez-moi lui citer un endroit plein d'esprit, C'est au discours au Roi. Rien n'est plus agréable ; Je n'en lis pas un vers qui ne soit impayable. L'endroit que je veux dire, est un endroit nouveau, Si galamment tourné...LE MARQUIS
Il ne me souvient pas quel endroit ce peut être. Mais à mon gré, Madame, il est beau ! Ris, mon cher.LE CHEVALIER
Qui Diable, en t'écoutant, pourrait s'en empêcher ? Quand on loue un endroit qu'on nomme un coup de maître, On doit dire du moins quel endroit ce peut être : Cet endroit si galant que tu dis qui te plaît Peux-tu le trouver beau, sans savoir ce que c'est ?LE MARQUIS
Et c'est donc de cela que tu ris ? Je t'admire. Qu'ai-je dit de bouffon, qui t'ait dû faire rire ? Je vois dans ses écrits cent endroits délicats : Il doit peu t'importer, s'il ne m'en souvient pas ; Celui que dit Madame, en doit être un, je gage.ORTODOXE
Monsieur a le sens bon.LE MARQUIS
Point du tout ! Mais j'enrage, De voir rire de rien un esprit égaré : Je suis des idiots l'ennemi déclaré. La Marquise Ortodoxe aurait dit des merveilles, Sans ce perturbateur du repos des oreilles. Pour le désarçonner, reparlez-nous ici, De l'endroit qui vous charme ; et qui me charme aussi : Je n'ai rien vu de beau, qu'aisément il n'efface ; Qu'il le censure après, s'il le peut.LE MARQUIS
Allons, mortifiez-le un peu.ORTODOXE
Despréaux parle au Roi.LE MARQUIS
Bon.ORTODOXE
Et lui dit...LE MARQUIS
N'importe ; Je ne vois point d'auteurs s'exprimer de la sorte. Despréaux parle au Roi, ne saurait se payer. J'ai beau lire Corneille, et Racine, et Boyer, Je ne vois rien d'égal.ÉMILIE
Pour cela, je l'avoue.ORTODOXE
Quand donc il parle au Roi, voici comme il le loue. "Et tandis que ton bras, des peuples redouté, Va, la foudre à la main, rétablir l'équité, Et retient les méchants, par la peur des supplices, Moi, la plume à la main, je gourmande les vices". Ces vers sont d'une force à jamais n'égaler.Extrait du Discours au Roi de Boileau v. 67-70.
LE MARQUIS
Justement : c'est l'endroit dont je voulais parler ; Sur des vers si pompeux, je m'arrête sans cesse. Ils sont si beaux. "Tandis que ton bras..." Comment est-ce ?Pompeux : Qui a de la pompe. [C'est à dire] Appareil magnifique et somptueux. [L]
ORTODOXE
"Et tandis que ton bras, des peuples redouté, Va, la foudre à la main, rétablir l'équité, Et retient les méchants, par la peur des supplices"...LE CHEVALIER
Peut-être.LE MARQUIS
Et censure, crois-moi, Blâme des vers royaux qui sont faits pour le Roi, Tu dois, pour ton honneur, les censurer.LE MARQUIS
Madame, on le pourrait !LE MARQUIS
Parbleu ! Je t'en défie.LE CHEVALIER
Hé bien, il faut vous satisfaire. Qu'ont de si beau ces vers, qui vous puisse tant plaire ? Toi qui crois posséder un esprit plus qu'humain, Dis-moi, dit-on "qu'un bras va la foudre à la main" ?LE MARQUIS
Non.LE CHEVALIER
Ta foi ?LE MARQUIS
Non, le Diable m'emporte. Tu peux, sur ma parole, être sur de cela. Mais, pourquoi, s'il te plaît, cette question-là ? Despréaux le dit-il ?LE CHEVALIER
Oui vraiment.LE MARQUIS
Imposture.ORTODOXE
Je le crois, moi.LE CHEVALIER
Ses vers font encore en nature. "Et tandis que ton bras, des peuples redouté, Va la foudre à la main..." Je n'ai rien inventé ; Vous le voyez.ORTODOXE, au Marquis
Marquis, on le dit, ou je meure.LE MARQUIS
Je m'en viens, comme vous, d'aviser tout à l'heure. Il est vrai, l'on le dit ; il est même fort bon ; Malepeste !Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]
ÉMILIE
Pour moi, je ne dis oui, ni non. Je condamne avec peine, et sans peine j'admire : Peut-être est-ce bien dit ; mais il eut pu mieux dire ; Et les vers dont on parle, auraient moins d'embarras, S'il eût mis la Personne en la place du Bras. Pour parler nettement, par exemple, on peut mettre, "Que la foudre à la main, le Roi tout va soumettre" ; Par exemple, on peut dire, en parlant de son Bras, "Qu'il va lancer la foudre au milieu des combats" ; En parlant de lui-même, on peut dire avec grâce, "Que suivi de la foudre, il va punir l'audace" : Mais dans cette occurrence, un meilleur écrivain, N'aurait pas dit qu'un "bras va la foudre à la main".BOURSAULT
Je suis du sentiment de Madame.LE CHEVALIER
Ho, ho ! C'est parler un peu haut ? Chez de plus grands Seigneurs on endure Boursault : Ce qu'il a dit est juste, et n'a rien que je blâme ; C'est prendre un bon parti, que celui de Madame.AMARANTE
J'en suis aussi.ORTODOXE
Vous ?AMARANTE
Oui.LE MARQUIS
Tant pis.LE CHEVALIER
Tant mieux.LE MARQUIS
Ma foi, C'est un faible ennemi, qu'un censeur comme toi. Viens au sens, notre ami ; c'est le sens qu'on admire. Qui chicane des vers, ne saurait plus que dire. "Et tandis que ton bras..." C'est-à-dire, "Grand Roi, Nous allons faire rage à présent, vous et moi. On nous craindra tous deux ; vous, de peur des supplices ; Moi, de peur de mes vers qui gourmandent les vices ; Et pourvu que tous deux nous nous entendions bien, Votre nom ira loin, aussi bien que le mien. Quand je bats des auteurs, vous gagnez, des batailles." Voilà ce qui s'appelle être sensé.ORTODOXE
Jamais rien n'en eut tant.LE MARQUIS
Vous avez l'un et l'autre, ou je sois misérable, Une absence d'esprit que je trouve effroyable ; Que voit-on là dedans qui soit hors de raison ?LE CHEVALIER
C'est avec un grand Roi faire comparaison. Simplement. Tu dirais, si tu savais l'Histoire, Que ce sont les auteurs qui dispensent la gloire ; Que les Rois du vieux temps qui les ont révérés, Ont souffert qu'avec eux ils se soient comparés : Mais ces comparaisons ne se sont jamais faites Qu'entre de petits rois, et d'excellents poètes : Au lieu que dans l'exemple allégué tant de fois, C'est un petit poète, et le plus grand des Rois.LE MARQUIS
Et bon, bon !ORTODOXE
Il fait bien. À cent bonnes raisons on ne lui répond rien. Par-ci, par-là, du moins, le bon sens doit paraître.LE MARQUIS
Je gage que Boursault, tout Boursault qu'il puisse être, De l'endroit qu'on censure est lui-même content.BOURSAULT
Un tailleur Béarnais en fit un jour autant : Il se nommait Barangue, et disait à quelqu'autre, Que ceux de son pays ne faisaient rien au nôtre : Que pour lui, grâce au Ciel, il avait le bonheur, Quoique né Béarnais, d'être maître-tailleur : Qu'ils étaient dans Paris, d'une ville commune, Deux adroits Béarnais, compagnons de fortune : Mais qu'en France jamais, quoiqu'ils eussent d'appui, Nul n'avait fait fortune, hors Henry-Quatre et lui, Cette comparaison est égale.Barangue :
LE MARQUIS
La peste ! Soit du traître d'auteur, qui sans cesse conteste ! Je n'ai jamais rien vu de plus extravagant. J'allais encor citer un endroit élégant, Où Despréaux du Roi dit tout ce qu'on peut dire : C'est l'endroit le plus beau qui soit dans sa Satire : Mais je n'en dirai rien, Dieu me damne.ORTODOXE
Et pourquoi ? Pour vouloir m'en priver, que vous ai-je fait, moi ! À Monsieur Despréaux je sais rendre justice. De ses vers, bons ou non, je suis l'admiratrice : C'est peut-être un endroit que je n'ai point ouï.ORTODOXE
Oui.LE MARQUIS
Jamais à Despréaux rien n'acquittant de gloire ; Jamais plus à propos on n'a cité l'Histoire ; Lorsqu'au grand Alexandre il compare le Roi ? Il me charme.Voir "Au discours du Roi" de Despréaux.
ORTODOXE
On dirait qu'il s'entend avec moi. Les endroits qu'il admire, ont tous eu mon suffrage. Que vous avez d'esprit ! On ne peut davantage.LE MARQUIS
Vous vous y connaissez ; en ai-je ?ORTODOXE
Autant que dix.LE MARQUIS
Vous tombez dans mon sens sur l'endroit que je dis ; Sur la comparaison d'Alexandre.On peut noter que Jean Racine a fait une dédicace au Roi de sa tragédie Alexandre en 1666.
ORTODOXE
Elle est belle.ÉMILIE
Comment ?LE MARQUIS
Oui.LE MARQUIS
Et moi de même, ou je me donne au Diable. Et si, Morbleu ! Madame, êtes-vous raisonnable ? Lors qu'au grand Alexandre on compare le Roi, Dire là-là, Tudieu ! Qu'en dites-vous ?AMARANTE
Qui ? Moi ? Pour blâmer un endroit contre qui chacun peste, Le là-là de Madame, est un là-là modeste. Quoi qu'en pense l'auteur, il a tort, selon moi.LE CHEVALIER
Oui-da, tort ; et le bon sens en gronde. Non de le comparer à ce vainqueur du Monde. Je sais bien que Louis qui paraît si galant, Est bien plus équitable, et n'est pas moins vaillant ; Et qu'un Roi comme lui, dont la gloire est extrême, Ne se peut sans erreur comparer qu'à lui-même ; De Despréaux pourtant l'on souffrirait cela, Si son fougueux génie en fût demeuré là : Mais au plus fameux Roi que la Grèce ait vu naître, Comparer le plus grand que l'on puisse connaître, Et dans un autre endroit, par de sottes raisons, Vouloir mettre Alexandre aux Petites Maisons, N'est-ce pas du bon sens avoir perdu l'usage ?Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un hôpital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
Voir Satire VIII de Boileau, vers 99-112 : "... La Macédoine eût eu des Petites-Maisons..."
LE MARQUIS
Et crois-tu qu'Alexandre ait toujours été sage ? Il était quelquefois presque aussi fou que toi.LE CHEVALIER
Il ne fallait donc pas lui comparer le Roi ; Ce Monarque intrépide, en qui tout est auguste, Et qui sert de modèle à qui veut être juste. L'Univers étonné de ses faits éclatants, Sait qu'en lui la sagesse a devancé les ans ; Et que pour faire voir ce qu'il aurait l'heur d'être, Les vertus avec lui commencèrent de naître. Après ces vérités, vois ta comparaison.Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]
ÉMILIE
Pour fat, pas tant fat que l'on pense.Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]
ORTODOXE
En vérité, Madame, il l'est : à toute outrance. Je veux qu'avec raison vous blâmiez Despréaux, Mais des flots d'encenseurs trouvent ses écrits beaux ? On se fait par le monde un tort irréparable.ÉMILIE
Tout le monde qu'on voit n'est pas déraisonnable. Despréaux d'encenseurs eût-il même des flots. On doit par charité désabuser les sots. Les endroits qu'on reprend font bien voir sa conduite ; Il fait quelques beaux vers, mais le reste est sans suite ; C'est un jeune emporté, qui dans ce qu'il écrit, Prise le jugement, moins que le bel esprit ; Et pour courre un bon mot, que par fois il attrape, Du bon sens qu'il néglige, à tout moment s'échappe ; Ses amis les plus chers, n'en disconviennent pas.LE CHEVALIER
Nous, ingrats !LE MARQUIS
Oui, morbleu ! Despréaux versifie, Et les fruits de sa veine, il vous les sacrifie : Clairvoyant dans le Code, et savant dans les Lois, Il pouvait obscurcir Montauban, et Langlois ; N'était qu'il a changé, pour vous mieux faire rire, Ses cornes d'avocat, en cornes de satyre.Satyre : C'était chez les païens une Demi-Dieu fabuleux, qui présidait aux forêts avec les faunes et les sylvains. Il les peignaient moitié homme, et moitié boucs. Hommes par en haut avec des cornes sur la tête ; et en bas une queue, des pieds de boucs et tout velus par le corps. [L]
La distinction graphique entre satire et satyre n'étaient pas complètement établie. Voir Dict. Furetière.
LE MARQUIS
Tout de bon ?ORTODOXE
Oui.LE MARQUIS
Ma foi, bien des gens me l'ont dit ; Que ma discrétion ne veut pas que je nomme. Toi, qui parles, as-tu vu la Satire de l'homme ?LE CHEVALIER
Oui, je l'ai vue.LE MARQUIS
Hé bien, l'endroit de l'Âne ?Voir Satire VIII de Despréaux, v. 276 "... Que l'homme, qu'un docteur est au-dessous d'un âne..." jusqu'à la fin.
AMARANTE
Ah, si !LE MARQUIS
À tous les écrivains je vais faire un défi, Tant à ceux qui font mal, qu'à ceux qui font merveille, Comme depuis Boursault, jusqu'à l'aîné Corneille, D'en faire autant.LE MARQUIS
Tout-à-fait. Près de lui, s'il avoir dit un mot, Feu l'Âne de la Fable eût passé pour un sot : Je crois qu'en droite ligne il descend de sa race.LE CHEVALIER
Pour moi, je ne m'y connais pas, Ou, comme dit Madame, il n'est rien de si bas. Cet âne sociable, et qui n'est point farouche, Ou plutôt Despréaux qui parle par sa bouche, Dit-il rien de passable, et n'eût-il pas mieux fait, D'être comme un autre âne, imbécile et muet ? Par les bas sentiments de sa dernière page, Il avilit sa plume, et salit son ouvrage : Qui veut satiriser, doit moins être étourdi.LE MARQUIS
Et comment prétends-tu qu'un âne parle ? Dis. Quoique pour s'expliquer, il emprunte un organe, Ne soutient-il pas bien son caractère d'âne ? Lui voit-on démentir ce qu'il est ? Va, parbleu, À la beauté de l'art, tu te connais fort peu. Si cet endroit n'est fin, pour qui veut du risible, Je suis un sot.SCÈNE VII. Émilie, Le Chevalier, Le Marquis, Ortodoxe, Amarante, Boursaut, La France.
AMARANTE
Ah ! Madame ; Allons ouïr des vers qui vous raviront l'âme : Jamais dans une pièce on n'en mit de si beaux.LE CHEVALIER
Non pas.LE MARQUIS
Tu le dois.ÉMILIE
Je le nie : Non qu'enfin Despréaux n'ait beaucoup de génie ; Quand il aura plus d'âge, et les yeux mieux ouverts, Pour venger ceux qu'il choque, il relira ses vers : Devenu raisonnable, et ravi qu'on le croie, Il fera son chagrin de ce qui fait sa joie ; Et sentira dans l'âme un déplaisir secret, D'avoir pu si bien faire, et d'avoir si mal fait.821 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica