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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Aristodème

Claude Boyer· créée en 1647, imprimée en 1648· 5 actes· 1 362 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois en 1647.

Personnages

  • EUPHAES, roi de Messénie, amoureux de Mérope
  • ARISTODÈME, prince de Messénie, père d'Argie
  • ALCIDAMAS, prince de Messénie, amoureux d'Argie
  • CRESPHONTE, fils de Théopompe Roi de Sparte, inconnu sous le nom d'Épébole amoureux d'Argie
  • ARGIE
  • MÉROPE, fille de la Prêtresse Ismire, et crue soeur d'Alcidamas
  • ALCMÈNE, confidente d'Argie
  • ARCAS, envoyé de Théopompe
  • TROUPE de SOLDATS
MONSIEUR,

À MONSIEUR MONSIEUR LE CHEVALIER DE RIVIÈRE CONSEILLER DU ROI EN SES CONSEILS, Gouverneur de la ville D'Épernay, premier gentilhomme de la Chambre de Monseigneur le Prince, et Gouverneur, pour son Altesse de la ville et Château de Nerse et Duché d'Albret.

Je présume trop de cette bonté avec laquelle vous reçûtes mon premier présent, pour manquer de confiance dans la liberté que je prends de vous présenter aujourd'hui Aristodème : puisque vous avez souffert que je misse votre nom à la tête d'un Ouvrage qui ne vous était connu que sur la foi d'autrui, j'ai lieu d'espérer que vous ferez la même grâce à un Ouvrage que vous avez vu, et qui vous doit la meilleur partie de sa réputation. Si votre générosité devait être sollicitée par d'autres motifs que par ceux de sa propre gloire, je pourrais, MONSIEUR, vous faire souvenir qu'Aristodème a eu l'honneur de plaire à un Prince qui n'est pas moins considérable par les lumières de son esprit, que par les merveilles de sa valeur. Mais, quoi que le respect que vous rendez aux sentiments d'un jugement si éclairé soit plutôt l'effet d'une judicieuse déférence que de l'autorité de son rang ; je ne veux pas toutefois prêter au présent que je vous fais une si puissante recommandation, de peur de rendre suspecte au public l'approbation que vous lui avez déjà donnée, et d'amoindrir la grâce de votre protection. Je veux, MONSIEUR, vous la devoir toute entière, et bien que je sache que vous voulez tenir toute la dignité de votre nom de la grandeur du Maître que vous servez, je considère en vous un éclat qui vous est si propre et naturel, qu'il est bien aisé de voir qu'il ne vient que de vous, et qu'il est moins en vous l'ouvrage que le principe et le fondement de votre faveur. Et je m'assure, MONSIEUR, que si votre modestie me permettait de vous présenter à vous-même un tableau de ce que vous êtes, on y observerait des traits qui vous sont si particuliers, qu'il ne faudrait que jeter les yeux dessus lui pour vous distinguer de tout ce qui n'est pas vous-même. Cette parfaite intelligence dans toute sorte d'affaires, cette adresse à les conduire, et cette promptitude à les exécuter, se trouvent rarement dans une autre personne, que dans la vôtre ; et sans aller trop loin je puis tirer de ce que vous avez fait dans nos derniers désordres une preuve assez illustre de cette haute prudence ; mais je laisse à l'histoire qui est la dépositaire des grandes actions, à publier des choses dont l'éclat s'effacerait dans l'obscurité d'une lettre. Je me contente, MONSIEUR, de vous considérer dans ces soins généreux que vous rendez continuellement à ceux que vous aimez, et surtout aux personnes de votre pays ; puisque par là j'espère non seulement de vous engager puissamment dans la protection d'Aristodème, qui a donné tout son sang pour le sien, mais encore de vous faire agréer l'inviolable protestation que j'ai faite d'être plus qu'homme du monde,

MONSIEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur,

BOYER.

ACTE I

SCÈNE I. Le Roi, Aristodème, Épébole.

LE ROI

En vain contre l'effort d'une sanglante guerre, Retranchés sur ce mont qui semble fuir la terre, Nous défendons l'honneur du nom Messénien Si le démon de Sparte est plus fort que le sien. Il triomphe, et malgré les efforts de nos armes Après tout notre sang nous arrache des larmes. Oui, Princes, en l'état où nous réduit le sort Où le moindre malheur est celui de la mort. À l'effroyable objet des maux qu'on nous prépare Je sens que malgré moi ma confiance s'égare ; Et je ne saurais voir qu'avec la larme à l'oeil Toute la Messénie au bord de son cercueil. Hélas ! Pour quel forfait, pour quel crime exécrable Lui faites-vous, grands Dieux, un sort si déplorable ? Ou pourquoi si ce coup ne pouvait s'éviter Attendiez-vous mon règne à le faire éclater ? Dieu du mont Ithomé, Dieu de toute la terre Qui souvent de ce Temple as lancé le tonnerre, Souffres-tu qu'aujourd'hui tes ennemis mortels Nous viennent égorger au pied de tes Autels ? Que leur Religion dans le sang étouffée Renouvelle à tes yeux les désordres d'Amphée ? Et que Sparte employant le fer et le flambeau De ton Temple et du mont fasse un ardent tombeau ? Est-ce ainsi puissant Dieu que tu nous abandonnes ? Messène va périr puisque tu nous l'ordonnes ; Mais notre désespoir se mêlant à nos coups, Ceux qui la font périr, périront avec nous. Vaillant Aristodème, et toi mon cher Cresphonte Que l'ennemi jamais n'éprouva qu'à sa honte, Et qui sans être issu du sang Messénien, De Messène pourtant t'es rendu le soutien ; Prévenez avec moi la cruelle disgrâce Dont depuis si longtemps le destin nous menace ; Et pour ne pas nous voir honteusement soumis S'il faut tomber, tombons avec nos ennemis.

SCÈNE II. Aristodème, Le Roi, Alcidamas, Troupe des Gardes, Épébole.

SCÈNE III. Le Roi, Tisis, Aristodème, Alcidamas, Épébole.

ARISTODÈME

Hélas !

SCÈNE IV. Le Roi, Aristodème, Alcidamas, Épébole.

ALCIDAMAS, parlant au Roi

Vous y résolvez-vous ?

ACTE II

SCÈNE I. Argie, Mérope.

ARGIE

Je ne connais que trop l'amour d'Alcidamas, Mais s'il plaignait ma perte, il ne m'aimerait pas ; Et sa lâche pitié mériterait ma haine S'il ne pouvait la vaincre en faveur de Messène : Et si par son trépas il osait lui ravir Un bras qui l'a servie et qui peut la servir. Si j'en suis la victime, il doit voir avec joie Cet éclatant honneur que le Ciel nous envoie ; Et loin de l'effacer par de lâches soupirs Joindre pour l'obtenir ses voeux à mes désirs. Que s'il voit que mon sang ne lui soit pas utile Qu'il baigne alors du sien les cendres de la ville ; Pour me faire un spectacle aussi charmant que beau Que dessous sa ruine il s'érige un tombeau. Que sa propre défaite égale une victoire, Et que même en tombant il se couvre de gloire. C'est de ce noble orgueil qu'il se doit enflammer, Et s'il veut que je l'aime, et s'il ose m'aimer. Je l'aime cependant, et mon humeur sévère En faveur de la soeur a fléchi pour le frère. J'avais peine à souffrir son courage bouillant, Volage, impérieux, inquiet, turbulent. Et si pour son amour j'eus de la complaisance, C'est lors que sa vertu régla sa violence. Mais je le haïrais s'il fallait qu'aujourd'hui Nous rougissions du feu que j'ai conçu pour lui. Pour le rendre durable autant que légitime Il faut que son courage égale mon estime. Si tu vois chère soeur, si tu vois que le Roi N'ait pas sur ce sujet mêmes pensers pour toi, Imite mon exemple, et pour vivre sans blâme Dépouille cette amour qui règne dans ton âme, Et si pour sa vertu tu daignas l'y placer, En la voyant périr tâche de l'en chasser...

MÉROPE

Hélas !

SCÈNE II. Aristodème, Argie, Mérope.

ARISTODÈME

Hélas !

SCÈNE III. Le Roi, Alcidamas, Argie, Mérope.

SCÈNE IV. Le Roi, Mérope.

ACTE III

SCÈNE I. Argie, Alcmène.

ARGIE

Quoi ?

SCÈNE II. Aristodème, Argie, Alcmène.

ARISTODÈME

Hélas !

SCÈNE III. Alcmène, Argie.

SCÈNE IV. Alcidamas, Argie, Alcmène.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Épébole, Alcidamas.

ALCIDAMAS

Qu'elle vive.

ÉPÉBOLE

Craignez.

ALCIDAMAS

N'importe.

ÉPÉBOLE

C'est assez.

ACTE IV

SCÈNE I. Mérope, Alcidmas, Aristodème, Le Roi.

ALCIDAMAS, au roi

Seigneur.

SCÈNE II. Le Roi, Aristodème, Épébole, Alcidamas, Mérope, Troupe des Gardes.

SCÈNE III. Alcidamas, Cresphonte.

CRESPHONTE

Comment ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Alcidamas, Argie.

ALCIDAMAS

Madame.

SCÈNE VI.

ACTE V

SCÈNE I. Mérope, Chresphonte, Alcmène.

MÉROPE

Hélas !

MÉROPE

Hélas !

SCÈNE II. Alcmène, Cresphonte.

ALCMÈNE

À peine Aristodème, enflammé de courroux, Que sa fille vous eût dédaigné pour époux, Eût su d'Alcidamas le discours téméraire, Par le funeste aveu que vous veniez d'en faire, Qu'il estima qu'Argie après l'avoir aimé Avait sans son aveu cet hymen consommé. Plein de ce sentiment il entre dans le Temple, Mais avec un transport qui n'eut jamais d'exemple, Son esprit en désordre, et ses yeux égarés Ne savent où guider ses pas mal assurés. Il paraissait aux miens plus grand que de coutume. D'une maligne ardeur son visage s'allume, Son coeur gros de soupirs l'un par l'autre opprimés N'exhale sa douleur qu'en sanglots mal formés. Quelquefois immobile, et puis tout hors d'haleine Il s'arrête tantôt, et tantôt se promène, Quelque fois sur la terre il attache ses yeux, Puis par de longs regards semble percer les Cieux. Enfin son corps tremblant, et son âme inquiète Cherchant à demeurer dans une ferme assiette Il vient se prosterner aux marches de l'Autel, Comme pour y souffrir le dernier coup mortel. Puis tout_à_coup de terre il relève sa vue, Et du grand Jupiter regardant la statue, Ne pouvant autrement exprimer ses douleurs Lui parle quelque temps par un torrent de pleurs. Sa voix dedans son sein trop longtemps retenue Comme un foudre enfermé dans celui de la nue, Rompt enfin sa prison, et par un triste éclat Ouvre de son esprit le déplorable état. Dieu, dit-il, qui voyez qu'une fille infidèle Viole vos décrets et s'oppose à mon zèle, Que n'exterminez-vous pour venger notre honneur Cette âme subornée avec son suborneur ? Vous devez protéger votre gloire et la mienne, Vengez-vous, vengez-moi, que rien ne vous retienne, Si le Roi les soutient, qu'il sache que les Rois Tiennent de vous leur force, et sont dessous vos lois, Si vous ne daignez pas faire un tel sacrifice, Servez-vous de mon bras pour ce sanglant office ; Donnez-moi, s'il se peut, votre foudre à lancer, Et bientôt à vos pieds je vais les renverser. Il finissait ces mots, quand sa fille tremblante Pour montrer à quel point elle était innocente, La voix lui défaillant au fort de ses douleurs Vient fondant à ses pieds les laver par ses pleurs. Cet abord le surprend, et la voyant muette Il est de ce silence un mauvais interprète, Prend son étonnement pour un aveu secret, Et d'un oeil indigné ne la voit qu'à regret. Puis soudain transporté comme d'un zèle extrême, Je t'adore, dit-il, divinité suprême, Et te rendrai sans cesse un honneur immortel, Puisqu'enfin tu conduis la victime à l'Autel. J'entends ce que tu veux, en Vierge ou violée Ma fille par mes mains te doit être immolée, Et doit perdre la vie en ce fatal moment Pour le bien du pays, ou pour son châtiment.

CRESPHONTE

Je frémis.

ALCMÈNE

Son sang sort de sa plaie, et sortant il murmure. Mais malgré sa faiblesse embrassant ses genoux, Sa fille tâche encor à fléchir son courroux, Pour ne pas l'écouter il détourne sa vue, Plus que le coup mortel cette rigueur la tue, Et voyant qu'il s'échappe à ses bras languissants S'efforce à l'arrêter par ces tristes accents. Pour le moins quand je meurs écoutez-moi mon père, Dans l'état où je suis ne saurais-je vous plaire ? Goûtez votre vengeance et repaissez vos yeux De la perte d'un sang qui vous est odieux . Souffrez qu'il puisse au moins laver mon infamie. Sa voix réveille enfin la nature endormie, Il commence à la voir d'un oeil plus adouci. Tout ce qu'elle ressent, il le ressent aussi. À ce soudain bonheur que le ciel lui renvoie, Argie allait mourir par un excès de joie, Mais le désir de voir ses parents détrompés Rappelle les esprits qu'elle avait dissipés. Au point qu'avec le corps l'âme faisait divorce Par un soudain miracle on voit croître sa force, Et pousser ce discours pour se justifier D'un soupçon que son sang ne pouvait expier. Je ne suis plus, dit-elle, en état de rien feindre, Car enfin en mourant qu'est-ce que je puis craindre ? Aussi ne crains-je point, arbitres immortels, De jurer à mon père, et devant vos Autels Qu'Alcidamas a feint le crime qu'il m'impose, Justes Dieux ! Si ma mort mérite quelque chose Désabusez mon père, et souffrez qu'aujourd'hui Je paye en expirant pour Messène et pour lui ; Ses voeux sont exaucés, cette belle victime Tombant dedans son sang se lave de son crime.

SCÈNE III. Alcidamas, Alcmène, Cresphonte.

ALCMÈNE, accourant

Que faites-vous, Seigneur ?

CRESPHONTE

Ô Dieux !

1 362 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica