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Tragédie en vers

Oropaste ou Le Faux Tonaxare

Claude Boyer· créée en 1662, imprimée en 1663· 5 actes· 2 114 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois le 17 novembre 1662 au Théâtre du Palais-Royal.

Personnages

  • OROPASTE, ou le faux Tonaxare, Roi de Perse
  • PATISITE, frère d'Oropaste
  • MÉGABISE, père d'Oropaste
  • DARIE, prince de Perse, Amant d'Hésione
  • ZOPIRE, prince de Perse, Amant d'Araminte
  • HÉSIONE, soeur du vrai Tonaxare
  • ARAMINTE, soeur de Darie
  • CLÉONE, confidente d'Hésione
  • MITROBATE, capitaine des Gardes du Roi
  • GARDES
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE DUC D'ESPERNON

Le Faux Tonaxare s'était donné à vous, avant qu'il eût droit d'aspirer à cet honneur par l'approbation publique ; La Fortune s'est enfin déclarée pour lui, après avoir été balancée par le malheur du siècle, qui tombe insensiblement dans le dégoût des Pièces sérieuses. Le don que je vous en avais fait a consacré mon ouvrage, et l'ambition de vous plaire a tellement relevé le courage à mon Héros, qu'il a paru sur le Théâtre avec une fierté qui a étonné ses ennemis, et qui m'a donné l'assurance de le mettre sous la protection d'un des plus illustres Noms de l'Europe. Comme il est vrai, MONSEIGNEUR, que dans cette Auguste Maison, dont vous soutenez aujourd'hui toute la gloire, on a toujours vu des Actions de justice et de générosité ; C'est chez vous que le Faux Tonaxare a trouvé un glorieux asile contre ses persécuteurs. Vous avez hérité de ces grandes Qualités, qui ont immortalisé la mémoire de vos Ancêtres. On peut bien vous contester quelques biens de la Fortune, quoiqu'ils vous soient acquis naturellement par le Privilège de Successions légitimes ; on ne peut jamais vous disputer ces Vertus héroïques que vous avez tirées de l'exemple de vos aïeux, ou pour mieux dire que vous avez puisées dans le fonds de votre Sang. L'incertitude du Tribunal des Hommes peut mettre en quelque péril une partie de ce vaste héritage qui vous est dû ; mais rien ne peut diminuer ces biens précieux du Coeur et de l'Esprit, qui sont le premier caractère de la haute Naissance, et le principe de la véritable Grandeur. Cet amour, MONSEIGNEUR, et ce rare talent que vous avez pour les belles Sciences, et qui font tant d'honneur aux conditions relevées ; Cette généreuse franchise, et cette probité inaltérable dans un Siècle plein d'infidélité et de corruption ; Ce zèle abandonné, qui vous fait sacrifier toutes choses à la gloire de l'amitié ; Cette haute magnificence dont vous nous faites voir des essais, qui dans l'affermissement de votre fortune promettent des éclats dignes de l'Illustre Héritier de la Maison d'Espernon ; Cette valeur enfin qui est comme naturelle à tous ceux de votre Sang, et que vous avez signalée en beaucoup d'occasions ; Voilà, MONSEIGNEUR, votre principal héritage, voilà les avantages que vous possédez sans rien attendre de la faveur, et sans rien craindre de l'injustice : C'est par là qu'il faut estimer la grandeur de votre fortune ; et ce sont enfin ces grandes Qualités qui m'obligent à vous donner ce que j'ai de moins indigne de vous être offert : Le Faux Tonaxare est ce que j'ai de plus précieux et de plus estimable, puisqu'il a l'honneur de votre suffrage : Agréez donc, MONSEIGNEUR, cette marque de mes profonds respects, et la protestation que je vous fais d'être toute ma vie avec plus d'attachement et de fidélité que personne du monde,

MONSEIGNEUR.

Votre très humble, et très obéissant Serviteur,

BOYER.

AU LECTEUR

Je suis obligé de t'avertir que le nom de Tonaxare n'est pas un nom inventé, comme quelques-uns ont cru ; Ce même prince frère de Cambise, est appelé Mergis par Justin, Smerdis par Hérodote, et Tonaxaris par Xénophon. J'ai cru te devoir cet avis, afin que tu ne juges pas de moi sur l'exemple de quelques auteurs de ce temps, qui prenant la licence de prêter un nom véritable à un sujet chimérique, pourraient faire croire que j'ai donné un nom inventé à un sujet historique.

ACTE I

SCÈNE I. Zopire, Darie, Cléone.

SCÈNE II. Mégabise, Zopire, Hésione, Araminte, Darie, Cléone.

MÉGABISE

C'est sur ce bruit qu'on croit Préxaspe, et son complice, Avoir fait du vrai Prince un sanglant sacrifice ; Et que Préxaspe étant retourné près du Roi, Avait par ce rapport apaisé son effroi. Cambise en cet état n'avait rien de contraire Que le secret remords du meurtre de son frère, Lorsqu'il apprend qu'à Bactre on avait couronné Celui que par son ordre il croit assassiné : Son coeur en est frappé comme d'un coup de foudre ; Confus, et ne sachant que croire et que résoudre ; À ce mortel avis plein de trouble et d'effroi, Je suis trahi (dit-il) enfin mon frère est roi. Ô trop funeste effet d'un songe inévitable ! Je n'ai pu prévenir ce malheur effroyable. Qu'on amène Préxaspe. Alors s'abandonnant À tout ce qu'a d'affreux, de cruel, d'étonnant, La crainte, la douleur, le désespoir, la rage, Il querelle les dieux, et lui-même il s'outrage, Il s'aveugle à tel point, que courant en fureur Pour porter à Préxaspe un poignard dans le coeur, Il tombe, et se blessant sans sentir sa blessure, Il faut mourir, Préxaspe, après ton imposture : Quoi, perfide, est-ce ainsi que tu m'as obéi ? Traître, mon frère vit, c'est toi qui m'as trahi. Là voulant contenter la fureur qui le presse, Comme il lève le bras, il tombe de faiblesse. Écoutez ce qui reste. Après un peu d'effroi, Préxaspe se remet, approche, et parle au Roi. Ton frère est mort (dit-il) et notre obéissance N'a que trop bien servi ta vaine défiance ; Patisite, avec moi, par un coup plein d'horreur, A dans Bactre immolé ce prince à ta frayeur. Je te l'ai déjà dit ; et si maintenant Suse Prend un autre pour lui, Patisite l'abuse ; Oropaste son frère, a tous les traits du tien, Et l'un et l'autre en tout se ressemblent si bien, Qu'on s'est mépris cent fois à cette ressemblance : Un si juste rapport confondant leur naissance, L'assassinat connu de nous deux seulement, Son départ la nuit même, et ton éloignement, Ont rendu Patisite à ce point téméraire, Qu'il a fait couronner son frère pour ton frère. Voilà ce que Cambise apprit avant sa mort.

SCÈNE III. Hésione, Zopire, Darie, Araminte.

SCÈNE IV. Cléone, Hésione, Araminte, Darie, Zopire, Le Roi.

DARIE en s'en allant, à Hésione

Princesse, sauvez-vous des ruses d'un infâme.

CLÉONE

Il entre.

ACTE II

SCÈNE I. Mégabise, Zopire.

MÉGABISE, avec transport de joie

Ah ! Zopire... Mais Dieux !

SCÈNE II. Araminte, Zopire.

ZOPIRE

Patisite.

SCÈNE III. Patsite, Zopire.

PATISITE

Préxaspe ?

ZOPIRE

Oropaste.

PATISITE

Où ?

ZOPIRE

Dans Suse.

PATISITE

Dans Suse ?

ZOPIRE

Le voici.

PATISITE

Qui ?

ZOPIRE

Le Roi.

PATISITE

Hélas !

SCÈNE IV. Patisite, Le Roi, Zopire, Suite.

PATISITE

Seigneur.

SCÈNE V. Patisite, Le Roi.

LE ROI

Je le vois bien, ton coeur n'a pas encor dompté Les lâches mouvements de sa timidité ; Que je change, mon frère, et par cette inconstance Redouble des Persans la juste défiance ! Je suivrai ma carrière, et j'irai jusqu'au bout ; Un roi doit tout oser, lorsqu'il doit craindre tout ; C'est cette fermeté qui fait trembler l'envie ; Ce n'est point en changeant qu'un roi se justifie ; Dans l'état où je suis qui change est découvert, Qui flatte est soupçonné, qui se dément se perd. Il faut absolument que j'obtienne Hésione ; J'ai tort d'avoir parlé voyant qu'on me soupçonne, Mais j'ignorais le bruit qui met mon crime au jour, Et n'osant maintenant démentir mon amour, Puisque Hésione sait le secret de mon âme, Poussons jusques au bout l'audace de ma flamme ; Je suis amant, mon frère, autant qu'ambitieux, Et l'amour est pour moi le plus puissant des Dieux. C'est pour lui, c'est par lui que je serai monarque : Mais ce n'est pas assez d'en retenir la marque, Je veux l'être, mon frère ; en effet je le suis, Je sens ce qu'un roi sent, ce qu'il peut je le puis : Assis dessus le trône, orné d'un diadème, Je me sens élever au-dessus de moi-même, Je sens mon sang monter au-dessus de mon sang ; Tout mon sort à mes yeux s'efface par mon rang ; Je ne suis plus le faux, mais le vrai Tonaxare, Je soutiens tout l'éclat d'un mérite si rare, Et comme de son nom je me sens revêtu, De toute se grandeur, de toute sa vertu. Après m'avoir donné toute sa ressemblance, Vous auriez tort, grands Dieux, de m'ôter sa puissance ; Pour remplir mon destin, je me veux oublier, Et je veux être roi pour vous justifier. Sous l'ombre d'un si noble et si beau caractère, Ai-je encor quelque trait qui te marque ton frère ? Suis-je pas Roi de Perse ?

MITROBATE

Seigneur.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Mégabise, Patisite.

PATISITE

Moi ?

MÉGABISE

Ton frère ?

SCÈNE III. Patisite, Le Roi, Mégabise.

PATISITE

Seigneur...

LE ROI

Seigneur, quelques clartés que le sang vous inspire, Quoi que dans sa frayeur il ait osé vous dire, Je pourrais m'obstiner à déguiser mon rang, Passer pour le vrai Roi, démentir votre sang, Et par ma fermeté vous forcer de me croire : Mais je suis votre fils, et j'en aime la gloire, Et je garde toujours malgré votre courroux, Un respect qui me rend assez digne de vous. Je ne puis plus longtemps, dans un coeur si sincère, Souffrir la lâcheté d'avoir trompé mon père ; Et quoiqu'en me cachant je puisse vivre en Roi, Je ne veux point qu'un père ignore que c'est moi. Quoi, je suis votre fils, je ne puis m'en défendre ; Mais après cet aveu, Seigneur, daignez m'entendre, Apprenez par quel sort le ciel m'a couronné, Et je rentre au tombeau, si je suis condamné. Le ciel m'ayant sauvé de l'horrible aventure Qui sous un pont brisé faisait ma sépulture, Et les soins d'un pasteur me retirant de l'eau, Je me vis par miracle échappé du tombeau. D'abord pour vous tirer de cette erreur mortelle, J'allais rendre ce fils à l'amour paternelle, Quand je trouve mon frère en qui soudain je vois Un air sombre, et mêlé de tristesse et d'effroi. Mon frère, en m'embrassant, Dieux ! (Dit-il) quelle joie ? Cher frère, se peut-il qu'encor je te revoie ? Là j'apprends aussitôt que le Prince était mort Par l'ordre de Cambise, et non par son effort ; Il me cache son crime, et m'inspire l'audace De passer pour le Prince, et de remplir sa place. Étant alors dans Bactre, éloigné de vos yeux, Je fus tenté de prendre un nom si glorieux : Mais mon coeur détestait le crime et l'imposture. Dans Bactre cependant tout le monde murmure, On blâme la conduite et l'absence du Roi ; Je passe pour son frère, on vient s'offrir à moi, On me met sur le trône, et quoi que j'ose dire, Malgré ma résistance, on m'attache à l'Empire. Me voilà roi dans Bactre, et pour remplir mon sort, J'apprends bientôt après que Cambise était mort. Dans Suse, comme à Bactre, on m'offre la couronne : Mais ce n'est pas assez, mon pays me la donne, Je suis Mède, Seigneur, et la Perse autrefois Sujette à la Médie, a reconnu ses lois ? Notre sceptre est son vol, et non son héritage ; Cyrus en dépouilla notre Prince Astiages Je dois venger mon maître, et reprendre aujourd'hui Un Empire usurpé sur son peuple, et sur lui. Mais c'est peu, pour venger mon maître et ma patrie, Que le sort m'ait donné le sceptre de Médie, La Perse a vu périr le dernier de ses Rois, Attendrons-nous, Seigneur, qu'on fasse un autre choix ? Semblable à Tonaxare, et sa parfaite image, Le ciel m'a-t-il en vain donné cet avantage ? Notre rapport confond son sort avec le mien, Et comme de son sort, j'hérite de son bien. Si sa soeur après lui peut encor y prétendre, En lui donnant la main, je m'offre à le lui rendre, Et prétends devenir par ce choix glorieux, Juste envers tout le monde, et quitte envers les Dieux.

SCÈNE IV. Le Roi, Patasite.

SCÈNE V. Le Roi, Hésione.

SCÈNE VI. Darie, Hésione.

ACTE IV

SCÈNE I. Mégabise, Patasite.

SCÈNE II. Le Roi, Araminte.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Mitrobate, Le Roi, Hésione.

MITROBATE

La Princesse...

SCÈNE V. Hésione, Le Roi, Cléone.

HÉSIONE

Qui ?

SCÈNE VI. Mégabise, Patasite, Le Roi, Hésione, Cléone.

HÉSIONE

Moi ?

PATISITE

Vous.

SCÈNE VII. Hésione, Le Roi, Patisite.

PATISITE

Seigneur...

LE ROI, aux gardes

Faites votre devoir.

PATISITE

Seigneur...

LE ROI

Suivez.

LE ROI, bas à Patisite

Que dis-tu, malheureux ?

ACTE V

SCÈNE I. Le Roi, Patisite, Un Garde.

LE GARDE

Le voici.

SCÈNE II. Mégabise, Le Roi, Patisite.

SCÈNE III. Zopire, Hésione.

SCÈNE IV. Zopire, Darie, Hésione, Cléone.

DARIE, en traversant le Théâtre

À moi, Zopire.

ZOPIRE

Allons.

HÉSIONE

Explique-toi.

SCÈNE V. Araminte, Hésione, Cléone.

SCÈNE VI. Zopire, Araminte, Hésione, Cléone.

HÉSIONE

Quoi ?

ZOPIRE

Je ne sais que vous dire en un sort si confus : Et ce qui sur ce point m'étonne davantage, C'est qu'un fourbe soit mort avec tant de courage : Mais pour en mieux juger, apprenez son malheur. Le Roi voyant cesser une fatale erreur, Et croyant que Préxaspe au milieu de la place Détruisait de faux bruits qui causait sa disgrâce, Il goûtait en repos la gloire de son sort, Quand il nous voit entrer, et par un prompt effort Fondre dedans sa Chambre avec tant de furie, Qu'il juge en même temps qu'on en veut à sa vie. Le Roi, sans se troubler, soutient nos premiers coups, Et d'un air animé d'orgueil et de courroux, Comme il se voit surpris avec peu de défense, Menace, et fait valoir la suprême Puissance. Nous criant aussitôt, périsse l'imposteur, Ses Gardes ont d'abord senti notre fureur, Et nos seconds efforts font périr Patisite. Le Roi frémit du coup, son courage s'irrite, Il ramasse sa force, et toute la fierté Qu'oppose aux grands périls l'auguste Majesté ; On voit ses yeux briller d'une noble furie, Qui fait presque trembler l'intrépide Darie, Seul il se mêle, il frappe, il attaque, il poursuit. Le vaillant Mégabise accourt à ce grand bruit ; Plein d'un zèle sanglant il n'épargne personne, Et comme à tant d'ardeur son zèle s'abandonne, Il donne à même temps, et reçoit mille coups, En s'écriant partout, traîtres, que faites-vous ? Vous tuez votre Roi, malheureux parricides. Cette voix nous étonne, et nous rend plus timides ; Cependant sur le Roi je vois fondre Darie ; Le Roi nous fait trembler, en défendant sa vie : Mais son courage enfin par le nombre accablé, Soutient tout son malheur sans en être troublé. Il semble... Mais voici qui vous dira le reste.

SCÈNE VII. Hésione, Araminte, Darie, Zopire, Cléone.

SCÈNE DERNIÈRE. Hésione, Araminte, Darie, Zopire, Le Roi, Cléone.

ZOPIRE

Madame...

DARIE à Hésione

Votre frère est vengé.

ZOPIRE à Araminte

J'ai vengé votre Amant.

2 114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica