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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Porcie Romaine

Claude Boyer· créée en 1645, imprimée en 1646· 5 actes· 1 588 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois en 1645.

Personnages

  • BRUTE, chef de l'Armée
  • CASSIE, chef de l'Armée
  • PORCIE, femme de Brute
  • JULIE, confidente de Porcie
  • MAXIME, gentilhomme de Brute
  • OCTAVE, triumvir un des chefs de l'Armée ennemie
  • VALÈRE, capitaine des Gardes d'Octave
  • PHILIPE, affranchi de Cassie
  • TITE
  • Troupe des soldats de Brute
  • Troupe des soldats d'Octave
À MADAME

MADAME LA MARQUISE DE RAMBOUILLET.

MADAME,

C'est une Dame Romaine, qui vient vous rendre ses devoirs. Si beaucoup de Français, et de ceux, qui se piquent de connaître les personnes de son Pays, ne l'ont extrêmement flattée, elle concerne assez de l'air de ce qu'elle fut autrefois, pour n'avoir pas besoin de vous dire son nom en vous abordant. Mais comme il n'y a que vous, MADAME, en ce Royaume, qui se puisse vanter d'avoir avec son pays et son sexe une alliance et une vertu pareilles aux siennes, c'est de vous seule, qu'elle veut savoir, si en quittant le langage de Rome, elle en a perdu les sentiments. Et sans tirer aucun avantage de tout ce qu'on a dit, en sa faveur, c'est seulement par l'accueil que vous lui ferez, qu'elle veut juger d'elle-même. Elle espère de votre bonté, que vous souffrirez son entretien, et pour peu que vous la trouviez semblable à la fille du Grand Caton, et à la veuve de Brutus, elle vous estime trop généreuse pour ne s'assurer pas, que vous lui donnerez votre protection. Et c'est, MADAME, l'espérance de ce glorieux avantage, qui l'a fait venir chez vous. Dans l'obligation, qu'elle a de se laisser voir à toute la France étrangère comme elle est, considérable seulement par la grandeur de ses disgrâces, sans une faveur comme la vôtre, il n'est point de mauvaise rencontre qu'elle ne dût appréhender. Mais si vous vous déclarez pour elle, le respect qu'on a pour tout ce, que vous avouez, la rendra aussi vénérable dans les lieux de votre séjour, qu'elle le fut autrefois dans ceux de votre naissance, et n'étant plus étrangère, où vous êtes si considérée, j'espère, MADAME, qu'elle aura assez de bonheur pour avoir l'entrée de plus curieux cabinets, et pour n'y perdre pas l'estime, qu'elle attend de votre approbation. Aussi me flattant par avance du succès de mon essai, je m'élève à des plus grands desseins, qui pourront mieux soutenir la dignité de votre Nom, et vous faire agréer la hardiesse que je prends de me dire,

MADAME,

Votre très humble, et très obéissant serviteur.

BOYER.

ACTE I

SCÈNE I.

SCÈNE II. Maxime, Brute.

MAXIME

Seigneur,

SCÈNE III. Cassie, Brute.

SCÈNE IV. Brute, Porcie, Cassie, Julie.

ACTE II

SCÈNE I. Brute entre d'un côté, et Cassie de l'autre.

CASSIE

Quoi ?

SCÈNE II. Brute, Porcie, Julie, Maxime.

BRUTE à PORCIE

Il est temps de partir : souffrez que je vous quitte : On presse le combat, Rome m'y sollicite ; Et la voix du Soldat plein d'un noble courroux, M'inspire maintenant ce qu'il attend de nous. J'ai voulu différer pour l'amour de Porcie, Je l'ai fait, et ma gloire en serait obscurcie Si quelque autre sujet avait eu le pouvoir De suspendre un moment l'effet de mon devoir. Par ce retardement jugez quelle est ma flamme, Et voyant le pouvoir, qu'elle prend sur mon âme, N'exigez pas d'un coeur soumis à votre loi, Rien, qui puisse être indigne, et de vous, et de moi. Régnez sur votre époux, mais régnez en Romaine ; Imposez-vous des lois dignes de notre haine ; Commandez-nous de vaincre ; et par notre valeur, Porter chez l'ennemi la honte, et le malheur. Redoublez mes ardeurs, et mon obéissance, Par le soin de ma gloire, et de votre vengeance ; Enfin commandez-moi de sortir de ces lieux, Et par de telles lois faites-moi vos adieux. Mais vous pleurez Porcie ; est-ce avecque des larmes, Que vous me commandez d'aller prendre les armes ? Voulez-vous de la sorte animer ce grand coeur ? N'est-ce pas lui défendre avec trop de rigueur, Ce que votre Vertu lui commande sans cesse ? Se peut-elle accorder avec tant de faiblesse ? Par quels voeux autrefois dignes de notre amour Pressiez-vous tous les Dieux de hâter ce grand jour ? De venger votre père, et par des morts sans nombre, Remplir pompeusement l'attente de son ombre ? Blâmez-vous maintenant par des lâches soupirs, Ceux que mirent au jour ces glorieux désirs. Faites à ces soupirs une plus noble cause ; Qu'ils servent au dessein, que mon coeur se propose ; Changez en des effets de générosité, Ces indignes témoins de notre lâcheté : Soupirez pour ma gloire, ainsi que pour la vôtre ; Enfin soyez Porcie, et ne soyez point autre.

PORCIE

Me méconnaissez-vous sous un voile de pleurs ? Ou bien suis-je changée au milieu des douleurs ? Est-ce là le reproche où mon amour m'expose ? Condamnez-vous l'effet dont vous aimez la cause ? Si j'ai versé des pleurs dans ce funeste jour, En cherchez-vous la source ailleurs qu'en mon amour ? Je jure, si jamais la crainte ou la faiblesse, Déshonoraient ce front de la moindre tristesse, De laver dans mon sang la honte de ces pleurs, Et punir par ma mort, l'effet de nos malheurs. Dieux ! J'ai fait de mes pleurs un assez long usage, Mais y remarquez-vous un défaut de courage. Non non, Brute, mais j'aime, et puisque vous m'aimez, Pardonnez à l'amour, le deuil que vous blâmez Les Dieux me sont témoins que cette impatience, Qu'excite dans nos coeurs une illustre vengeance, Me presse comme vous par des efforts puissants. Et votre impatience est celle que je sens. Mais pour faire éclater ce feu qui me consomme, Recevez cet aveu fait en faveur de Rome. Il est vrai, j'aime Brute avec toute l'ardeur, Qu'une amitié constante exige d'un grand coeur : Mais avec quelque ardeur dont j'aime un si grand homme, Si je l'aime beaucoup, c'est un peu moins que Rome. J'exposerais pour elle amis, parents, époux ; Voilà les sentiments, que j'ai reçu de vous ; C'est ce zèle romain, et cette belle flamme Que le sang des Catons a versé dans mon âme. Si la voix de mes pleurs a retardé vos pas, Suivez celle de Rome , et ne différez pas : Ne vous souvenez plus que j'ai versé des larmes : Et s'il vous en souvient au milieu des alarmes ; Alors que votre bras ira de toutes parts Signaler sa valeur dans les plus grands hasards : Connaissant par ces pleurs que ma flamme est extrême, Brute alors, s'il se peut, épargnez ce que j'aime. Adieu, ne tardez plus à partir de ces lieux : Dérober promptement cet objet à mes yeux ; Cet objet trop charmant, qui trouble ma constance, Plus j'en sens les douceurs, plus je crains son absence.

SCÈNE III. Porcie, Julie.

PORCIE

Il est parti, Julie, et je n'ose m'en plaindre Rome me le défend, lorsque j'ai tout à craindre ; Et mon coeur ébranlé, mais qui n'ose faillir, Gémit sous un devoir, qu'il ne peut accomplir. Triste, et cruel devoir, fier tyran de mon âme. Toi, qui vois mon amour, toi qui nourris sa flamme, Peux-tu sans injustice exiger de mon coeur : Qu'en s'ouvrant à l'amour, il se ferme à la peur ? Forces-tu la nature, et par tes tyrannies Oses-tu séparer deux passions unies ? Lorsqu'on voit un époux au milieu des combats Un coeur est-il humain, s'il l'aime, et ne craint pas ? Rome qui fais ces lois, et qui les justifies, Qui régnez sur nos coeurs autant que sur nos vies : Et vous, braves héros, qui parmi vos malheurs Dévoriez constamment vos soupirs, et vos pleurs ; Ombres des Scipions, des Catons, des Pompées, Si quelque plus grand soin ne vous tient occupées, Descendez dans mon âme, et prêtez vos esprits À ce coeur amoureux, que la crainte a surpris. Que vos illustres noms sont chers à ma mémoire ! Qu'ils servent à propos mon amour, et ma gloire ! Dès lors qu'à mon esprit vous les avez fait voir, Il a conçu pour Brute un glorieux espoir. Oui je sens sa victoire, et vos âmes romaines Voyant revivre en lui vos desseins, et vos haines, Me viennent avertir par des avis secrets Que vous devez par lui venger vos intérêts. Va donc brute appuyé par ces divins génies Triompher des Césars, punir leurs tyrannies, Vois ce que tes aïeux ont fait par le passé : Et tâche d'achever ce qu'ils ont commencé. Qu'Octave palissant à ce seul nom de Brute, Craignent de nos Tarquins, et la honte, et la chute, Et qu'il éprouve enfin que tes fameux parents Ont remis dans tes mains la foudre des tyrans. Oui, Julie, aussitôt que j'offre à ma mémoire Cette suite des rois, qui noircit notre histoire, Et qu'un Brute jaloux de notre liberté Rendit leur nom horrible à la postérité : Lorsqu'il me ressouvient que ce grand politique D'un règne violent fit une république, Et faisant des Consuls un légitime choix, Mit des pères dans Rome à la place des rois : Quand je vois mon époux digne sang d'un tel homme Renouvelant l'ardeur de notre ancienne Rome, Immoler par sa main ce César plein d'effroi, Qui sous ce nom fameux cachait celui de Roi, Et qu'ensuite je vois qu'il s'arme, et qu'il s'expose, Et pour la même Rome, et pour la même cause ; Sans craindre des destins les ordres inconstants Je vois dans le passé le succès que j'attends. Mais Maxime est ici, certes cela m'étonne Quand Brute est au combat, Maxime l'abandonne. Quoi ce zèle, ce coeur, si grand, et si connu, Se dément-il sitôt, ou qu'est-il devenu ? Veut-il suivre le sort de ces âmes serviles ? Qui sans s'intéresser dans nos guerres civiles, Et suivant du vainqueur la fortune, et l'appui, Triomphent sans combattre, et vainquent par autrui. Donc, de la liberté fais-tu si peu de compte ? Quoi ? Maxime, ce front craint-il si peu la honte ? Et ton coeur trop jaloux de tout le sang Romain Craint-il d'en prodiguer, ou d'en souiller ta main ? Non, ne perds point le temps à chercher quelque excuse : Ta présence en ces lieux est tout ce qui t'accuse, Si donc de ta valeur je m'ose défier, Va, cours, vole au combat pour te justifier.

SCÈNE IV.

PORCIE, continue

Je puis donc maintenant avecque confidence T'expliquer mes douleurs, et mon peu de constance : Quelques beaux sentiments que je fasse éclater, Une secrète peur me vient persécuter. Si j'élève mon coeur dans un penser sublime Par l'effort glorieux d'un espoir légitime, Il descend par la crainte, et toute sa vigueur L'abandonne aussitôt, et se tourne en langueur. Je vois Brute vainqueur, et mon âme orgueilleuse Conçoit de ses exploits l'idée avantageuse : Mais mon amour timide efface ces beaux traits, Et semble demander une honteuse paix. Dieux, vous qui dans mon coeur faites toujours descendre Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre ; Qu'ai-je fait contre vous ? Quel crime ai-je commis, Qui vous fasse aujourd'hui mes plus grands ennemis ? Quoi, nous enviez-vous une entière victoire ? Ôtez-vous à ce tout la moitié de sa gloire ? Et me donnant pour Brute une indigne pitié, Faut-il quand il triomphe, abattre sa moitié ? S'il le faut, justes Dieux, achevez votre ouvrage, Et soûlez dans mon sang votre jalouse rage. Mais je ressens assez votre extrême rigueur Par les impressions d'une injuste frayeur. Il vous suffit, cruels, de voir trembler Porcie : Vous attaquez sa gloire en lui laissant la vie ; Et sachant de quel air elle a toujours vécu, Si son coeur est troublé, vous le croyez vaincu. Dieux qui réglez nos coeurs par un pouvoir suprême, Abandonnez ce soin, laissez-nous à nous-même : Pour un peu de secours que l'on reçoit de vous, Vous nous donnez des pleurs trop indignes de nous.

ACTE III

SCÈNE I. Cassie, Philipe.

SCÈNE II. Julie, Cassie, Philipe.

JULIE

Dieux !

CASSIE

Philipe tes discours justifient ma plainte. Je te vois donc, ami, sans honneurs, sans tombeau, La proie ou le rebut d'un infâme corbeau, Le plus grand des romains, et tout l'espoir de Rome, À peine retenir la figure d'un homme... Dieux, faites-vous semblable, et d'une même main, Le destin d'un grand Brute, et d'un simple romain. Et tranchez-vous sitôt avec tant de licence, Du monde désolé la dernière espérance. Mais quand même il vivrait, (si j'ose concevoir Parmi tant de malheurs, quelque léger espoir) Le mal serait plus grand, et sa mort moins funeste ; Mon désespoir s'accroît par l'espoir qui me reste : Dans quelque grand éclat qu'il ait toujours vécu ; Le seul sang peut lever la honte d'un vaincu. Vous, qui n'êtes jamais lassé de nous poursuivre, Dieux, le condamnez-vous à la honte de vivre : Mais aussi si nos jours relèvent de son sort, Ne pouvez-vous l'ôter par un si prompt effort ? Il est mort cependant, et sans que votre rage Par de nouveaux malheurs s'explique davantage, Sans autre ordre, et sans vous, son destin aujourd'hui Précipite le mien, et m'entraîne vers lui. Sacrés mânes de Brute, ombre pâle, et sanglante, Parmi d'indignes morts confusément errante. Viens, ami contempler avec quelle vigueur. Ma constante amitié règne encor dans mon coeur : Avec quelles ardeurs, il brûle de te suivre ; À combien de trépas ta disgrâce le livre ; Et souffre qu'au milieu de ses justes douleurs, Il te donne aujourd'hui du sang au lieu de pleurs. Sus, fidèle affranchi, rends-moi ce bon office, Offre à ce grand Héros un si beau sacrifice ; La victime, et le Dieu sont dignes de ta main. Réponds à ce beau choix avec un coeur Romain. Frappe, contente Brute, et qu'un coup favorable Rende en quelque façon notre destin semblable : Si Brute a succombé par la fuite des siens, Fais que je tombe ici sous les efforts des miens : Si Brute dans sa mort trouve cet avantage, Qu'abattu sous les siens il fait voir son courage, Fais que pour l'imiter je succombe aujourd'hui Par mon propre courage, et par la main d'autrui.

SCÈNE III. Cassie, Porcie, Julie.

CASSIE à PORCIE

Madame , il n'est plus temps qu'un trop lâche silence Vous cache le sujet de mes justes douleurs ; Il est vrai que je crains qu'après tant de malheurs, Un coup si rigoureux vous trouve trop sensible. Éprouvez-vous, Madame, autant qu'il est possible, Et montrez au plus fort de vos adversités Que vous n'oubliez point le sang dont vous sortez. Brute n'est plus, Madame, et mon âme soupire D'avoir de vie assez pour vous le pouvoir dire. Je ne condamne point vos justes déplaisirs, Je respecte vos pleurs, j'approuve vos soupirs ; Et s'il faut qu'aujourd'hui la voix d'un misérable Vous fasse revenir du deuil qui vous accable. C'est pour ne laisser point ce grand coeur abattu, Alors qu'il doit agir par sa seule vertu. Si vaincre la douleur au point de sa naissance, Est le suprême effort d'une mâle constance ; Si quiconque entreprend un coup si généreux, Tente contre soi-même un combat dangereux : Songez, songez qu'Octave est beaucoup plus à craindre ; Qu'il ôte à votre amour le loisir de se plaindre. Relevez donc ce coeur, consultez avec lui Du glorieux dessein qu'il doit prendre aujourd'hui : N'agissez que par lui dans ce malheur extrême ; Que sa haute vertu se règle sur soi-même. Quelque coup dont le sort ose vous assaillir, Le sang du grand Caton ne peut jamais faillir. Je vous laisse à vous-même ; adieu, Brute m'appelle, Et Rome veut qu'enfin par un coup digne d'elle, J'apprenne aux vrais romains à faire leur devoir.

Cassie sort.

SCÈNE IV. Porcie, Julie.

PORCIE

Dieux que viens-je d'entendre ! Et que viens-je de voir ! N'est-ce point un fantôme, ou n'est-ce point un songe, Qui d'une peur panique a produit ce mensonge ! Doncques Brute n'est plus, croirai-je un tel malheur ? Puis-je l'avoir appris sans mourir de douleur ? Mais hélas ! Sur ce point suis-je pas éclaircie ? Vous m'en dites assez, désespoir de Cassie, Songes sanglants et noirs, augures menaçants, Des Sacrificateurs visages pâlissants, Astres couverts d'horreur, effroyables comètes, De la fureur des Dieux, horribles interprètes. Vous m'en dites assez, saisissements, horreurs, Désordre de mon âme, invincibles frayeurs ; Et sans en consulter ma constance affaiblie, Ton oeil m'en dit assez, triste, et chère Julie. Doncques Brute n'est plus, et cet aimable époux, Si cher à tout le Monde, est mort aux yeux de tous : Ma gloire, et mon espoir, vous n'êtes plus qu'une ombre, Héros brillant d'honneur, maintenant pâle et sombre, Incomparable traits de grâce, et de valeur, Jadis toute ma joie, aujourd'hui ma douleur. Dernier fléau des tyrans, et plus craint que la foudre, Vous n'êtes maintenant qu'un tronc couvert de poudre. Brute vous n'êtes plus, et ce coeur amoureux Peut porter sans mourir, un coup si rigoureux. Ne puis-je que pleurer une mort sans seconde, Qui va tirer des pleurs des yeux de tout le Monde ! Et quand Brute mourant est regretté de tous, Ne puis-je pas mourir par la mort d'un époux ? Dieux, qui flattiez mon coeur par une fausse joie, Pour accroître le mal que le destin m'envoie, Qui faites à mon sort un si prompt changement, Pour le rendre plus dur à mon ressentiment ; Dieux qui nous servez mal, Dieux qui m'avez trompée, Dieux injustes à Brute aussi bien qu'à Pompée, Vous, qui tout mort qu'il est, m'empêchez de le voir, Ne puis-je succomber que par le désespoir ? Quel plaisir prenez-vous à prolonger ma vie ? Faut-il que par moi-même elle me soit ravie ? Et que l'on me reproche après un tel malheur, Que je meurs par ma main, et non par la douleur ? Mais Brute il te suffit que je cesse de vivre : Qu'importe, quel chemin je prendrai pour te suivre. Si je meurs aujourd'hui par un illustre effort, La fille de Caton peut choisir cette mort.

SCÈNE V. Porcie, Maxime, Julie.

MAXIME

Quel charme injurieux vous cache sa victoire ? Ces indignes frayeurs me rendent tout confus : Ouvrez les yeux, Madame, et ne vous trompez plus. J'ai vu tout le combat, apprenez-en l'issue. Il est vrai que quelqu'un vous peut avoir déçue : La victoire douteuse a longtemps balancé ; J'ai vu plus d'une fois notre espoir renversé. Et voilà le sujet de ces fausses alarmes. Mais, Madame, apprenez le succès de nos Armes. Étant auprès de Brute, assez près des hasards, J'y vois voler partout une grêle de dards. J'avance sans songer au péril de ma vie, Mais un zèle plus fort m'en fit perdre l'envie : Je m'écarte, et soudain nos Soldats à la fois, Tous comme par dépit jettent arcs, traits, carquois : Chacun tire l'épée, et leurs brillantes lames, Dans l'air noirci de poudre allument mille flammes. Tous la foudre à la main, et d'un commun accord Fondent sur l'autre Armée avecque tant d'effort, Que par ce rude choc se voyant ébranlée, Elle épaissit ses rangs, évite la mêlée, Et ménageant sa force avecque sa valeur, Laisse exhaler sans bruit leur première chaleur. Brute aime le péril, et veut tout entreprendre. Antoine moins ardent s'obstine à se défendre. Enfin voyant ses gens, et plus frais, et plus forts, Et nos Soldats lassés par leur propres efforts, Il fait quitter aux siens le soin de leur défense, Et lâche enfin la bride à leur impatience. Ils se mêlent alors, mais se reconnaissant, La sang ou l'amitié les rend tous languissant. Tous poussés par leurs Chefs, plus que par leur courage, Les yeux fermés d'horreur s'excitent au carnage. L'un étouffe un germain, qu'il brûle d'embrasser ; L'autre immole un ami qu'il voudrait caresser. J'en vois parmi ceux-là qui devenus timides Par l'effroyable aspect de tant de parricides, À des crimes si noirs n'osent s'abandonner, Et reçoivent la mort de peur de la donner. L'un combat seulement d'une main languissante, Qui par des coups légers se conserve innocente. Plusieurs vengent sur eux celui qu'ils ont blessé ; D'autres mêlent des pleurs au sang qu'ils ont versé ; L'un met les armes bas, l'autre rompt son épée ; L'un, qui portait un coup voit sa valeur trompée, Est ravi de faillir le coup qu'il entreprend ; Un autre terrassé par la main d'un parent, Pour le laisser jouir d'un si triste avantage, Lui cache son forfait en couvrant son visage. Mais enfin quelque amour qu'ils sentent pour le sang, La fureur les surmonte, et n'épargne aucun flanc. Là de crainte, et d'horreur, j'avais l'âme transie, Quand Philipe venant du combat de Cassie M'aborde avec le front d'un homme satisfait, Et me dit en courant qu'Octave était défait ; Il sème dans le camp cette grande victoire ; Brute l'apprend soudain, et prend part à la gloire : Il montre plus d'ardeur, mais presque en même instant Le sort capricieux, et toujours inconstant, Altère cette joie en abandonnant Brute, Ses gens lâchent le pied, il reste seul en butte ; Son cheval par leur fuite est soudain renversé : Il tombe...

ACTE IV

SCÈNE I. Philipe, Porcie.

PHILIPE

Il vint vous l'annoncer, vous vîtes sa douleur. Enfin cherchant partout quelque main favorable, Qui borna par sa mort un deuil inconsolable, Il trouve des soldats, qui troublés par la peur, Et regardant d'un oeil tout brillant de fureur Timides, incertains, ont peine à le connaître ; Ils s'assurent enfin par la voix de mon Maître, Et l'ayant reconnu, le plaisir de le voir Mêle une courte joie avec leur désespoir. Cassie au milieu d'eux, d'un ton constant et grave. Compagnons (leur dit-il) puisque le sort me brave ; M'abandonnerez-vous aux désirs du vainqueur ? Et pour m'en délivrer manquerez-vous de coeur ? Immolez à ma gloire une honteuse vie, Qu'un de vous remplissant ma généreuse envie Fasse foi par ma mort, qu'il brûle d'acquérir Avec ma propre main la gloire de mourir. Là voyant qu'un chacun à ce coup se prépare, Il offre tout Cassie à leur pitié barbare, Se met en butte à tous, et chacun de son flanc Ouvre par quelque endroit une source de sang. Ils condamnent alors le zèle, qu'il avoue ; Lui regarde leurs coups, les admire, les loue, Et de peur d'être ingrat pour un dernier effort Sur son premier meurtrier porte le coup de mort, Et lui rendant ainsi son bienfait et son crime, Il succombe, et tombant embrasse sa victime. Les autres, qui restaient, jaloux d'un si beau sort Par des coups mutuels, s'entredonnent la mort, Et toute leur pitié dans cette conjoncture, Est de pouvoir tuer d'une seule blessure. Maxime cependant s'avance, et vient vers nous Voit mon Maître mourant, considère ses coups, Et lui découvre enfin la victoire de Brute, Et la fatale erreur, qu'avait causé sa chute. Là mon Maître surpris, et se voyant trompé Regarde avec dépit ceux qui l'avaient frappé : Mais malgré sa douleur composant son visage Il rappelle aussitôt sa gloire, et son courage. Maxime (lui dit-il) si les Dieux ont permis, Que je meure trompé par mes propres amis. Mon malheur sert à Brute, et pour remplir sa gloire Les Dieux n'ont pas voulu partager sa victoire. Dis-lui, que si ma mort sert à ce grand bonheur, J'expire avec plaisir, et tombe avec honneur : Glorieux de pouvoir l'élever par ma chute, Et ravi de mourir dans le siècle de Brute. Que si j'ai du regret, c'est d'avoir trop vécu, S'il fallait en mourant voir l'ennemi vaincu. Puis se tournant vers moi : va détromper Porcie ; Va réparer l'erreur qui me coûte la vie : Dis-lui que Brute vit, et que mon amitié Tâche au moins en mourant de sauver sa moitié. Adieu, vis satisfait, puisque je meurs de même. Et ne t'afflige point d'une faute, que j'aime. Là par un grand soupir il pousse vers son flanc Le reste de sa vie avec son dernier sang. Il meurt, et si j'ai dû malgré moi le survivre, Il vous quitte, Madame, et je pars pour le suivre.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Julie, Porcie.

JULIE

Madame.

SCÈNE IV. Brute, Porcie, Julie.

SCÈNE V. Maxime, Brute, Porcie, Julie.

SCÈNE VI.

ACTE V

SCÈNE I. Octave et sa suite, Valère.

SCÈNE II. Porcie, Octave.

PORCIE

Cruel, Rome, dis-tu, verra mon esclavage ! Mon coeur peux-tu souffrir un si sensible outrage ? Préviens en expirant cet horrible malheur : Meurs après ce discours de honte, et de douleur. Brute, Caton, Romains, vous qu'un coup favorable Exempte des rigueurs d'un sort si déplorable, Affranchissez ce coeur des faiblesses du corps, Brisez tous ces liens, rompez tous ses accords, Par qui l'injuste Ciel retient ici mon âme. Servez-vous du poison, du fer, ou de la flamme. Digne objet de mes pleurs, cher père, cher époux, Otez à ce tyran, ce qui reste de vous, Prenez, prenez ce coeur, que ce corps tient esclave ; Arrachez cette gloire aux triomphes d'Octave, Et ne permettez pas que l'horreur de mon sort Efface indignement l'éclat de votre mort : Mais j'entends votre voix, je sens votre présence. Meurs, meurs, me dites-vous, avec plus de constance : Soutiens malgré ces fers, la gloire des Romains ; Et pour nous imiter meurs par tes propres mains. Voilà, voilà tyran, ce qu'il faut que je fasse. Je saurai soutenir la gloire de ma race : Et je trouve chez nous de quoi me secourir, Mille exemples fameux m'ont appris de mourir. Préviens tous les moyens, et l'effort ordinaire, Par qui le désespoir tâche à se satisfaire. Je dois à l'Univers un exemple nouveau. Il est plus d'un chemin qui conduit au tombeau : Et sans plus différer dans ce malheur extrême Je ne me veux servir que de mon malheur même. Dans l'état où je suis, ma haine et ma douleur Par mille traits perçants vont déchirer ce coeur. L'horreur de ton triomphe, et la crainte de vivre, La perte d'un époux que je brûle de suivre, Ma gloire et mon amour, qui demandent ma mort, Malgré tes vains efforts précipitent mon sort. Cependant que je meurs, vis dans l'ignominie : Vis esclave du trône, et de la tyrannie : Vis ennemi de tous, sans honneur, sans éclat, Accablé sous le poids de ton triumvirat. Que tous trois ennemis de leur propre fortune Tombent sous les débris d'une grandeur commune. Que ce piquant remords, qui poursuit les tyrans T'oblige à détester le pouvoir que tu prends ; Qu'un tas de factieux par leurs sourdes pratiques Purge enfin l'Univers de ces pertes publiques : Ou qu'un peuple mutin justement révolté, Par des sanglants efforts venge sa liberté. Accepte et crains toujours ce présage funeste.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Tite, Maxime, Octave.

MAXIME

J'avouerai hardiment une action si belle ; Je ne trahirai point la gloire de mon zèle. Oui, Porcie eut péri si l'on ne m'eut surpris, Et d'un si beau trépas le mien était le prix. Résolu de tomber avecque ma fortune, Et de me délivrer d'une vie importune J'ai cru que je devais avant que de périr Mériter par un coup, qui fut plus légitime Signaler mon courage, élever mon estime ? Et conserver l'honneur du Maître que je sers Qu'en sauvant sa moitié de la honte des fers. Je sais combien Porcie aime la renommée : Mon âme de ses voeux pleinement informée Sans son commandement sollicitait ma main D'affranchir par sa mort l'honneur du sang Romain. J'ai voulu l'immoler, j'ai couru pour la joindre ; Si ce coup est failli, l'honneur n'en est pas moindre ; Et quoi que ma valeur ait tenté vainement D'ôter à son triomphe un si grand ornement : Mon coeur avecque joie attend de ta justice D'un crime généreux un illustre supplice. Il est vrai que j'ai tort dans l'état où je suis, De vouloir par ma mort terminer mes ennuis : Cependant que Porcie esclave et malheureuse Cherche en vain pour sa gloire une mort généreuse. Souffrez donc qu'elle meure, ou vive sans rougir. Octave, c'est ainsi qu'un grand coeur doit agir. Une gloire éclatante, et qui n'est pas commune Dépend de la vertu, non pas de la fortune. Le sort donne souvent le titre de vainqueur ; Mais celui de Clément est l'effet d'un grand coeur. Est-il d'un généreux, et pourrais-tu sans blâme Punir un ennemi sur l'honneur de sa femme ? Et forçant aujourd'hui ton inclination Préférer à ta gloire un peu d'ambition ? Sauve, sauve ta gloire en celle de Porcie : Triomphe de son coeur, et non pas de sa vie : Et relevant un sort tristement abattu Oblige une ennemie à louer ta vertu. Attendris cet orgueil à l'aspect de ses charmes. Et laisse-toi toucher par de si belles larmes. Mais j'offense ta gloire en cette occasion D'appeler ce grand coeur à la compassion ; Ne conçois pour nous des sentiments vulgaires, Considère ta gloire, et non pas nos misères ; Et si tu te résous de finir nos malheurs, Écoute ta vertu plutôt que nos douleurs.

SCÈNE DERNIÈRE. Valère, Octave.

VALÈRE

Seigneur, leur désespoir a déçu ma prudence. Ayant rencontré Brute, et voyant nos soldats, Qui le suivent de près, et ne l'épargnent pas, Je défends qu'on le tue, et fais qu'on s'étudie De lasser sa valeur en épargnant sa vie. Brute, qui veut mourir, se met en butte à tous, Se défend de nos mains, et non pas de nos coups, Et soigneux seulement d'éviter la surprise, Il expose son sang, et défend sa franchise. Le nombre enfin l'accable, et son bras abattu Par un dernier effort secourant sa vertu Contre son propre flanc tourne toute sa rage : On se saisit de lui, mais malgré son servage, Son âme suit son sang, et rit de nos efforts. Mettez (dit-il) aux fers ce misérable corps, Vide du sang Romain, et de l'âme de Brute. Il tombe avec ces mots d'une mortelle chute. Sa femme qu'on conduit assiste à son malheur, Jugez quel fut alors l'excès de sa douleur, Je la vois aussitôt succomber de tristesse. Mais un prompt désespoir soutenant ma faiblesse, L'a fait jeter sur Brute, et sans notre secours Sa main du même fer allait trancher ses jours. Quand de ses belles mains j'eus arraché l'épée ; La douleur l'interdit en se voyant trompée, Et son corps abattu sous le poids des douleurs, Tombe sur Brute mort, qu'elle arrose des pleurs. Elle baise sa bouche, et d'un soupir de flamme Vers ce corps tout sanglant pousse toute son âme. Quoi (dit-elle) sans moi mon Brute a pu mourir. Puis regardant la main qui l'avait fait périr ; Cette main, ce témoin d'une amitié si rare, Elle, qui nous unit, maintenant nous sépare. Ah ! Rigueur, à ces mots poussant un grand soupir, Elle semble expirer à faute de mourir.

1 588 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica