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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Le Turne de Virgile

Brosse· créée en 1647· 5 actes· 1 602 vers· 11 personnages

Représenté pour le première fois en 1646.

Personnages

  • LATINUS, Roi des Latins
  • AMATA, femme de Latinus
  • LAVINIE, fille de Latinus
  • TURNE, fils du Roi Daunus, amant de Lavinie
  • JUTURNE, soeur de Turne
  • SIDON, Gentilhomme Latin
  • TYRENE, Gentilhomme Latin
  • ÉNÉE, Prince Troyen
  • ACATE, ami d'Énée
  • TROUPE DES LATINS
  • TROUPE DES TROYENS
MONSEIGNEUR,

EPITRE À TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE FRANCOIS DE Rochefort Marquis de la Boulais, Baron de Chastillon, Chailly, Aussé, Chitry, Corbellin, S. More, Gouverneur des villes d'Avalon, Vezelay, etc.

Je fais aujourd'hui de la fable ancienne une vérité moderne ; il est croyable que Promethée fut amoureux du feu céleste, et que la crainte d'en être brûlé ne l'empêcha pas de le ravir. Puisqu'au hasard d'être ébloui et même aveuglé de l'éclat de votre condition ; je n'ai pu négliger dans la passion que j'avais d'être connu de vous, un moyen qui m'a semblé utile pour m'en approcher. Virgile ayant été autrefois bien vu d'Auguste, je me suis persuadé qu'étant tel en toutes vos actions, vous ne dédaigneriez pas de me regarder, si pour me présenter à vous, je marchais sur les pas de ce grand Génie. Je ne vante point le mérite du héros dont le nom sert de titre à mon poème, pour recommander après ceux de votre race, en les comparant à lui. Cette façon de louer est trop ravalée, et bien qu'elle soit aujourd'hui des plus ordinaires, je pense avoir raison de la mépriser, ayant à parler d'une maison dont les avantages ne le furent jamais. Quand Turne aurait été cent fois plus généreux, je ferais beaucoup pour sa gloire si je le comparais aux héros de votre illustre famille, et non pas eux à lui. Et quand Énée aurait été infiniment plus religieux, ce serait sans lui faire tort, que je maintiendrais qu'il l'aurait toujours été infiniment moins que vous. J'en ai trop dit, en ayant trop à dire, un mauvais nageur s'avance toujours trop en mer pour peu qu'il s'éloigne du rivage. J'ajoute que l'Echo qui ne répond pas à la voix du Tonnerre, m'apprend que je ne puis parler assez sobrement de ce qui est inconcevablement au dessus de moi. Je m'impose donc silence, et contraignant en cette occasion ma langue et ma plume ; je ne permets au plus à l'une, que de vous supplier de m'avouer dans l'offre que je vous fais d'un de mes travaux : Et à l'autre, désigner après cet aveu, que je suis, MONSEIGNEUR,

Votre très humble, et très obéissant serviteur.

LA BROSSE.

AU LECTEUR

Remarque s'il te plaît qu'au point que les Latins excités par la harangue de Juturne, chargent les Troyens ; on doit abaisser une toile, derrière laquelle ils se battent avec quelque bruit d'armes. Cette observation devait être mise en marge, sur la fin du troisième acte ; mais l'imprimeur l'ayant omise, j'ai bien voulu la placer ici, afin de prevenir ta censure qui m'aurait pu reprendre d'ensanglanter la scène, et d'imiter hors de temps les rudes spectacles des Collèges. Je n'ai plus rien à te faire remarquer, si ce n'est quelques fautes survenues à l'impression, dont voicy les plus importantes.

Fautes survenues à l'impression.

Act. 2. Sc. I. vers 14. belles, lisez nobles.

Sc. 2. vers I. belle, lisez bonne.

Vers 21, en, lisez est. Sc. 3.

vers 36. sa. lisez la.

Sc 4. vers 44. son sang, lisez le Ciel.

Acte 3. Sc. 2. vers 43. respects, lisez motifs.

Sc. 3. vers. 30. mon lisez le.

Sc. 4. vers 33. ardeur lisez d'abord.

Acte IV. Sc. 1. ce lisez le.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Latinus, Turne.

SCÈNE II.

TURNE

Héroïques transports, généreux mouvements, Qu'un amour légitime inspire aux vrais amants, Apprenez aux Latins, à la honte d'Énée Quel est votre pouvoir dans une âme bien née. Et toi noble instrument de mes illustres faits, Ne sois pas dans mes mains un inutile faix, Parais-y dans l'éclat que tu dois y paraître, Teint et tout chaud du sang du rival de ton maître, Arrache de son front le myrte et le laurier. Enfin fais voir sa mort écrite en ton acier. Et vous puissants attraits des yeux de Lavinie, Dont mon âme ressent l'aimable tyrannie, Supplice de mon coeur que je trouve si doux, Inspirez moi des feux qui soient dignes de vous, Un rival insolent par un orgueil extrême Ose porter les yeux à votre diadème, Il ose s'opposer au cours de mes plaisirs, Et choquer mes souhaits avecques ses désirs. Mais je l'en veux punir ou périr par ses armes, Un trépas glorieux n'a pour moi que des charmes, La mort ne me saurait imprimer de terreur, J'en regarde la gloire et n'en vois point l'horreur, Cette épée et ce bras, l'amour et mon courage Me mettront dans le port au plus fort de l'orage, Et sans être assisté que de moi seulement, On me verra combattre et vaincre noblement ; Oui Latins, vous verrez ma vertu fortunée Ensevelir vos maux dans la tombe d'Énée, Mettez les armes bas, je combattrai pour vous, Et le combat fini, nous triompherons tous, Vos applaudissements me payeront de ma peine. Mais j'aperçois ma soeur qui vient avec la Reine, Leurs visages ternis, et leurs yeux éplorés Sont de leurs déplaisirs les témoins assurés.

Myrte : plante méditerranéenne, symbole de Vénus, Jupiter et de la muse Erato.

Laurier : symbole de la victoire. Une couronne de laurier ceint la tête du vainqueur.

Diadème : symbole du règne d'un souverain. Couronne.

SCÈNE III. Amata, Juturne, Turne.

SCÈNE IV. Lavinie, Turne, Amata, Juturne.

LAVINIE

Arrêtez.

SCÈNE V. Latinus, Turne, Amata, Lavinie, Juturne.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Lavinie, Juturne.

SCÈNE II. Sidon, Lavinie, Juturne.

SIDON

Les Troyens, soit par crainte ou par zèle S'opposent au dessein, de leur chef généreux Qui veut combattre seul, pour la gloire et pour eux, Il leur oppose en vain le pouvoir que lui donne Dessus leurs volontés, le sceptre et la Couronne, Ils ne profitent rien, tous d'une même voix Disent qu'ils savent mieux se conserver leurs Rois. Ce prince à qui l'honneur est plus cher que la vie, Menace ses sujets, qui choquent son envie, Mais comme son courroux, est tout prêt d'éclater Ils font parler son fils, afin de l'arrêter. Quoi Seigneur (lui dit-il) après mille tempêtes Dont vos sages Conseils ont garanti nos têtes, Après avoir dompté l'air, les eaux et le sort, Voulez-vous tristement, faire naufrage au port ? Voulez-vous tous nous perdre, et manquer de prudence Quand vous n'avez besoin, que de son assistance ? Nos ennemis lassés de tenir contre vous Sont au point de venir embrasser vos genoux, L'appel qu'ils vous ont fait, est un clair témoignage Du manque de leur force, et de notre avantage, Ils n'espèrent plus rien que de leur désespoir, Faibles et fatigués, ils s'élèvent pour choir. Laissez-les se détruire, et se confondre eux-mêmes, Enfin moquez vous d'eux, et de leurs stratagèmes, Ou si vous désirez d'imprimer sur leur front Le visible remords, de l'appel qu'ils nous font, Mon père permettez, dit ce fils magnanime, Que le trépas de Turne accroisse mon estime, Et qu'au dessein que j'ai, de peindre ma valeur, Ce fer soit mon pinceau, son sang soit ma couleur : Énée à ce propos, demeure sans réplique, La vertu de son Fils, le regrée et le pique, Il conçoit du plaisir de le voir généreux, Mais il voudrait qu'il fut, plus conforme à ses voeux. Cependant les Troyens, autorisés d'Iule, Font sortir de leur camp Policlete et Venule, Avecque ce discours, que le chef d'un État Doit se battre en monarque, et non pas en soldat, Ainsi tous deux l'ont dit, dans la sale prochaine En présence du Roi, de Turne et de la Reine, Qui pour quelque respect différant à sortir, M'a fait commandement de vous en avertir.

SCÈNE III. Amata, Lavinie, Juturne, Sidon.

SCÈNE IV. Turne, Amata, Lavinie, Juturne, Sidon.

TURNE

Il faut auparavant que ce bonheur insigne, Satisfasse un esprit qui s'en confesse indigne, Qu'on publie en tous lieux, que ce bras a vaincu Que Turne vit encor et qu'Énée a vécu. Il fait le généreux, lui dont l'âme servile Méprisa le bonheur de mourir dans sa ville, Lui qui ne voulut pas qu'elle fut son cercueil, Ni briser en heurtant contre un si noble écueil, Ses sujets désirant de conserver sa vie Ont blâmé hautement sa téméraire envie, Ce Prince malheureux est toutefois si vain Qu'il veut avoir l'honneur de mourir de ma main : Un d'entre ses soldats qu'il croit le plus fidèle M'en vient tout fraîchement d'apporter la nouvelle, Toutes ses légions ne l'ont pu divertir D'un malheur dont leurs soins le voulaient garantir, C'est peut-être qu'il craint brûlant pour Lavinie Que son ambition ne demeure impunie, Et que tyrannisé d'un furieux remords Il veut par une mort éviter mille morts. Mais quoi vous soupirez et je vois vos visages, Tristes, pâles, défaits, et couverts de nuages : D'où naît dedans vos coeurs tant d'inégalité Que de vous affliger de ma félicité, Que de verser des pleurs alors que la victoire Me prépare une place au temple de mémoire, Dites moi grande Reine appréhendez vous tant De me considérer dans un lustre éclatant, De me voir revenir la tête couronnée, Et richement paré des dépouilles d'Énée, Craignez vous que l'on die aux siècles qui viendront Que mille beaux lauriers ont ombragé mon front ? Vous qu'on voit s'attrister quand le sort m'est prospère, Est ce de la façon que vous traitez un frère, Est ce ainsi qu'un grand coeur lâchement abattu Répond à sa naissance et soutient sa vertu, Cachez votre tristesse et renfermez vos plaintes, Montrez de l'assurance au lieu de tant de craintes, Élevez vos pensers, respirez pour l'honneur Ou ne m'obligez plus à vous nommer ma soeur. Et vous chère moitié de mon âme enflammée Laissez moi travailler à votre renommée, Permettez que ce fer qui ne redoute rien Grave dedans son sang votre nom et le mien, Mon rival se verra du premier coup abattre, Car je vais triompher puisque je vais combattre.

LAVINIE

Hélas.

LAVINIE

Je crains.

SCÈNE V. Amata, Lavinie, Juturne, Sidon.

SCÈNE VI. Latinus, Amata, Lavinie, Juturne, Sidon.

SCÈNE VII. Juturne, Sidon.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Énée, Acate.

SCÈNE II.

ÉNÉE

Après mille travaux, dont la seule mémoire Épouvantera ceux qui liront mon histoire, Le jour est arrivé, qu'ont marqué les Destins Pour me faire monter au trône des Latins, D'un rival insolent, l'arrogante entreprise Précipite l'effet des paroles d'Anchise, Lorsqu'aux Champs-Élysées, je fus voir ce vieillard, La Sibylle me tint ce discours de sa part. « Poursuis ta course Énée, et franchis la barrière, Qui finit tes travaux, et borne ta carrière, Va chercher ta patrie aux pays étrangers, Brave les accidents, affronte les dangers, Cours sur toutes les mers, sans craindre les naufrages, Un jour tout l'Univers te rendra des hommages, Un jour tes bras vainqueurs, et tes prospérités Donneront une Reine à toutes les Cités, Et tu contempleras de même qu'un prodige, Mille illustres rameaux dont tu seras la tige, Ton petit fils Iule, étendra ton renom, Son sang, et sa vertu, feront vivre ton nom, De lui viendra Romule, et des soins de cet homme, Une ville naîtra qui s'appellera Rome, Rome sera féconde, et ses premiers enfants Entreront dans le monde, armes et triomphants, Ils donneront des lois en recevant la Vie, Et portants dans le coeur, la superbe et l'envie, Après qu'ils auront vu, des Rois traîner leurs chars Commandants seuls à tous, seront nommés Césars. » Telle éclata la voix, dont l'Oracle_de_Cumes Prédit qu'un jour mon sort serait sans amertumes Et qu'étant enrichi, du bien qui m'est promis J'aurais plus d'envieux, que je n'eus d'ennemis. Aussi lorsque je pense à ce divin Oracle Je m'estime assez fort, pour vaincre tout obstacle, Cent rivaux dussent-ils m'attaquer aujourd'hui, Je leur résisterais dessus ce ferme appui. Étant favorisé d'un Destin infaillible Je me sens, et me crois désormais invincible. D'ailleurs l'occasion, d'un combat inouï, L'or du sceptre Latin dont je suis ébloui, La divine beauté pour qui j'ai de la flamme, Le désir de la gloire, et la crainte du blâme, Et mille autres motifs, des esprits généreux Me disent que la mort, n'a rien de rigoureux. Mais à ce que je vois, l'heureux moment s'avance Auquel on me verra châtier l'insolence, Acate de retour, avec de mes soldats Me vient dire que Turne arrive sur ses pas.

Anchise : père d'Enée qui le porta en quittant Troie.

Sibylle : prophétesse.

SCÈNE III. Acate, Énée, Troupe des Troyens.

ÉNÉE

Acate vous parlez avec tant d'éloquence, Avec tant de chaleur, de zèle et d'assurance Que l'octroi de vos voeux armerait votre bras, Si mon ardente amour ne le défendait pas : C'est peu, que la fierté de Turne soit punie, Il faut qu'en le perdant, je gagne Lavinie, Et je ne puis prétendre à ce contentement Qu'en faisant dessous moi succomber son amant ; Comme cette Princesse a l'âme généreuse, C'est la seule vertu qui la rend amoureuse, Ainsi pour mériter, et son coeur, et sa foi Il faut montrer que Turne en a bien moins que moi : D'autre part ma douleur, et juste et violente, Doit le sacrifier aux mânes de Pallante, D'un si fidèle ami, la chute et le trépas Demandent à mon coeur cet effort de mon bras, Doncques n'en parlons plus, et que mon cher Acate Souffre sans murmurer que ma douleur éclate, Et qu'adressant ma voix à ces nobles guerriers, J'assure qu'ils auront part à mes lauriers. Fidèles compagnons des malheurs, dont ma vie S'est vue en mille endroits cruellement suivie, Glorieux partisans du plus noble dessein Que l'honneur m'ait jamais inspiré dans le sein, Magnanimes ouvriers de ma bonne fortune Qui vous doit être à tous favorable et commune, Voici le jour fatal, destiné pour donner Du relâche à nos maux, et pour me couronner. Soldats, Chefs, Compagnons, Citoyens, Amis, Frères, Rendez moi par vos voeux les immortels prospères, Conjurez leur bonté de secourir un Roi, Qui se promet tout d'eux et n'attend rien de soi. Priez ces souverains du Ciel et de la Terre, Que mon bras ait l'effet du foudre et du tonnerre, Qu'à l'abord des Latins, mes regards seulement Leur donnent du respect et de l'étonnement, Bref suppliez le Ciel, quoi que Turne ait d'audace, Que je sois tout de feu, que lui soit tout de glace, Il vient d'un pas superbe accompagné des siens, Il intimiderait d'autres que des Troyens.

SCÈNE IV. Latinus, Turne, Énée, Acate, Troupe des Troyens. Troupe des Latins.

SCÈNE V. Juturne, Turne, Énée. Latinus, Acate, Troupe des Troyens, Troupe des Latins.

LATINUS

Je le pense.

JUTURNE

Qu'aucun donc d'un seul mot, ne rompe son silence, Et si ma voix sur lui, fait quelque impression, Qu'il ne le fasse voir que par son action. Le Ciel que je consulte, et même où je demeure, M'a fait en cette place arriver à bonne heure, Si j'eusse différé d'un moment à venir. Le lustre des Latins s'en allait se ternir, Un seul homme à leurs yeux, au dépens de leur gloire Était prêt d'ériger un Temple à sa mémoire, Turne immortalisait sa valeur et son nom, Et perdait son pays, pour croître son renom : Oui Latins de ce chef, l'âme bouillante et prompte Allait être vaincue, ou vaincre à votre honte, Son triomphe ou sa mort en cette occasion, Vous allait apporter de la confusion, S'il eut été vainqueur, sa vaillance estimée, Eut accru seulement sa propre renommée, Et si son ennemi l'eut percé de ses coups, Cet affront signalé n'eut fait rougir que vous : Après un bon succès, les nations étranges Eussent mis dans le Ciel, et Turne et ses louanges, Mais après sa défaite, on eut dit en tous lieux Les Latins sont vaincus, les Troyens glorieux, L'Hellespont a soumis à ses lois l'Italie, Un pays si superbe aujourd'hui s'humilie, Des peuples si puissants sont devenus au point De se voir gourmander et n'en murmurer point. Ha généreux Latins évitez ces reproches, Faites, faites, plutôt de sanglantes approches, Mourez, mourez plutôt, que de souffrir qu'un bras Conserve à votre honte, ou perde vos États. Quelle appréhension peut glacer vos courages ? N'êtes vous pas munis de tous les avantages ? Ces Phrygiens sont-ils pour vous trop belliqueux, Êtes vous moins en nombre et moins en force qu'eux ? Vous voyez la Troade et l'Arcadie entière, Que l'une et l'autre ici tombent sur la poussière, Si vous les engagez dans un combat commun, Fussent ils plus encor vous serez deux contre un. Courage compagnons, en pareille aventure Le tumulte jamais n'est de mauvaise augure, Alors que le Ciel tonne, et que l'on voit l'éclair, C'est signe que la foudre est prête à fendre l'air. Vous tonnez, et vos yeux enflammés de colère, Représentent ce feu, qu'on voit quand il éclaire, Vos armes dont l'aspect peut tout épouvanter, Sont des foudres mortels qu'on ne peut éviter, Lancez, lancez les donc, sur ces coupables têtes, Qu'en mourant, les Troyens apprennent qui vous êtes. Mais que mal à propos je veux vous animer, Vous montrez une ardeur qu'on ne peut exprimer, Vos coeurs pour le combat, ont de l'impatience, Et vous ne balancez qu'afin que je commence. Je vais donc sur leur chef porter le premier coup, Donnons, nous les vaincrons sans nous peiner beaucoup.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Amata, Turne.

TURNE

Si le Ciel et le Sort, le favorisaient tant Ses armes auraient eu plus d'heur en combattant, Et les fureurs de Mars réprimant son audace, N'en auraient pas couché tant des siens sur la place. Quand je me représente un choc si furieux, Le carnage et l'horreur paraissent à mes yeux, Je vois deux camps mêlés sacrifier leur vie, Et rendre en expirant leur sort digne d'envie, Je vois de toutes parts de généreux guerriers, Ou tombez, ou tombants, sous le faix des lauriers, L'un et l'autre parti s'échauffe et s'encourage, Le courroux saisit l'un, l'autre cède à la rage, Et tous deux altéres de la soif de leur sang, Ils courent en chercher des sources dans leur flanc : Mais parmi ce désordre où la Parque insolente Donne la mort aux uns, aux autres l'épouvante, On met dans la moisson, bien moins d'épis à bas, Que je ne fais tomber de Troyens sous ce bras ; Je tiens ou leur défaite, ou leur fuite assurée, Leur faiblesse est connue, et ma force admirée, J'en fais autant mourir que ce fer en atteint, Et l'ennemi pâlit du sang dont il est teint ; Enfin on me voit tel qu'on a peu vous apprendre Que j'étais quand ce bras défit ce jeune Évandre, Ce Pallante qu'Énée aimait si chèrement, Et que je dépouillais de ce riche ornement, C'est-à-dire en un mot, que dans cette mêlée Ma valeur se rendait pour jamais signalée, Et que mon cimeterre étincelant dans l'air Faisait tout ce que font et la foudre et l'éclair, Lorsque voici venir cinq cents hommes en armes, Portants aux yeux le feu, le meurtre, les alarmes Qui par leur arrivée imprévue aux Latins Les font se défier du soin de leurs destins, La frayeur aussitôt les rend tremblants et blêmes, Loin de se faire craindre, ils se craignent eux mêmes. Leur généreuse ardeur tout d'un coup s'alentit, Ils poussent tous des cris, dont le camp retentit, Et l'âme d'un chacun à ce point s'est réduite Que la peur de la mort lui conseille la fuite, Je suis abandonné, mon pays me trahit, Je parle, je commande et nul ne m'obéit, L'ennemi vient à moi, j'en redoute l'approche, Mais je crains si je fuis d'en avoir du reproche ; Enfin chargé de honte et de rage troublé, Je cède sur le point de me voir accablé ; Ainsi ce ne fut pas le bon destin de Troie Qui mit et mon honneur, et mon amour en proie, Ce fut la trahison de nos lâches soldats Troublés par un renfort, qu'ils ne prévoyaient pas, Les perfides qu'ils sont, devaient avant leur fuite Réfléchir sur leur chef, et dessus sa conduite, Et songer en bravant les forces d'Ilion, S'ils étaient tous des cerfs, que j'étais un lion.

Alentir : Rendre plus lent. [L]

SCÈNE II. Tyrene, Amata, Turne.

SCÈNE III. Lavinie, Amata, Turne, Tyrène.

TURNE

Doncques sans rapporter la harangue que fit Cet éloquent guerrier à qui l'on satisfit, Vous saurez que son bras poussé de son courage Portant le premier coup fit éclater l'orage, Nos soldats animez de ces mâles discours Le voyant en danger lui prêtèrent secours, Lors les traits que dans l'air on décocha sans nombre Firent qu'en plein midi l'on combattit à l'ombre, Le désordre soudain semé dans les deux camps Mêla les attaques avec les attaquants, Le carnage, l'horreur, l'assurance, les craintes, Le désespoir, les pleurs, les soupirs, et les plaintes, Un nuage de poudre, un effroyable bruit Changèrent un beau jour en une affreuse nuit : Parmi ce triste amas d'horreurs et de ténèbres, Où l'ombre ensevelit mille actions célèbres, Tandis que je faisais par tout briller ce fer, Le Roi s'évanouit de même qu'un éclair ; Trois fois pour le trouver et pour fuir l'infamie Je fus jusques au coeur de l'armée ennemie, Et durant ce temps là, sans être épouvanté Je vis plus de cent fois la mort à mon côté ; Mais enfin ne prenant qu'une peine inutile Je me persuadai qu'il était dans la ville, Ainsi des ennemis je me sus dégager Plus pour suivre le Roi, que pour fuir le danger. C'est de cette façon, rigoureuse Princesse, Que j'ai trahi l'État, mon honneur, ma maîtresse, Mon crime est avéré vous le devez punir, Et c'est une faveur que je veux obtenir, Un Prince généreux aurait perdu la vie, Un véritable amant vous aurait mieux servie, Je suis un lâche Prince, un amant déguisé Et vous avez raison de m'avoir accusé. Faites doncques agir votre justice extrême, Commandez qu'on vous venge, ou vous vengez vous-même, Tenez, prenez ce fer, donnez moi le trépas Ou si vous l'aimez mieux, laissez faire ce bras.

SCÈNE IV. Latinus, Sidon, Turne, Amata, Lavinie, Tyrene.

LATINUS

Ne m'interrompez point, vous en serez instruit. Quand je vis nos Soldats proches de leur défaite Je me crus obligé de faire une retraite, Mais au point de me voir échappé du hasard Un ombrage surprend les chevaux de mon char, Aussitôt la frayeur les fait changer de route Ils guident leur cocher dedans cette déroute, Ils gourmandent le frein que son art leur a mis, Et m'entraînent enfin au camp des ennemis, Je n'y suis pas plutôt qu'à l'instant on m'arrête, Le soldat insolent me brave et me maltraite, Et pensant de son Prince en être bien voulu Sur moi pour m'y conduire il se rend absolu ; Mais après m'avoir fait ce traitement indigne Toute sa récompense est un affront insigne, Son Monarque envers lui justement irrité Le reprend devant moi de sa témérité, Et m'ayant témoigné des respects incroyables Il tient à ses sujets ces mots ou de semblables. Qu'un Roi ne soit pas libre, il est hors de raison, Ou du moins l'Univers doit être sa prison, Soldats vous vous flattez d'un espoir infertile, Conduisez ce Monarque aux portes de sa ville, Je veux le rendre aux siens, et par cette action Montrer beaucoup d'amour et peu d'ambition ; Il est dit, il est fait, une de ses cohortes Accompagne mon char, et me rend à nos portes. Jugez après ce trait de générosité Si je dois approuver votre animosité, Et si sans être ensemble ingrat, lâche, et barbare, Je saurais oublier une faveur si rare : Certes je ne le puis, les Rois sont obligés De ne laisser jamais de bienfaits négligés, Aussi ce conquérant aurait déjà des marques Que je sais m'acquitter du devoir des Monarques. Déjà vous le verriez dans nos rebelles murs Recevoir des plaisirs et tranquilles et purs, Il serait possesseur de la beauté qu'il aime, Et son front brillerait dessous mon diadème S'il avait seulement secondé d'un souhait, Le dessein arrêté que mon coeur avait fait ; Mais bien loin d'aspirer à ce haut avantage Ce Prince généreux m'a tenu ce langage, Je ne cherche jamais de satisfaction Qu'en la gloire de faire une bonne action, Que si j'ai mérité quelque faveur plus grande Seigneur veuillez souscrire à ma juste demande, Qu'aujourd'hui mon rival rentre dans le combat, Et que nous terminons notre amoureux débat, Après avoir juré les puissances célestes, Nos serments violés, nous deviendraient funestes, Il y faut satisfaire et gauchir ce malheur Par un sanglant effet d'amour et de valeur, C'est la seule faveur que je crois qui m'est due Pour votre liberté que je vous ai rendue. Cela dit, il se tait et dans le même instant Je proteste les Dieux de le rendre content, Non sans être touché d'une contraire envie À celle qui le porte au mépris de sa vie, Je voudrais divertir ce généreux cruel D'abandonner ses jours au hasard d'un duel, Mais je prétends en vain de fléchir son courage, Avant qu'entrer au port il veut vaincre l'orage. Turne soyez donc prêt à combattre bientôt, Montrez que rarement on vous prend au défaut ; Que si de ce combat le péril vous transporte Lisez ce mot d'écrit que Sidon vous apporte, Il pourra rassurer vos esprits étonnés, Voyez ce qu'il contient, adieu, Sidon venez.

SCÈNE V. Turne, Amata, Lavinie, Tyrene.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Amata, Lavinie, Sidon.

SCÈNE II. Amata, Lavinie.

SCÈNE III. Latinus, Amata, Lavinie.

SCÈNE IV. Énée, Latinus, Amata, Lavinie.

SCÈNE V. Sidon, Latinus, Amata, Lavinie, Énée.

SCÈNE VI. Latinus, Amata, Énée, Lavinie.

SCÈNE DERNIÈRE. Turne, Latinus, Amata, Lavinie, Énée, Sidon, Tyrene.

LAVINIE

Mais...

LATINUS

Pourquoi ?

1 602 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica