Comédie en vers· Comédie en Trois Actes et en Vers
L'Opiniâtre
Représentée pour la première fois, le 19 mai 1722.
Personnages
- LE BARON, Père d'Éraste
- ÉRASTE, Fils du Baron
- LA MARQUISE, Mère de Dorise
- DORISE, Fille de la Marquise
- LE MARQUIS, Mari de la Marquise, et crû Ibrahim Turc
- DAMIS, Cousin du Baron et d'Éraste
- CLITANDRE, Amant de Dorise
- LA RAMÉE, Hôte, autrefois Valet du Marquis
- TOINON, Fille de Chambre de Dorise
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Éraste, Le Baron, Damis.
LE BARON
Vous sortez ?ÉRASTE
Oui, Monsieur.LE BARON
Mais, mon fils.LE BARON
Mais vous savez à quoi la bienséance engage ; La Marquise consent à votre mariage ; Ses parents à Toulon ce matin avertis, Seront ici ce soir, et sont déjà partis ; Chez elle vous jouez, vous passez la soirée ; Et par votre imprudence une bague égarée, Et que peut-être encor trouverait-on sur vous, Vous fait quitter le jeu, puis ferme contre tous Vous osez soutenir que sa fille Dorise Voulait avoir la bague, et qu'elle vous l'a prise.ÉRASTE
Mais, Monsieur, je le sais, j'en suis sûr, elle l'a, Et j'en mettrais au feu cette main que voilà.LE BARON
Raison ?... Vous vous fondez sur un simple soupçon. Clitandre avait donné cette bague à Dorise, Parce qu'en mariage elle lui fut promise : Mais aujourd'hui la mère approuvant nos desseins, A voulu qu'elle ait mis cette bague en vos mains, Et vous la soupçonnez d'avoir voulu reprendre Un présent qui venait de la main de Clitandre. Voilà sur quel prétexte, et sur quoi seulement Rien ne peut vous tirer de votre entêtement ; Mais puisqu'enfin demain, de l'aveu de la mère, Vous épousez Dorise, ainsi que je l'espère ; Lorsqu'un hymen heureux va joindre nos maisons, Devez-vous soutenir, sur de simples soupçons, Qu'elle vous a repris la bague de Clitandre ?LE BARON
Je ne sais, mais enfin je connais votre esprit ; Vous n'en démordrez point, puisque vous l'avez dit.ÉRASTE
Moi tort, Monsieur, moi tort ? Qui faut il que j'accuse, Que celle qui cherchait, sans doute, à la ravoir ? Nous jouons, j'ai ma bague, on demande à la voir, Je la donne, on la voit, on la met sur la table ; Je ne l'ai point reprise, ou je sois misérable ; Et lorsque je rêvais au coup que j'ai perdu, Vous en êtes témoin, ma bague a disparu Toinon s'est mise à rire, en regardant Dorise, Monsieur, je le soutiens, c'est elle qui l'a prise.LE BARON
Mon_Dieu, Monsieur Damis, Sans lui complaire en tout, soyez de ses amis ; Son sentiment toujours est la règle du vôtre ; Quand il est d'un avis, vous n'en avez point d'autre ; À présent qu'il est nuit, s'il s'avisait ici De dire qu'il est jour, vous le diriez aussi ; On doit pour ses amis avoir quelque indulgence ; Mais on ne porte pas si loin la complaisance ; Et lorsque sans raison il s'obstine si fort, Vous devriez au moins lui dire qu'il a tort ; Mais vous n'en ferez rien, j'ai beau vous le rebattre ; Et vous mourrez flatteur, et vous opiniâtre.LE BARON
Vous l'avez donc toujours, Éraste ; car jamais je ne vous ai vu rendre, Vous soupçonnez Dorise, à cause de Clitandre ; L'apparence est pour vous, j'en demeure d'accord ; Mais voici sûrement en quoi vous avez tort. Croyez-vous que ce soit assez que l'apparence, Pour soutenir un fait avec tant d'assurance ? Et s'il n'en était rien, n'enrageriez-vous pas, D'avoir mal à propos fait un si grand fracas ? Je veux que vous soyez assuré de la chose, Alors que contre nous tout le monde s'oppose, À la voix générale il faut s'accommoder ; Et, quoiqu'on ait raison, il est mieux de céder ; Entre nous, je crains fort que Dorise en colère Contre vous n'ait aigri la Marquise sa mère ; Je l'ai vue en courroux de votre entêtement, Rentrons pour l'apaiser... je crains son changement, Et la fine Toinon, qui nous est opposée, Pour vous nuire auprès d'elle est bien assez rusée. Venez, rentrons, Éraste.SCÈNE II. Toinon, Le Baron, Éraste, Damis.
TOINON
Ah ! Messieurs, vous voici : Vraiment je vous croyais déjà bien loin d'ici, Et j'allais vous chercher.ÉRASTE
Nous, pourquoi ?ÉRASTE
Eh bien, Toinon, c'était pour rire Seulement qu'elle a pris ma bague, n'est-ce pas ? Eh bien, Monsieur, j'ai tort d'avoir fait du fracas, Je suis opiniâtre ?DAMIS
Et moi flatteur ?TOINON
Non, Monsieur.ÉRASTE
Non ? comment ?TOINON
Oui, Monsieur.ÉRASTE
Moi ?TOINON
Vous-même.TOINON
Dans votre bourse.ÉRASTE
Bon dans ma bourse.TOINON
Oui vraiment.ÉRASTE
Tu te moques de moi.TOINON
Mais la bague...TOINON
Non, il n'en fera rien.TOINON
Oh !LE BARON
Toinon, c'est assez.ÉRASTE
Voyez cette insolente.SCÈNE III. Éraste, Le Baron, Damis.
LE BARON
Eh bien, qu'en dites-vous ?DAMIS
C'était distraction.LE BARON
Oui, mais ce que je blâme en cette occasion, C'est d'avoir soutenu contre tous, que Dorise...LE BARON
Excusez-le toujours, rien ne peut vous tenir ; C'est votre caractère, il faut le soutenir ; Et puis vous me direz, sur quelque vaine excuse, Que d'être opiniâtre à tort on vous accuse. Je vous l'ai dit souvent, l'opiniâtreté N'est pas de disputer contre la vérité, Savoir que l'on a tort, le voir et le comprendre, Et de mauvaise foi ne vouloir point se rendre ; C'est lorsque prévenu de bonne opinion, On croit obstinément avoir toujours raison ; Et n'approuvant jamais les sentiments des autres, Sans rien examiner ne suivre que les nôtres ; Ce dernier vice est bas, et ne tombe jamais Qu'en de lâches esprits, et dans les coeurs mal faits ; Et ce défaut n'est pas, que je pense, le vôtre ; Mais aisément, Éraste, on y passe de l'autre. On le voit tous les jours, un esprit prévenu D'abord de bonne foi soutient ce qu'il a cru ; Mais lorsqu'à la raison en vain on le rappelle, Qu'à la prévention la passion se mêle, Alors, pour soutenir ce qu'il a d'abord dit, Contre la vérité souvent il se raidit ; Et honteux d'avouer qu'il ait pu se méprendre, Il voit, il sent, il touche, et ne veut pas le rendre. Vous vous reconnaissez sans doute à ce portrait, Car voilà justement ce que vous avez fait ; Mais qu'en dit le cousin, s'il veut être sincère ?DAMIS
Je dis... Je dis, Monsieur... que... vous êtes son père, Que... quoi que vous disiez... on vous doit respecter, Et que nous aurions tort de vous rien contester.LE BARON
Je vous entends, Damis, et vois votre défaite, Avec ce beau respect vous avouez la dette. Et vous, de tout ceci jugez ce qu'on dira. Mais je vois chaque jour encor pis que cela. Quand vous vous êtes mis en tête quelque chose, C'est une affaire faite ; et quoi qu'on vous oppose. Jamais vous ne cédez, pas seulement à ceux Qu'on consulte en leur art, vous en savez plus qu'eux. Jamais nos avocats n'ont pu vous faire entendre Qu'il faut accommoder le procès de Clitandre, Et que vous allez perdre un gros bien sûrement, S'il peut de feu Damon trouver le testament. Pour moi, quand je vous vois si fort opiniâtre, Je crains qu'on ne vous mette un jour sur le théâtre. Le caractère est neuf, et pourrait divertir, Sans que du naturel on cherchât à sortir. Mais c'est trop s'arrêter. Votre brusque sortie Nous a mal à propos fait rompre la partie, Je vous l'ai déjà dit, ce vif emportement Ne peut se réparer, qu'en rentrant promptement. De tout ce qui causait votre plainte imprudente, Vous venez de le voir, Dorise est peu contente ; Rentrons... vous aviez tort, le fait est avéré ; Ce manque de respect doit être réparé, Et par ce prompt retour vous leur ferez connaître.DAMIS
En effet, comme on vient, Monsieur, de contester, Il me semble que c'est trop tôt se présenter.LE BARON
Trop tôt ? ne faut-il pas achever la reprise ? Je parlerai pour vous, j'apaiserai Dorise. Je me charge de tout.ÉRASTE
Mais, Monsieur...LE BARON
Eh ! Rentrons... Nous le pouvons encor ; mais si nous différons, Il ne sera plus temps, rentrons, je vous en prie.LE BARON
Eh, Monsieur... non, Éraste, allons... rentrons, vous dis-je ; La raison, le devoir, l'amour, tout vous oblige À rentrer promptement.LE BARON
Allons, ferme tous deux, il n'est plus de remède, Je le vois bien, en tout il faut que je vous cède : Mais c'est tant pis pour vous, Dorise a des appas ; Je sais que vous l'aimez.ÉRASTE
Si je ne l'aimais pas, Je serais trop heureux ; je sais que la cruelle Me hait, et malgré moi je soupire pour elle ; Et pour changer jamais, j'aime trop constamment.LE BARON
Vous ne changerez pas, Éraste, assurément. Pour moi, j'admire en tout votre persévérance, Et vous êtes sans doute un héros en constance ; Toutes vos actions ne le font que trop voir : Mais puisque vous aimez, je ne peux concevoir Que vous ne veuillez pas réparer la sottise, Que vous venez de faire aux yeux de la Marquise.ÉRASTE
Nous calmerons demain ces petits différends ; Cependant, comme il faut inviter nos parents, Je m'en vais à Toulon.ÉRASTE
Sans doute, et je serais même déjà parti, N'était que si Toinon venait encor ici, Je voudrais l'engager à parler à Dorise En ma faveur, après je parts et sans remise.LE BARON
Attendez à demain.LE BARON
Mais quoi ! Partir de nuit ?ÉRASTE
Souffrez.LE BARON
De grand matin suffit.ÉRASTE
Je reviendrai d'abord.SCÈNE IV. Toinon, Éraste, Damis.
TOINON
Ma Maîtresse me suit, et doit se rendre ici Pour prendre mes conseils sur tout ce qui se passe. Faisons-les déloger de cette salle basse.ÉRASTE
Bonsoir ; où va Toinon ?TOINON
Bientôt au lit, Monsieur ; tout dort dans la maison ; Ma Maîtresse est couchée, et chacun se retire ; Délogeons.TOINON
Le cousin me dira demain ce qu'il voudra ; Mais ma foi pour ce soir, Monsieur s'en passera : Délogeons.SCÈNE V. Toinon, Dorise.
DORISE
Ma mère est donc fâchée.SCÈNE VI. Clitandre, Dorise, Toinon.
TOINON
Qui vois-je ? Les amants marchent toujours de nuit, Madame, c'est Clitandre... approchez-vous sans bruit, Vous serez du conseil, Monsieur.DORISE, à Toinon
Qu'a-t-il donc ?DORISE
Moi ?CLITANDRE
Je cours à Toulon par son ordre, et j'espère D'engager les parents de feu Monsieur son père À soutenir son choix ; et lorsque tout est prêt...TOINON
Il faut que je m'en mêle... halte-là, s'il vous plaît. Voyons... ce ne sera que pure bagatelle ; Les amants ont toujours quelque sotte querelle ; Et pour se picoter, ils choisissent le temps, Que l'on veut employer à les rendre contents. Ça, voyons, qu'avez-vous ?TOINON
Oh ! J'enrage : Point d'exclamations, laissez-là votre amour Pour l'heure, et répondez, s'il vous plaît, tour à tour. Quel gage ?DORISE
Ma bague.CLITANDRE
Oh ! Je l'ai vue ; Ne cherchez pas ici des détours superflus ; Vous pouviez la cacher, et ne la porter plus : Mais la donner.DORISE
Dans un temps plus heureux, je vous aurais puni, D'oser sur un soupçon offenser ce qu'on aime, Je vous aurais laissé dans l'erreur...CLITANDRE
C'est la même.CLITANDRE
Hélas !TOINON
Ô moi, je suis curieuse à mon tour, Et je n'y comprends rien... de grâce, que j'apprenne Comment cela se peut ?DORISE
Te voilà bien en peine.TOINON
On le serait à moins.DORISE
Quand ma mère voulut Que de mes propres mains Éraste la reçut, Je contestai deux jours, et j'en fis faire une autre ; Je la donnai, Clitandre, et je gardai la vôtre.DORISE
Personne ne le sut.CLITANDRE
Eh bien, que serons-nous, Pour l'empêcher d'avoir Éraste pour époux ? Dis, ma pauvre Toinon, dis, que nous faut-il faire ?DORISE
Mais tu sais mieux que moi, Que jamais à ce bruit on n'ajouterait foi : Chacun sait qu'autrefois la fortune ennemie, Sur les mers du Levant, lui fit perdre la vie, Dans un combat naval contre les Ottomans.CLITANDRE
Oui, mais l'on sait aussi que depuis quatorze ans, Madame sur sa mort presque toujours en peine, N'en a jamais reçu la nouvelle certaine.TOINON
Bon, écrit ; tant de gens pris par les Infidèles, Dont on n'avait jamais pu savoir des nouvelles, Et qu'on croyait défunts, sont venus à bon port... Lorsque l'on meurt si loin, on n'est pas toujours mort ; D'ailleurs, vous le savez, sur la côte où nous sommes, Tous les jours, tous les jours, on voit venir des hommes À Marseille, à Toulon, qu'on avait cru perdus, Et qui chez eux pourtant se sont enfin rendus. Faisons courir ce bruit.DORISE
Comment ?TOINON
Hier un homme Qui prit terre à Toulon, et vient, dit-il, de Rome, Arriva dans ce Bourg : c'est un homme de peu, Très facile à gagner, et fort propre à ce jeu ; Il est Turc, ses habits le font assez connaître, Nous le ferons parler, on le croira peut-être ; Je l'instruirai moi-même. Il suivra mes leçons, Et quand on n'en prendrai : que de simples soupçons, Nous ferons différer du moins le mariage Qu'on veut faire demain, et qu'on fera, je gage ; Car tout est arrêté, même je vous apprends, Qu'Éraste, pour aller inviter ses parents, Est parti pour Toulon.TOINON
Ne soyez pas en peine ; À la pointe du jour secrètement demain J'engagerai ce Turc à nous tenir la main ; Il le nomme Ibrahim, je m'en suis informée, Il loge heureusement chez Monsieur la Ramée, L'Hôte du Cheval blanc, jadis votre Fermier ; Il est de mes amis, je veux que le premier Il répande le bruit que Monsieur votre père Est en vie : aussitôt Madame votre mère Voudra s'en informer, et le Turc parlera ; Il l'aura vu vivant, et le lui dépeindra Tel qu'il était. Instruit par Monsieur la Ramée, Qui le servait du temps qu'il partit pour l'armée, Et qui l'a, comme on sait, parfaitement connu ; Car, Madame, pour moi je ne l'ai jamais vu.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, La Ramée.
LE MARQUIS
Ce n'est pas sans sujet qu'après quinze ans d'absence, J'étais depuis hier dans quelque impatience, De revoir ma maison ; et j'ai pris le matin, Pour n'être rencontré de personne en chemin. Je vous ai dit pourquoi je ne veux pas encore Annoncer mon retour, il est bon qu'on l'ignore ; Vous m'avez informé de ce qu'on fait ici ; Et je veux par moi-même être mieux éclairci Enfin je suis chez moi, mon pauvre la RaméeLA RAMÉE, rêvant
J'ai de ce qu'il m'a dit l'âme encore alarmée.LA RAMÉE, rêvant
Il tombe dans la mer blessé sans nul espoir.LE MARQUIS
Allez voir si l'on dort là haut.LE MARQUIS
Allez...LA RAMÉE, toujours rêvant
Quinze ans esclave.LE MARQUIS
Oui, mais laissons cela. Te vois que vous avez encor ce défaut-là, De réfléchir à part sur ce qu'on vient de dire, Sans faire attention à ce que l'on désire.LA RAMÉE
Pardon, Monsieur.LE MARQUIS
Tandis que j'observe ces lieux, Vous, afin d'éviter que quelque curieux Ne me surprenne ici...LA RAMÉE, par réflexion
Dans le fond de l'Asie, Esclave sans pouvoir informer sa patrie, De son état.LE MARQUIS
Encor.LA RAMÉE, à part
Un Marquis !LE MARQUIS
Je vois bien Qu'à moins qu'il n'ait tout dit, je n'avancerai rien : Mais allez donc savoir si quelqu'un va descendre.LE MARQUIS
Apparemment on dort.LA RAMÉE
Si l'on vous eut repris, Monsieur, vous étiez mort.À part par réflexion.
Il arrive à Toulon sans se faire connaître, De nuit hier chez moi je vois entrer mon Maître Sous le nom d'Ibrahim.LA RAMÉE
Ma foi sans l'aller voir, Monsieur, ne vous déplaise, Vous pouvez observer ces lieux tout à votre aise ; Ne craignez pas qu'on vienne, on dort.LE MARQUIS
Je le prétends, sans doute, et dès ce soir peut-être ; Car c'est sans nul dessein, que sous ces vêtements, Qui cachent qui je suis, je me trouve céans : Avant que de paraître et que de me produire, De ce qu'on fait chez moi j'ai du me faire instruire, L'ayant su, je voulais aussitôt me montrer ; Mais vous savez pourquoi j'ai voulu différer. Je retrouve en ces lieux et ma femme et ma fille, Et je suis, grâce au Ciel, content de ma famille : Vous m'en avez instruit, et de plus déclaré Ce qu'on a résolu pour l'hymen préparé. Mais puisque par hasard sous un tel équipage, J'arrive justement le jour du mariage, Je veux, à la saveur de ce déguisement, En faire, s'il se peut, moi seul, le dénouement. Vous tiendrez en ceci fort bien votre partie, Car, jadis vous avez joué la Comédie.LA RAMÉE
Oui, Monsieur, j'ai couru la campagne autrefois, Je jouais les valets, même au besoin les Rois.LE MARQUIS
Je le sais, et j'aurai besoin de votre adresse. Comme je veux ce soir que l'on me reconnaisse, Il me faut des habits.SCÈNE II. Toinon, Le Marquis, La Ramée.
TOINON
Oh ! Les voici, j'enrage ; Depuis le grand matin je cours tout le village : Où diantre étiez-vous donc ?LA RAMÉE
Ici, comme tu vois.TOINON
Moi, Turc ?LA RAMÉE
Il veut sortir.TOINON
De grâce, qu'il attende.TOINON
Elle est encore au lit ; et moi je veux parler, Si je peux, à ce Turc d'une affaire pressante, Signor... Si voi... voler : peste de l'ignorante, Que n'ai-je appris le Turc !TOINON
Je voudrais qu'aujourd'hui, Pour rompre, ou différer l'hymen de ma Maîtresse, Pour laquelle je crois que chacun s'intéresse, Comme il est Turc, par lui le bruit se répandît, Que Monsieur le Marquis n'est point mort, comme on dit ; Qu'il l'a vu dans l'Asie, et qu'il revient... ce drôle Sera très bien payé, s'il veut jouer ce rôle ; Mais il ne parie point, je n'avancerai rien.LE MARQUIS
Je parlerai, ma fille, et parlerai fort bien. Mon hôte l'ignorait, j'entends votre langage... Et je serai ravi de vous aider.TOINON
Courage Ah ! Signor Ibrahim, ceci dépend de vous ; Vous serez bien payé, de grâce servez-nous. Ah ! Que si vous saviez quel homme on lui destine, Et quel autre on refuse ; enfin on l'assassine.LE MARQUIS
Je sais tout.SCÈNE III. Dorise, Toinon, Le Marquis, La Ramée.
TOINON
La voici.LE MARQUIS
Ciel !LE MARQUIS
Vous serez satisfaits.LA RAMÉE
J'en réponds corps pour corps.DORISE
À le voir, à l'entendre, une secrète joie Se répand dans mon coeur, et me fait espérer Que du trouble ou je suis il pourra me tirer. Je n'ai qu'un seul regret, c'est, Toinon, quand je songe Qu'il nous faut pour cela recourir au mensonge, Imposer à ma mère, annoncer un bonheur Qui va, se trouvant faux, rappeler sa douleur. Même je ne sais point, lorsque je considère Ce Turc, qui me paraît être honnête et sincère, Comment il ose faire un récit fabuleux.LE MARQUIS
À faire ce récit, si je consens sans peine, C'est que l'on m'a donné pour chose très certaine, Qu'avant que de partir, feu Monsieur le Marquis Vous avait accordée à l'un de ses amis, Pour son fils encor jeune, et qu'on nomme Clitandre ; Ainsi, quand la Marquise accepte un autre gendre, Je crois que sans scrupule on peut adroitement Tâcher de rappeler son premier sentiment : Si pourtant à cela vous trouvez à redire, Je n'en parlerai point.LE MARQUIS
Je vois avec plaisir qu'elle a de la vertu. Vous craignez d'affliger Madame votre mère ; Elle regrette donc feu Monsieur votre père ?DORISE
Ah ! Toinon, je ne sais quel pouvoir a su prendre Cet homme-là sur moi, si c'est pour me trahir ; Mais à tout ce qu'il veut je ne peux qu'obéir. Cependant ne crois pas ici que je m'abuse, J'attends peu de secours d'une pareille ruse ; Mais enfin, dans l'état pressant où je me vois, Fais ce qu'il te plaira, je m'abandonne à toi.TOINON
Ô ! ça donc, il nous faut sans tarder davantage, Répandre adroitement ce bruit dans ce village, Pour parler du Marquis que vous n'avez pas vu, Vous vous en instruirez de lui, qui l'a connu.SCÈNE IV. La Marquise, Le Baron, Toinon.
LA MARQUISE
Quels gens sortent d'ici ?TOINON
Madame, c'est un homme Qui prit terre à Toulon hier, et vient de Rome ; C'est un Turc, qui, dit-on, parle pertinemment Des guerres de Venise et des mers du Levant... Il est logé, je crois, chez Monsieur la Ramée.LA MARQUISE
Un Turc ? Je le verrai... Monsieur, je suis charmée Que Monsieur votre fils ait vu qu'il avait tort.SCÈNE V. La Ramée, Toinon.
LA RAMÉE
J'ai pris secrètement les habits de mon Maître ; Il prétend aujourd'hui se faire reconnaître, Aussitôt qu'il saura... Mais, chut... voilà Toinon : Le dessein qu'elle avait ne nous paraît pas bon ; Du retour du Marquis il ne lui faut rien dire ; Bon, passons vitement, puisqu'elle se retire,TOINON
Qu'emportez-vous d'ici ?TOINON
De grâce, un mot ; Je viens de préparer Madame à la nouvelle Que nous voulons répandre, et je vous réponds d'elle ; Elle m'a commandé de vous faire venir ; Mais le Turc est-il prêt à l'en entretenir ? Parlera-t-il bientôt ? Comment va notre affaire ?LA RAMÉE
Fort mal.TOINON
Pourquoi fort mal ?LA RAMÉE
Fort bien.LA RAMÉE
C'est un dessein, un dessein, qui, sans doute Te plaira... Sache donc... Je crains qu'on ne m'écoute, Regarde...LA RAMÉE
Ô ça, jure moi donc...TOINON
Que le Ciel me confonde, Puissai-je devenir l'horreur de tout le monde, Que la terre, l'enfer...LA RAMÉE
Non, tous ces serments-là Ne te retiendront point, voici qui suffira Pour m'assurer de toi, comme je le désire, Il faut.TOINON
Eh bien ! Il faut.LA RAMÉE
Il faut ne te rien dire.TOINON
Peste de l'animal.SCÈNE VI. Dorise, Éraste, Damis, La Marquise, Toinon.
ÉRASTE
Ô ! Non pas, s'il vous plaît, Madame, et je pâtie, J'ai vu le même coup mille fois en ma vie ; J'en suis sûr, j'en suis sûr, vous-même l'avouerez, Il n'en sera pourtant que ce que vous voudrez.ÉRASTE
Pardonnez-moi, si j'ose Vous dire qu'il est bon de bien savoir la chose : À l'Hombre quelquefois ce coup peut revenir, Et nous saurons, Madame, à quoi nous en tenir.ÉRASTE
Ô ! Madame, agréez qu'ici je vous assure, Que si la chose était douteuse seulement, Je n'appellerais pas de votre jugement ; Mais, si vous le voulez, malgré mon assurance, Le respect et l'amour m'imposeront silence.LA MARQUISE
Qu'en croit Monsieur Damis ?SCÈNE VII. Le Baron, Clitandre, Éraste, Damis, La Marquise, Dorise, Toinon.
LA MARQUISE
Voici Monsieur son père, C'est un Juge pour l'Hombre à qui chacun défère ; Vous savez qu'après lui, l'on n'ose contester : Voici Clitandre encor sur qui l'on peut compter ; Ils ont tous deux du jeu connaissance parfaite, Exposez-leur le coup.ÉRASTE
Ils me croiraient mazette, De mettre seulement la chose en question. Au moins, Messieurs, je fais ma protestation Que je n'en doute point, quoique je le propose.LA MARQUISE
Je vais, moi, sans façon leur exposer la chose ; Rendez-vous, quand l'arrêt en sera prononcé Monsieur donne, Damis et Dorise ont passé ; Éraste dit qu'il joue. Il écarte, et s'explique En jetant son écart, qu'il va jouer en pique. Sur cela l'on n'a point de contestation : Pour prendre, il se saisit des cartes du Talon, Il les compte, recompte, enfin au lieu de treize, Les tenant dans ses mains il en a trouvé seize.ÉRASTE
Eh ! Qu'importe ?ÉRASTE
Sans doute, on doit du jeu bannir toute finesse, Je ne dis pas pour nous ; mais on aura l'adresse De couler au talon trois cartes, et par-là D'un gros coup, d'un jeu sûr, bon, on me privera. Vous en riez ? J'avais cinq matadors sixièmes.LA MARQUISE
Dans les cartes de trop il est aisé de voir, Qu'avaient été laissés et l'un et l'autre as noir ; Il s'en est trouvé quatre, et partant treize piques.TOINON, à part
Ô, je te tiens bien fin, ma foi, si tu répliques.ÉRASTE
Tout cela n'y fait rien.LA MARQUISE
C'est cela ; car Monsieur ne voulant rien entendre, Et Damis l'approuvant, il a fallu se rendre ; On s'est mis à jouer ; mais ces as présentés, L'un à l'autre, les ont si fort déconcertés, Qu'ils ont quitté par force.CLITANDRE
La gageure est hardie.LE BARON
Vous avez tort, Éraste.ÉRASTE
Eh ! Bien soit... Mais, Monsieur Qui, sans être prié, tranche du connaisseur, Voudrait-il parier cent louis ?ÉRASTE
Eh ! Pariez, Monsieur.LE BARON
Vous rêvez, vous dit-on.ÉRASTE
Envoyons.CLITANDRE
À Madrid, Monsieur, si vous voulez.CLITANDRE
Quand Monsieur votre père, et Madame, je pense, Ont jugé, le pourrais-je en bonne conscience ?ÉRASTE
Contester contre vous, Madame, oh ! Je ne l'ose, Quand vous vous tromperiez, et que j'aurais raison. Mais que l'on joue ainsi, si l'on veut, à Toulon, À Marseille, à Madrid, pour moi je le proteste, Puisque je sais le coup, et qu'on me le conteste, Sur mes terres au moins, j'en fais ici serment, Je ne souffrirai point qu'on le juge autrement.CLITANDRE
Ô, là, vous le pouvez ; il faudra qu'on y passe : Vous avez la Justice haute, moyenne, et basse.TOINON, bas à Clitandre
Allez presser le Turc de servir votre amour.SCÈNE VIII. La Ramée, Toinon, La Marquise, Le Baron, Dorise.
TOINON, à la Ramée
Eh ! Venez donc, Madame est prête à vous entendre.LA RAMÉE, à part
De lui venir parier je n'ai pu me défendre ; Mais battons la campagne, et gardons le secret.LA RAMÉE
Grande, grande nouvelle, Du Signor Ibrahim ! (c'est ainsi qu'on appelle, Madame, un certain Turc qui vint loger chez nous) Il prétend prouver que Monsieur votre époux Est encor plein de vie.TOINON
Il ne demande rien.LA RAMÉE
Non ; mais avec Madame il a vu trop de monde ; Il veut prendre son temps, c'est un homme discret, Et qui souhaite fort de vous voir en secret.LE BARON
On le doit écouter.LA RAMÉE
Ô, non, vous vous trompez, et lui faites injure. D'ailleurs, j'ai consulté mon oracle, et j'augure Sur ce que j'y lisais, que Monsieur le Marquis Reviendra sain et sauf bientôt en ce pays ; J'ai lu, ces jours passés...LA RAMÉE
Morbleu, ne traitez point ceci de bagatelle ; Dans mon Nostradamus j'ai lu, ces jours passés : De loin gens reviendront qu'on croyait trépassés. Madame, je suis sûr de cette centurie, Et mon Turc m'en répond.SCÈNE IX. La Marquise, Dorise, Toinon, Éraste, Le Baron.
LA MARQUISE
De me vouloir tromper je vous crois incapable, Ma fille, et je vous crois aussi trop raisonnable, Pour entrer dans le tour qu'elle veut me jouer : Seulement je vous prie ici de m'avouer Si Toinon, qui s'oppose à votre mariage, N'a point gagné ce Turc pour tenir ce langage.DORISE
Madame...TOINON, bas à Dorise
Chut au moins.LA MARQUISE
Que dit-elle tout bas ?DORISE
Madame...LA MARQUISE
Parlez donc.DORISE
Madame, elle n'a pas, Par ce qu'elle inventait, eu dessein de vous nuire, Je ne le voulais point.LA MARQUISE
C'est assez m'en instruire.DORISE
Pardonnez-lui, Madame.LA MARQUISE
Oui, ma fille, entre nous Je doute quelquefois du sort de mon époux ; Pareils bruits m'ont souvent mis dans l'inquiétude ; Car je n'ai de sa mort aucune certitude ; Mais il est temps d'aller... Faites votre devoir, Toinon, allez parer ma fille pour ce soir, Allons à ma bastide y finir notre affaire.SCÈNE X. Dorise, Toinon.
TOINON
À vous parler, Madame, avec sincérité, De votre mère il faut suivre la volonté : L'amour en souffrira, mais quoiqu'il vous en coûte, Le parti du devoir est le plus sûr, sans doute.TOINON
Non, vous n'en mourrez pas : Bien d'autres, sans mourir, ont vu le même cas. Au choix de nos parents c'est à nous à nous rendre, Comme vous, franchement, j'aimerais mieux Clitandre ; Mais enfin quelquefois l'hymen fait de ces coups. Ceux que l'on hait amants, on les chérit époux, Et peut-être, s'il faut qu'Éraste soit le vôtre...DORISE
Non, Toinon, je le hais.TOINON
Moi : Non, dans son parti je ne suis point entrée. Je ne tiens pour personne, et j'ignore aujourd'hui Encor qui vous aura de Clitandre ou de lui. Clitandre assurément aurait tout l'avantage, S'il pouvait de Damon obtenir l'héritage.TOINON
Et même la Ramée avec toute assurance M'a dit qu'en sa faveur il tournerait la chance ; Mais nous ne voyons point paraître votre amant, Parce qu'auprès du Turc il agit vivement. Pour moi, je ne sais point ce qu'ils prétendent faire ; Car franchement, Madame, ils m'en font un mystère, Et comme si Toinon n'était plus bonne à rien, Tout ce que l'on m'en dit, c'est que tout ira bien. Attendons, s'il vous plaît, que le sort se déclare, Et cependant entrons. Venez, que l'on vous pare, Votre mère le veut. Allons.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
CLITANDRE
Je les ai vu passer ; mais avec la Marquise, Éraste et le Baron, je n'ai pas vu Dorise, Elle doit être ici : ne pourrai-je un moment Présenter à ses yeux son malheureux amant ? Car enfin on me donne en vain quelque espérance ; Sur ce qu'on me promet je prends peu d'assurance : Quand ce Turc prouverait ce qu'il m'a raconté, Fera-t-il différer un hymen arrêté ? Je sais que tout est prêt ; que puis-je entendre encore ? Ah ! Je perds aujourd'hui la beauté que j'adore.SCÈNE II. Dorise, Toinon, Clitandre.
DORISE
Non, Toinon. Laisse-moi, tes soins sont superflus, En l'état où je suis je ne me connais plus ; Dans le cruel ennui qui déchire mon âme, À quoi bon tous ces soins ?... Ah ! C'est vous...CLITANDRE
Oui, Madame, Je viens... je sens... je sais que l'on n'attend que vous, Et qu'on va vous donner Éraste pour époux... Vous pleurez !DORISE
Juste Ciel !TOINON
Quel dessein est le vôtre ? Pourquoi ces pleurs ? Pourquoi s'affliger l'un et l'autre ? Rien n'est encore fait : la chose peut changer.CLITANDRE
On me le dit.SCÈNE III. La Ramée, Clitandre, Dorise, Toinon.
TOINON
Laissez-les soupirer ; qu'avez-vous à nous dire ? Grand faiseur de desseins, vous, qui promettez tant, Garderez-vous encor ce secret important ?LA RAMÉE
Doucement, s'il te plaît ; je vois ce qui t'offense ; Tu ne pouvais entrer dans notre confidence : Aujourd'hui franchement tu joues de malheur ; Je tente un grand dessein, mais j'en veux tout l'honneur.TOINON
Eh ! Que tardez-vous donc ? Ma foi, le temps nous presse ; Le Notaire est venu, l'on attend ma maîtresse ; On dresse le contrat ; il en sera bien temps, Quand il sera signé.LA RAMÉE
C'est où je les attends.CLITANDRE
Croyez-vous réussir ?TOINON
Elle est à sa bastide.LA RAMÉE
Elle en doit revenir. C'est ici que mon Turc la veut entretenir, Et je viens de sa part vous dire de l'attendre.TOINON
Je vois que votre Turc joue à se faire pendre ; Je soupçonne à peu près ce qu'il ose tenter : Les hardes que d'ici je vous ai vu porter ; Au portrait du Marquis certaine ressemblance Que je trouve en ce Turc : tout cela, que je pense, Vous poste à hasarder un coup des plus hardis, Et que l'on fit, dit-on, autrefois à Paris...LA RAMÉE
Quel esprit pénétrant !LA RAMÉE
Va, cela me regarde ; De ce que j'entreprends je vous suis caution, Et je vous prends tous deux sous ma protection.LA RAMÉE
Oui, Madame, comptez que nous réussirons : Je suis sûr de mon fait, et je vous en réponds. Après, comme je sais qu'elle vous est fidèle, Vous me remettrez bien, s'il vous plaît, avec elle ; Car nous sommes brouillés quelque peu.LA RAMÉE
Mais qu'as-tu contre moi ?TOINON
Rien.LA RAMÉE
Je vois le contraire L'affaire de tantôt t'aura mise en colère ; Mais franchement, Toinon, tu te piques de rien : Car, après tout, pourvu que ceci tourne bien, Pourquoi mal à propos vas-tu te mettre en tête De savoir ce que c'est ?TOINON
Que je suis une bête, Je ne suis bonne à rien : et mordienne pourquoi, Si l'on veut les servir, se cache-t-on de moi ? Qu'ai-je fait pour cela : doit-on, mort de ma vie, Me laisser ignorer comment on la marie ? Que dira-t-on : vraiment l'on m'estime bien peu, Moi, qui pour la servir me mettrais dans le feu.LA RAMÉE
Oui, ton dépit est juste, et je te le pardonne : Mais mon Turc (je ne sais si sa raison est bonne) M'a commandé surtout de garder le secret. Les Turcs, comme tu sais, révèrent Mahomet, Et sa loi leur défend sur des peines sévères, De confier jamais aux femmes leurs affaires ; Il dit que votre sexe aime à les publier, Et que de votre langue on doit se défier.TOINON
Mahomet est un sot, et telles que nous sommes, Nous valons pour ceci cent fois plus que les hommes : Il s'agit d'une ruse, et la moindre de nous, Pour tromper finement, l'entend mieux que vous tous : De vos déguisements enfin je me défie ; Il croit encor jouer ici la Comédie ; Mais gare.SCÈNE IV. La Marquise, Dorise, Toinon, La Ramée.
LA MARQUISE
Ma fille, je reviens, mais je ne peux comprendre Ce que ce Turc prétend ici me faire entendre, Vous m'avez avoué la ruse de Toinon, Et je ne compte plus que sur la fiction. Je vais chercher là haut, pour finir nos affaires, Des papiers qui nous sont encore nécessaires ; Attendez un moment, dans peu nous sortirons ; Cependant si ce Turc paraît, nous l'attendrons ; Mon carrosse est ici, nous partirons ensemble.SCÈNE V. La Ramée, Dorise, Toinon.
LA RAMÉE
Il ne tardera pas, Madame, assurément ; Quelqu'un dans son chemin l'a retenu peut-être ; Il n'est pas loin d'ici, vous l'allez voir paraître, Non avec le Turban, car, à ce que je crois, Il a de Mahomet abandonné la loi : Enfin vous l'allez voir sous un autre équipage.SCÈNE VI. Le Marquis, Clitandre, Dorise, Toinon, La Ramée.
LE MARQUIS, à Dorise
Ce changement d'habits qui vous a fait attendre Quelque temps, ne doit pas à présent vous surprendre ; Mon hôte la Ramée en sait bien la raison.LE MARQUIS, à Dorise
J'ai promis d'informer Madame votre mère Que son mari vivait ; mais je n'ai pu le faire, Qu'après avoir connu, pour le choix d'un époux, Lequel de vos amants était digne de vous, Et je viens à présent vous tenir ma parole.TOINON
Jusques-là votre Turc joue assez bien son rôle ; Mais j'ai peine à comprendre où diantre il veut aller.DORISE
Ma mère va venir, il est temps de parler ; Si vous avez de quoi confirmer la nouvelle Que mon père est vivant, je peux obtenir d'elle Que l'on différera du moins de quelques jours.CLITANDRE
Vous me l'avez promis, j'attends votre secours. Quand nos pères vivaient, tous deux, des notre enfance, Nous fumes élevés dans la douce espérance D'être unis quelque jour par les plus tendres noeuds, Et la mère aujourd'hui nous accable tous deux.SCÈNE VII. La Marquise, Clitandre, Dorise, Toinon, La Ramée, Le Marquis.
LA MARQUISE
Ma fille, on nous attend. Allons... Pour votre Turc, il me fait bien connaître, Ce qu'on en doit juger, puisqu'il n'ose paraître ; Aussi ne veux-je plus m'arrêter à cela ; Allons, Dorise, allons.LA MARQUISE
Je ne vois aucun Turc dans cette compagnie : Mais quel est ce Monsieur que je n'avais pas vu ?LA MARQUISE
Mon mari !DORISE
Quoi ! Mon père !CLITANDRE
Ô Ciel !TOINON
Quelle surprise !LE MARQUIS
Oui, Madame, c'est moi que le Ciel favorise : Vous saurez par quel sort je me vois près de vous.LA MARQUISE
Ô Ciel ! Il est donc vrai, je revois mon époux. Dans la joie où je suis, à peine je respire.LE MARQUIS
Madame, en arrivant je courais pour vous voir ; Mais ayant su de lui l'hymen où l'on s'apprête, Sous mes habits de Turc j'allai me mettre en tête, De connaître l'époux que vous vouliez choisir ; Le soin que j'en ai pris, m'a privé du plaisir De me montrer d'abord à toute ma famille, Et j'en avais fait même un secret à ma fille.LA MARQUISE
Vous êtes revenu, Monsieur, vous choisirez. Je ne peux que vouloir ce que vous désirez : C'est vous, ce n'est plus moi, qui dois disposer d'elle.SCÈNE VIII. Le Baron, Le Marquis, La Marquise, Clitandre, Dorise, Toinon.
LE BARON
Madame, s'il est vrai ce qu'on vient de m'apprendre, J'ose vous témoigner la part que j'y dois prendre.LA MARQUISE
Oui, Monsieur, qui l'eut cru ? Vous voyez mon époux, Il n'avait pas l'honneur d'être connu de vous.LE BARON
Je suis ravi, Monsieur, qu'après tant de traverses, Qu'après un si long cours de fortunes diverses, Le Ciel ait bien voulu, pour finir vos travaux, Vous ramener chez vous goûter un plein repos.LE MARQUIS
Je vous suis obligé, Monsieur.SCÈNE IX. Le Baron, La Marquise, Clitandre, Dorise, Toinon.
SCÈNE X. Éraste, Damis, Le Baron, La Marquise, Dorise, Clitandre, La Ramée, Toinon.
LA RAMÉE
Ô ! Non, assurément.TOINON
Demandez-le à Madame.LA RAMÉE
Il n'en reviendra point.LE BARON
Mon fils, la chose est sûre.ÉRASTE
Ah ! Ah ! Vous y donnez, Monsieur ; je vous assure, Que c'est un nouveau tour que Monsieur fait jouer.LA MARQUISE
Rien n'est plus vrai, Monsieur.LA MARQUISE
D'intelligence, moi ? Monsieur, détrompez-vous, Tout le monde a d'abord reconnu mon époux.ÉRASTE
Bagatelle.LA RAMÉE
Eh ! Morbleu, personne ne l'ignore, Curé, Bailli, Notaire, et cent autres encore De ses anciens amis...ÉRASTE
Eh ! Madame, pourquoi, Si l'on a fait dessein de me manquer de foi, Pourquoi, si l'on me veut faire cette injustice, A-t-on encor recours à ce faible artifice ?DAMIS
Madame, en vérité, mon cousin a raison ; On vous l'a dit, ce Turc est une fiction, Ou bien il faut depuis qu'on vous ait abusée.ÉRASTE
Ce tour si bien joué, N'avez-vous pas tantôt, moi présent, avoué Que c'était une feinte à dessein concertée Par cette fille-là, par Toinon inventée, Et que même c'était contre vos sentiments ?LA RAMÉE
Sans doute.LA MARQUISE
Quoi, Messieurs, vous me croyez capable De pouvoir entrer, moi, dans un dessein semblable ? Il est vrai que Toinon l'a tantôt inventé ; Mais ce qu'elle a cru feinte, est une vérité : Mon époux est venu par un bonheur extrême, Vous l'allez voir bientôt paraître ici lui-même.Au Baron.
Peut-être il se rendra le voyant dans mes bras.SCÈNE XI. Le Marquis, La Marquise, Éraste, Le Baron, Damis, Clitandre, Toinon, Dorise, La Ramée.
ÉRASTE
Justement. C'est ce Turc travesti. Le beau déguisement. Eh ! Madame, peut-on m'opposer cet obstacle ?LE MARQUIS
Qu'est-ce ?LE MARQUIS
Je ne suis pas surpris qu'on en puisse douter, Moi-même, quand je songe à ce long esclavage, Dans lequel j'ai passé le plus beau de mon âge, Et que je suis chez moi ; je doute quelquefois De l'état où je suis, et de ce que je vois.ÉRASTE
Eh ! Ben, c'est bien à moi qu'on conte des sornettes : Je vois trop les leçons qui vous ont été faites : On ne m'impose point par de pareils discours ; Madame, encore un coup, je vois tous vos détours.LA MARQUISE
Monsieur veut et soutient que c'est pour me dédire, Que je vous fais, Monsieur, passer pour mon époux, Que vous ne l'êtes point, qu'il le sait mieux que nous.LE MARQUIS
Oh ! Votre entêtement, Monsieur, fut-il extrême, Vous n'empêcherez pas que je ne sois moi-même ; Croyez-le, s'il vous plaît.LE BARON
Éraste, en vérité, C'est porter dans l'excès l'opiniâtreté ; Voulez-vous tenir seul contre la loi publique, Contre Monsieur, Madame, et ce vieux domestique, Contre tous ?LE MARQUIS
Ce conte ?LE BARON
Éraste...LA MARQUISE
Il n'est pas mon époux ?ÉRASTE
Non, non, Madame, non.LE BARON
Mon fils, que faites-vous ?LE MARQUIS
Je ne suis pas l'époux de Madame, moi ?ÉRASTE
Non.TOINON
Ô ! Vous avez beau faire. On nous l'avait bien dit, que quand il le verrait, Il ne se rendrait point.ÉRASTE
Qui diable se rendrait ? Je serais un nigaud, un sot.À Toinon.
Eh ! Bon, toi-même, Ne me l'as-tu pas dit ?LE BARON
Quelle folie extrême ?ÉRASTE
Eh ! Ne voyez-vous pas qu'on cherche à me tromper ? Par quelque ressemblance on prétend me duper ; Mais on a beau le dire, il a beau le paraître, Je sais qu'il ne l'est point, et qu'il ne le peut êtreLE MARQUIS
Eh bien ! Quoiqu'il en soit, il faut vous préparer À ce qu'enfin, Monsieur, je dois vous déclarer : Je voudrais, en faveur de Monsieur votre père, Que tout le monde estime, et que je considère, Pouvoir exécuter ce qu'on vous a promis ; Mais l'on sait qu'au meilleur de mes anciens amis Autrefois j'accordai ma fille en sa jeunesse Pour son fils, et je dois lui tenir ma promesse.ÉRASTE
On l'a fort bien instruit, et si je ne savais Que cet homme est le Turc, parbleu je le croirais,LE BARON
Allez, vous êtes fou... Monsieur, je vous supplie, En faveur de l'amour, d'excuser la folie.ÉRASTE
Il est vrai que l'amour me trouble le cerveau ; Mais, Monsieur, vous donnez, ma foi, dans le panneau ! C'est au Turc Ibrahim que vous faites excuse.LE MARQUIS
Si faut il à la fin que je le désabuse ; Car avec cet écrit, je le peux sûrement ; Monsieur, vous rendrez-vous voyant ce testament ?À Clitandre.
Pour votre hymen, Monsieur, feu Monsieur votre père, Lorsque Damon mourut, m'en fit dépositaire ; Je partis pour Venise, et le laissai là-haut : Le voilà, je n'ai pu vous le rendre plutôt, Ni vous faire savoir que je l'avais.1 019 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0