Comédie en prose· Comédie en un Acte
Le Concert Ridicule
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 14 septembre 1689.
Personnages
- MADAME DE PONTERAN, Veuve
- MARIANE, Fille de Madame de Ponteran
- CLITANDRE, Amant de Mariane
- MONSIEUR COURTINET, Procureur
- MONSIEUR COURTINET FILS, Avocat, accordé à Mariane
- JAVOTE, Servante de Madame de Ponteran
- JONQUILLE, Laquais
- L'ÉPINE, Valet de Clitandre
- LA MOTTE, Sergent
- MONSIEUR MARTINET, Musicien
- UN NOTAIRE
DISCOURS SUR LE CONCERT RIDICULE
Voici une bagatelle qui eut une réussite bien au-dessus de mes espérances. Après quelques représentation qui avaient toujours de la plus en plus le bonheur de plaire, elle eut cela de particulier qu'on la joua sept jours de suite, et sans alternative, pour profiter de l'engouement du Public, parce que Messieurs les Comédiens étaient obligés d'aller à Fontainebleau. Elle fut reprise à leur retour, et on y courait avec tant de fureur, et on y courait avec tant de fureur, qu'elle fut jouée bien au-delà du temps marqué pour jouer des petites pièces nouvelles, lequel finit ordinairement à la Saint-Martin.
Je crois qu'outre la mode ou la nouveauté du badinage sur l'absence des officiers, sa simplicité surtout fit son succès. Ce n'est qu'un rien. La première idée m'en vint une compagnie fort enjouée, avec laquelle je vis le Feu de la Saint-Jean devant l'Hôtel de Ville. Voilà où j'établis dès lors le lieu de ma scène qui me fournissait quelques traits, et pourquoi il est parlé de Feu d'Artifice, et d'autres choses, qui devinrent presque hors d'oeuvre par les changements qui furent faits à mon premier dessein.
Il arriva même une circonstance à la dernière répétition de cette pièce, promise et affichée pour l'après-dinée, qui nous obligea d'en retrancher, adoucir et changer beaucoup de traits. Nos armes étaient victorieuses en Allemagne, comme elle l'étaient partout ; on admirait l'opiniâtre défense de Mayence ; la plupart des fanfaronnades, ou si l'on veut, des gasconnades de l'Épine faisaient des allusions à cette courageuse défense : nous apprîmes pendant cette dernière répétition la rédition de cette place, quelque bien qu'elle eût été défendue. La sensibilité Française étaient vive sur les pertes, nous étions bien loin d'y être accoutumés, et le public aurait mal reçut l'après-dinée des plaisanteries à contre-temps. Il fallut prendre le parti de couper, changer, raturer ; cela ne se put faire sans que la pièce y perdit des agréments. Il est bien dangereux de faire tort à la beauté d'un arbre, quand on est contraint de l'élaguer avec précipitation.
Ce fut aussi dans cette compagnie dont je viens de parler, avec laquelle j'étais au feu d'artifice, que je fis la parodie de "La Diseuses de chapeaux" et cette parodie fut si bien goûtée, qu'elle acheva de me faire succomber à la tentation de bâtir cette petite comédie sur une aussi léger fondement. Nous n'eûmes d'abord, mon associé* et moi, d'autre objet que l'entrée du théâtre, chose très commode à des gens qui l'aiment et qui y vont aussi souvent que nous y allions en ce temps-là ; en effet nous n'y étions guères moins assidus que les acteurs mêmes, et le spectacle fini, nous passions une bonne partie de nos jours avec quelques-uns de ces Messieurs, qui étaient d'une très bonne, et dont les maisons avaient des agréments que je regrette encore tous les jours.
À l'égard des pièces de ce recueil** je ne saurais qu'être fort éloigné de souffrir jamais qu'on me les donne entières, après avoir vu ma vanité à la plus violente épreuve où elle pouvait être exposée là-dessus, sans y avoir succombé. Ce fut en 1696, au siège de Valence, où le Grand Prince, sous les ordres duquel le Maréchal de Catinant commandait notre armée, m'ayant fait l'honneur de ma dire des choses fort gracieuses sur le Grondeur, je répondis à S.A.R. avec une modestie juste et vraie, mais dont peu d'auteurs peut-être se seraient piquée à ma place, qu'un de mes amis avait beaucoup de part à cet ouvrage.
On a mis sous mon nom tant de pièces de théâtre, que si par cette nouvelle édition je ne faisais pas une déclaration publique de celles que nous avouons mon ami et moi, un plus long silence de ma part serait criminel ; et quelque horreur que j'ai toujours eu pour l'ombre la plus éloignée de tout ce qui peut seulement avoir l'air de plagiat, on pourrait m'accuser avec raison de quelque chose encore pire, qui serait de vouloir imposer au Public sur plusieurs ouvrages, dont il y en a de très bons, et que je souhaiterais fort d'avoir faits ; et c'est ce qui doit me rendre encore plus circonspect sur la vérité, par l'exposition sincère que j'en fais dans cette édition nouvelle, qui est la première dont je me sois mêlé. Toutes les précédentes sont allées comme il a plut à sa fantaisie et à la négligence d'un libraire. Quant à celle-ci, je n'ai pas épargné mes soins pour la rendre correcte.
* Voir la vie de M. de Brueys et des oeuvres
** Édition de Palaprat 1712.
LE CONCERT RIDICULE
SCÈNE PREMIÈRE. Madame de Ponteran, Javote, Jonquille.
MADAME DE PONTERAN
Jonquille, il y a longtemps que mes gens ont dîné, qu'on mette les chevaux au carrosse Javote.
JAVOTE
Madame.
MADAME DE PONTERAN
Ma fille est dans sa chambre, faites-la venir.
JAVOTE
Est-ce pour sortir avec vous, Madame ?
MADAME DE PONTERAN
Non, je veux lui parler.
JAVOTE
La voici.
SCÈNE II. Madame de Ponteran, Mariane, Javote.
MADAME DE PONTERAN
Mariane, je sors pour n'être point importunée par je ne sais combien de gens qui viendraient encore nous demander nos fenêtres pour voir le feu d'artifice. Vous savez pour qui je les garde, et que ce que nous devons signer ce soir ne demande point d'Importuns. Qu'en mon absence on n'ouvre à qui que ce soit ; si Monsieur_Courtinet et son fils viennent ici avant moi, faites bien les honneurs du logis.
MARIANE
Je ferai, Madame, tout ce que vous m'ordonnez.
MADAME DE PONTERAN
Ah, ma fille, ma fille ! De l'air dont vous le dites, je vois bien que vous n'entrez pas comme il faut dans mes desseins, et que Clitandre vous tient toujours au coeur.
MARIANE
Mais, Madame, n'est-ce pas assez que je fasse tout ce que vous souhaitez de moi ?
MADAME DE PONTERAN
Non, ma fille, ce n'est pas assez ; et je voudrais que vous le fissiez sans répugnance.
MARIANE
C'est beaucoup demander, Madame, pour des gens comme Messieurs_Courtinet ; vous savez qu'un rien les scandalise, qu'ils prennent toujours de travers toutes les honnêtetés que l'on a pour eux, et vous avez été brouillez je ne sais combien de fois pour des bagatelles.
JAVOTE
Il est vrai, Madame, que ce sont de vilaines gens. Ils disent par tout que vous les méprisez, parce qu'ils sont de la Robe, et que vous êtes la veuve d'un Colonel.
MADAME DE PONTERAN
Javote, vous plairait-il de vous taire.
JAVOTE
Je ne puis souffrir, Madame, qu'on parle mal de vous.
MADAME DE PONTERAN
Javote...
JAVOTE
Qu'un Procureur, parce qu'il a trente_mille_écus à donner en mariage à son grand benêt de fils l'Avocat, ose publier partout que Madame_de_Ponteran est la femme de Paris la plus glorieuse, et la plus vindicative.
MADAME DE PONTERAN
Javote encore une fois...
JAVOTE
Ces discours peuvent-ils se supporter d'un Procureur et d'un Avocat.
MADAME DE PONTERAN
Vous tairez-vous.
JAVOTE
Un avocat épouser la fille d'un colonel.
MADAME DE PONTERAN
Apprenez, sotte que vous êtes, qu'il faut commencer par ce titre pour parvenir aux plus hautes dignités de la robe, et qu'avec trente_mille_écus...
JAVOTE
Je sais tout cela ; mais si le titre d'avocat, et les trente_mille_écus, ne sont accompagnés d'un mérite personnel, on ne parvient point à des Charges considérables, et je suis sûre que votre Monsieur_Courtinet avec son titre d'avocat, et ses trente_mille_écus, sera toujours avocat écoutant, et le plus grand benêt de Paris, c'est beaucoup dire.
MADAME DE PONTERAN
Finissons ce discours, je vous prie ! Il est vrai, ma fille, que nous avons été brouillés ; mais c'est pour cela même qu'il faut ne rien oublier aujourd'hui pour les bien recevoir. Vous savez en quel état sont nos affaires ; Clitandre, il est vrai, c'est un fort honnête homme, et je l'aurais préféré avec plaisir au fils de Monsieur_Courtinet ; mais il n'est riche qu'en espérance, et le Comte_d_Orsan son oncle, dont il attend de grands biens, tout vieux qu'il est, vivra peut-être plus que lui, ce n'est pas ce qu'il nous faut. Vous savez ce que je vous ai dit ce matin : en un mot j'ai donné ma parole, et je veux absolument faire ce soir ce mariage ; songez bien à ce que je vous recommande. J'entends mon carrosse ? Adieu, je passerai chez le Notaire, je serai ici sur les sept heures.
SCÈNE III. Mariane, Javote.
MARIANE
Hélas.
JAVOTE
Qu'avez-vous donc ?
MARIANE
Juste Ciel !
JAVOTE
Vous ne me dites rien, et vous pleurez.
MARIANE
N'est-ce pas t'en dire assez.
JAVOTE
J'entends à peu près ce langage, mais...
MARIANE
Ah me voilà perdue ! Je me verrai mariée aujourd'hui à un homme que je hais plus que la mort, et je perds Clitandre pour jamais.
JAVOTE
Franchement votre mère vous joue là d'un mauvais tour.
MARIANE
Il mourra de douleur quand il apprendra cette nouvelle.
JAVOTE
Elle sera fâcheuse pour lui.
MARIANE
Pourquoi partait-il pour l'armée.
JAVOTE
Son devoir l'y obligeait. Croyez-vous être la seule à Paris qui ait un amant en Allemagne ? Ah que j'en connais, et qui ne sont peut être pas loin d'ici, à qui cette campagne coûte autre chose que des soupirs et des larmes ? Combien y a-t-il de femmes qui par zèle, sans doute pour le service du Roi, ont eu la générosité d'aider elles-mêmes à faire les équipages de jeunes Officiers, dont le départ les désespérait. Il est vrai qu'il leur en revient une assez belle réputation, et qu'en récompense on appelle aujourd'hui ces femmes-là les troupes auxiliaires de l'armée.
MARIANE
Ah ! Javote, le malheur des autres ne me console point.
JAVOTE
En vérité vous me faites pitié, et je commence à m'attendrir ; car outre votre intérêt, j'y suis aussi pour mon compte plus que vous ne pensez. Clitandre m'avait promis que s'il pouvait être assez heureux pour devenir votre époux, il me marierait à l'Épine son valet_de_chambre, et sur cette espérance... Mais aussi que ne disiez-vous à votre mère que vous ne vouliez point de ce grand jocrice d'avocat. Qu'est devenu cette noble aversion que vous avez toujours eue pour les gens du Palais, et particulièrement pour Messieurs les avocats.
MARIANE
Doucement Javote ! Cette aversion n'est que pour Monsieur_Courtinet ; et ce qui me le rend encore plus haïssable, c'est que par un sot entêtement, il semble lui même avoir du mépris pour les gens de sa profession.
JAVOTE
Il n'est pas le seul qui a cet entêtement... J'en connais un qui ces jours passez cassa son secrétaire pour avoir un Trompette, et quitta enfin une très belle charge de Magistrature, pour se faire Capitaine_de_Cavalerie... Mais on frappe.
MARIANE
Vois qui c'est.
JAVOTE
Gare Messieurs_Courtinet.
MARIANE
Que je suis malheureuse ! Ah Clitandre, pourquoi partiez-vous !
JAVOTE
Jonquille, va promptement ouvrir, et referme la porte. Madame, qui diriez-vous que c'est ?
MARIANE
Je ne sais.
JAVOTE
C'est l'Épine.
MARIANE
L'Épine !
JAVOTE
Oui le Valet de Clitandre... Je l'ai d'abord reconnu, je le croyais à cent lieues d'ici, notre bon destin nous l'envoie. Courage, Madame, voici du secours.
SCÈNE IV. L'Épine, Mariane, Javote.
JAVOTE
Eh bonjour mon pauvre l'Épine.
MARIANE
Quelles nouvelles de Clitandre ?
L'ÉPINE
Fort bonnes, Madame... Bonjour Javote.
MARIANE
Comment se porte-t-il ?
JAVOTE
Comment te va ?
L'ÉPINE
À ton service. Fort bien, Madame, Maugrebleu de la poste : je m'en sentirai plus de quatre jours.
JAVOTE
Tu es donc venu en poste ?
L'ÉPINE
Belle demande ! Les amoureux vont-ils autrement ! C'est eux qui l'ont inventée.
JAVOTE
Le pauvre enfant. Est-ce pour voir le feu de la Grève que tu es venu si vite ?
L'ÉPINE
Diable non. Depuis mon dernier séjour au Châtelet, les spectacles de la Grève ne me divertissent plus.
MARIANE
Ton maître m'écrit-il ?
JAVOTE
As-tu pensé à moi ?
L'ÉPINE
Oui, Javote. Non, Madame.
MARIANE
Non ? Qu'as-tu donc à me dire de sa part ?
L'ÉPINE
Madame...
JAVOTE
Que j'ai de joie de te revoir.
L'ÉPINE
Je te suis obligé.
MARIANE
Que fait-il donc ?
JAVOTE
Qu'as-tu fait en mon absence ?
MARIANE
Où l'as-tu laissé ?
JAVOTE
M'as tu toujours été fidèle ?
MARIANE
Tu ne me réponds point.
JAVOTE
Tu ne me dis mot.
L'ÉPINE
Oh l'une après l'autre s'il vous plaît. Je ne puis pas vous contenter toutes deux à la fois. Allons, Javote, contentez-vous.
MARIANE
Que fait ton Maître ? Où l'as-tu laissé ?
L'ÉPINE
Pas loin d'ici, Madame.
MARIANE
Est-il en chemin ?
L'ÉPINE
Non, Madame.
MARIANE
Non.
L'ÉPINE
Non, il est venu avec moi.
MARIANE
Avec toi.
L'ÉPINE
Oui, et un de ses sergents.
MARIANE
Et quel est le sujet de son voyage.
L'ÉPINE
Premièrement le désir violent de vous revoir ; car l'amour marche devant tout. Secondement, quelques_centaines_de_pistoles dont il a besoin ; troisièmement, certain agrément qu'il veut obtenir de la Cour pour un Régiment qu'il achète.
MARIANE
Et où est-il à présent ?
L'ÉPINE
À deux pas d'ici, chez cette marchande, votre voisine qui vous faisait tenir nos lettres, et qui nous envoyait les vôtres.
JAVOTE
Pourquoi ne vient-il pas ?
L'ÉPINE
Nous sommes convenus ensemble, que si je ne l'allais retrouver dans un quart d'heure, ce serait une marque que Madame_de_Ponteran serait sortie, et qu'il pourrait venir ici en toute sûreté ; et moi je me suis avancé pour reconnaître la place.
JAVOTE
Ma foi la place s'allait rendre si le secours ne fût venu ; mais à présent, oh nous tiendrons bon.
L'ÉPINE
À ce que je vois l'alarme est au quartier, et Messieurs_Courtinet, sans doute s'avisent de faire les drôles quand nous n'y sommes pas.
JAVOTE
Tu l'as deviné.
L'ÉPINE
Non, mon enfant, je ne l'ai pas deviné. La voisine chez qui j'ai laissé mon maître, nous a dit qu'on apprêtait ici un Concert et un festin pour ce soir, et que ces préparatifs pourraient bien être pour les noces de Monsieur_Courtinet l'Avocat.
MARIANE
De qui l'a-t'elle pu savoir ?
L'ÉPINE
Bon, y a-t-il rien de secret dans une maison ou il y a des valets, et sur tout des servantes ? Tenez, Madame, soit dit en passant, les domestiques se peuvent aussi peu empêcher de dire ce qu'ils savent des affaires de leurs maîtres, que les maîtres de parler de leurs affaires devant leurs Valets, et, si vous m'en exceptez moi... et Javote, les gens de notre façon sont tout oreilles pour écouter ce qu'on dit, et tout langue pour aller redire ce qu'ils ont ouï.
JAVOTE
Oh laisse-là tes mortalités, et songe que nous aurons bien de la peine à nous délivrer de Messieurs_Courtinet.
L'ÉPINE
Par_la_sangbleu voilà de belles gens pour tenir devant nous. Il faut faire main basse sur ces canailles-là.
JAVOTE
Tu crois être encore à l'armée avec ta main basse ; mais nous sommes à Paris, où il faut être sage.
L'ÉPINE
Oh morbleu en ce temps-ci point de quartier.
MARIANE
Mais, l'Épine, il y a plus d'un quart d'heure que tu es ici, et Clitandre ne vient point.
L'ÉPINE
Votre impatience est juste, et je vais... Mais on frappe à la porte, et ce pourrait bien être lui.
MARIANE
Cours Javote, et si c'est Clitandre, que mon laquais se tienne dehors, et nous vienne avertir lorsqu'il verra venir de loin ma mère ou Messieurs_Courtinet. Ton Maître a-t-il été bien surpris des préparatifs qu'on fait ici pour ce soir.
L'ÉPINE
Ah, Madame, cela n'est pas concevable. Sans moi, il se serait quasi évanoui aux pieds de la voisine ; mais quand elle lui a dit que vous aviez été fort triste toute la matinée, cela l'a un peu réjoui.
SCÈNE V. Clitandre, Mariane, Javote, L'Épine.
CLITANDRE
Ah, Madame, que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous revoir.
MARIANE
Je ne vous cèle point, Clitandre, que votre retour diminué de beaucoup les chagrins dont je suis accablée.
CLITANDRE
Quoi, Madame, un seul jour plus tard je vous perdais pour jamais.
MARIANE
Hélas ! Je ne sais si votre présence n'augmentera point encore ma peine.
JAVOTE
Hé ! Trêve à vos doléances, Il faut songer à prendre des mesures.
CLITANDRE
Mon pauvre l'Épine je ne suis occupé que de mon amour. Songe à nous servir, tu es fertile en inventions.
L'ÉPINE
À vous parler franchement, Monsieur, depuis que j'ai tâté de la guerre, j'ai laissé les fourberies aux gens de Ville, et les voies de fait me semblent plus nobles, et plus expéditives.
CLITANDRE
Les voies de fait, comment l'entends-tu ?
L'ÉPINE
J'entends, Monsieur, que sans façon il faut venir ici, quand Messieurs_Courtinet y seront, leur faire une bonne querelle d'Allemand, et s'ils ne veulent pas enfiler l'escalier de bonne grâce, les faire descendre doucement par la fenêtre.
CLITANDRE
Tout doux l'Épine.
L'ÉPINE
Pourquoi ? Votre sergent La_Motte est venu avec nous, il ne sera pas difficile à trouver. Il a dîné avec un musicien de ses amis et des miens, qui sans doute en applaudissant ses vers, n'aura pas manqué de le faire boire. Le vin et les applaudissements enflent le coeur de la plupart des hommes. Ainsi sans que vous y paraissiez lui et moi, nous nous chargerons de l'expédition.
JAVOTE
Songes-tu bien que nous sommes à la Grève ?
L'ÉPINE
En effet cela est de mauvais augure.
CLITANDRE
Point de violence. Nous sommes dans un temps où il sied bien aux gens d'épée d'être plus modérés que les autres. Garde ta bravoure pour l'armée.
JAVOTE
Hé, Monsieur, il est poltron comme un lièvre.
L'ÉPINE
Oh, mon enfant, si tu m'avais vu faire... Mais il faut être modeste.
JAVOTE
Hé ! Ne perds point de temps en paroles inutiles.
L'ÉPINE
Prenons donc des voies moins périlleuses, et revenons aux fourberies. Ça de quoi s'agit-il ?
JAVOTE
De rompre ou de différer ce mariage qui se doit conclure ce soir.
L'ÉPINE
Attendez. Si nous supposions une lettre, par laquelle vous manderiez à Madame_de_Ponteran, que le vieux Comte_d_Orsan, votre oncle, est mort, aussi bien ne vaut-il guère mieux ; comme elle ne vous préfère, Monsieur_l_Avocat, qu'à cause de votre peu de bien, peut-être qu'elle pourrait rompre ou différer.
CLITANDRE
Non, mon oncle n'est qu'à quatre lieues d'ici, on pourrait s'en informer, j'en perdrais les bonnes grâces du Comte ; d'ailleurs je ne puis me résoudre à me servir d'un mensonge.
L'ÉPINE
Cependant le mariage se fait ce soir.
JAVOTE
Oui vraiment. Le festin est tout prêt. On prépare un concert qui doit servir de prélude aux articles du contrat.
L'ÉPINE
Et qui est le fat de Musicien qui fait un concert pour les noces de Monsieur_Courtinet ?
JAVOTE
C'est Madame_de_Ponteran qui le donne, et ce fat de musicien est Monsieur_Martinet, qui loge là haut.
L'ÉPINE
Quoi ! Monsieur_Martinet loge là-haut ; c'est le musicien dont je parlais tout à l'heure avec qui La_Motte s'enivre, c'est le meilleur de mes amis. Nous avons couche trois ans dans la même chambre, et nous nous aimions si parfaitement, que nous étions toujours vêtus de la même manière.
JAVOTE
Quelle livrée portiez-vous ?
L'ÉPINE
Livrée ! Parle mieux. Nous avions de fort beaux juste-au-corps rouges que nous voulions faire chamarrer de galon d'or ou d'argent, mais par malheur pour nous l'or et l'argent furent défendus, ainsi nous primes un galon de soie.
CLITANDRE
Hé ! Trêve à toutes tes digressions, et songe à nous servir.
L'ÉPINE
J'y songe plus que vous ne pensez, et il me vient une idée qui pourrait bien nous réussir. Attendez... oui... non... si... point du tout... Pardonnez moi... La Musique de Monsieur_Martinet... La poésie de notre Sergent La_Motte... oui da, oui da... Nos Avocats prennent la chèvre facilement.
JAVOTE
Que prétends-tu faire ?
L'ÉPINE
Il n'est question que de brouiller Madame_de_Ponteran avec Messieurs_Courtinet.
MARIANE
Assurément.
L'ÉPINE
Ils sont aussi ridicules que quand nous sommes partis.
JAVOTE
Pour le moins.
L'ÉPINE
Hé bien, je vous les garantis brouillés dans deux heures.
MARIANE
Si tu peux en venir à bout...
L'ÉPINE
Tenez, Madame, pour récompenses, je ne vous demande que cette folle. C'est faire les choses à bon marché.
JAVOTE
Ce maraud, comme il parle.
MARIANE
Je te la promets.
CLITANDRE
Mais dis-nous donc au moins...
L'ÉPINE
Il faut avant toute chose m'assurer de notre Sergent ! Il doit être là haut chez Monsieur_Martinet, c'est un acteur qui m'est absolument nécessaire. Sa poésie me sera d'un grand secours ; attendez-moi un moment, je vais le faire descendre. Il faut que vous l'engagiez à faire ce que je lui dirai ! mais je crois que je l'entends.
LA MOTTE, derrière le Théâtre
Adieu Chevalier du bémol.
L'ÉPINE
C'est lui même. Hé, mon camarade, un mot.
SCÈNE VI. Clitandre, Mariane, La Motte, L'Épine, Javote.
LA MOTTE
Te voilà donc, mon brave, que fais-tu ici... Ah, mon Capitaine, je ne croyais pas avoir l'honneur... Ah vertubleu, voilà une Déesse qui doit faire plus d'incendie à Paris, que la belle Hélène n'en fit autrefois à Troie ! Je ne m'étonne pas vraiment si vous étiez si presse en chemin.
JAVOTE
Monsieur_de_La_Motte a de l'esprit.
L'ÉPINE
Comment de l'esprit ? C'est le plus grand poète de toute l'armée ! C'est lui qui a fait les zon, zon, les Griselidy, les Souvenez-vous-en, et cent autres pièces de cette force qui le rendront immortel.
LA MOTTE
Tu penses te railler, mais demande à Monsieur_Martinet si ce que j'ai fait de nouveau sur le départ des gens de guerre ne vaut pas la peine...
L'ÉPINE
Je ne raille point.
CLITANDRE
Monsieur_de_La_Motte, seriez-vous homme à rendre service à cette belle personne.
LA MOTTE
Ah ! Mon Capitaine, elle peut disposer de ma plume, et de mon épée.
L'ÉPINE
L'une nous sera plus utile que l'autre.
CLITANDRE
Il me semble qu'il a un peu...
L'ÉPINE
Oh, cela ne fait rien. C'est ainsi que je le demande.
JAVOTE
Comme les ivrognes s'excusent.
LA MOTTE
Mon Capitaine croit que j'ai... Ah, Monsieur, foi de Sergent, ce n'est pas par débauche. Mais vous savez que j'eus sa fièvre à Philisbourg, et pour l'empêcher de revenir je prends...
CLITANDRE
Quoi ?
LA MOTTE
Le remède du Médecin Anglais, j'en avale par jour vingt ou trente doses ; il est vrai que j'en retranche le Quinquina.
L'ÉPINE
Aussi tu t'en portes mieux. Or ça, nous n'avons point de temps à perdre ! Mais j'ai encore besoin de quelque chose, et si Madame_Martinet n'est chez elle, il faudra que Javote me donne ce qui nous est nécessaire.
LA MOTTE
Madame_Martinet ? Oh, elle est là haut avec plusieurs Demoiselles de ses amies.
L'ÉPINE
Voilà ce que je demande.
LA MOTTE
Mais à quoi bon, je te prie...
L'ÉPINE
Ne te mets pas en peine : je t'instruirai de tout.
JONQUILLE
Voici, Madame votre mère avec Messieurs_Courtinet.
MARIANE
Retirez-vous Clitandre.
L'ÉPINE
Montons tous chez Monsieur_Martinet ; vous serez notre corps de réserve, en cas que nous en ayons besoin.
CLITANDRE
En quelles mains suis je obligé de remettre la plus importante affaire que j'aie au monde, un Valet, un Musicien, et un Sergent-Poète ?
L'ÉPINE
Oh, Monsieur, n'offensons Personne.
MARIANE
Sortez donc, Clitandre, que ma mère ne vous trouve point ici.
L'ÉPINE
Sortons. Vous, Madame, ne témoignez aucun chagrin, et reposez-vous sur mes soins.
MARIANE
Il me semble, Javote, que ma mère revient bientôt.
JAVOTE
Cela n'est pas difficile à comprendre Clitandre vous quitte, et fait place à Monsieur_Courtinet ! Les gens qui s'opposent à nos désirs ne viennent jamais trop tard. Mais les voici.
SCÈNE VII. Messieurs Courtinet père et fils, Madame dePonteran, Javote, Mariane, Jonquille.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
En vérité, Madame, nous avons eu bien de la peine à gagner votre logis.
MONSIEUR COURTINET FILS
Il est vrai, Madame, que pour nous approcher de vous, il a fallu passer sur le ventre à la canaille qui est dans la place.
MARIANE
Je vous suis bien obligée Monsieur.
MADAME DE PONTERAN
Enfin nous y voici. Qu'on avertisse Monsieur_Martinet. Si Monsieur n'avait pris la peine de descendre, nous serions encore à deux cents pas d'ici.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
L'impatience où j'étais, Madame, de comparaître devant une si charmante personne, m'a fait sauter du carrosse pour faire ouvrir le passage à nos chevaux. Quelques coups de canne ont été délivrés par mon bras sur les épaules de plusieurs insolents qui ne connaissent pas les gens de qualité sous le manteau.
JAVOTE
Que ne preniez-vous votre habit de Cavalier, vous leur auriez imprimé plus de respect.
MONSIEUR COURTINET FILS
Je le voulais bien aussi ; mais mon père n'a pas voulu.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Quand il est question de signer un Contrat_de_mariage, on ne saurait être trop modestement vêtu.
MONSIEUR COURTINET FILS
Je me moque de la modestie, pourvu que j'aie le bon air.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Il est vrai, Madame, que mon fils est encore mieux fait en habit d'épée. Je voudrais que vous le vissiez à notre Campagne, vous le prendriez pour un petit Général d'armée.
JAVOTE
Ou pour un déserteur de milice.
MONSIEUR COURTINET FILS
Franchement cet équipage-ci ne me plaît guère.
JAVOTE
Et comment faites-vous donc quand vous avez votre robe sur le corps.
MONSIEUR COURTINET FILS
Ho ! Je ne la porte que pour aller au Palais ; et si quand je marche par la Ville, on ne me prend pas pour un avocat, non. Je passe par des rues où je ne suis pas beaucoup connu, et je me fais porter ma robe ; il n'y a qui que ce soit qui ne me prenne tout au moins pour un Conseiller.
JAVOTE
On appelle cela se faire porter la queue incognito.
MONSIEUR COURTINET FILS
Mais Madame me paraît bien rêveuse.
MARIANE
Point du tout.
MONSIEUR COURTINET FILS
Ho, je vois bien que si : mais quand vous aurez entendu lire les clauses de notre Contrat de mariage, comme nous venons de faire avec Madame votre mère, et que vous y verrez en quels termes sont stipulés les avantages matrimoniaux dont on y fait mention, peut-être que vous perdrez cette taciturnité qui se dénote sur votre front, et que vous remarquerez par le style élégant du Conseiller_Garde-note, que le feu, dont je me sens brûler pour vous ne peut être plus violent.
JAVOTE
Voilà une déclaration d'amour sur du papier timbré.
MARIANE
Je suis bien redevable à toutes vos bontés.
MONSIEUR COURTINET FILS
Ho, cela n'est rien encore. Vous en verrez bien d'autres quand nous serons mariez.
MADAME DE PONTERAN
Voici Monsieur_Martinet.
SCÈNE VIII. Monsieur Martinet, Messieurs Courtinet, Madame de Ponteran, Mariane, Javote.
MONSIEUR MARTINET
On vient de m'avertir, Madame, que vous n'attendiez plus personne ; quand il vous plaira je ferai entendre à ces Messieurs le Concert que vous m'avez dit de leur préparer.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
En vérité, Madame, voilà qui est trop galant. Un Concert ! C'est surprendre les gens de la manière du monde la plus agréable.
MADAME DE PONTERAN
Ne vous attendez, je vous prie à rien d'extraordinaire, quelque habile que soit Monsieur_Martinet, ce n'est que pour vous désennuyer en attendant le feu_d_artifice et le notaire.
MONSIEUR MARTINET
Mon habileté, Madame, n'entre ici pour rien. Vous savez que ce que je fais chanter ordinairement n'est pas de ma composition.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Comment, Monsieur, vous approuvez celle des autres.
MONSIEUR MARTINET
Oui, Monsieur, quand elle est bonne, et vous en jugerez par le choix que j'ai fait de quelques airs des fêtes de l'Amour et de Bacchus.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Voilà qui est extraordinaire.
MONSIEUR MARTINET
Extraordinaire tant qu'il vous plaira, c'est ma méthode. Il est vrai que pour donner quelque espèce de nouveauté à mes Concerts, je fais changer assez souvent les paroles, comme vous allez entendre ! Mais sans altérer la Musique de cet illustre maître que nous avons trop tôt perdu, sûr comme je le suis, que ses chants seront toujours admirés, et que les vers que je fais faire ne peuvent être guère plus mauvais que ceux de certains Opéra.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Vous êtes le seul à Paris de votre espèce.
MONSIEUR MARTINET
Voici tout mon monde. Qu'on apporte ici le clavecin.
SCÈNE IX. Madame de Ponteran, Messieurs Courtinet, Monsieur Martinet, Mariane, Javote, La Motte et L'Épine en filles.
MONSIEUR MARTINET
Madame, voilà deux demoiselles qui viennent pour se présenter à l'Opéra. Elles m'ont pas la voix extrêmement belle, mais elles connaissent le chant, et je ne doute pas qu'elles me soient reçues.
MADAME DE PONTERAN
Il me semble qu'elles ne sont pas assez bien faites pour s'y exposer.
MONSIEUR COURTINET FILS
Les rossignols me sont pas beaux, Madame ; et d'ailleurs leur réception ne dépend que du protecteur qu'elles choisiront.
MADAME DE PONTERAN
Des sièges.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Ne serez-vous point bien surprises, Mesdemoiselles, quand il vous faudra chanter devant tant de monde ? Pour moi je tremble quand je suis obligé de parler à l'Audience.
L'ÉPINE
Ce n'est pas la première fois, Monsieur, que j'ai paru en public. Je sors de l'Opéra de Lyon, où je puis dire, sans vanité, que j'étais adorée.
MONSIEUR COURTINET FILS
Pourquoi l'avez-vous quitté.
L'ÉPINE
Monsieur, je suis bien aise de me faire connaître à Paris.
MONSIEUR COURTINET FILS
Mais êtes-vous sûre d'y être autant adorée ?
L'ÉPINE
Vous attaquez ma modestie.
MONSIEUR COURTINET FILS
Il y a un certain manège à savoir pour s'attirer des partisans.
L'ÉPINE
Ha ! Pour cela, Monsieur, je n'ai que faire de leçons Je ferai ici ce que j'ai fait à Lyon. Je tâcherai de mettre le Théâtre dans mes intérêts. En entrant sur la scène, je marcherai sur le pied à l'un, je pincerai l'autre, je prendrai des airs innocents et enjoués. Je flatterai celui-là. Je serai en un mot, un vrai petit lutin dans les coulisses. Je ferai par mes regards la revue des loges et de l'amphithéâtre, par de tendres oeillades j'irai relancer jusqu'au paradis et dans le fond du parterre tous ceux que je jugerai ne me pouvoir refuser le brouhaha. Ce brouhaha me fera rougir. Alors j'affecterai une manière de pudeur qui me siéra fort bien ; je me détournerai avec un air penché, et je mettrai négligemment ma main ou mon éventail sur mon visage.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Elle a toute la mine de le faire comme elle le dit.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Et vous, Mademoiselle, aurez-vous aussi le courage...
LA MOTTE
Du courage, Monsieur ? Par_la_sangbleu il faut bien que nous en ayons.
L'ÉPINE
Es-tu fou ?
MADAME DE PONTERAN
Comme cette fille parle !
LA MOTTE
Monsieur, je ne chante que dans le corps.
L'ÉPINE
Elle veut dire dans le choeur.
LA MOTTE
Et je serai toujours bien escortée, quand on me détachera.
L'ÉPINE
Elle entend par là, qu'elle chantera quelque fois en trio.
MADAME DE PONTERAN
Allons, Monsieur_Martinet, faites commencer s'il vous plaît.
On joue une ouverture, après laquelle LA MOTTE chante.
La disette des chapeaux Donne un teint pâle aux coquettes, Officiers vieux et nouveaux Négligeant leurs amourettes, Se rangent à leurs drapeaux. Prenez, Philis, vos cornettes, Remettez vos vieux manteaux, Vous n'aurez que les fleurettes Des Abbés et des Courtauds.MONSIEUR COURTINET PÈRE
Madame.
MADAME DE PONTERAN
Monsieur_Martinet.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Allons, Mademoiselle, à vous.
L'ÉPINE
Je vais chanter épouvantablement mal, car je n'ai point de corps.
Il chante.
Certains Avocats nigauds Fatiguent par leurs sornettes ; Ici l'ombre des ormeaux Donne un teint frais aux herbettes. Ils sont riches, mais si sots, Que les plus minces grisettes Se moquent de ces badauds. Prenez Philis vos cornettes, etc.Sur la scène de l'Opéra des Fêtes de l'Amour et de Bacchus.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Que veut dire ceci ?
LA MOTTE
Paris n'est qu'un Village, Voici le temps Que la guerre a chassé la fleur de nos galants. Que nous reste-t-il en partage ?MONSIEUR COURTINET PÈRE
Quoi, les Procureurs aussi, Madame.
MADAME DE PONTERAN
Monsieur_Martinet.
LA MOTTE
Pour moi je n'y saurais songer Sans m'affliger, Et comment faire ? Ah ! c'est, ma chère, Pour enrager.MONSIEUR COURTINET PÈRE
Mon fils, on nous joue.
MONSIEUR COURTINET FILS
Je crois que vous avez raison. On se moque ici de nous.
L'ÉPINE
Hé ! Monsieur, ne vous chagrinez point, cette raillerie n'est faite que pour certains Avocats et certains Procureurs.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Ah ! C'en est trop.
MADAME DE PONTERAN
Monsieur_Martinet, finissez votre concert, je vous prie... Messieurs, je vous demande mille pardons...
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Chez vous, Madame, chez vous ?
MADAME DE PONTERAN
Soyez persuadez, je vous prie...
MONSIEUR COURTINET FILS
Nous traiter de visages !
MADAME DE PONTERAN
C'est une pièce qu'on me fait assurément.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Hé, Madame ! Encore une fois, nous avons des yeux et des oreilles.
MADAME DE PONTERAN
Vous pouvez m'en croire, puisque je vous le dis. Je suis au désespoir.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Nous n'avons que faire de vos excuses.
L'ÉPINE
Vous plaît-il qu'on recommence ?
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Monsieur allons-nous-en, elles nous vont encore chanter pouilles.
Pouille : Dire des pouilles, faire des reproches. [L]
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Allons, je mérite bien le tour qu'on me joue, puisque j'ai été assez fou pour remettre le pied chez vous.
MADAME DE PONTERAN
Si vous voulez m'écouter, vous verrez que je n'ai aucune part...
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Hé ! Nous vous connaissons il y a longtemps. Ce n'est pas la première fois qu'on nous traite mal chez vous.
JAVOTE
Dieu veuille que ce soit la dernière.
MADAME DE PONTERAN
Ho bien, Messieurs, croyez tout ce qu'il vous plaira.
MONSIEUR COURTINET PÈRE
Oui, Madame, nous croirons ce qu'il faut croire. Allons sortons, et renonçons pour jamais à l'alliance de gens qui se moquent de nous.
MADAME DE PONTERAN
Oh ! Pour cela vous me faites plaisir.
JAVOTE, à Monsieur Martinet qui sort
Bon, allez avertir Clitandre.
MONSIEUR COURTINET FILS
Par_la_sangbleu, Madame, vous irez chercher vos visages où bon vous semblera.
JAVOTE
Ils s'en vont, Madame.
MADAME DE PONTERAN
Qu'ils fassent tout ce qu'ils voudront ; mais je veux savoir absolument d'où ceci peut venir. Je ne suis pas dupe, et ces Demoiselles ne sortiront point d'ici que je ne sache la vérité.
L'ÉPINE
Madame, on nous attend pour une répétition.
MADAME DE PONTERAN
Je me moque de vos répétitions : holà quelqu'un. Où donc est allé Monsieur_Martinet.
LA MOTTE
Vous serez cause, Madame, qu'on me mettra en arrêt.
MADAME DE PONTERAN
Laquais ne laissez point sortir ces femmes.
SCÈNE X. Madame de Ponteran, Le Notaire, Mariane, Javote, La Motte, L'Épine, et les laquais.
LE NOTAIRE
Voici Madame, le contrat prêt à signer. Où sont donc Messieurs_Courtinet ?
MADAME DE PONTERAN
Ah, Monsieur, ils sortent d'ici dans une colère horrible, et moi même je ne me connais pas : mais je veux être éclaircie. Javote allez quérir un Commissaire.
SCÈNE DERNIÈRE. Clitandre, Madame de Ponteran, Le Notaire, Mariane, Javote, La Motte, L'Épine, les laquais.
CLITANDRE
Non, Madame, il n'est pas nécessaire, et je vous livre le coupable.
MADAME DE PONTERAN
Que vois-je, Clitandre en ces lieux.
LE NOTAIRE
Clitandre !
CLITANDRE
Vous savez mon amour, Madame, faut-il vous en dire davantage ?
MADAME DE PONTERAN
Que je suis surprise !
LA NOTAIRE
Quoi ! Vous êtes Monsieur Clitandre ?
CLITANDRE
Oui, Monsieur. En arrivant ce matin, j'ai appris que vous donniez ce soir votre fille à Monsieur_Courtinet.
LA NOTAIRE
Clitandre, neveu du Comte_d_Orsan ?
CLITANDRE
Oui, Monsieur. Cette nouvelle m'a mis dans un désespoir si terrible...
LA NOTAIRE
Vous n'avez donc pas reçu certain paquet...
CLITANDRE
Hé non, Monsieur. Enfin, Madame, je me suis cru tout permis pour me conserver l'objet de mon amour.
LA NOTAIRE
Ce paquet est pourtant de grande conséquence pour vous.
CLITANDRE
Soit, Monsieur. Mais si mes gens ont été assez malheureux pour outrer la chose...
LA NOTAIRE
Le Comte_d_Orsan en mourant me l'avait bien recommandé.
CLITANDRE
Que dites-vous ?
MADAME DE PONTERAN
Qu'entends-je ?
LA NOTAIRE
Je vous envoyais par son ordre l'extrait de son testament.
CLITANDRE
Mon oncle est mort !
LA NOTAIRE
Oui, depuis quatre jours.
CLITANDRE
Oh Ciel !
LA NOTAIRE
Ne vous affligez point, il vous laisse dix_mille_livres de rente pour vous consoler.
L'ÉPINE
Bonne consolation.
CLITANDRE
Si quelque chose peut adoucir le chagrin de cette perte, c'est de vous seule, Madame, que je dois l'attendre.
MADAME DE PONTERAN
Oui, Clitandre, je vous donne ma fille, Messieurs_Courtinet s'en sont rendus indignes par le peu d'égards qu'ils ont eus à toutes les honnêtetés que je viens de leur faire ; mais surtout n'ayez plus de commerce avec ces Demoiselles.
L'ÉPINE
Plus de commerce, Madame ? Qui voulez-vous donc qui l'habille, et qui lui peigne sa perruque ?
LA MOTTE
Qui lui fera ses recrues si ce n'est moi ?
JAVOTE
Madame, il faut tout pardonner. Cette Demoiselle est son valet_de_chambre, et l'autre est son sergent.
LA MOTTE
Allons, Madame, une amnistie générale.
L'ÉPINE
N'êtes-vous pas bienheureuse que nous vous ayons délivrée de ce vilain avocat ?
MADAME DE PONTERAN
J'oublie tout ce qui s'est passé.
L'ÉPINE
Ce n'est pas assez, il me faut une récompense. Javote m'adore, je crois que je ne la hais pas, donnez la moi, s'il vous plaît.
MADAME DE PONTERAN
Il y a trop d'intelligence entre vous pour te la refuser.
L'ÉPINE
Grand merci.
MADAME DE PONTERAN
Montons dans mon cabinet pour dresser un autre contrat.
LA MOTTE
Et moi n'aurai je rien ?
JAVOTE
Viens manger ta part du souper préparé pour Messieurs_Courtinet, et nous verrons ensuite ensemble le feu d'artifice.
LA MOTTE
Je ne serai pas le plus mal partagé.
31 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica