Comédie en vers· Ou la Lecture de Phyché
Racine chez Corneille
Représentée pour la première fois, à Rouen, sur le Théâtre des Arts, le 29 juin 1825, jour anniversaire de la fête du grand Corneille.
Personnages
- PIERRE CORNEILLE, - MM. SAINT-ELME
- THOMAS CORNEILLE, ROBLIN
- FONTENELLE, leur neveu, ERNEST
- VALÈRE, jeune avocat, ami de Fontenelle, EDOUARD
- MOLIÈRE, TISTE
- BOILEAU DESPRÉAUX, RAYNAL
- RACINE, ALFRED
- LA FONTAINE, BIÉ
- MADAME CORNEILLE, Mme SIMONNET
- MADEMOISELLE CORNEILLE, Mme SAINT-ELME
- UN PAGE, à la livrée de Colbert, Mme ASTRUC
MONSIEUR LE BARON,
À MONSIEUR LE BARON DE CHAPAIS DE MARIVAUX, Ancien premier Avocat- général de la Cour des comptes, aides et finances de Normandie, etc., Conseiller de Sa Majesté en sa Cour Royale de Rouen, Chevalier de l'ordre royal de la Légion-d'Honneur, Membre de l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, de la Société d'émulation de la même ville, etc., etc.
Je place sous l'auspice de l'amitié ce faible opuscule. C'est dans vos doctes entretiens (qu'il vous en souvienne) que j'en ai conçu la première idée ; j'ai puisé le reste dans mes adorations, comme dans le noble et brûlant enthousiasme que vous inspire, et à tous vos compatriotes, le nom du grand Corneille.
L'admiration des Rouennais a consacré, par un marbre pieux, le toit modeste et révéré où naquit l'immortel auteur du Cid et de tant d'autres chefs d'oeuvre ; chaque année, à la Saint-Pierre, une fête, qui les honore, célèbre ce beau souvenir de gloire ; et j'ai osé, celle-ci, entrelacer à mon tour quelques festons au solennel apothéose du père de la tragédie.
Comblé de suffrages honorables, mais trop indulgents peut-être, j'aspire moins, par l'impression de ma pièce, à les justifier, qu'à remplir un devoir bien doux, celui de vous la dédier, et d'exprimer ma respectueuse et inviolable reconnaissance envers la patrie du grand homme. Et quelle contrée ! La nature l'a comblée d'incomparables largesses. Rouen n'est pas moins la ville du génie que celle des hautes conceptions agricoles, commerciales et industrielles qui en font comme la seconde capitale de la France.
J'ai l'honneur d'être avec respect,
MONSIEUR LE BARON,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
BRULEBOEUF LETOURNAN.
Dédicace
REMERCIEMENT À MADAME LEVAVASSEUR, née DE CHAPAIS DE MARIVAUX, et à M. Charles LEVAVASSEUR, son fils,
du superbe bouquet de fleurs et de la lettre toute flatteuse, toute poétique, l'accompagnant, qu'ils m'ont fait l'honneur de m'adresser le lendemain de la représentation, sur le théâtre des Arts, à Rouen, de la comédie 1 en un acte et en vers, ayant pour titre : Racine chez Corneille, ou la Lecture de Psyché.
CORNEILLE, oh ! Qu'il est doux, après t'avoir chanté, Et fait voler les coeurs sur tes divines traces, De conquérir un prix dont l'éclat t'eût flatté !... Je reçois en ton nom, des mains de la beauté, L'encens du dieu du goût et le bouquet des Grâces. BRULEBOEUF-LETOURNAN. ROUEN, 1er, juillet 1825.RACINE CHEZ CORNEILLE
Le théâtre représente l'intérieur du cabinet de P. Corneille. Au lever de la toile, il est assis, en robe de chambre, à son bureau, placé à la gauche de l'acteur ; du même cité y et attenant, sont un portrait en pied de Louis XIV et une petite porte ouvrant dans le cabinet de Thomas Corneille. À droite est une console couverte de plusieurs vases de fleurs, tout auprès une autre porte ; dans le fond l'entrée principale.
SCÈNE PREMIÈRE.
CORNEILLE seul, à son bureau, tenant à la main le manuscrit de Psyché, qu'il achève
Oui, Psyché doit, au gré de mon âme charmée, De ce bon Poquelin servir la renommée. Je n'ai fait que les vers !... trop heureux, seulement, Si du plan qu'il traça mon vers est l'ornement. Noire auguste monarque avait dit à Molière : « Mais à quand donc Psyché ? - Sire, j'ai tant à faire... - Hé bien, soit, dit Louis : Je la veux... dans huit jours. » Molière embarrassé m'appelle à son secours. Ce tableau, de l'Albane exigeait la palette, Un ami m'en priait.... j'ai liquidé sa dette. Le Roi sera content ; huit jours , un opéra ! J'ai mis plus de deux ans à composer Cinna. Racine, Despréaux, dites que je sommeille ; Je suis, à soixante ans, toujours le grand Corneille.Se levant, son manuscrit en main.
Molière ne sait pas que j'achève aujourd'hui j Avant de l'en instruire et de passer chez lui, Faisons part à Thomas de cette oeuvre nouvelle.Il appelle à la petite porte de gauche.
Thomas !... De l'amitié mon frère est le modèle ; À ses avis souvent je gagne à me ranger.Appelant encore.
Thomas !... Il est sorti ! Cela me fait songer Que nous eûmes hier une querelle ensemble : C'est, depuis quarante ans, la première !... Je tremble De l'avoir affligé, contrarié... Non, non, Il est bien sans rancune, et puis j'avais raison. C'est pour ma pension que Colbert me supprime ; Je ne réclame point, Thomas m'en fait un crime !... Je l'obtins, on le sait, sans la solliciter ; Le Roi m'en fit honneur, Colbert peut me l'ôter.Apercevant les fleurs qui ornent la console et son bureau.
Des fleurs ? Quelque surprise encor que l'on m'apprête !...Se ressouvenant.
Je l'avais oublié, c'est aujourd'hui ma fête. L'absence de Thomas est un point éclairci ; Il est allé chercher ma fille : Elle est ici !SCÈNE II. Corneille, Madame Corneille, Mademoiselle Corneille, Thomas.
CORNEILLE, qui a été au-devant de sa fille
À sa femme.
Eh ! Bonjour, mon enfant !À son frère.
Bonjour ! Touche-là, frère ! Tu m'aimes, n'est-ce pas ? Tu n'as plus de colère ?THOMAS
J'en avais donc ?CORNEILLE, sans l'Écouter, à sa femme, montrant leur fille
Comme dans ses regards le contentement brille ! Désormais avec nous tu vas rester, ma fille ?MADEMOISELLE CORNEILLE
Je quitte, par votre ordre, un asile bien doux, Mais c'est pour demeurer, pour me plaire avec vous.CORNEILLE, à sa femme
Notre fille m'enchante ! À propos, et Valère ? On m'a parlé de lui, j'ai fort connu son père ; Il faut me l'amener.À sa fille.
Tu rougis ?CORNEILLE, souriant
Je vois.CORNEILLE
Quoi, si jeune !MADAME CORNEILLE, à son mari
Il badine.À Thomas, avec intention.
Valère, je m'en doute, est le choix qu'il a faiL ?THOMAS
Certes.CORNEILLE, à sa femme
Quel âge a-t-il ?MADAME CORNEILLE
Vingt-quatre ans.MADAME CORNEILLE
Avocat.MADEMOISELLE CORNEILLE, vivement
On ne peut davantage.CORNEILLE
Il t'aime ?MADEMOISELLE CORNEILLE, baissant les yeux
Je ne sais.CORNEILLE
Comment ! On ne dit pas Que Valère t'adore et que tu l'aimeras ? Je lis, moi, dans tes yeux, que la chose est certaine.Bas, mystérieusement à soit frère et à sa femme.
Ne précipitons rien, je me vois fort en peine : Valère est pour ma fille un excellent parti, D'accord ! mais, entre nous, l'avez-vous averti Que je ne suis pas riche ?THOMAS, vivement
Est-ce là ton affaire ? De quoi te mêles-tu ? Ta fille a su lui plaire ; Elle est jeune, elle est sage et belle ; il aime, enfin, La fille de Corneille, et viendra ce matin Lui-même t'assurer d'un sentiment si tendre. Trop heureux si, daignant l'accepter pour ton gendre, À ton sang, à ton nom, tu veux l'associer, C'est lui qui, de ton choix, va se g%lorifier. Le reste me regarde ! Est-ce que ma fortune N'est pas la tienne aussi, notre bourse commune ?... Laisse-moi donc agir, Pierre, et ne sois pour rien Dans ces menus détails.CORNEILLE
Thomas, je le veux bien, Agis, tranche à ton gré de toutes les manières ; Mieux que moi tu connais, tu conduis les affaires.CORNEILLE, à sa fille
Nous la rendrons heureuse et bonne ménagère, Elle ressemblera de tout point à sa mère. Aime-nous toujours bien.SCÈNE III. Les Précédénts, Molière.
Il est entré sans être vu, et s'est arrêté dans le fond du théâtre pour contempler ce tableau de famille.
MOLIÈRE, à part
Eh !... Ne les troublons pas. La touchante union !... Quelle amitié paisible ! Oui, Corneille est heureux, et Corneille est sensible.CORNEILLE, dans les bras de sa famille
J'ai courtisé la gloire et goûté ses faveurs, Mais, Thomas, la nature a bien d'autres douceurs !THOMAS
Quel autre a mieux senti, mieux dévoilé ses charmes ? Chimène et ta Pauline ont épuisé nos larmes.MOLIÈRE, à part
Ce tableau m'attendrit ! D'un hymen orageux Je n'ai recueilli, moi, que des dégoûts affreux !... Ce cruel souvenir empoisonne ma vie.Il tombe, accablé de douleur, dans un fauteuil, et ce mouvement le fait apercevoir des femmes et de Corneille qui vont à lui.
THOMAS
Eh !... qui reconnaîtrait à son abattement Le Térence français !... Lui, de qui l'enjouement, De l'aimable Thalie affermissant l'empire, Même de la sagesse a provoqué le rire !CORNEILLE, à Molière
Mon ami !MOLIÈRE, se remettant
Pardonnez, je songe !... Embrassons-nous,À Madame Corneille.
Pierre. Combien je porte envie à votre époux, Madame : il est aimé !MADAME CORNEILLE
Toujours votre injustice ? Réformez, croyez-moi, ce dangereux caprice ; Votre femme vous aime, et ce n'est pas à vous, Peintre d'un sot travers, qu'il sied d'être jaloux.THOMAS
Allons, ferme, Molière, et reprends ta férule ! Sache te vaincre, toi, pour nous mieux corriger.MOLIÈRE
Le conseil est d'un sage, est fait pour m'obliger. On se rit d'un pédant dont la folie extrême Est de tout réformer, oublieux de soi-même.CORNEILLE
Bravo, bravo, Molière, ami rare et charmant !L'examinant de la tête aux pieds.
Mais vous voilà superbe !THOMAS, de même
Habit de cour, vraiment.CORNEILLE
Partez vite.MOLIÈRE
Mais... Psyché ?... Vous n'avez pu l'écrire. Cinq actes en huit jours !... Le Roi doit s'en dédire ; C'est la chose impossible. Il peut, en moins de temps, Lui rendre aux bords du Rhin cent mille combattants, Vaincre une armée entière et soumettre des villes ; Mais nous ne sommes pas si promptement habiles. Il faut quelque relâche aux enfants d'Apollon.MOLIÈRE
Il eut raison.CORNEILLE
Vous promettez Psyché depuis six mois, je pense, Et c'est, pour un monarque, assez de patience.MOLIÈRE, à Thomas
Ton frère me désole.CORNEILLE, remettant à Molière le manuscrit de Psyché
J'ai promis à Molière, et je lui tiens parole.MADAME CORNEILLE, à son mari
Ah ! Vous êtes railleur !... Ce noble procédé vous fait bien de l'honneur.MADEMOISELLE CORNEILLE, à sa mère
J'aime à le voir content, ce bon monsieur Molière.CORNEILLE, à Thomas
Tu veux bien m'excuser, Thomas, de ce mystère ?MOLIÈRE, qui n'a cessé de feuilleter le manuscrit
À Corneille.
Vous êtes un ami... sublime. Un pareil trait !... Ma Psyché !... C'est la vôtre, au moins. N'allez pas croire Que je veuille un moment vous en ravir la gloire. Vous m'avez obligé, le Prince le saura ; D'ailleurs, en vous lisant il vous reconnaîtra ; Et là, de son génie, en s'immolant aux Grâces, Le grand Corneille encore aura laissé des traces.CORNEILLE
Le Roi Vous en dira son avis. Entre nous, Si l'ouvrage le touche, il est digne de vous ; Ne me nommez donc pas. S'il déplaît, au contraire, J'en veux être l'auteur ; nommez-moi seul, Molière.MOLIÈRE
Quel homme !CORNEILLE
Ai-je assez fait pour la postérité ?MOLIÈRE, souriant
Je le crois.CORNEILLE
Voyez donc ma générosité ! Que me fera de plus ou de moins cet ouvrage ? S'il tombe, on concevra cette chute, à mon âge ; Au vôtre, quel malheur !... Psyché doit réussir, De succès en succès Molière doit courir.MOLIÈRE
Mais encor...MOLIÈRE
Vous l'ignorez ?... Bon Dieu ! Mais c'est une fureur !... On dit que, du beau sexe alarmant la pudeur, J'attaque ses vertus que j'érige en problème ; Que je veux, sur la scène, établir pour système Qu'il n'est de femme honnête, en tous temps et partout, Que celle qui végète ignorante, sans goût, Sans esprit !... En un mot, que la moindre culture Dans un sexe adoré fait tort à la nature.MOLIÈRE, avec feu
Je ne dis pas cela.À Madame et Mademoiselle Corneille.
Soyez juges ici,Tirant un papier de sa poche.
Mesdames. M'y voilà !Il lit posément ces vers de la comédie des Femme savantes.
« Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses : Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfans, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler sa dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. »Acte II, scène VII.
CORNEILLE, à Thomas
Bien raisonné !MADAME CORNEILLE
Très sage, et je ne conçois pas....MADEMOISELLE CORNEILLE
Que voudrions-nous plus ?...MOLIÈRE
Le ridicule est grand !... Je n'ai pu me contraindre. De nos femmes-docteurs, affichant prose et vers, J'ai dit la sotte emphase et les pédans travers. Oh ! j'anéantirai leur gloire illégitime ! D'un plaisir innocent je ne fais pas un crime, Des grâces de l'esprit se pare la beauté ; L'abus seul est au comble, et j'en suis révolté. Mesdames, pardonnez ! Je m'explique peut-être Un peu trop vivement.MADEMOISELLE CORNEILLE
Non, vous faites paraître, Monsieur, des sentiments qui doivent nous charmer ; Nous guérir d'un travers, c'est beaucoup nous aimer.MOLIÈRE, à Corneille
Votre enfant, mon ami, n'est pas une savante, Elle est mieux que cela : votre fille est charmante.CORNEILLE
Vous la faites rougir.CORNEILLE, de même
Qu'est-ce ?CORNEILLE, haut
Partirons-nous ! Qui, nous ?THOMAS
Qui ? Mon frère !MOLIÈRE
Sans doute, et ne l'ai-je pas dit ?À Corneille.
Je dois vous amener, le Roi me l'a prescrit.MOLIÈRE
Quoi ! j'aurais oublié ?... La semaine dernière, J'étais, pour mon service, à son appartement, Sa Majesté me voit et m'arrête un moment. Corneille, elle vous porte un intérêt bien tendre ! En me quittant , vous dis-je, elle me fit entendre Qu'elle voulait nous voir, aujourd'hui, vous et moi.CORNEILLE
Me présenter au Roi À quoi bon ? Qu'ai-je affaire à la cour à mon âge ? Je jouerais là, Thomas, un triste personnage. Je suis peu courtisan, tu le sais j au surplus, La cour est uu pays que je ne connais plus : M'y connaît-on moi-même ?MOLIÈRE
Oh ! vous êtes modeste.MOLIÈRE
Eh bien ! Moi, je proteste. Appréciez-vous donc ! Vous n'imaginez pas Tout ce qu'a de plaisant votre noble embarras. Pradon et Trissotin nous prônent mainte veille, Lorsqu'à peine est connu de soi le grand Corneille !... Le premier au Parnasse, un homme tel que vous, De son rang assuré doit s'en montrer jaloux. Tant d'éclat, dont il brille aux regards de la terre, Attache à votre nom, qu'un monarque révère, L'amour de tout un peuple et ce respect sacré, Tel qu'il fut autrefois par Sophocle inspiré. Ou soyez moins modeste, ou soyez moins timide ; Un roi parle, il suffit, que sa voix vous décide ! Ce roi, dont l'amitié vous réclame aujourd'hui, Honore le mérite, en est le ferme appui. N'hésitez plus !CORNEILLE, avec un peu d'humeur
Encor faut-il que je m'habille.Il entre chez lui par la porte de droite.
SCÈNE IV. Les Précédents, Hors Corneille Thomas, regardant sortir son frère.
THOMAS
Il se décide, enfin !MOLIÈRE
Excellente famille, Pour lui, pour vous, s'apprête un destin plus heureux. « De l'auteur de Cinna je comblerai les voeux, » M'a dit un roi puissant. Louis, j'ose le croire De Corneille oublié chérit la vieille gloire Et ne l'immole pas à son jeune rival. Malgré Britannicus, Corneille est sans égal..À Thomas.
Sollicité de toi, de mon coeur tout ensemble, J'entends que l'amitié d'un saint noeud les rassemble. Je te l'avais promis, j'ai revu Despréaux : Lui, La Fontaine et moi rapprochons ces rivaux ; Enfin, Racine est prêt à venir, ce jour même, Chez notre maître à tous.THOMAS
Ma joie en est extrême.MADEMOISELLE CORNEILLE
Ce sera votre ouvrage.Racine venait de faire représenter, avec un grand succès, cette tragédie admirable.
MOLIÈRE
Ils s'aiment, dans le fond, beaucoup plus qu'on ne pense. Sans les propos confus de je ne sais quel tas De brouillons affamés d'intrigues, de débats, Sans les sottes clameurs de ceux dont le faux zèle Mit leurs noms en balance et leur gloire en querelle , Le spectacle fâcheux de leur rivalité N'eût pas charmé les yeux de la malignité. Racine est jeune, est vif, il faut que je le dise ;À Thomas.
Ton frère aura montré, vois-tu, trop de franchise... C'est un malentendu que leur division , Et tout s'arrangera, je m'en fais caution.Impatient de lire Psyché, il va s'asseoir au bureau de Corneille.
Vous permettez ?...MADAME CORNEILLE
Lisez !THOMAS, entraînant Madame et Mademoiselle Corneille de l'autre côté du théâtre
Ma soeur, et toi, ma chère, Silence, au moins, silence ! En ce jour, à mon frère Gardons cette surprise ; il en sera flatté !... Tantôt, à son retour, j'aurai tout apprêté.MADAME CORNEILLE, à Thomas
Vous m'apprenez bien tard cette heureuse nouvelle.MADEMOISELLE CORNEILLE, saisie
Ah !THOMAS
Pourquoi n'en pas finir ?Regardant sa nièce.
Il aime, il est aimé, la chose est éclaircie ; Consentez-y, ma soeur, demain je les marie.MADEMOISELLE CORNEILLE, de même
Demain !MADAME CORNEILLE
Et votre frère ?THOMAS
Il s'en rapporte à nous.MADAME CORNEILLE
Et moi, mon cher heau-frère, entièrement à vous.THOMAS, à sa nièce
Toi de même ?... A nos voeux ce jour sera propice !MOLIÈRE, au bureau de Corneille, s'interrompant dans sa lecture, à part
L'habile invention ! L'agréable artifice ! L'amour même a dicté ces vers ingénieux, Et Corneille à trente ans ne l'exprimait pas mieux.THOMAS, à Madame et Mademoiselle Corneille
Craignons de le troubler ! Psyché lui plaît, l'entraîne.MADAME CORNEILLE, à sa fille
Nous, pendant leur entretien, Préparons mon époux à recevoir Valère.Elles sortent du même côté que Corneille. Fontenelle et Valère entrent par la porte principale et les saluent de loin.
SCÈNE V. Thomas, Fontenelle, Valère, Molière à l'écart.
THOMAS, allant au-devant de Fontenelle et de Valère
Ah ! Vous voilà, Messieurs.FONTENELLE
Un peu tard !Bas à Valère, désignant Madame Corneille.
C'est sa mère !À Thomas.
Mon cher oncle, à l'instant nous sortons du palais. Il plaide comme un ange, et si je vous disais....THOMAS
Quelque folie ?FONTENELLE
Oh ! Non, la cause est mémorable. Il s'agit d'un mouton.... volé dans une étable. Écoutez !VALÈRE
Non.FONTENELLE
Ingrat ! Je chante tes exploits.VALÈRE, lui désignant Molière assis à l'écart
Est-ce ton oncle Pierre ici que j'aperçois ?FONTENELLE, avec une maligne intention
Mon oncle !... Assurément.FONTENELLE, empêchant Valère de parler
Ah ! S'il l'aime ?... Il meurt pour ma cousine. C'est une passion... qu'il faut qu'elle devine ; Il n'a pas dit encore un mot de son amour.VALÈRE
Mais....FONTENELLE
J'ai parlé pour lui.VALÈRE, vivement à Thomas
J'espère avoir mon tour. Je brûle de la voir, je brûle de l'entendre, Et, par le simple aveu de l'amour le plus tendre, De lire dans ses yeux s'il m'est toujours permis D'aspirer au bonheur que vous m'avez promis.VALÈRE
Que l'honneur qu'il me fait a droit de me flatter ! Plus il me parut grand, moins j'osais y compter.Avec feu, se tournant du côté de Molière qu'il prend pour Corneille.
Je ne puis trop chérir son auguste alliance.MOLIÈRE, toujours préoccupé de Psyché
Partout le même esprit et la même élégance !Ici Valère, tout entier à son erreur, exprime une profonde et vive admiration.
FONTENELLE, à Thomas qui a remarqué le mouvement de Valère
Ne vous y trompez pas, enthousiaste ardent D'un art qu'il cultivait fort jeune avec talent, Il préféra longtemps, de la scène idolâtre, Aux fleurons de Thémis les palmes du théâtre.Thémis : déesse grecque de la Justice.
FONTENELLE
Mais il a de l'esprit, Et je ne pense pas que son goût se réveille Alors qu'il se verra le gendre de Corneille.VALÈRE, à part
Je voudrais l'aborder !... Jamais il ne m'a vu.MOLIÈRE, se levant et frappant avec enthousiasme sur le manuscrit qu'il lisait
Ici l'auteur du Cid doit être reconnu !VALÈRE, s'inclinant, haut à Molière
Oui, l'ouvrage échappé de sa fertile veine À des signes certains se reconnaît sans peine ; Où passe le génie, en son brillant essor La trace de ses pas reste et le montre encor !Thomas et Fontenelle se regardent avec étonnement.
MOLIÈRE, à Valère
Vous êtes bien ému.VALÈRE
Votre illustre présence, L'éclat d'un nom fameux dont s'honore la France, Commandent mon respect, mon admiration.VALÈRE
Eh ! Qui ne l'a pas faite en lisant vos ouvrages ! Nos pleurs vous ont acquis d'infaillibles suffrages.VALÈRE
Les pleurs du sentiment.MOLIÈRE
Moi !MOLIÈRE
Mes héros, cher Monsieur, moins que vous sont comiques.À Thomas et à Fontenelle.
Il se moque de moi.FONTENELLE, riant aux éclats
Pour mon oncle l'aîné.MOLIÈRE, avec modestie à Valère
Diantre !... c'est différent.FONTENELLE, à Valère stupéfait
Tu vois Molière.VALÈRE
Ô ciel !MOLIÈRE
C'est ainsi qu'on me nomme.SCÈNE VI. Les Précédents, Corneille, en habit de cour, Madame et Mademoiselle Corneille.
FONTENELLE, à Valère
Mon oncle Pierre !CORNEILLE, à Fontenelle
Ali ! Ah !CORNEILLE, examinant tour-a-tour sa fille et Valère, qui se regardent à la dérobée
À Valère.
Je devine !.. Eh ! pas mal. C'est donc vous ? Excusez-moi, Monsieur, je sors avec Molière. Restez !... nous causerons. Vous me plaisez, Valère.MOLIÈRE, à Valère
Vous lui voliez son nom pour m'en glorifier, Monsieur ; mais je n'ai pas de fille à marier.À Corneille avec gaîté.
Je veux, chemin faisant, vous conter l'aventure.Ils sortent par le fond, en se donnant le bras ; Thomas les suit.
MADAME CORNEILLE, bas à Fontenelle
Vous restez ?FONTENELLE
Oui.SCÈNE VII. Madame Corneille, Fontenelle, Valère.
FONTENELLE, bas à Valère
Entretiens ta future !Il court s'asseoir au bureau de Corneille, y fait mine de lire, les contemple et les écoute malicieusement.
MADEMOISELLE CORNEILLE, à part
Je suis toute tremblante.VALÈRE, de même, s'enhardissant
Il faudrait approcher.MADEMOISELLE CORNEILLE
Mon cousin qui nous laisse !FONTENELLE, à part
Ira-t-il la chercher ?VALÈRE, allant à Mademoiselle Corneille
Rassurez-vous, de grâce.FONTENELLE, de même
Enfin il est près d'elle !MADEMOISELLE CORNEILLE, à part
Comme il est agité !FONTENELLE, qui n'a pu longtemps tenir en place, venant se placer au milieu d'eux
Ne savoir exprimer ce que tu sens si bien ; Pauvre amoureux ! Cousine...VALÈRE, repoussant Fontenelle
Ah ! Laisse-moi lui dire...FONTENELLE
Que ton coeur nuit et jour, à tous moments soupire, Que tu n'adores qu'elle !... Elle sait tout cela. On te répond : Mon coeur vous estime déjà, Il penche assez vers vous !... méritez de lui plaire, Et mon aveu suivra les ordres de mon père.MADEMOISELLE CORNEILLE, se trahissant
Mon père ! Il consent donc ?...VALÈRE, tombant aux genoux de Mademoiselle Corneille
Vous consentez aussi.SCÈNE VIII. LES PRÉCÉDENS, THOMAS.
THOMAS, surprenant Valère aux genoux de Mademoiselle Corneille
Hé ! Mais, tu le disais timide, Fontenelle ? Je ne vois pourtant pas...FONTENELLE
Oh ! c'est grâce à mon zèle.FONTENELLE
Oui.THOMAS
À demain donc la noce !FONTENELLE, sautant de joie comme un enfant
Ah ! Je m'en réjouis.SCÈNE IX.
THOMAS, seul
Heureux enfants ! Tout s'arrange en ce jour, L'amitié, ce doux charme, aussi bien que l'amour. Despréaux, La Fontaine, et notre ami Molière, M'auront bien secondé pour la fête de Pierre : Quel bouquet ! Sur leurs pas Racine arrivera, Et Corneille avec lui se réconcilîra. Paix aux fils d'Apollon ! et que la sombre envie Dans son bourbier natal replonge ensevelie !...Pause.
Pierre ne revient pas !... Le Roi lui fait honneur : S'il osait à profit mettre cette faveur, .,« Paraissant à la cour, y demander justice ?... Non, je le vois timide, embarrassé, novice, À ses discours à peine y faire soupçonner Qu'il est le grand Corneille !... Il faut le deviner. Je l'entends, il approche.Il entre dans son cabinet.
SCÈNE X. Corneille, Thomas, de temps à autre se montrant à la porte de son cabinet.
CORNEILLE, dans l'exaltation du poète
Oh ! Trève de jactance, La Cour vaut l'Hélicon. Quelle magnificence ! Ces lambris fastueux, tout palpitants d'un art Qu'honorent les Poussin, les Lebrun, les Mignard ; Ces murs empreints du siècle, archives de Bellone, Là, ces guerriers, la force et la gloire du trône, Ces mille ambassadeurs des rois et des Césars Sur la splendeur des lis abaissant leurs regards, Louis, du feu des siens, animant tant de belles : Quel spectacle ! est-ce un dieu ? sont-ce bien des mortelles ? Doctes illusions dont mon coeur est épris, ... Cédez-le au vif éclat de l'immortel Louis ! Quand du haut de son trône il daigne me sourire, Je crois voir Apollon, je ressaisis ma Ivre, Mon génie éperdu se sent brûler au sien !... Grand Roi, c'est que, poète et zélé citoyen, J'honore en toi mon prince, ensemble, et ma patrie ! C'est à toi seul aussi que ma muse attendrie Veut consacrer des vers dignes, si je m'en crois, De l'adorable France et du meilleur des rois.THOMAS
De son enthousiasme il ne paraît plus maître, Retirons-nous !... pourtant si je pouvais connaître....CORNEILLE, écrivant à son bureau, en face du portrait de Louis XIV
« Remerciement au Roi sur Cinna, Pompée, Horace, Polyeucte, Rodogune, dont il vient d'ordonner les représentations extraordinaires sur le grand théâtre de la cour, à Versailles. »
THOMAS
Et c'est ainsi qu'un roi, sur le Pinde adoré, Des talents qu'il honore est lui-même honoré.Il rentre dans son cabinet.
Pinde : chaîne de montagnes qui sépare la Thessalie de l'Epire. Elle est consacrée à Apollon et aux Muses.
SCÈNE XI. Corneille seul, puis Valère.
CORNEILLE
Oui, ce jour est propice à ma reconnaissance ; Elle peut éclater sans faiblesse, et je pense Que c'est peu de mes vers pour ce puissant bienfait. Je me sens inspiré !VALÈRE, arrivant par le fond du théâtre
Je le vois en effet. Entrons.Saluant de loin Corneille qui ne le voit pas.
Monsieur....CORNEILLE, écrivant
Ce vers me paraît admirable.VALÈRE, à part
Il compose !VALÈRE, à part
Que dit-il ?CORNEILLE, écrivant toujours
Ce début est heureux, Ces vers ont de l'éclat.Pause.
Non, cela n'est pas mieux. Recommençons encor !CORNEILLE, apercevant Valère
C'est vous, mon jeune ami ?Distrait.
La rime, je la tiens, Mais le sens est obscur... tout cela ne vaut rien.VALÈRE, à part
Nous allons plus grand train, nous autres, ce me semble ; Le sens est clair assez quand la rime s'assemble.CORNEILLE, avec humeur, à Valère qu'il ne reconnaît plus
Votre nom, quel est-il ? Que me demandez-vous ?VALÈRE, à part
J'ai bien choisi mon temps !CORNEILLE, écrivant
« Roi, le plus grand de tous,Reconnaissant Valère.
« Permettez... non, permets ! » C'est vous, monsieur Valère ? Approchez , approchez !... Ma fille a su vous plaire,Surpris par une idée.
Vous l'aimez ?... Bon ! J'y suis ; le tour est cloquent****.À Valère, qui s'est approché.
Je ne puis vous entendre : un travail important... Voyez ma femme, allez ! des choses du ménage Je ne me mêle pas.VALÈRE, à part
Restons.CORNEILLE, avec humeur
Un mariage !Composant avec feu.
« Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me flatter Que tu prennes plaisir à me ressusciter ? Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, Reviennent a la mode et retrouvent leur place ; Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux ? Ô Louis ! ô mon Roi ! de cet honneur insigne Par de nouveaux succès je veux me rendre digne... »Pause marquée.
« La fausse humilité ne met plus en crédit, Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit ; Mes succès ne sont point achetés par l'intrigue, Et les voix que j'obtiens, je les obtiens sans brigue. Je satisfais ensemble et le peuple et les grands ; Mes vers, lus en tous lieux, sont mes seuls partisans ; Par leur seule beauté ma plume est estimée, Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. »CORNEILLE, Épitre au Roi, Excuse à Ariste.
VALÈRE, inscrivant ces vers sur des tablettes
Conservons ces trésors ! Il le faut avouer, C'est là savoir se peindre et non pas se louer. Homme simple à-la-fois et poète sublime, Admiré pour son art, pour son coeur on l'estime !CORNEILLE
Il se lève et prononce avec force, en se promenant sur le théâtre, ces vers qu'il compose devant l'image de Louis XIV.
« Ma muse peut encor s'élever jusqu'à toi : Comme elle s'applaudit d'espérer en mon Roi ! Le plus pénible effort n'a rien qui la rebute ; Commande, elle entreprend ; ordonne, elle exécute ! »CORNEILLE, Épître au Roi.
Ici,dans sa marche, il heurte Valère qui n'a pu l'éviter.
Je vous croyais parti depuis longtemps ?CORNEILLE, avec bonté
Non, je n'ai plus d'humeur.VALÈRE
Je crains...VALÈRE, remettant à Corneille une lettre
Veuillez lire...CORNEILLE
Voilà sentir l'honneur de votre auguste emploi I Continuez, jeune homme, et surtout, croyez-moi, Il n'est pour y marquer que la persévérance. Moi qui vous parle ici, j'ai manqué de prudence : Comme vous, autrefois je suivais le barreau, Quand soudain, emporté vers un état nouveau> Las, plutôt, d'ennuyer un traître d'auditoire, Je courus sur le Pinde ennoblir ma mémoire. J'ai réussi, je pense , et je puis convenir Que rien du changement ne m'a fait repentir, Mais aussi que serais-je, à quel honneur prétendre Si je n'avais écrit que Mélite et Clitandre ? Si je n'avais enfin, par d'éclatants succès, Du grand art de Sophocle enrichi les Français ? Inutile à l'État, inutile à moi-même, On me verrait, Valère, en ma douleur extrême , Regretter les douceurs de mon premier destin, La France aurait de plus un méchant écrivain ; De mes travaux obscurs, flétris à leur naissance, La faim et le mépris seraient la récompense !... Vous ne me dites rien ?Premières pièces de l'extrême jeunesse de Corneille. [NdA]
SCÈNE XII. Les Précédées, Thomas, sortant de son cabinet.
VALÈRE, regardant dans la coulisse de droite
Je vois Mademoiselle, Et je vais lui porter cette heureuse nouvelle. (Il sort.)SCÈNE XIII. Corneille, Thomas, d'abord seuls, puis Boileau et Racine, d'un côté ; Molière et La Fontaine de l'autre.
THOMAS
Mon frère, je sais tout, et, de mon cabinet, J'ai vu ta gratitude égaler le bienfait. De ton Épître au Roi, va, je te félicite ! Mais quand Louis t'honore et rend à ton mérite Aux yeux de ton rival un hommage éclatant, Triomphe de toi-même en cet heureux instant, Et de Britannicus proclamant la merveille, Tends la main à Racine, et sois le grand Corneille.CORNEILLE
Moi, je ne le hais point ! Est-ce à toi de penser Que par de vains discours j'ai voulu l'offenser ? J'admire ses écrits, j'estime sa personne, Mais je veux contre lui défendre ma couronne ; Quarante ans de succès l'ont acquise à mon front !THOMAS
De Racine et de toi sais-tu ce qu'ils diront Ceux qui, de l'art d'Eschyle éternisant la gloire, Des travaux de tous deux garderont la mémoire ? Du théâtre français l'un est le fondateur, De l'art qu'il ressuscite il atteint la hauteur *** Comme un aigle superbe, au séjour du tonnerre Il plane, et ses accents, répétés sur la terre, Empreints de majesté, de sublimes terreurs, Subjuguent tour-à-tour, enflamment tous les coeurs ! Arrivé sur les pas du maître qui le guide, L'autre, élancé plus tard, le suit d'un vol rapide, Dont la grâce naïve a tempéré l'essor. Moins varié, plus doux, moins fier, plus tendre encor, L'art d'émouvoir les coeurs est son heureux génie. De son vers épuré la constante harmonie Soumet la vertu même au joug des passions, Et donne de l'amour de brûlantes leçons. Chez lui, de sa raison l'homme n'est plus le maître,. Il le peint ce qu'il est, et toi ce qu'il doit être, Dans sa faiblesse même admirable, ennobli ; Lui, veut qu'il se déteste, et le montre avili. Tu plais sans agréments, il plaît par sa parure ; Chez lui c'est l'art qui brille, et chez toi la nature.Au commencement de ce discours on a vu Boileau et Racine, Molière et La Fontaine s'approcher doucement des deux Corneille, et les écouter avec intérêt.
CORNEILLE
Mon frère, brisons là ! rivaux de bonne foi, Nous nous apprécions Monsieur Racine et moi. Tout mon tort, le voici !.. La chose est singulière, On le brouilla de même avec ce bon Molière.Ici Racine et Molière se donnent la main en signe d'amitié.
On prétend que, jaloux de ses premiers succès, J'ai voulu l'écarter du Théâtre-Français.... La pensée est affreuse, elle est bien ridicule ; Et Racine à ce point aurait été crédule !MOLIÈRE, bas à Racine
En effet.RACINE
On m'abusait.CORNEILLE, prenant sur son bureau une pièce de théâtre et la présentant à Thomas
Tiens ! Vois si je l'honore. Lis !THOMAS, à part
S'il nous écoutait ! Eh ! mais : « Britannicus ! »À Corneille.
Ces notes de ta main ?....Lisant.
« Il plaît de plus en plus. »CORNEILLE, lui désignant une autre note
Ici !THOMAS, lisant encore
« Beau, pathétique, harmonieux, sublime. »RACINE, s'inclinant devant Corneille
Grand maître ! Oubliez tout, resserrons notre estime.CORNEILLE, ému, l'embrassant
Vous aviez ma tendresse, et vous l'aurez toujours.Apercevant Boileau, Molière et La Fontaine.
Quoi ! Mes meilleurs amis....MOLIÈRE, désignant Thomas
Il s'en est acquitté de la bonne manière.BOILEAU, à Corneille
Il était du complot.CORNEILLE, tendant sa main a Thomas, qui la baise avec transport
Je devais m'en douter.LA FONTAINE, s'asseyant le premier
Le compère a raison. Point de cérémonie Entre poètes, n'est-ce pas ? Ailleurs les petits soins, la gêne, l'embarras, Observés chez les grands... l'étiquette m'ennuie ; Et, si j'ose parodierDésignant Corneille.
Un vers qu'il ne peut renier :* Le crime rend égaux tous ceux qu'il associe. La Mort de Pompée.
« Apollon rend égaux tous ceux qu'il associe ! » ***CORNEILLE
Bon La Fontaine !RACINE
Disons mieux, Des enfants ne se gênent guère, Et peuvent se croire chez eux Lorsqu'ils sont, comme nous, sous les yeux de leur père.CORNEILLE
Tout le monde s'est assis.
Ce titre m'honore, il m'est doux : À voir l'éclat dont elle brille, Je dois être content, Messieurs, de ma famille, Et j' ai là d'illustres enfants.LA FONTAINE
Chacun d'eux a ses penchants, Son lot de gloire en partage, Qu'il en fasse un digne usage, Comme vous, aussi longtemps.BOILEAU
Disciples d'un dieu qui se pique De bafouer discords, politique, procès, Vivons amis, vivons en paix ; Gardons contre les sots l'arme de la critique, Et faisons fleurir à jamais Les lois de notre République.RACINE
Boileau, s'il arrivait un jour Que le Français volage oubliât ses modèles Et se perdît, loin d'eux, en des routes nouvelles, L'art qu'il eût négligé, l'art qu'il eût désappris, Il le retrouverait entier dans vos écrits.BOILEAU
J'en ai tracé la théorie, Mais vous le pratiquez, et cela vaut bien mieux ; L'exemple est ce qui touche, et nos derniers neveuxMontrant Corneille et ses amis.
Prendront de vous encor des leçons de génie.LA FONTAINE, rêveur
J'ai lu dans un auteur savant, Mais très savant, bien qu'on en glose, Qu'un peuple croit toujours à la métempsycose : Messieurs , qu'en pensez-vous ?BOILEAU, à Racine
Le bonhomme est plaisant.LA FONTAINE, de même
Le système est divertissant. « Or, ce peuple a dans la tête Que notre âme, en nous quittant , Entre dans un ciron ou dans telle autre bête.* La Souris métamorphosée en fille. Livre IX, fable 7.
Qu'il plaît au sort ! * »MOLIÈRE, à Racine et Boileau
Oh ! Moquez-vous, courage ! en somme, Dans ce moment il songe et n'a réplique à rien. Parti des bords du Gange, il est peut-être à Rome, Méditant une fable, un sublime entretien !...Bas aux deux Corneille.
Nos beaux esprits, je vous le promets bien, Tout en se trémoussant, si fort qu'on les renomme, N'effaceront pas le bonhomme.CORNEILLE, à Racine
Vous !RACINE, à Corneille
Vous !BOILEAU
Du rire Molière dispose.MOLIÈRE
On ne rit pas toujours !... Précisément j'ai là Un ballet-tragédie ou plutôt opéra.Il tire de sa poche le manuscrit de Psyché.
BOILEAU, d'un ton chagrin
Un opéra !CORNEILLE, bas à Molière
Psyché !... Vous moquez-vous, Molière ?BOILEAU
Tant mieux.RACINE, bas à Boileau
Quelque fatras bien ennuyeux !LA FONTAINE, à Boileau et Racine
Messieurs les médisants, De peur de vous méprendre, Ne jugez pas les gens Sans les entendre.À Molière.
Le titre en est ?MOLIÈRE
Psyché ! Vous allez me comprendre. L'oracle a prononcé l'arrêt de son trépas , Dans le palais du monstre on a conduit ses pas : Ce monstre, vous savez, n'est pas bien redoutable, Et, comme dit la fable, Ce monstre, c'est l'Amour !... Il adore Psyché ; Psyché le voit, l'entend, et son coeur est touché.Il lit.
« Quoi ! vous seriez ce monstre dont l'oracle A menacé mes tristes jours, Vous qui semblez plutôt un dieu qui par miracle Daigne venir lui-même à mon secours ! À peine je vous vois, que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance, De l'amitié, de la reconnaissance ; De la compassion les chagrins innocents M'en ont fait sentir la puissance ; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme, Que je n'en conçois point d'alarme. Plus j'ai les yeux sur vous., plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même ; Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer ! »Psyché, acte III, scène III.
LA FONTAINE
Ces vers partent du coeur !MOLIÈRE
Elle aime, elle est aimée, et devrait être heureuse... Mais, hélas ! Elle est femme, amante et curieuse ! Des noeuds si chers, des noeuds si doux Si l'Amour parle, sont dissous ; Il faut que de son nom le dieu fasse mystère. Psyché le veut savoir, pleure, se désespère... Il est cruel aussi, vraiment, De ne connaître pas le nom de son amant ! A regret forcé de lui plaire, Voici comme l'Amour répond à sa prière.Il lit de nouveau.
« Hé bien !... je suis le dieu, le plus puissant des dieux, Absolu sur la terre, absolu dans les deux ; Dans les eaux, dans les airs, mon pouvoir est suprême : En un mot, je suis l'Amour même Qui de mes propres traits m'étais blessé pour vous j Et sans la violence, hélas ! que vous me faites Et qui vient de changer mon amour en courroux , Vous m'alliez avoir pour époux. Vos volontés sont satisfaites, Vous avez su qui vous aimiez, Vous connaissez l'amant que vous charmiez, Psyché, voyez où vous en êtes ! Vous me forcez vous-même à vous quitter, Vous me forcez moi-même à vous ôter Tout l'effet de votre victoire. Peut-être vos beaux yeux ne me reverront plus ; Ce palais, ces jardins, avec moi disparus, Vont faire évanouir votre naissante gloire. Vous n'avez pas voulu m'en croire ; Et pour tout fruit de ce doute éclairci, Le Destin, sous qui le ciel tremble, Plus fort que mon amour, que tous les dieux ensemble, Vous va montrer sa haine et me chasse d'ici ! »Psyché, acte IV, scène III.
BOILEAU
Voilà du style, Dieu merci !RACINE
Celui des passions !BOILEAU
De l'intérêt aussi !LA FONTAINE
Triste effet d'une étourderie ! Ô curiosité !... j'en ai l'âme saisie. Psyché, que je la plains ! quel sera son tourment ! Voilà les femmes, cependant.RACINE
Je reste confondu.BOILEAU, à Molière
Nommez donc cet auteur.RACINE, de même
Oui.LA FONTAINE, à part, surprenant un geste d'intelligence entre Molière et Corneille
Serait-ce ?... peut-être.MOLIÈRE, regardant Corneille
Il est facile à reconnaître.CORNEILLE, bas à Molière
Comme il est convenu, nommez-vous seul.RACINE, cherchant
Facile ?BOILEAU, de même
Je m'y perds.BOILEAU
Expliquez-vous ?CORNEILLE
Eh ! non, Messieurs, c'est assez vous en dire ; Molière a voulu rire, Cet ouvrage est le sien.MOLIÈRE, désignant Corneille
Vous en voyez l'auteur ! Comment le méconnaître à tant de modestie ? Je restitue à son brillant génie Psyché, dont vainement il veut me faire honneur.LA FONTAINE
Ne l'avais-je pas dit !BOILEAU, à Corneille
Boileau vous félicite.RACINE, au même
Nous irons voir Psyché.LA FONTAINE
J'en prédis le succès.SCÈNE XIV ET DERNIÈRE. Les Précédents, Un Page, puis Madame et Madamoiselle Corneille, Fontenelle, Valère.
LE PAGE
Mille pardons, Messieurs, d'arriver jusqu'ici. Monsieur Corneille est-il ?...Tout le monde s'est levé, à l'exception de La Fontaine.
THOMAS
Nous voilà.CORNEILLE
Me voici !RACINE, à Boileau
Un page de Colbert !BOILEAU, à part
Vais-je être découvert ?LE PAGE, à Thomas
Attendez... on m'a dit au grand Corneille !Thomas prend la lettre, la donne à son frère ; le page sort.
BOILEAU, remarquant l'action de Thomas
Eh ! vite !... Il sait que la coutume à son aîné profite, Qu'il n'est, lui, qu'un cadet de Normandie.BOILEAU, serrant la main à Thomas
Point de doute à cela.CORNEILLE, remettant à Thomas la lettre, après l'avoir lue
Tiens, lis à ces Messieurs ; ils voudront bien apprendre Ce qu'a produit pour moi le zèle-le plus tendre.Ici la famille de Corneille, qui était restée dans le fond du théâtre, s'approche pour entendre la lecture de cette lettre. Chacun prête l'oreille avec intérêt, hors Boileau, dont la contenance décèle un secret embarras.
THOMAS, lisant
« Cabinet du Ministre.
À MONSIEUR CORNEILLE L'AÎNÉ.
Je m'empresse de vous informer, Monsieur, que le Roi vient de me donner l'ordre de rétablir sur les feuilles du trésor votre pension, et de la porter à deux mille écus. Cette prompte justice du souverain, vous la devez, sans y contredit, à son intérêt particulier, et aussi aux vives instances de l'un de vos meilleurs amis auprès du Roi.
Sire, a-t-il dit librement à Sa Majesté, oufaites restituer au grand Corneille la pension dont par erreur, sans doute, on l'a privé, ou souffrez que je fasse en vos mains le sacrifice de la mienne. Cet ami m'a fort recommandé de vous taire son nom, mais ses défenses me prescrivent un devoir contraire. Je vous le signale, je vous le dénonce impitoyablement : c'est notre satirique, c'est Monsieur Despréaux !
Votre affectionné,
Signé COLBERT. »
CORNEILLE, à Boileau
Noble ami !RACINE, au même
Voilà bien le plus sublime trait !...BOILEAU, brusquement
Trêve de compliments : ne l'eussiez-vous pas fait ?LA FONTAINE
Vers de Boileau [NdA]
« On ne sait bien souvent quelle mouche le pique ! » *** Mais le fiel de sa plume a respecté son coeur.CORNEILLE, à ses amis, montrant sa famille
De dîner avec nous faites-moi tous l'honneur. Femme, entends-tu ?MADAME CORNEILLE
Messieurs, en amis, en famille.MOLIÈRE, prenant par la main Mademoiselle Corneille et la présentant à la compagnie
Oui, Pierre nous invite aux noces de sa fille. Le jour est bien choisi ! Qu'il soit tout employé À fêter les amours la gloire et l'amitié.La toile tombe.
727 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica