Comédie en prose· Comédie en un Acte
Le Château-Yquem
Représentée pour la première fois 24 mars 1889, sur le Théâtre du Gymnase.
Personnages
- GONTRAN DE SERGY, capitaine d'artillerie, 36 ans M. Maurice BRÉANT
- JOSEPH, domestique de Madame d'Aigrefeuille, 38 ans. M. Torin
- LA BARONNE D'AIGREFEUILLE, 30ans. Madame GUERTET
- BERTHE D'ESTRELLES, sa nièce 24ans. Marie AUGÉ
LE CHÂTEAU-YQUEM
Un petit salon de campagne assez élégant. Porte au fond ouvrant sur un autre salon. Porte à droite. Une pelite table avec un couvert pour trois personnes, au premier plan il droite. Un canapé à gauche.
SCÈNE PREMIÈRE. Madame d'Aigrefeuille, puis Joseph.
MADAME D'AIGREFEUILLE, entrant par la droite et lisant une lettre
J'ai beau tourner et retourner cette lettre, je n'y comprends absolument rien. Sinon que ma nièce arrive ce matin des eaux_de_Royat avec un capitaine_d_artillerie. Est-ce bien cela ? Voyons.
Elle lit.
« Ma chère tante, ma cure est terminée, je me porte à merveille. Mon mal de gorge a disparu, je chante comme un rossignol. Attendez-moi demain matin, lundi. J'arriverai par le train qui s'arrête à Chasseneuil a onze_heures. » C'est aujourd'hui lundi, il est onze_heures, la voiture est à la gare. Bon.
Elle lit.
« Ayez la complaisance, ma chère tante, de faire mettre trois couverts. J'ai invité à déjeuner avec nous un capitaine_d_artillerie, Monsieur_Gaston_de_Sergy. Il arrivera, lui, par le train de onze_heures_et_demie. »
Parlé.
Trente_minutes de distance l'un de l'autre, il n'y a rien à dire, les convenances sont observées !
Elle lit.
« Je vous expliquerai tout cela sitôt après vous avoir embrassée. Votre nièce affectionnée. Berthe_d_Estrelles. Post_scriptum. Faites préparer une chambre pour Monsieur_de_Sergy ! »
Parlé.
Voilà où je ne comprends plus ! Oh ? Mais là plus du tout... Que ma nièce Berthe, qui est veuve, qui a vingt quatre ans, qui ne veut pas se remarier, j'ignore pourquoi, invite à déjeuner chez sa tante, Madame_d_Aigrefeuille, un capitaine_d_artillerie, passe encore ! Elle ne pouvait le recevoir chez elle, c'est évident. Mais qu'elle lui fasse préparer une chambre ?... Je me demande si Berthe n'est pas devenue folle tout à fait... Enfin, je ne tarderai pas à savoir...
Joseph entre portant des couverts qu'il dépose sur la table.
JOSEPH
Madame a sonné ?...
MADAME D'AIGREFEUILLE
Joseph, a-t-on préparé l'appartement de Madame_d_Estrelles ?...
JOSEPH
Oui, Madame.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Et la chambre du pavillon, est-elle en ordre ? Nous attendons un hôte !
JOSEPH
Oui, madame.
MADAME D'AIGREFEUILLE, allant a la fenêtre
Ah ! Voici la voiture. Je vais au-devant de Berthe.
Elle va au fond et disparaît.
SCÈNE II.
JOSEPH, seul
Un hôte ! Si ça pouvait être un mari pour la nièce de Madame. C'est pas gai de servir rien que des femmes, non, pas gai du tout. Aucun agrément ! Pas de cigares. Pas de liqueurs. Le vin de l'office. Pouah ! Quant aux vins d'extra... pas seulement de quoi noyer une guêpe !... Et le bon vin... Je trouve qu'il n'y a que ça qui console des déboires de l'existence ! Oh Madame !
Berthe et Madame d'Aigrefeuille reparaissent. Joseph s'incline et sort.
SCÈNE III. Madame d'Aibrefeuille, Berthe.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Comme te voilà fraîche et jolie, ma chère Berthe, et quels yeux brillants !... Peste, ma nièce, m'est avis que vous ne vous êtes pas trop ennuyée pendant vos vingt-et-un jours de traitement ! Vous me rapportez des eaux une petite mine éveillée, un peu bien piquante et provocante pour une veuve inconsolable.
BERTHE, éclatant de rire
Inconsolable ! Ah j'espère que vous n'avez jamais cru à l'éternité de mes regrets !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Qu'est-ce à dire ?
BERTHE, solennellement
Ma tante. À propos, vous avez reçu ma lettre ?
MADAME D'AIGREFEUILLE, désignant la table
Comme tu vois puisque voilà trois couverts ; maintenant m'expliqueras-tu ?...
BERTHE
Comment ! C'est ici dans ce petit salon que nous déjeunerons ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Dame Tu fais tes invitations sans me consulter 1. Je t'aurais prié d'attendre quelque jours ! Le château est en réparations. Je fais changer l'ameublement de la salle a manger. On repeint le plafond. Enfin impossible d'y recevoir personne, pas même un capitaine d'artillerie.
BERTHE
Attendre, dites-vous ?... Ah mais non ! Tant, pis, on s'excusera ! Et la chambre ?. Est-elle prête au moins ?. Laquelle avez-vous choisie ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
La chambre du pavillon.
BERTHE
A l'autre bout du château !Non. ce n'est pas ça du tout ! Vite, donnez l'ordre qu'on dispose la chambre d'honneur.
MADAME D'AIGREFEUILLE
La chambre d'honneur.
Riant.
Ah ! ça. c'est donc un maréchal_de_France, ton capitaine_d_artillerie. Tu es tout a fait folle ! Je m'en doutais ! Mais malheureuse, tu oublies que cette chambre donne directement dans celle que tu habites, quand tu me fais le plaisir de me demander l'hospitalité.
BERTHE, avec mutinerie
Parfaitement... C'est pour ça !
MADAME D'AIGREFEUILLE, levant les bras au ciel
Berthe !
BERTHE, éclatant de rire
Tiens, c'est vrai, vous ne savez pas.
Elle rit.
En effet, mon idée a dû vous paraître un peu.
Elle rit.
Mais quand vous saurez dans quel but ce rapprochement.
Sérieuse.
Écoutez-moi. Je suis sérieuse.. Pour deux minutes ! Vous allez voir, ma tante Je suis veuve.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Crois-tu me l'apprendre ?... Après ?.
BERTHE, embarrassée
Après. Il y a trois ans de cela.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Je le sais aussi. Ensuite !
BERTHE
Eh bien ensuite. Je trouve qu'il y a assez longtemps. trop longtemps que cela dure. Voilà !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Tu veux te remarier ?
BERTHE
J'y suis a peu près résignée
MADAME D'AIGREFEUILLE
Comment. Tu es déjà lasse d'avoir recouvré ta liberté ?...
BERTHE
Ma liberté. Oh ma tante, tôt ou tard on s'aperçoit que c'est bien un peu triste,, cette liberté qui vous charmait si fort dans les premiers temps du veuvage. Et vous-même, je ne garantirais pas qu'un jour.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Moi Me rattacher au pied le boulet du mariage... Merci, par exemple !
BERTHE
Cependant, mon oncle, le baron_d_Aigrefeuille ?...
MADAME D'AIGREFEUILLE
Oh le meilleur des hommes. Mais tiens. viens voir...
Elle se dirige vers un petit meuble, l'ouvre et montre des fioles dans le fond.
Approche-toi, regarde.
BERTHE
Qu'est-ce que c'est que ces petites fioles ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Lis !
BERTHE, lisant
« Baume tranquille. Eau-de-vie_camphrée. »
MADAME D'AIGREFEUILLE
Pour frictionner tes rhumatismes de Monsieur_d_Aigrefeuille.
BERTHE, lisant
« Laudanum_de_Sydenham. »
MADAME D'AIGREFEUILLE
Pour appeler le sommeil quand ses douleurs l'empêchaient de dormir. Voilà, ma chère nièce les remèdes qui m'ont guérie, moi, de la fantaisie du mariage, s'ils n'ont pu guérir les rhumatismes de ton oncle ! Et j'ai passé dix années de mon existence à le soigner du matin au soir, et le plus souvent du soir au matin ! Si tu crois que-j'ai envie de recommencer !
BERTHE, lisant
Mais, ma tante, tous les hommes n'ont pas des rhumatismes.
MADAME D'AIGREFEUILLE, gravement
Aucun d'eux n'en est à_l_abri ! Qui te dit que ce jeune et vigoureux danseur qui vient de t'emporter tout a l'heure dans une valse folle, demain ne sera pas perclus ?. Que faut-il, pour cela ? Une nuit passée sous un ciel humide ! Brrr. Non, vois-tu, ne parlons plus de cela. Voila cinq ans que je suis veuve et je n'ai jamais pu entendre parler de me remarier sans qu'immédiatement je ne me sois revue la main fourrée dans un gros gant de laine en train de frictionner ce pauvre baron.
Elle fait le geste de frictionner.
Mais tout cela ne me dit pas pourquoi Monsieur_Gontran_de_Sergy, capitaine_d_artillerie, déjeune ici ce matin, et pourquoi surtout tu veux qu'on lui donne la chambre d'honneur qui communique avec la tienne !
BERTHE
Eh bien. ma tante, voici la chose en deux mots Monsieur_de_Sergy est un charmant cavalier, distingue, spirituel. Bref, il me plaît. et il m'aime. 11 m'a fait sa cour très régulièrement aux eaux_de_Royat, où il était venu, lui aussi, pour soigner son pharynx. Le pharynx. ça ne se frictionne pas ! il paraît que je lui ai tourné la tête et, de mon côté. je vous l'avoue. je n'ai pas été tout-à-fait insensible à la manière dont il m'a montré qu'il m'aimait. Enfin.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Enfin ! Tu l'aimes. un peu.
BERTHE
Beaucoup !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Passionnément ?
BERTHE
Presque H m'a demandé si je voulais être sa femme.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Et naturellement tu as répondu oui.
BERTHE
Je lui ai répondu que je lui ferais connaître ma décision au château_de_Fontenay, près de Chasseneuil, le lundi_24_septembre_1884, en présence de ma chère tante, madame_la_baronne_d_Aigrefeuille.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Voilà tout ?
BERTHE
Voilà tout.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Je te sais un gré infini de cette marque de déférence, mais je ne comprends pas, entre nous, puisque tu aimes Monsieur_de_Sergy, et que tu es disposée a l'épouser. pourquoi tu ne lui as pas donné a comprendre qu'il était agréé.
BERTHE
C'est ici que commence l'explication délicate de la chambre d'honneur ! Avant d'accorder ma main à Monsieur_de_Sergy, je veux.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Tu veux.
BERTHE
Je veux le voir dormir.
MADAME D'AIGREFEUILLE, avec un en
Hein ! Perds-tu l'esprit ?... Dormir.... alors... tu prétends t'introduire dans sa chambre pendant que. ? ? ? Oh ma nièce.
BERTHE, riant
Ma tante... Il en sera comme j'ai dit, avec votre permission, car le bonheur de ma vie en dépend !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Le bonheur de ta vie ? Vrai. j'ai beau me creuser la tête, je ne devine pas en quoi le bonheur de ta vie peut dépendre. Voyons. ne me fais pas chercher, explique-toi clairement !
BERTHE, embarrassée
Voilà ! Il n'est pas absolument nécessaire que je le vois dormir.. Ce qu'il faut... ce qui est indispensable... c'est que je l'entende... ou plutôt que je ne l'entende pas... dormir !
MADAME D'AIGREFEUILLE, vivement
J'y suis ! Ton mari ronflait.
BERTHE
Comme un sabot ! Et voyez-vous, ces ronflements sont des rhumatismes à moi !... C'est le cauchemar des deux années que j'ai passées avec Monsieur_d_Estrelles ! C'est le vice_rédhibitoire qui me ferait repousser l'homme que j'aimerais le plus au monde !... Ronfler !... Comprenez-vous bien, ce que cette infirmité a d'odieux ? Voyez-vous cela d'ici ? Une jeune femme aimée, adorée, qui s'endort sur l'épaule de son époux, comme doivent s'endormir les anges, ivres de félicité céleste ; elle est bercée par la musique de cette voix amoureuse qui l'a endormie en lui murmurant « Je t'aime.. » Tout à coup !... Brou !... Vous entendez ça !... Comme un roulement de tonnerre, comme la machine d'une locomotive, comme une chaudière a vapeur qui éclate à vos oreilles Brou ! On sursaute, effarée, épouvantée. On finit pas réveiller le dormeur Il se retourne et brrou. ça recommence ! Et comme cela jusqu'au matin !... Oh ! Je frissonne encore rien qu'a ce souvenir ! Et voilà ce qui fait qu'avant de donner ma main à Monsieur_de_Sergy, je tiens a savoir d'abord comment il se comporte. après qu'il est endormi ! Ayant, j'ai idée que je puis me fier à lui.
MADAME D'AIGREFEUILLE, riant
Ah ! ça Berthe... tu es d'une légèreté ce matin. Et puis je trouve que tu exagères. Car si l'on épouse un homme qui... Eh ! bien... on en est quitte pour faire chambre a part.
BERTHE, saluant
Bien obligée. Je ne me marie pas pour dormir seule.
Riant.
J'ai peur la nuit...
MADAME D'AIGREFEUILLE
Eh ! bien, ma pauvre enfant, fais coucher ta femme de chambre auprès de toi et reste veuve.
BERTHE
Je le resterai, ma tante, si Monsieur_de_Sergy. Comprenez-vous maintenant qu'il faut absolument que j'entre dans sa chambre cette nuit ?
MADAME D'AIGREFEUILLE, sévère
Cela, je te le défends, Berthe.
BERTHE
Mais cependant.
MADAME D'AIGREFEUILLE
N'insiste pas, hein ? Je ne souffrirai pas sous mon toit une pareille inconvenance. Un hôte est sacre ! Je ne souffrira. ! pas, te dis-je, que l'on surprenne traîtreusement les secrets de son alcôve...
BERTHE, impatientée
Des secrets Des secrets Voilà un secret, qu'on ne raconte pas Mu. sourdine toujours ! Et s'il s'endormait pourtant ici, ou )a, comme il arrive parfois a un voyageur fatigué. Vous ne m'obligeriez pas, je suppose, de me boucher les oreilles par discrétion Non Et même je te permets d'essayer de le surprendre endormi. dans ce salon. par exemple, après l'avoir laissé seul assez longtemps pour qu'il ait eu le temps de s'ennuyer et de...
BERTHE, regardant le petit meuble
Oh ma tante ! Quelle idée. une trouvaille. Je tiens mon moyen. Joseph, allez dans l'armoire de l'office chercher une bouteille de ce vieux Château_Yquem. qu'on ne sert que dans les grandes occasions, vous savez ? Si je sais ! (Se calmant.) Oui, madame, je sais.
À part et joyeux.
Voilà que ça commence.
Il va pour s'en aller et revient.
Madame, est-ce qu'une seule bouteille suffira ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Dis vite, le temps passe.
BERTHE, sautant sur la sonnette
Vous allez voir !
Joseph paraît.
SCÈNE IV. Les mêmes, Joseph.
JOSEPH
Madame a sonné.
BERTHE
Joseph, allez dans l'armoire de l'office chercher une bouteille de ce vieux Château_Yquem. qu'on ne sert que dans les grandes occasions, vous savez ?
JOSEPH, vivement
Si je sais !
Se calmant.
Oui, Madame, je sais.
A part et joyeux.
Voilà que ça commence.
Il va pour s'en aller et revient.
Madame, est-ce qu'une seule bouteille suffira ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Certes. D'ailleurs il ne m'en reste presque plus.... six bouteilles à peine.
JOSEPH, à part
Bing ! Elles sont comptées. Pas mèche !
Il sort.
SCÈNE V. Berthe, Madame d'Aigrefeuille, puis Joseph.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Voyons voyons que veux-tu faire ?
BERTHE, à l'armoire
Vous allez voir, ma tante. Où donc est le laudanum ? Ah ! Je le tiens !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Mais enfin ? Explique-moi ?.
BERTHE, voyant entrer Joseph
Chut ! Joseph 1
JOSEPH, apportant la bouteille
Voila le Château_Yquem, Madame ! Je l'ai tenu contre moi, comme ça, madame... comme une mère tiendrait son enfant !
BERTHE
Débouchez cette bouteille.
MADAME D'AIGREFEUILLE, bas à Berthe
Ah J'y suis !
Voilà, madame.
À part.
Dieu, quel bouquet ! Peut-être qu'on m'en laissera un verre. Un tout petit verre !
BERTHE, à Joseph
Maintenant... Allez guetter l'arrivée de notre hôte, Monsieur_de_Sergy...
JOSEPH
Monsieur_de_Sergy ?... J'en ai connu un Monsieur_de_Sergy. J'ai servi sous ses ordres, dans le temps, au régiment, quand je faisais mon involontariat ! C'était mon lieutenant.
BERTHE
Il est capitaine, à présent !
JOSEPH, à part
Un capitaine d'artillerie !... Il boira tout !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Eh bien, Joseph !
JOSEPH
J'y vais, Madame...
SCÈNE VI. Berthe, Madame d'Aigrefeuille.
BERTHE
Vite... À l'ouvrage ! En faut-il, beaucoup pour endormir un homme ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Je connais les doses, moi !...
Elle verse quelques gouttes du flacon dans la bouteille.
Cela suffira... Au fait, un militaire...
Elle verse un peu plus.
S'il ne dort pas avec ça...
Elle s'arrète.
Eh bien, mais, je songe, et nous ? Si nous en buvons ?...
BERTHE
Nous ne boirons que de l'eau.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Quelle raison donner ?
BERTHE
Nous trouverons un prétexte. Vous ?... Eh bien, vous avez une gastralgie... une épouvantable gastralgie.
Gastralgie : Douleur nerveuse d'estomac, sans fièvre. [L]
MADAME D'AIGREFEUILLE, riant
Merci !
BERTHE
Si vous préférez une autre maladie, cela m'est indifférent, cherchez ! Pour moi, je trouverai autre chose. Je cours m'habiller.... Vous le recevrez gentiment, n'est-ce pas, votre futur neveu ; car j'espère... Oh ! oui, je veux espérer que son sommeil sera calme comme celui d'un enfant de trois jours. Ah ! Ma tante, ma tante pourvu qu'il n'aille pas ronfler !
Elle sort.
SCÈNE VII. Madame d'Aigrefeuille, seule, puis Joseph.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Alors, pour faire plaisir a cette petite évaporée, il va faLLoir passer pour une valétudinaire aux yeux de ce capitaine. Si l'on pouvait se dispenser de cette comédie. Au fait, pourquoi ne pas essayer de le faire causer. Qui sait ? Il ne se méfiera pas, et adroitement, je pourrais peut-être lui faire avouer.
JOSEPH, annonçant
Monsieur_Gontran_de_Sergy.
À part, ouvrant sa main.
Il m'a déjà donné un pourboire ! C'est de bon augure !
Il sort.
SCÈNE VIII. Gontran, Madame d'Aigrefeuille.
GONTRAN, s'avançant et saluant
Madame_la_baronne_d_Aigrefeuille ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Oui, monsieur. Et la tante de Madame_d_Estrelles. Soyez le bienvenu au château_de_Fontenay, Monsieur_de_Sergy.
GONTRAN
Je vois, Madame, que vous êtes informée du motif de ma visite.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Oui. monsieur ! Mais je vous avertis que je suis décidée à ne vous point écouter avant d'avoir accompli envers vous les premiers devoirs de l'hospitalité. Après le déjeuner, je vous donnerai audience pour la demande officielle que vous brûlez de m'adresser. j'en suis sûre.
GONTRAN
Oh oui, madame. Madame_d_Estrelles, m'a annonce que c'était vous qui me diriez si j'ai le bonheur d'être agréé par elle,et je vous avoue que mon impatience n'a d'égale que la passion sincère, profonde, qu'elle m'a inspirée.
MADAME D'AIGREFEUILLE, à part
Pauvre garçon ! Ce serait fâcheux, s'il allait. Asseyez-vous, monsieur.
Haut.
Alors, monsieur, vous êtes très amoureux de ma nièce ?
GONTRAN
Oh madame Très amoureux. c'est-à-dire que.
MADAME D'AIGREFEUILLE, l'interrompant
Mais là, pour tout de bon ?. Vous savez les hommes. les hommes jeunes, s'entend, et surtout dans votre profession. sont généralement des cerveaux brûlés. des casse-coeurs aimant ici aujourd'hui, demain ]a. Oh ne niez pas.
À part.
Je tiens mon moyen.
Haut.
Je ne vous demande pas de comptes sur les malheureuses que votre uniforme. et votre air martial. ont pu entraînera. cependant je serais aise de savoir.
GONTRAN
Eh bien, mais, elle est un peu curieuse, la tante !
Haut.
Vous seriez aise, Madame, de savoir...
MADAME D'AIGREFEUILLE
Vous allez rire... Mais nous autres provinciales qui vivons enfermées dans un vieux château, entre un livre_d_heures et les journaux_de_Paris, il nous vient parfois des curiosités. brûlantes, oui. c'est le mot, pour certains détails de cette vie de plaisir. que nous ne connaissons que par ouï dire.
GONTRAN, gêné
Hum ! mille pardons, madame, mais je ne comprends pas bien.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Je voudrais savoir comment il se fait que des hommes du monde, a l'éducation raffinée, puissent s'astreindre parfois à mener une existence commune avec certaines personnes de moeurs faciles. dont. les habitudes vulgaires.
GONTRAN, à part
Où diable veut-elle en venir ?
Haut.
Excusez-moi. mais je ne comprends pas bien.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Tenez, par exemple un mien cousin qui me faisait l'honneur de me prendre pour confidente de ses fredaines, m'a conté qu'un jour il avait renvoyé de chez lui, presque furieusement, une très belle personne qui pendant toute la nuit avait. vous ne devinez pas ?
GONTRAN, sèchement
Non, madame.
À part.
Voilà une conversation bizarre pour une première entrevue.
MADAME D'AIGREFEUILLE, charmante
Eh bien, Monsieur, elle avait. ronfle !
GONTRAN, feignant de rire
Ah ! ah très drôle.
À part.
Sapristi je devine, Madame_d_Estrelles est affligée de ce défaut. et on veut connaître mes idées sur ce genre de récréation nocturne.
MADAME D'AIGREFEUILLE, à part
Il hésite.
GONTRAN, à part
Tant pis ! Elle est si charmante ! Je tâcherai qu'elle dorme le moins possible.
Haut.
Eh bien, Madame, permettez-moi de vous dire que votre cousin me semble avoir été un peu trop... délicat !
MADAME D'AIGREFEUILLE, vivement
Vous trouvez.
GONTRAN, avec feu
Je dirai plus, Madame ! j'affirme, moi, que cette respiration sonore doit être pleine de charmes pour l'oreille d'un amant... ou d'un mari véritablement épris. On ne la voit plus. et on l'entend encore, cette voix qui vous poursuit jusque dans votre sommeil, comme le ronron charmant d'une chatte endormie, vous rappelant t'être adoré qui murmure)a, près de vous.
MADAME D'AIGREFEUILLE, à part
Toi, tu ronfles ! Pauvre Berthe !
Haut et froidement.
C'est une affaire de goût, monsieur. Je connais des gens qui ne partageraient pas le vôtre.
GONTRAN, gravement
Tant pis, madame, tant pis, moi, vous voyez j'avoue.
MADAME D'AIGREFEUILLE, à part
Je ne le vois que trop !
Berthe paraît
SCÈNE IX. Les mêmes, Berthe.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Arrivez, ma nièce ! Monsieur_le_capitaine_Gontran_de_Sergy brûle de vous présenter ses hommages.
GONTRAN, se précipitant vers elle
Oh ! Madame.
Il lui baise la main.
BERTHE, timidement
Monsieur_de_Sergy !
Elle lui retire ses mains et s'en va vers Madame d'Aigrefeuille. Bas.
Vous permettez ? Deux mots ma tante.
GONTRAN
Je vous en prie. Comme vous voilà rêveuse, vous m'effrayez.
MADAME D'AIGREFEUILLE, de même
Hélas ! Ma pauvre Berthe, j'ai bien peur.
BERTHE
Il a avoué !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Pas tout à fait... mais...
BERTHE
Je veux tenter l'expérience.
À sa tante.
Pourvu que notre petite préparation n'aille pas lui faire de mal. Si nous en avionS trop mis ?2
MADAME D'AIGREFEUILLE
Ne crains rien.
SCÈNE X. Les mêmes, Joseph.
JOSEPH, entrant, portant des plats
Madame la baronne est servie
GONTRAN, offrant son bras à madame d'Aigrefeuitte pour la conduire à table
Madame !...
BERTHE, les suit
Vous nous excuserez, Monsieur, de cette réception familière. Le château est en réparation.
Madame d'Aigrefeuille designs la place à Gontran. Ils s'installent à déjeûner.
GONTRAN
Je vous suis au contraire, madame, on ne peut plus reconnaissant de cet accueil tout intime qui me comble de joie.
Ils mangent.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Un peu de ce poulet, capitaine ?2
GONTRAN
Mille remerciements, madame. Permettez !
Il lui offre du Château_Yquem.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Merci, capitaine, je ne bois jamais devin, j'ai une gastralgie.
Le capitaine offre à Berthe.
BERTHE, refusant
Et moi capitaine. je suis au régime pour ma gorge, vous savez ? Ordre de la faculté, je ne bois que de l'eau !
GONTRAN, posant la bouteille en souriant
Tiens c'est comme moi
BERTHE, atterée
Comment !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Vous ne buvez que de l'eau ?
JOSEPH, à part, avec indignation
Un capitaine d'artillerie ! Oh ! oh ! oh !
GONTRAN
C'est la fin de la cure, un peu d'inflammation encore.
BERTHE, dépitée
Ce n'est pas sérieux ! Un homme ne se soumet pas à ces ordonnances-là ! C'est bon pour nous... Allons ! versez-vous, capitaine !
GONTRAN
Non vrai j'ai promis de m'abstenir.
Berthe fait un geste de colère, Madame d'AigrefeuiUe lui fait signe de se taire.
MADAME D'AIGREFEUILLE, avec dignité
Monsieur_de_Sergy, vous me permettrez d'insister !... 11 est de tradition que les hôtes qui passent pour la première fois le seuil du château de Fontenay, offrent une libation a la dame châtelaine et vident leur coupe on son honneur.
Riant.
Dussent-ils en mourir... Refuser serait une offense pour moi et nous-mêmes, malgré notre santé. nous approcherons de nos lèvres ce vin avec lequel nous aurons répondu à votre toast. Allons, capitaine, votre verre !...
Elle prend la bouteille et verse.
GONTRAN, tendant vivement son verre
Avec joie, Madame, puisque c'est pour vous rendre hommage.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Berthe.
Elle verse un peu de vin dans le verre de Berthe et dans le sien.
GONTRAN, se levant
Je bois avec vous, Madame_la_baronne_d_Aigrefeuille, à vous, Madame_Berthe_d_Estrelles, aux deux plus gracieuses châtelaines des temps passés, présents et futurs.
Il boit.
MADAME D'AIGREFEUILLE, levant son verre
Au capitaine_Gontran_de_Sergy, notre hôte !...
BERTHE, à part
Enfin !
Elle goûte au vin et remet son verre sur la table.
JOSEPH, à part
À peine si elle y a trempé ses lèvres ! Un vin pareil !
GONTRAN
Ah ! c'est étrange... ce vin... C'est du Château_Yquem... Je crois ?
BERTHE
En effet. Ne le trouvez-vous pas bon.
GONTRAN
Si... si... excellent !
À part.
Il a un drôle de goût.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Il est très vieux, très vieux.
BERTHE
Et vous devez savoir que quand le vin est très vieux. ça en change un peu le goût.
GONTRAN, à part
C'est peut-être cela.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Monsieur_de_Sergy, je vous suis fort reconnaissante d'avoir consenti à nous faire raison.
GONTRAN
Oh ! Madame, c'est trop naturel.
JOSEPH, à part
Madame y a goûté à peine, elle aussi Ça ne sait pas boire, les femmes !
MADAME D'AIGREFEUILLE, à Gontran qui passe la main sur son front
Qu'avez-vous, monsieur ? Seriez-vous indisposé ?
GONTRAN, avec des gestes las
Non, madame !... Un peu de fatigue, peut-être. Excusez-moi, ce n'est rien.
BERTHE, se lève vivement
Vous ne souffrez pas, au moins ?...
GONTRAN, luttant contre le sommeil et se levant
Non, non. Mais je ne sais vraiment ce que j'éprouve. Je vous demande pardon. je me sens la tête d'une lourdeur.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Je vous en prie, capitaine, venez vous reposer un peu, sur ce canapé.
GONTRAN, protestant
Oh madame, je suis confus. Mille pardons, mais c'est plus fort que moi.
Il ferme les yeux, en réprimant un bâillement et se dirige vers le canapé sur lequel il tombe.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Dormez un instant, si cela doit vous faire du bien.
GONTRAN
En vérité, c'est plus fort que moi.
BERTHE, à sa tante
Il est endormi ?
MADAME D'AIGREFEUILLE, bas
Pas encore, nous le gênons. Allons-nous-en, nous reviendrons tout à l'heure.
GONTRAN, s'endormant
Madame ! Madame, pardon, je vous en supplie.
MADAME D'AIGREFEUILLE, haut
Allons, viens, Berthe, laissons en repos Monsieur_de_Sergy.
BERTHE, en s'en allant, à part
Dans cinq minutes mon sort sera fixé.
Elles sortent.
SCÈNE XI. Joseph, Gontran, endormi.
JOSEPH
Il en reste du Château_Yquem. Il reste même à peu près tout.
Il boit les deux verres de Madame d'Aigrefeuille et de Berthe.
Au fait, pas besoin de me gêner, il ne bouge pas, notre hôte !
Il revient à la table et boit à même la bouteille.
Onctueux !... Admirable... exquis... je ne veux pas qu'il en reste une goutte.
Achevant de boire.
C'est fait.
Regardant le capitaine.
Il ne s'est pas réveillé au moins. Tiens, ça tourne ! Pourquoi donc que ça tourne.
Il baîlle.
Ah ! mais, qu'est-ce que, j'ai ! Moi aussi, je tombe de sommeil. Elle est drôle celle-là ! Voila que je ne peux plus supporter le bordeaux, a présent ! Ouff !
Il se laisse tomber derrière le canapé où dort Monsieur de Sergy.
SCÈNE XII. Berthe, Madame d'Aigrefeuille, Gontran et Joseph, endormis.
Madame d'Aigrefeuille et Berthe reviennent sur la pointe du pied tendant l'oreille.
BERTHE, radieuse
Eh bien, ma tante, entendez-vous quelque chose ?... Il dort !... Il dort profondément... Et pas le moindre. 0 bonheur ! Mon cher Gontran, je serai ta femme.
Elle lui envoie un baiser du bout des doigts. À ce moment éclate un ronflement formidable.
Ah ! L'horreur Miséricorde ! C'est épouvantable, ma tante ! Réveillez-le ; qu'il s'en aille. Tout de suite Je ne veux plus le voir. Jamais !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Berthe, calme-toi.
BERTHE
Jamais Je veux qu'il parte. ou c'est moi qui abandonnerai le château. Éveillez-le, congédiez le. Qu'il soit parti dans dix minutes. Ah ! Quelle abomination !
Elle se sauve désespérée. Les roulements cessent.
SCÈNE XIII. Madame d'Aigrefeuille, Gontran, Joseph.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Allons, réveillons-le.
Elle se rapproche.
Monsieur Gontran !
Elle le touche.
Hé ! Monsieur le capitaine !
GONTRAN, en sursaut
Hein ! Quoi ! Sacrebleu ! C'est bête de me réveiller comme ça. Ah ! C'est vous, Madame mille pardon... Je crois que je m'étais endormi. Je vais mieux. je vous remercie !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Hélas ! oui, vous vous étiez endormi ! Et pour votre malheur !
GONTRAN, subitement debout
Pour mon malheur ?
MADAME D'AIGREFEUILLE
Voyons, Monsieur_de_Sergy !.. Un peu de courage ! J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer... Madame_d_Estrelles.
GONTRAN
Berthe !...
MADAME D'AIGREFEUILLE
Madame_d_Estrelles a changé subitement d'idée. Elle m'a chargée de vous apprendre qu'elle est absolument résolue à ne pas se marier. Tous nos regrets, Monsieur.
GONTRAN
Pardon, Madame ! Vous m'avez dit l'instant que j'avais dormi... pour mon malheur !... Que s'est-il donc passé pendant ces quelques minutes où j'ai cédé, malgré moi.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Quelque chose de très grave, Monsieur. Nous avons constaté chez vous, pendant votre sommeil, une infirmité qui rend impossible votre mariage avec ma nièce.
GONTRAN, bondissant
Une infirmité qui rend impossible. Moi, moi !... Gontran_de_Sergy, capitaine d'artillerie !... Savez-vous bien, madame, que sans le respect que je vous dois, je vous dirais carrément que vous. Mais comme je vous respecte infiniment, je ne vous le dis pas !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Vous ne me comprenez pas, capitaine, j'ai voulu dire.
GONTRAN, impétueusement
Non pas, Madame, vous m'avez dit que Madame_d_Estrelles me refusait pour mari à cause d'une infirmité constatée pendant mon sommeil. Or, Madame, je demande, je veux, j'exige que l'on me dise quelle est cette infirmité... que j'ignore...
MADAME D'AIGREFEUILLE, s'emportant
Eh ! Mon Dieu, monsieur, puisqu'il faut vous l'avouer... c'est que... c'est qu'en dormant... vous ronflez comme un tuyau d'orgue !
GONTRAN, stupéfait, s'oubliant
Je ronfle... moi ! Jamais Amanda.... ni Coralie... ni Clémence ne m'ont dit. Oh sapristi !
MADAME D'AIGREFEUILLE, riant
Nous venons de vous entendre là, tout a l'heure !... Ma nièce est désolée, croyez-le bien, sieur, mon- si désolée qu'elle quittera le château, a l'instant, si vous.
GONTRAN
Si je ne prends congé de vous immédiatement, n'est-ce pas, Madame ?... Soit, je me retire ! Mais pas avant d'avoir salué Madame_d_Estrelles.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Quoi vous exigez...
GONTRAN
J'exige que Madame_d_Estrelles ait le courage de me répéter ces paroles, oui, Madame... C'est bien le moins que l'on puisse accorder un galant_homme que l'on traite d'une si cruelle façon.
MADAME D'AIGREFEUILLE
Soit !
Elle va au fond.
Berthe.
À part.
Elle refuserait de venir si. ; ;
Haut.
Berthe ! Il est parti !
SCÈNE XIV. Les mêmes, Berthe.
BERTHE, entrant
Bien vrai ?
Apercevant Gontran, à Madame d'Aigrefeuille.
Quelle trahison !
MADAME D'AIGREFEUILLE
Pardonne-la moi... Monsieur_de_Sergy refuse de s'éloigner avant de t'avoir entendue lui dire.
GONTRAN
Que vous prenez un prétexte, le premier venu, Madame.
BERTHE
Un prétexte... Non pas, Monsieur, je vous l'affirme... Chaque femme se fait un idéal pour le mari qu'elle choisira. Le mien, c'est d'en avoir un dont le sommeil soit paisible, absolument paisible... Et avec vous, le doute n'est pas permis ! Car, tout a l'heure, là... Je vous ai entendu-là...
À ce moment, un ronflement formidable se fait entendre.
Ah !
GONTRAN
Moi ?
BERTHE
Mais certainement !
Le ronflement redouble.
Ah !
MADAME D'AIGREFEUILLE, poussant un cri et appelant
Joseph !... Joseph !...
À ce moment, Joseph se lève et paraît derrière le canapé, l'air ahuri tout ensommeillé.
JOSEPH
Madame a sonné ?
GONTRAN, allant le faire lever
Ah ! Je comprends ! Le voila, le coupable !
JOSEPH
Coupable, moi !... Je n'ai rien pris, Madame...
Il retombe sur le canapé, et se met à ronfler.
MADAME D'AIGREFEUILLE, furieuse
Le malotru.
Il ronfle sans discontinuer. Berthe et Gontran se bouchent les oreilles.
Joseph ! Joseph !
Joseph ronfle plus bruyamment encore. La baronne essaie en vain de le réveiller.
BERTHE, à Madame d'Aigrefeuille
Laissez-le dormir, ma tante ! Je suis si heureuse que ce ne soit pas lui...
Elle montre Gontran.
GONTRAN
Jamais je n'ai eu cette infirmité, je vous le jure !...
Bas à Berthe.
Et il me tarde de vous le prouver.
Joseph continue à ronfler.
Rideau.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica