Folie-Revue en vers et en prose· Folie Revue en un Acte
La Claque ! la Claque !
Représentée pour la première fois, à Paris sur le Théâtre de la Société artistique (Rue Bellefond), le 15 Février 1862.
Personnages
- LA FICELLE DRAMATIQUE, Mademoiselle DÉSIRÉE
- JULIE, Mademoiselle CARROUCHE-DALBERT
- LE THÉÂTRE BELLEFOND, Mademoiselle CARROUCHE-DALBERT
- LA FRÉGATE-ÉCOLE, Mademoiselle SURAND
- LA COMÈTE, Madame MAGNUS
- COLLODION, Monsieur PÉTAIN
- ROMULUS, Monsieur GUSTAVE BLOCK
- BAIN-DE-FER, Monsieur J.JACOB
- CHABANNAIS, Monsieur PAUL J
- LE BOULEVARD DU TEMPLE, H
- WATEFERFISCH, Manuel
- ORÉLIE-ANTOINE, ALFRED N
- BRULE-PAVÉ, PARIZE
- UN VIGNERON, MASSON
Dédicace
A M. N. BRANDT
TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET D'AMITIÉ
W. BUSNACH.
LA CLAQUE ! LA CLAQUE !
Le théâtre représente un salon. Une toile de fond de jardin. Au second plan, à droite, un objectif et des instruments de photographie. Un grand rideau coupant à volonté le théâtre. Canapés, fauteuils, chaises, etc., etc.
SCÈNE PREMIÈRE. Bain-de-fer, Julie.
Au lever du rideau, Julie est assise sur le fauteuil et pose ; Bain-de-Fer a la figure cache sous le voile de l'objectif.
JULIE
Est-ce bien comme cela, dites ?
BAIN-DE-FER
Parfaitement, Mademoiselle !
JULIE
J'espère que cette fois vous réussirez.
BAIN-DE-FER
La tête un peu plus de trois quarts... Là, voilà !... Maintenant, Mademoiselle, soyez immobile, s'il vous plaît.
Il sort la tète de dessous la toile, ses cheveux sont ébouriffés.
Regardez là, dans l'instrument...
Il opère et regarde Julie d'un air tendre ; il compte en soupirant.
Une... deux... trois... quatre... cinq... six...
Tout à coup il s'élance vers elle.
Ah ! Mademoiselle !
JULIE, poussant un cri
Qu'est-ce qu'il y a ?
BAIN-DE-FER
Rien ! Mademoiselle, rien !
JULIE
Ah ! Que c'est bête de me faire peur comme ça !... Voilà encore mon portrait manqué ! c'est amusant... C'est au moins la dix-septième_fois que je pose depuis ce matin.
BAIN-DE-FER
Accablez-moi, Mademoiselle, je ne répondrai pas !
JULIE
Mais enfin, qu'est-ce que vous avez à sauter comme ça en l'air ?
BAIN-DE-FER
Ce n'est pas moi qui saute, Mademoiselle, c'est mon coeur !... Croyez-vous donc que je puisse comprimer ses élans, à ce coeur, et lui dire de ne pas battre si fort quand je suis en face de vous ?... Croyez-vous qu'il me soit possible de rester ainsi, bêtement, à compter les secondes, comme si je faisais cuire un oeuf à la coque, quand votre regard croise le mien ? Ah ! Julie !... C'est plus fort que moi... mes jambes flagellent, - dit-on gellent ou geolent, - je suis si ému que je ne sais plus...
JULIE
Geolent... Monsieur.
BAIN-DE-FER
Merci, ange ; mes jambes flageolent, et je ne peux m'empêcher de tomber à vos pieds !
JULIE
Monsieur_Gustave !
BAIN-DE-FER
Ne m'appelez pas Gustave, Mademoiselle ! Vous savez bien que depuis que, pour me rapprocher de vous, j'ai laissé là mes pinceaux et mes couleurs pour devenir opérateur_photographe chez monsieur votre père, il a eu l'heureuse idée de changer mon joli nom de Gustave_Chimpazard contre le sobriquet de Bain-de-Fer, et il exige que je n'en porte pas d'autre !... Ah ! Julie !
JULIE
Calmez-vous, je vous en prie... Pourquoi me parler ainsi ? Vous savez bien que mon père ne consentira pas à notre mariage.
BAIN-DE-FER
Et vous me dites cela tranquillement ! Mais voilà pourtant ce qui fait le désespoir de mon horrible existence !... Et bientôt sans doute... Ah ! C'est bien imprudent à lui de laisser ainsi sous ma main une foule de produits dangereux ! Un jour ou l'autre, voyez-vous, je me laisserai aller à préparer une plaque dans mon estomac !
JULIE
Y pensez-vous, Monsieur_Bain-de-Fer ?... Vous détruire !
BAIN-DE-FER
Certainement. Tenez, mademoiselle, si vous m'aimiez autant que je vous aime, loin de chercher à me détourner de mon sinistre projet, vous devriez, au contraire, dans un trépas commun, trouver l'union de nos deux âmes !
JULIE
C'est encore une jolie idée que vous avez là !
BAIN-DE-FER
Ah ! Vous ne m'aimez pas alors !... Julie... Julie... Songez-y, vous êtes mon premier amour !
JULIE
Premier... premier... Il y a bien eu un entresol ?
BAIN-DE-FER
Vous riez, et je souffre... Triste... triste !... Ingrate, ne vous souvint-il plus de cette promenade que nous fîmes l'an dernier dans les bois de Ville_d_Avray, de ces doux épanchements, de ce bras serré contre mon coeur, de ces regards brûlants, de vos yeux baissés ?... Ah ! Julie !... Julie !
AIR :
C'était cet automne, un dimanche, Je vous avais offert mon bras ! Vous portiez une robe blanche, Un joli mantelet lilas. Nous courions dedans la prairie ; Vous en souvient-il pas, Julie ? Ah ! redites-moi, par pitié ! Que vous n'avez rien oublié 1JULIE
Nous étions troublés l'un et l'autre, Et mon père étant loin de nous, Vous prîtes mes mains dans la vôtre, Et vous me dites à genoux : Je vous adore, ô ma Julie, A vous désormais pour la vie 1 Je voudrais en vain le nier, Mon coeur n'a pu rien oublier.BAIN-DE-FER
Ah ! Julie, après cet aveu si doux, je ne puis plus douter... Vous m'aimez, n'est-ce pas ?
JULIE
Taisez-vous !... Si mon père vous entendait !...
BAIN-DE-FER
Votre père... Et que m'importe !... Je brave sa colère, à présent. Qu'il vienne donc, ce barbare tyran ! Qu'il vienne me disputer à vous... Je lui dirai : Monsieur Collodion, j'aime votre fille, et...
JULIE
Et il vous mettra immédiatement à la porte.
BAIN-DE-FER
C'est assez probable... Mais que faire alors ?... Vous voyez bien qu'il faut en revenir à... Vous savez, l'union de nos deux âmes ?
JULIE
Il faut, au contraire, chercher un moyen de le faire consentir... Tout n'est pas désespéré peut-être... Vous savez que mon père, qui a fait sa fortune dans le caoutchouc durci...
BAIN-DE-FER
Une fière Chance qu'il a eu là, par exemple ! Mais que m'importent sa fortune et son caoutchouc durci, c'est vous seule que je veux.
JULIE
Laissez-moi donc continuer.
BAIN-DE-FER
Je vous écoute comme si vous étiez Mademoiselle_Lenormand.
JULIE
Mon père, dis-je, s'est pris ces derniers temps d'une passion désordonnée pour la photographie. C'est son côté faible, c'est par là qu'il faut l'attaquer... Si nous pouvions trouver quelque chose qui flattât sa manie !
BAIN-DE-FER
En effet, vous avez raison, il faudrait inventer... Mais quoi ?
JULIE
C'est lui... Je l'entends... Je reprends ma pose. (
Elle se rassied dans le fauteuil.
BAIN-DE-FER, à son objectif
Fixe repos !... Ça va commencer...
SCÈNE II. Collodion, Bain-de-fer, Julie.
COLLODION, un journal à la main
Malgré moi, j'y pense sans cesse, et dans le tourment qui m'oppresse...
BAIN-DE-FER
Ah ! Mademoiselle, monsieur votre père qui parle comme à l'Odéon.
COLLODION
Tiens, vous êtes là !
JULIE
Oui, papa... Monsieur_Gust... Monsieur_Bain-de-Fer me fait mon portrait.
COLLODION
Mais il y a deux heures que je vous ai laissé à cette même place, Julie !... Il est impassible que vous ayez mis tout ce temps...
BAIN-DE-FER
C'est que... J'ai cherché plusieurs positions, patron, et je n'ai pas encore trouvé...
COLLODION
C'est bien... laissez-moi... Je suis rêveur... J'ai besoin de rentrer en moi-même ! Ô humiliation ! sentir en soi l'étoffe d'un homme de génie, et ne pouvoir parvenir à percer !
JULIE
Mais qu'est-ce qui vous tracasse ainsi, papa !
COLLODION
Ne m'interroge pas ; Julie, tu ne saurais me comprendre... ou plutôt si, écoute, Julie !
JULIE
Papa ?
COLLODION
Lis-tu quelquefois la quatrième page des grands journaux, ma fille.
BAIN-DE-FER, indigné
Ah ! Monsieur...
COLLODION
C'est juste, je te l'ai défendu... Mais enfin la lis-tu quelquefois ?...
JULIE
Jamais, papa ; je ne lis que les feuilletons, ceux du vicomte Ponson_du_Terrail par exemple ! Ah voilà qui est amusant !
Vicomte Ponson du Terrail : Pierre Alexis de Ponson du Terrail (1829-1871) écrivain de 200 romans populaires. Son personnage récurrent est Rocambole.
COLLODION
Naïve enfant ; je reconnais bien là, le fruit de l'éducation distinguée que je lui ai donnée. Cette littérature à la fois simple et auvergnate, suffit aux besoins de ton âme candide ! C'est bien, petite, viens m'embrasser.
JULIE
Oui, papa !
Elle l'embrasse.
BAIN-DE-FER, à part
Il l'embrasse !... Lui ! Ah !... Je voudrais être son père. C'est-à-dire... Non !...
COLLODION
Eh bien, ma fille, je veux bien, pour aujourd'hui, te permettre cette lecture commerciale : tiens, lis.
Il lui donne le journal.
JULIE, lisant
Vitaline_Steck.
COLLODION
Plus loin, plus loin...
JULIE, lisant
Corsets à buses_magnétiques...
COLLODION, vivement
Plus bas, plus bas !
À part.
Vraiment, ces journaux !
Haut.
Tiens, là !... En bas... Ces gros caractères !...
JULIE, lisant
Étrennes_1862... Album_Onzéderi... Plus de 12000 portraits des célébrités contemporaines... 1ère_liste... Jolanchaux... Ventujol, Rougnol, Chamouton, Rigolinski... Mais je ne connais pas ces noms-là... Papa...
COLLODION
Moi non plus, ma fille, ni personne ; mais c'est égal, il parait que ce sont des illustrations contemporaines... Eh bien ! Cette annonce-là !... Julie !... C'est le ver qui me ronge, le fer suspendu sur ma tête... c'est...
BAIN-DE-FER
C'est un cheveu sur votre potage, quoi !...
COLLODION
Cette expression triviale rend assez bien ma pensée... Viens m'embrasser Bain-de-Fer... Non, plus tard... L'année prochaine... Oui Julie, oui moi aussi je rêve un Album... Vois-tu quel effet ça ferait ?... Album Collodion !... Mais qu'y mettre dans cet album ?... Il faudrait quelque chose de neuf... d'original ; c'est ce que je cherche en vain, depuis huit_jours.
BAIN-DE-FER
S'il vous faut des images gracieuses, patron, je suis prêt à poser dans toute espèce de position.
Pose.
COLLODION
Et laisse-moi donc tranquille, toi ! Non... Ce que je voudrais c'est une actualité quelconque, à mettre au jour... C'est... je ne sais quoi enfin !...
BAIN-DE-FER, inspiré, poussant un cri
Ah...
COLLODION
Quoi... Qu'y a-t-il ?
BAIN-DE-FER
Je tiens la chose, patron...
COLLODION
Toi ?...
BAIN-DE-FER
Oui, moi.
COLLODION
Et c'est ?...
BAIN-DE-FER
C'est de... me laisser faire, mais à une condition...
COLLODION
Parle, parle vite !
BAIN-DE-FER
Si je réussis à faire ce que vous désirez, m'accorderez-vous ?...
COLLODION
Quoi ?
BAIN-DE-FER
Ce que je vous demanderai, une fois l'album terminé.
COLLODION
Tu es charmant, toi ; je ne peux pas m'engager ainsi ! Est-ce dans les prix doux, au moins ?
BAIN-DE-FER
C'est un trésor, au contraire, mais un trésor qui ne vous coûtera rien !
COLLODION
Explique-toi, voyons.
BAIN-DE-FER
Je ne peux vous en dire davantage, c'est à prendre ou à laisser.
COLLODION
Je prends, alors, et je t'engage ma parole.
BAIN-DE-FER
Vite à l'ouvrage.
À Julie.
Le temps de monter au sixième, chez mes anciens camarades d'atelier et je reviens. Ah ! Mademoiselle, je crois que je puis m'écrier comme Archimède : Eurêka... Allons, bon, je parle grec à présent ! Ça veut dire tout simplement : je crois que... dans six semaines, vous serez ma femme.
À Collodion.
À tout_à_l_heure, patron.
Il sort.
SCÈNE III. Collodion, Julie.
COLLODION
Comprends-tu quelque chose à ce qu'il dit, toi, Julie ?
JULIE
Non,papa, rien du tout ; mais j'ai confiance, et puisqu'il vous a promis de satisfaire votre ambition, laissez-le faire.
COLLODION
Au fait, je ne risque rien, je lui ai donné ma parole... Ça n'engage pas à grand'chose... Ainsi...
JULIE
Comment, papa !... Mais...
COLLODION
Va, ma fille, laisse ton père rêvasser à son aise.
JULIE
Au revoir, papa.
En sortant.
Je vais guetter Monsieur_Gustave.
SCÈNE IV.
COLLODION, seul
Dois-je me fier à l'idée de ce Bain-de-Fer. Oh mon rêve ! Oh ! La célébrité ! L'atteindrai-je enfin ? C'est en vain que je l'ai demandée à l'industrie du caoutchouc durci, trois faillites successives, tout en m'enrichissant honorablement, m'ont laissé dans l'obscurité... Être illustre !... N'importe à quel prix... Être un grand homme... Ah ! Ce fut le désir de toute ma vie ! Aussi, en quittant le commerce, j'ai cherché dans quelle branche je pourrais m'illustrer... J'avais bien pensé à me faire nommer ambassadeur, mais les costumes officiels sont si chers ! Alors je me suis jeté à corps perdu dans la photographie...
SCÈNE V. Bain-de-fer, Collodion.
COLLODION
C'est toi, Bain-de-fer ?
BAIN-DE-FER
Oui, c'est moi !
COLLODION
Eh bien, quoi de neuf ?
BAIN-DE-FER
Apprêtez-vous, patron, vous allez bientôt voir comment je tiens ma parole ; moi, je rentre là pour exécuter vos ordres.
À part.
Si Romulus, notre ancien modèle, m'a bien compris, ça va marcher, et enfoncé le père Collodion !
Il passe derrière le rideau.
COLLODION, seul
Que veut-il dire ?
À ce moment on entend au dehors un grand bruit de sifflets et de bravos à la porte.
Entre Romulus.
SCÈNE VI. Collodion, Romulus.
ROMULUS
Il entre à reculons en se bouchant les oreilles.
Assez, assez... Grâce, grâce !...
Se tournant vers Collodion.
Au nom du ciel, Monsieur, secourez-moi, cachez-moi n'importe où, dans une armoire, dans votre fontaine, dans voire objectif, ou vous voudrez enfin, mais cachez-moi !
COLLODION
Pardon, Monsieur, mais je ne comprends pas ; à qui ai-je l'honneur de parler ?
ROMULUS
Monsieur, vous voyez en moi le descendant d'un illustre Romain ; un de mes aïeux eut l'honneur de claquer autrefois Néron.
COLLODION, sans comprendre
Ah ! Vous avez claqué Néron... Enchanté, Monsieur,... mais je ne comprends pas toujours ce qui me procure ?...
ROMULUS
Vous devez être allé quelquefois au théâtre ?
COLLODION
Souvent, Monsieur, j'adore le spectacle ; j'ai même ma stalle à l'année... aux Funambules... derrière la clarinette.
Stalle : Dans un théâtre, siéges séparés et numérotés. [L]
Thépatre des Funambules : Salle de Spectacles parisienne entre 1816 et 1862. Situé Boulevard du temps, maintenant Place de la République, il faut détruit lors des travaux haussmannien.
ROMULUS
Eh bien, Monsieur, je suis un de ceux qui sont chargés de manifester aux auteurs et aux artistes la satisfaction du public.
COLLODION
Oh ! J'entends maintenant, vous êtes un claqueur !
ROMULUS
Vous l'avez dit, j'ai cet honneur ; placé sous le lustre, c'est moi qui applaudis tous les acteurs en renom, depuis Mélingue jusqu'à Vavasseur ; du reste, voici ma carte : « Romulus, entrepreneur de succès, attaché aux théâtres des boulevards, claque tout ce qui concerne son état, fait des envois en province... » Tout ce qui s'est joué depuis vingt ans, je l'ai applaudi... quelle besogne !... J'ai vu trois cent vingt-sept fois le Pied de Mouton.
Le Pied de mouton, mélodrame-féerie comique, d'Alphonse Martainvile avec Ribié (1807).
Étienne Marin Mélingue (1807-1875), peintre et acteur. Il a connu une carrière riche et tourmentée.
COLLODION
Oh ! Pauvre homme.
ROMULUS
Eh bien, Monsieur, imaginez-vous que dans le courant de l'année dernière, il s'est formé contre mon honorable profession une ligue acharnée ; ces gueux de payants ne se sont-ils pas imaginé de vouloir applaudir eux-mêmes, comme s'ils savaient ; hein ! Si ça ne fait pas pitié ?
COLLODION
Mais pardon, Monsieur, il me semble pourtant...
ROMULUS
Quoi ? Quoi ?... Il vous semble... En seriez-vous un par hasard ?
COLLODION
Un quoi ?
ROMULUS
Un merle.
COLLODION
Un merle ?
ROMULUS
Oui. C'est le nom de ces oiseaux-là ! Ils ont formé un club : le Club_des_Merles... Aussi je suis traqué, poursuivi, à peine hasardé-je le plus petit bravo qu'on me crie aussitôt : chut, chut ! À la porte ! C'est intolérable ! Mais que veut-on que je devienne ?
COLLODION
Certainement, Monsieur, je compatis de tout mon coeur à votre noble infortune, mais je n'y puis rien et je ne m'explique toujours pas davantage ce que...
ROMULUS
Comment vous ne comprenez pas ? Seriez-vous bouché par hasard ?
COLLODION
Non, Monsieur, je suis photographe, le collaborateur du soleil.
ROMULUS
Ah ! Oui ! La photographie ! La profession à la mode.
AIR : Vive la lithographie !
Vive la photographie ! Tel est le cri général ; Chacun veut son effigie : Assis, debout, à cheval. Vieux masques aux frais visages, Le critique ! L'auteur à bout ! Gens d'esprit, sots, fous ou sages, L'objectif reproduit tout ! Tout ça se vend et s'achète, Chacun avec fatuité, Voyant exposer sa tète, Se croit une célébrité. Aussi dans chaque étalage, Quel tohu-bohu piquant. C'est un certain assemblage Parfois drôl', parfois choquant. En face d'une danseuse, Le portrait de Talleyrand, Une vertu scrupuleuse Près d'Léotard trapézant. Ici, voyez cette actrice, Déguisée en marmiton, Près d' Jud, dont la cicatrice Effraye un jug' d'instruction, Ce guerrier tient dans sa dextre Un bâton de maréchal ; Au-dessus, un chef d'orchestre Tient un bâton d'carnaval. Voyez là, c'est Rigolboche, Assise sur un balcon, Faisant, la main dans sa poche, La nique à lord_Palmerston. Mon pip'let, sans qu'on lui réclame, Au jour de l'an a fait don De l'image de sa femme Orné' de son grand cordon. Bientôt, près de chaq' figure, Faudra mettre un attribut : L' charcutier voudra sa hure, Et chaque auteur l'Institut. Bref, comme les vieux télégraphes, Cette mode passera. Bientôt plus de photographes ; Le vrai tographe viendra.Et moi aussi je suis une célébrité, et du train dont ils y vont, il ne restera peut-être plus rien de moi cette année.
COLLODION
Et ?...
ROMULUS
Et je désire laisser mes traits à la postérité... C'est pour cela que vous me voyez chez vous... Je veux avoir mon portrait avec ce costume caractéristique, et ce vers à mes pieds : Du plus gros des Romains, voilà tout ce qu'il reste !
COLLODION
Comment, Monsieur, c'est pour cela ? Mais alors donnez vous donc la peine de...
ROMULUS
Tenez, Monsieur, je veux vous rendre un service, je veux qu'on parle de votre atelier. Si vous y consentez, toutes les célébrités de l'année défunte vont venir poser ici, devant vous !
COLLODION
Ciel ! Qu'entends-je ?... Quoi !... Mais alors mon rêve se réaliserait... Mon album... Le voilà... Album_Collodion... Revue_de_1861. Ah ! Mon cher Néron !
ROMULUS
Romulus !
COLLODION
Oui, Néron... que ne vous devrai-je pas ?
BAIN-DE-FER, derrière le rideau et d'une voix grave
Patron, songez à votre promesse.
ROMULUS
Quelle est cette voix humaine ?
COLLODION
Bain-de-Fer, mon commis principal, mon assesseur... Oui, Bain-de-Fer, oui, je saisis tout maintenant, c'est toi qui me vaux cette aubaine, et je le jure que, mon album terminé, je t'accorderai ce que tu me demanderas.
BAIN-DE-FER, passant sa tète entre les rideaux
J'y compte, patron.
COLLODION
Ah ! Monsieur Néron, quelle joie, venez m'embrasser... Non, c'est inutile... Ah ! Mon cher Romulus, votre main... Oh ! La belle main.
ROMULUS
J'ai la paire... Tenez... Comme ça claque.
SCÈNE VII. Les mêmes, Chabanna1s.
CHABANNAIS
La claque, la claque ! Où est-elle, la claque ?
ROMULUS, à Collodion
Monsieur_Chabannais, que j'ai l'honneur de vous présenter.
CHABANNAIS
Monsieur, pourquoi donc me regardez-vous d'un air étonné ? Ah ! Je la trouve mauvaise, celle-là... Ça va marcher ! Parce qu'avec moi, ça ne traîne pas, voyez-vous ; j'aurai bientôt fait de vous envoyer la...
Il fait le geste de donner une claque.
COLLODION
Bigre ! Il n'a pas l'air d'avoir le caractère bien fait.
CHABANNAIS
Bien fait ! Quoi, bien fait ! Ah ne la faites plus celle-là... Hein ?... Elle est mauvaise...
ROMULUS
Calmez-vous, Chabannais ; monsieur n'a pas voulu vous être désagréable.
CHABANNAIS
À la bonne heure, parce que je n'aime pas qu'on plaisante là-dessus ; ça n'est pas pour moi, c'est pour ma famille.
ROMULUS
Vous voyez là, monsieur Collodion, une des célébrités des petits théâtres. Monsieur a fait courir tout Paris. Ah ! C'est là qu'on s'amusait ! J'ai vu monsieur plus de cinquante fois, et toujours je riais comme un bossu.
CHABANNAIS
Comment, comment ça... bossu ! C'est encore une de celles qu'il ne faut pas me faire, celle-là... Un jour, à la Marche, un joli gandin m'a demandé si j'avais avalé un tire-bouchon ! Je n'ai pas bien compris d'abord, mais ensuite il m'a appelé bombé ; alors, vous jugez ! Ça n'a pas été long la pluie de claques ! Il a exigé des excuses, j'ai refusé, et le lendemain, à Vincennes, sur un dégagement... Je l'ai tué, moi, Chabannais, parole d'honneur ! C'est alors seulement que j'ai consenti à accepter ses excuses... Aussi ne m'asticotez pas, voyez-vous, parce que j'aurais bien vite fait de vous envoyer la...
Gandin : Dandy ridicule (du nom d'un personnage de vaudeville ; mot passé tout récemment dans l'argot du monde). [L]
ROMULUS
Ah ! Mais vous m'embêtez à la fin, savez-vous ? Je me moque pas mal de vous et de votre claque ! Envoyez-la donc un peu pour voir !
CHABANNAIS
Quelle soupe au lait que ce Romain... Il a cru que c'était sérieusement que je voulais lui envoyer la claque... À lui, un professeur de claque !... Est-il susceptible... hein ? La claque à toi, un ami que je ne connais pas du tout ; la claque à tout le monde, mais à toi, jamais !... Étreins-moi.
Il l'embrasse.
COLLODION
À la bonne heure... Je craignais un malheur... Monsieur, si vous voulez entrer là, on va vous faire poser.
CHABANNAIS
Comment ça, comment ça... me faire poser !... Je la trouve mauvaise, celle-là.
Ça ne sera pas long, n'est-ce pas ?... J'ai rendez-vous avec une petite fillette ; j'adore les primeurs, moi !... Si on ne se dépêche pas, j'envoie un coup d'épée... Je suis du Midi, et que voulez-vous, on ne se refait pas.
COLLODION
Malheureusement...
CHABANNAIS
Comment ça... malheureusement ?... Qu'est-ce que tu entends par là, toi ?... Ah ! Mais, ah ! Mais...
Il passe derrière le rideau.
COLLODION
Il est enragé !
ROMULUS
Que voulez-vous, il a eu tant de succès avec son méchant caractère !... De tous côtés on ne voit que gens qui bégayent et qui parlent de vous envoyer la claque.
AIR de Roger Bontemps.
La claque, la claque, la claque 1 On n'entend plus que ça ; Partout chacun vous traque Avec ce refrain là. Jadis, dans l' demi-monde, On n' parlait qu' javanais ; À présent, à la ronde, On parle le Chabannais, Demi-monde ou grand monde, Partout le Chabannais !SCÈNE VIII. Collodion, Romulus, Le Boulevard du Temple.
LE BOULEVARD, entrant en pleurant
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Qui consolera L' pauvre boulevard du Tomple ? Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Il n'est pas d'exemple D'un sort pareil à celui-là !COLLODION
Qu'avez-vous, mon brave homme, et pourquoi pleurez-vous ?
LE BOULEVARD
Ah ! Monsieur, si vous saviez, c'est navrant.
ROMULUS
Mais je te reconnais toi, mon vieux : tu t'appelais jadis la Foire_Saint_Laurent, plus tard on t'a nommé le Boulevard_du_Crime, hier tu étais le Boulevard_du_Temple, et demain tu seras le Boulevard_du_Prince-Eugène !
La Foire Saint-Laurent : Foire parisienne située en lieu et place de la Gare de l'Est. Elle se déroulait du juillet à septembre à partie de 1661, jusqu'à 1840.
LE BOULEVARD
Oui, Monsieur.
AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.
Vous connaissez le boulevard du Temple Et son aspect vraiment miraculeux ? Depuis longtemps tout Paris y contemple De gais tableaux, des spectacles joyeux. Au temps jadis, c'était alors la foire, On y voyait des tours de gobelets, Des charlatans, un tas de balançoires, D' plus en plus fort ! Comme chez Nicolet ! On admirait des puces très savantes, Qui, sans trembler, vous tiraient le canon ; On y levait des poids de cent_cinquante, On y trinquait au café_d_Apollon. Vous souvient-il encore de Lantimèche, De Curtius et du gai Tabarin ? C'était chez moi que paradait Bobèche ; Le grand Jocrisse est né sur mon terrain. Depuis ce temps, j'ai su grandir encore, Et sans parler de Collé, de Panard ! Les grands talents que le public adore Sont presque tous enfants du boulevard. Quand Frédérick au Lazary commence, Quand Dejazet chez moi vint s'établir, Ne puis-je pas à bon droit, je le pense. Regretter tant de me voir démolir ?REPRISE.
Vous connaissez le boulevard_du_Temple, etc,Et mes deux pauvres enfants !
Lantimèche : nom de personnage, idiot.
Tabarin : Bateleur de Foire parisien de son vrai nom Antoine Girard (1684-1626).
Curtius, Jean-Baptiste-Guillaume (1736- ?) :peintre et sculpteur, ouvrit vers 1778, sur le boulevard du Temple et aux foires, un salon où l'on voyait l'image en cire de toutes les notabilités contemporaines. [Les Spectacles de la foire, 1877]
François-Charles Panard (1689-1765) : chansonnier et dramaturge français.
Théâtre Lazari : Salle de spectacle parisienne qui prit le nom du mime Lazari en 1792. Il devins le Petit-Lazari depuis 1830 et disparut en 1863.
Virginie Dejazet (1798-1875) : actrice française qui se porte acquereur du théâtre des Folies-Nouvelles. Ce théâtre devint l'actuel Théâtre Dejazet.
COLLODION
Il a de la famille ?
ROMULUS
Il veut parler du Cirque et du Théâtre-Lyrique.
Théâtre Lyrique : nom d'une salle de spectacle parisienne localisée dans plusieurs lieux qui se trouvait au moment de la publication de cette pièce 72, Boulevard du Temple. Il fut détruit en 1863.
LE BOULEVARD
Oui, Monsieur. Je vous demande un peu ce que deviendra le boulevard sans ces deux théâtres-là ! Ah ! Je suis bien inquiet sur leur avenir... deux théâtres au bord de l'eau... Que de plaisanteries ne va-t-on pas faire ? Il n'y aura que de l'eau à boire ; les pièces n'auront pas grand chemin à faire pour tomber à l'eau.
ROMULUS
Oui, mais l'été ?
AIR des Carrières de Montmartre.
Lorsqu'à Paris on cuira La salle sera pleine Puisque le public pourra Pendant l'entracte, oui-da, Ou quand on jouera Un piètre opéra, Aller prendre un bain de Seine.II
Oui, dans le mois de juillet La recette sera certaine, Si le directeur permet Que lorsqu'on prend un billet Au lieu du livret On loue un filet Pour pêcher dans la Seine.LE BOULEVARD
Vous voyez, Monsieur, vous-même vous abandonnez vos anciens camarades ! Ah ! Je suis bien à plaindre, allez !... Et quelles raisons me donne-t-on ? Je ne suis pas à l'alignement, on veut m'achever... Ah ! Oui, c'est bien le mot, m'achever.
Il sort en répétant son air d'entrée.
Ah ! ah ! ah ! etc.SCÈNE IX. Collodion, Romulus, La Frégate-École.
LA FRÉGATE-ÉCOLE, dans la coulisse
Mille_sabords !... Mille_millions_de_marsouins !...
Elle entre.
AIR : Ah ! c'est-il beau !
Ah ! Qu'il fait froid !Ter.
Je me sens prise par la glace ! Ah ! Qu'il fait froid ! De grâce, réchauffez-moi !COLLODION
Quel est ce joli petit marin ?
LA FRÉGATE
Vous ne me reconnaissez pas, Monsieur ? Ça tient peut-être à ce que vous ne m'avez jamais vue !
ROMULUS
C'est possible.
LA FRÉGATE
Vous n'y êtes jamais allé ?
COLLODION
Où ça ?
LA FRÉGATE
Au Havre, à Cherbourg ; vous n'avez donc jamais été visiter la mer !
COLLODION
Moi ? J'ai été une fois jusqu'à Saint-Cloud en gondole, ça n'est pas la même chose hein ?
LA FRÉGATE
Aujourd'hui, Monsieur, vous n'avez nul besoin de vous déranger pour prendre un bain de mer, vous montez en omnibus, vous descendez au Pont-Royal... Là, vous me trouvez.
COLLODION
Qui vous ?
LA FRÉGATE
La_frégate-école, parbleu !
COLLODION
Et vous donnez des bains de mer... vous-même ?
LA FRÉGATE
Pas de familiarités, mon vieux... Oui. Pour la modique somme d'un_franc, vous pouvez vous croire à Dieppe ou à Trouville... de l'eau de mer véritable, venue en droite ligne de l'Océan !
ROMULUS
Oh ! De l'Océan... Dites donc, entre nous, voyons, soyez franche, avec une pompe et une livre de sel de cuisine, c'est plus économique ?
LA FRÉGATE, pleurant
Ah ! C'est affreux ça ! Voilà pourtant ce qu'ils disent tout c'est une indigne calomnie : mais vous n'avez donc pas lu l'autre jour dans le_Constitutionnel...
Le Constitutionnel : journal du commerce, politique et littéraire (2 mai 1819-21 juil. 1914) ;
COLLODION
Elle va nous conter l'histoire de l'ours de Montmorency.
LA FRÉGATE
Eh non, Monsieur ; il ne s'agit pas d'ours, mais d'un événement tragique arrivé, chez moi et qui prouve bien que mon eau est de l'eau bien authentique.
ROMULUS
Ah ! Oui, je crois me souvenir...
LA FRÉGATE
La preuve que c'est vrai, Monsieur, c'est que ç'a été imprimé.
COLLODION
Voyons, qu'est il donc arrivé de si terrible ?
LA FRÉGATE
Je vais vous conter ça, ou plutôt vous chanter ça.
AIR : Amis, voici la riante semaine.
Un bon bourgeois, dont c'était la toquade. Venait chaqu' jour visiter mon bateau ; L'autre matin, après sa promenade, Il se décide à se plonger dans l'eau. Mais tout à coup, ce n'est pas une histoire, Un affreux cri retentit dans le bain ; Le malheureux, au fond de sa baignoire, Venait-il pas de trouver un requin ! Oui, oui, Monsieur, un énorme requin !COLLODION, à Romulus
Est-ce que vous coupez dans le pont de cette frégate ?
ROMULUS
Au premier sabord... Au premier abord ! Cela peut paraître étrange en effet.
À la Frégate.
Mais comment se fait-il que ce requin vagabond, se soit trouvé dans la capitale, l'avez-vous su ?
LA FRÉGATE
Non, mais on présume qu'il aura dû échapper à la surveillance des employés du chemin de fer !
ROMULUS
Ce requin est tout bonnement le Jud des poissons... et qu'en avez-vous fait ?
LA FRÉGATE
Nous l'avons réexpédié à Étretat où il a fait de nouveau des siennes... Mais ça n'arrive pas tous les jours, Monsieur, et vous devriez venir chez moi, ça ne vous ferait pas de mal...
COLLODION, à part
Pourquoi me dit-elle cela ?
LA FRÉGATE, à Romulus
Et vous aussi, Monsieur ; ça vous ferait maigrir.
ROMULUS
Mais pas du tout, je me trouve très bien comme cela... Et puis je n'ai plus rien à faire aux bains, hélas !
AIR :
I
Le mois dernier, ma chère amie, J'eus la malheureuse folie D'entrer deux ou trois fois seul'ment Dans un superbe monument, Qui du dehors parait charmant. C't édifice, situé rue_Vivienne, Ressemble beaucoup à la_Madeleine. Ça s' nomme la_Bourse, ah ! Quel guêpier ! J' n'ai plus besoin de m' faire nettoyer.II
Chez vous, pour entrer, il importe De donner vingt sous à la porte ; C'était aussi jadis comme ça Aux grill's de ce monument-là. C'est changé maintenant, et voilà Comment il se fait qu'à la_Bourse Chacun se rend au pas de course : Plus d'tourniquets, rien à payer ! C'est gratis qu'on s' fait nettoyer !La Bourse : autrement nommé Palais Brongniart du nom de son architecte, située au 2 place de La Bourse et dont la façade est bordée par la rue Vivienne.
LA FRÉGATE
C'est égal, je ne désespère pas de vous voir bientôt à mon bord ; vous ne vous repentirez pas d'être venus visiter mon gréement.
COLLODION
En effet... j'aurais un certain agrément à le visiter.
La Frégate sort.
SCÈNE X. Collodion, Romulus, Orélle, Brule-Pavé.
Orélie est en costume d'avoué, c'est-à-dire une longue robe noire et une toque ; il porte des lunettes. Brûle-Pavé a un grand carrick de cocher de fiacre. Brûle-Paré entre en poussant Orélie, et lui donne des coups de poing. Orélie traine une grande malle/
BRULE-PAVÉ
Ah ! Gredin ! Ah ! Filou !
ORÉLIE
Ah ! C'en est trop à la fin.
AIR
Arrête, arrête, cocher ! Pour trois francs dix sous me traiter d'la sorte ! Arrête, arrête, cocher...BRULE-PAVÉ
Et emporte-toi tant que tu voudras... qu'est-ce ça me fait... Je ne te lâcherai que quand tu m'auras donné mon dû !
ORÉLIE
Mais je t'ai déjà expliqué... Comprends donc ma position.
BRULE-PAVÉ
Alors pourquoi que vous prenez un fiacre, si vous êtes un pané ? Les omnibus ne sont pas faites pour les caniches.
Pané : misérable. [L]
ORÉLIE
Mais écoute-moi donc, je te jure que tu ne perdras rien.
BRULE-PAVÉ
En v'là encore une que je connais... Ils disent tous ça... Tenez, dépêchez-vous de me payer, où je vous mène chez le commissaire, car enfin... Je ne veux que mon légitime salaire.
ORÉLIE
Ton salaire, ton salaire... Tu es sûr de ne pas le perdre ton salaire.
BRULE-PAVÉ
Ah ça, mais je crois qu'il m'insulte, à présent... Méchant gratte-papier !
COLLODION
Ne trouvez-vous pas qu'il serait temps que nous nous mêlassions de ce débat ?
ROMULUS
En effet... Peut-on savoir la cause de cette discussion, que l'on peut qualifier d'aigre-douce ?...
BRULE-PAVÉ
Tiens... C' monsieur !... Oh ! Quel drôle de costume, vous ne devez pas avoir chaud avec ça... Voulez-vous mon carrick ?
Carrick : Sorte de redingote fort ample qui a plusieurs collets ou un collet très long. [L]
ROMULUS
Ne faites pas le saint Martin comme ça, et éclairez-nous.
BRULE-PAVÉ
Voilà ce que c'est. Imaginez-vous que j'étais à la station du chemin de fer, quand c' particulier-là monte dans ma voiture avec sa malle.
ORÉLIE
Une valise de voyage.
BRULE-PAVÉ
Il me dit : Conduisez-moi chez un grand photographe... Je l'amène ici...
COLLODION
Ce cocher est vraiment très distingué... Seyez-vous donc !...
BRULE-PAVÉ
Merci !... Bref, je me dépêche le plus qu'il m'est possible, hélas ! Nous arrivons, et voilà-t-il pas que monsieur refuse de m' payer... Il prétend qu'il n'a pas de monnaie... qu'il change, alors.
ORÉLIE
C'est mon voeu le plus cher ; je changerais volontiers, surtout avec Rothschild.
COLLODION
Pardon, monsieur, mais les plaintes de cet automédon ne me semblent pas dénuées de tout fondement.
ORÉLIE
Monsieur, qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son.
ROMULUS
Nous écoutons votre cloche...
BRULE-PAVÉ
Oui, faites un peu sonner votre battant ! Il va nous conter quelque balançoire...
ORÉLIE
Vous saurez, messieurs, qu'arrivé depuis une heure à Paris...
ROMULUS
Arrivé d'où ?
ORÉLIE
De bien loin, je viens du Chili.
ROMULUS
Chilly ! Oh ! Je connais...
Imitant.
« Patience, patience, ça marche, ça marche. »
COLLODION
Oh ! Romulus, c'est mal imité ça, vous n'êtes pas assez Rodin.
ROMULUS
Si Rodin, vous voulez dire.
COLLODION
Malheureux !... Continuez, monsieur.
ORÉLIE
Or, je n'avais emporté exactement que l'argent nécessaire a mon voyage ; en arrivant au débarcadère, preuve que mes calculs étaient bons, je possédais encore deux francs, juste une heure de fiacre ; j'avise ce cocher, je le hèle, après avoir attentivement examiné sa bête.
BRULE-PAVÉ
Cocotte !... Ne l'insultez pas... Je vous prie...
ORÉLIE
Quel fichu caractère, hein ! Nous démarrons et vous ne savez pas ce qu'il prend de temps pour me mettre à votre porte ?... 1_heure_45_minutes... Il n'a fait que marcher au pas... Il est dans son tort.
BRULE-PAVÉ
Dans mon tort... Je voudrais bien vous y voir... Vous ne connaissez pas la nouvelle ordonnance...
ROMULUS
Sur les fouets, la suppressions des mèches ?
BRULE-PAVÉ
Justement.
ORÉLIE
Mais ce n'est pas une raison pour descendre à chaque instant de votre siège comme vous l'avez fait.
BRULE-PAVÉ
Vous n'avez pas compris ma pantomime, alors.
AIR :
Mon fouet est veuf de sa mèche sonore, Et Cocotte qui le sait bien, En profite, je le déplore, Pour aller comme il lui convient. Contre elle, hélas ! Je ne puis rien. Car maintenant, pour presser son allure, Plus d'arguments qui la puisse toucher. J'en suis réduit à descend' de voiture Pour la supplier de marcher. Oui, me jetant à ses pieds, je l'adjure, De m'faire l'amitié de marcher. Aussi ce n'est pas étonnant que j'aie mis ce temps lROMULUS
Il n'a pas tout à fait tort, Monsieur ?...
ORÉLIE
Antoine... de Périgueux.
ROMULUS
Ciel, Antoine... un avoué de Périgueux ? Mais alors... vous êtes...
ORÉLIE
Je voulais garder l'incognito, mais du moment que vous me reconnaissez.
ROMULUS
Ô joie ! Quel honneur pour moi, d'être le premier à vous saluer à votre arrivée... Saluez Collodion... Saluez.
BRULE-PAVÉ
Qu'est-ce qu'ils ont donc à se baisser ainsi... Ils ont perdu quelque chose.
ORÉLIE
Attendez, laissez-moi me montrer à vous dans toute ma dignité.
À l'orchestre.
Un trémolo SVP.
Il ouvre sa malle et en tire une petite couronne surmontée d'une grande plume ; il quitte sa robe et reste vêtu en sauvage, il garde ses lunettes.
COLLODION, à Romulus
Mais enfin, je salue, je salue, quel est ce sauvage à lunettes ?
ROMULUS
C'est le roi_d_Araucanie.
BRULE-PAVÉ
Un roi... Lui !... Oh ! Si j'avais su, Sire...
À Romulus.
Dites donc Monsieur le Romain mes 3_francs_50_centimes sont moins exposés !
ROMULUS
Hum, hum.
COLLODION
Un roi dans mes ateliers, je ne me sens pas de joie... Ah ! Sire, permettez... mes hommages... mes respects... mais que venez vous faire à Paris ?
ORÉLIE
Hélas !
AIR : Roi de Béotie.
Je suis le roi d'Araucanie, Orélie-Antoine premier, Et je viens sans cérémonie À Paris chercher un banquier. Si j'ai planté là ma peuplade, Mes bambous et mon ciel de feu, C'est que mon budget est malade Et qu'il faut qu'on assiste un peu Le pauvre roi d'Araucanie.Araucanie : région du Chili qui fut déclarée royaume en 1860 par un français Antoine de Tounens (1835-1878) dont il se dit le roi. Tounens fut arrêté par l'armée chilienne le 5 janvier 1862 et fut renvoyé en France le 28 octobre 1862.
TOUS
Le pauvre roi d'Araucanie !II
Oui, je suis roi d'Araucanie, Et ça n'est pas drôle toujours ; Car mes sauvages ont la manie De vouloir dîner tous les jours. Pour eux, je suis un second père ! Mais parmi mes sujets, hélas ! J'ai surtout, c' qui me désespère, Beaucoup de sujets... d'embarras. Plaignez le roi d'Araucanie !ORÉLIE
Allons, je vois que j'ai rencontré des âmes compatissantes... et je vais vous mettre en tête de la souscription que j'ouvre en ma faveur.
Il tire de sa poche une très longue feuille de papier.
ROMULUS
Tout le monde s'empressera de souscrire, noble Sire !
COLLODION
Oh ! Je crois bien. Comment ne pas s'intéresser à cette haute infortune ?
Orélie lui passe une plume qu'il trempe dans un petit encrier suspendu à sa ceinture.
Je veux être le premier sur cette liste... Collodion, rue_de_la_Lune, photographie perfectionnée au charbon de terre, portraits sans retouche, ressemblance garantie. Cinq_francs...
Rue de la Lune : rue parisienne débutant au niveau du 5 bis, boulevard de Bonne-Nouvelle, et se termine 267 m. plus loins au 36, rue Poissonnière, donc de la Porte Saint-Denis au cinéma du Grand-Rex.
ORÉLIE
Cinq_francs... Ah... Merci !
COLLODION
Un instant, ne confondons pas... Cinq_francs, c'est le prix des portraits... Il est bon, lui... pour vous.
Il écrit.
50_centimes.
ORÉLlE, à part
Bigre ! C'est maigre.
ROMULUS
Moi, je vous offre ma sympathie et mes battoirs.
ORÉLIE
Je crois que j'aurai de la peine à ramasser le petit million qui m'est indispensable.
ROMULUS
Un million !...
ORÉLIE
Ah ! Monsieur, je suis pourtant bien économe, si vous voyiez la liste de mes frais généraux... C'est incroyable... Il me faudra encore diminuer mon sénateur... Il était à 1,800 francs... Je le mettrai à 1500.
COLLODION
Comment, votre sénateur ?
ORÉLIE
Oui, je n'en ai qu'un et un député ; ils se réunissent tous les dimanches parce que dans la semaine ils sont occupés... Mais ça marche tout de même !
BRULE-PAVÉ, qui pendant cette scène est resté sur la malle et s'y est endormi, se réveille
Ah ça mais, dites donc, vous autres, Cocotte s'impatiente, et je n'entends pas souvent parler de mes trois_francs_cinquante.
COLLODION
Romulus en répond, et si vous voulez entrer là, quand votre tête sera tirée, on vous en causera.
BRULE-PAVÉ
Quoi, vous allez me faire mon portrait avec Cocotte ?
COLLODION
Avec Cocotte.
ORÉLIE
Allons, venez, et si vous êtes gentil, je vous nommerai Chevalier_du_Bambou_d_argent.
De retour en FRance à Paris, Antoine de Tounens délivra des titres de son royaume d'Araucanie.
BRULE-PAVÉ
Ah ! Sire...
ORÉLIE
Ça ne vous coûtera que cinq_francs, pour frais de chancellerie ; reste trente sous que vous me devez.
BRULE-PAVÉ
Ah ! Elle est bonne celle-là.
Ils passent derrière le rideau en se donnant le bras.
SCÈNE XI. Collodion, Romulus.
ROMULUS
Vous voyez, Collodion, ça marche, l'album.
COLLODION
Ah ! Mon ami... Quelle galerie... Un roi,... Cocotte,... un cocher,...un vaisseau,... je suis ivre de joie.
SCÈNE XII. Romulus, Collodion, Le Vigneron, La Cométe, La Comète, Le Vigneron.
ENSEMBLE
AIR : Polka des Buveurs.
Tra, la la la la la la la ! Oui, tous les deux nous voilà ! Tra la la la la la la 1 De nous longtemps on parlera.ENSEMBLE
Tra, la la la la la la ! etc.COLLODION
Voilà un joyeux couple.
ROMULUS
La Comète_de_1861 et son favori le Vigneron.
Une comète est apparue en 1861 et fut visible pendant 3 mois.
LE VIGNERON
Dites son compagnon inséparable ; nous voulons que notre réputation rivalise avec celle de nos grands parents, la_Comète et le vin de 1811, de si bachique mémoire... Ah ! Monsieur, c'était plaisir de travailler sous sa bienfaisante influence. Aussi si vous aviez vu notre vigne, comme elle était belle ! Ah dame la vigne :
AIR nouveau de M. Émile Albert.
Du bon Noé, fille immortelle, Gloire à la vigne aux pampres verts ; La vigne, toujours jeune et belle, Seule la reine de l'univers.1
Sans la vigne, que ferait l'homme En ce monde ? Il s'étiolerait ; Est-ce le houblon ou la pomme Qui jamais te remplacerait ? Lourds buveurs de cidre ou de bière, Au front morne, aux regards sans feux, Courbés sur vos cruchons, arrière ! J'entends des ivrognes joyeux !II
Rondes faces et rouges trognes. L'oeil scintillant, un vrai rubis ! Voilà connue ils sont, tes ivrognes ; Aussi, comme tu les chéris 1 L'été, lorsque sous ton feuillage, Ils trinquent, narguant le soleil, Tu fais plus épais ton ombrage, Tu rends ton nectar plus vermeil.REPRISE.
COLLODION
Mais comme elle est donc gentille cette comète !... Ah ! Madame, je suis bien aise de vous voir de près... Vous êtes arrivée un peu brusquement, sans la moindre petite annonce.
LA COMÈTE
En effet, cela m'arrive quelquefois, je me permets de ne pas toujours envoyer ma carte, le premier de l'an, à messieurs les astronomes, c'est ce qui fait que l'année dernière à peine installée :
AIR :
Le soir même de mon arrivée, J'eus beaucoup de désagréments ; Car à peine étais-je levée, Qu'on vient frapper au firmament. J'ouvre ; jugez démon étonnement ! C'était l'huissier, que m'envoyait de terre Un certain monsieur_Leverrier, Qui, me traitant d'aventurière. M'ordonnait de déménager. Moi, me moquant de sa colère, J'ai tourné ma queue à l'huissier.LE VIGNERON
Et vous avez bien fait, ma mie !... Dites donc, Monsieur_le_photographe, il faut nous tirer notre ressemblance à tous les deux ensemble sur la même feuille.
COLLODION
Comme les frères_Lyonnet.
LE VIGNERON
Et je veux que vous mettiez ce cep et mon broc.
COLLODION
Oui... Ça meuble !
Appelant.
Bain-de-Fer !
ROMULUS
Un instant donc... Est-ce que le Vigneron et la_Comète peuvent s'en aller comme ça sans qu'on chante quelque chanson à boire ?... C'est indispensable... Mon cher Vigneron, vous devez avoir des verres sur vous.
LE VIGNERON
Certainement.
Il distribue des verres.
ROMULUS, à la Comète
Allons, versez, mignonne... et en avant la chanson_du_Doigt_de_vin !
AIR nouveau de M. Émile Albert.
CHOEUR
Que l'on fête La_Comète Et son adorable liqueur ! De l'ivresse, La caresse Réchauffe et ranime le coeur.LE VIGNERON
Pour chasser l'ennui qui veille, Le seul remède certain, C'est de prendre une bouteille Et d'y boire un doigt de vin.CHOEUR.
LA COMÈTE
À l'enfant, suivant l'usage, Quand on montre un doigt malin, Qui lui lui dit : Tu n' fus pas sage ! Pour lui, c'est un doigt devin...CHOEUR.
COLLODION
Voulant écrire un volume, Un sot, d'un grand écrivain, Emprunta, dit-on, la plume, Cette plume d'oie devint...CHOEUR.
ROMULUS
J'ai l'oeil ouvert toute l'année Chez l' marchand de vin, mon voisin, J'y passe tout' la matinée, Et Dieu sait c' que j' lui dois de vin.CHOEUR.
COLLODION
Elle est éblouissante cette comète... C'est égal, c'est drôle, voilà que ça tourne ici...
LE VIGNERON
L'effet de la récolte de 1861... mon vieux.
Ils sortent avec la Comète en reprenant le refrain d'entrée.
SCÈNE XIII. Collodion, Romulus.
Ils sont un peu gris.
COLLODION
Madame la com... Tiens, elle est partie, c'est dommage, elle me revenait assez cette petite comète-là ! Je la crois bonne fille... Elle n'a pas l'air de faire sa tête... Sa queue c'est-à-dire !
ROMULUS
Tiens ! Collodion qui fait des mots... Tu fais des mots, Collodion !
COLLODION
Il me tutoie... Pourquoi donc me tutoies-tu, vous ?
ROMULUS
Parce que tu es mon ami... N'est-ce pas, tu es mon ami ?
COLLODION
Si je suis ton ami... Tiens... Romulus... Veux-tu que je te prête dix_francs ?
ROMULUS
Tous les jours si tu veux.
Il les met dam sa poche.
À part.
Ah ! Il l'est bien, par exemple !...
COLLODION
Dis donc, Romulus... Tout ça c'est gentil, la_Comète, La_frégate, mais sais-tu ce que je voudrais voir à présent ?
ROMULUS
Quoi donc ?
COLLODION
Eh bien, tu sais... Les théâtres... Dans une revue, mon Ami, c'est tout a fait nécessaire, et jusqu'à présent.
ROMULUS
Rassure-toi... Je n'ai rien oublié !... Je vais appeler à nous, le collaborateur ordinaire de tous les auteurs à la mode... La reine du théâtre moderne... La ficelle dramatique... Ficelle paraissez !
COLLODION
Attendez... Attendez.
Il est au milieu du théâtre et se recule virement.
Je connais ça... Le théâtre va s'ouvrir et puis une jolie demoiselle sortira par une trappe, là, au milieu de la scène.
ROMULUS
Ah ! C'est usé... Nous ne faisons pas ça, ici.
COLLODION
Vous avez tort, c'est très gentil et d'un bon effet.
ROMULUS
Mais tais-toi donc... Veux-tu que j'avoue tout haut que le théâtre n'est pas aussi admirablement machiné qu'à Bobino ?... Tu n'as pas pour deux_liards d'amour-propre.
Bobino : Suivant le théâtre du Luxembourg, lieu de spectacles qui s'est installé à plusieurs endroits dans Paris : Rue Madame et le Boulevard de Strasbourg en 1863. Le nom a été repris de 1873 à 1984 rue de la Gaîté.
COLLODION
C'est vrai... mettons que je n'ai rien dit.
ROMULUS
Je reprends... Ficelle, paraissez !
SCÈNE XIV. Collodion, Romulus, La Ficelle.
LA FICELLE
AIR : Koukouli, koukoulâ.
Me voici, me voici, me voici ! Oui c'est moi qu'ainsi L'on appelle. Me voici, me voici, me voici, Venez tous saluer la FI Celle ici ?COLLODION
Quoi, vraiment, cette petite personne-là... C'est la Ficelle...
ROMULUS
Tu vois bien... Elle en est couverte.
COLLODION
En effet... Mâtin, c'est une jolie pelote.
ROMULUS
Collodion !
COLLODION
Eh bien quoi ! Ne puis-je pas présenter mes compliments à Mademoiselle_la_Ficelle !... Mademoiselle... Car je pense que vous n'êtes pas mariée !
ROMULUS
Non... Elle aurait craint de se mettre...
Il fait un signe significatif.
Au cou !
COLLODION
Mademoiselle, vous êtes charmante et ficelée à ravir... Votre costume ne montre pas la corde...
ROMULUS
Je te vois venir, malin, tu veux te mettre bien avec elle.
COLLODION
C'est vrai... Mais je ne sais trop par quel bout la prendre...
LA FICELLE
Je n'en manque pourtant pas, Monsieur.
Elle montre sa teinture, à laquelle pendent des ficelles de toutes grosseurs.
Tenez, vous n'avez qu'à choisir... Voici la ficelle du retour du mari... La ficelle de la chloroformisation d'une jeune fille, par un flacon imprudemment débouché.
ROMULUS
Oh ! Celle-là on vous l'a louée il y a quelques semaines pour la Gaîté.
LA FICELLE
Voici encore La_Ficelle de : Perdu, mon Dieu !... Il est retrouvé... Merci, mon Dieu !... La_Ficelle de : Qui la sauvera ? Moi !... Celle de : Tu m'appartiens... Pas encore.
COLLODION
Et cette grosse-là... Ah ! Comme elle est usée !
LA FICELLE
Hélas ! Monsieur, elle est hors de service, il va falloir me la faire découdre...
COLLODION
Ah ! Bah ! Et comment la nomme-t-on ?
LA FICELLE
AIR : Turlurette.
Cette ficelle, voyez-vous, Eut beaucoup de succès chez nous. Car c'est la croix de ma mère, Mon compère, Qui naguère Mettait l' public sans d'sus d'sous. Dans c' temps-là pas de dénouement Qui réussît autrement Qu'avec la croix de ma mère. Mon compère. Quell' misère, Elle est trop vieille à présent. Jadis quand on la montrait Le public entier s' mouchait. Maintenant pauvre croix de ma mère, Mon compère, Le parterre S' flanque à rire dès qu'elle parait.COLLODION
Ah ! Sapristi... Ça me fait de la peine. Eh bien, qu'est-ce qu'elle va devenir, c'te pauvre vieille ?
ROMULUS
Oh ! Ne t'inquiète pas, va !
AIR : De vrais fidèles, l'église était toute pleine.
Son inventeur, un dramaturge habile, S'est fait nommer, pour charmer son été, Maire d'une petite ville Qu'il administre avec paternité. Cette croix qu'à sa boutonnière, Il a le droit de porter fièrement,Bis.
LA FICELLE
Et je voudrais voir que quelqu'un d'elle rît !
COLLODION
Oui ! Ce Romain dans sa bedaine rit.
ROMULUS
Collodion... Tu vas trop loin.
COLLODION
Je fais des excuses... écrites ! Ainsi, mademoiselle, vos rapports avec messieurs les auteurs vous permettent...
LA FICELLE
De vous renseigner sur tout ce qui s'est passé au théâtre dans le courant de l'année mil huit cent soixante et un... Certainement et avec plaisir :
AIR : Un jour, à la barrière.
Sans craindre de disputes, Je vous promets De vous conter les chutes Et les succès. Ainsi qu'une chronique, Je veux, ma foi ! Me montrer véridique ; Écoutez-moi !AIR : Sérénade de Gil Blas.
Pour ne pas s'trouver en reste Avec le boulevard. En fait d'art, Tra la la la la la ! L'Opéra reprend Alceste Avec Madame_Viardot Et Michot, Tra la la la la la ! Cette musique sévère, Que jadis on applaudit tant, Fait l'effet d'un vrai somnifère Sur l'infortuné qui l'entend. Depuis l'ouverture on bâille ; Au premier acte on dort partout ! On parle de frapper une médaille Pour ceux qui restent jusqu'au bout. Au lieu de remonter c't ouvrage, L'Opéra certe aurait Bien mieux fait Tra la la la la la ! De r'monter un peu le corsage De son corps de ballet Qui me parait... Tra la la la la la !AIR : C'était de mon temps. (Madame Grégoire.)
Peu de temps avant, Au Théâtre-Lyrique, quel déboire ! On n'a pas longtemps Pu chanter Madame_Grégoire. Elle renvoyait les gens Par ses airs assommants. On ne voulait pas, j'imagine, Lui faire crédit sur sa mine ! Personne n'entrait Boire à son cabaret.AIR : Avez-vous vu dans Barcelone.
Aimez-vous l'Opéra-Comique, Dont le genre est vraiment français ? Le directeur, dit-on, se pique D'y faire de la bonne musique, Seulement... il n'y fait pas ses frais ! Les_Recruteurs, de Lefébure, Sans recruter un sou vaillant, Malgré leur belliqueuse allure, Y font une triste figure, Et l'on ne rit qu'en s'en allant !bis.
On va, dit-on, bientôt nous rendre Plus d'un magnifique opéra ; Mais le public dit : J'sors d'en prendre, On peut bien, ma foi ! Les reprendre, Ce n'est pas moi qu'on y reprendra.AIR : Bouton de rose.
Un bon jeune homme, Qu'on traite de caméléon, Ne vient pas d'remporter la pomme Au théâtre de l'Odéon. Pauvre jeune homme ! Pauvre jeune hommeAIR : du Verre.
Mais avant que Gaetana Ne subit un sort déplorable, Au même théâtre, l'on a Fait jouer une oeuvre remarquable ; Oui, les Vacances du Docteur, Je vous le dis en conscience, Ont prouvé que l'talent d'l'auteur. Est d'ceux qui n' prennent jamais d'vacances.AIR : Tiens, voilà mon coeur.
Aux Variétés les Danses Nationales, Tra, la la la la la la la ! Dont les danseuses étaient fort peu vestales, Ont fait flamber le coeur De plus d'un spectateur. Aussi, le soir, jusque dans le passage, Tra la la la la la la la ! On entendait ce doux marivaudage, Je frai ton bonheur, Tiens, tiens, voilà mon coeur !AIR : Cinq sous.
Chinq sous ! Chinq sous ! Pour monter notre ménage. Tel est l' refrain Qu'on entend Porte Saint-Martin ?AIR : De la Grâce de Dieu (presque parlé).
Tu vas quitter notre montagne. Pour aller gagner du quibus. Méfie-toi du vin de Champagne, Et des rencontr' en omnibus. Ne flâne pas d'vant les vitrages Tu n'-t-en va pas pour t'amuser, Travaille bien et reste sage, A moins qu'on n' t'offre de t'épouser. Adieu, ma fille, adieu ! À la grâce de Dieu !Madame Grégoire, ou Le cabaret de la Pomme de pin : chanson en deux actes, par Messieurs Rochefort, Dupeuty et Charles, 1838. Représenté pour le première fois sur le Théâtre national du Vaudeville le 21 mai 1830.
Les Recruteurs opéra comique en 3 actes, paroles de A. de Jallais et Vulpian, 1861
Gaëtana : drame en cinq actes en prose / avec une préface inédite, par Edmond About, Paris, Mihel Levy Frère, 1862.
Quibus : Terme populaire. Argent monnayé. [L]
COLLODION
Comme elle a drôlement dit cet air-là.
ROMULUS
Elle chante, comme chanterait...
COLLODION
Ah ! Oui... Comme chante Bey... Une femme qui n'a pas de voix.
LA FICELLE
AIR : Bonjour, mon ami Vincent.
Quant à la Prise de Pékin, Je prise assez cette prise, Ce n'est pas un drame mesquin En voulez-vous l'analyse ? On voit, c'est exprès, Des Chinois forts laids, Des marchands de thé, Un palais d'été ; Pais un grand décor surnommé des glaces, Où tout ce qui se passe Se voit sens d'sus d'sous ! Il est même heureux, je vous en réponds, Que les figurant's aient beaucoup d'jupons ?AIR : de Saltarello.
Parmi les nouvelles recrues De l'année qui vient de finir, Nous avons eu tant de revues, Qu'il faut au hasard choisir ! La pièce des Mille et un Songes N'obtint qu'un succès passager... Tous songes, dit-on, sont mensonges, Les auteurs devaient y songer. Le Plat du Jour que l'on nous offre Au théâtre des Délassement, Ne remplira que peu son coffre, Bien que ce soit un plat de Flan ! Quant au théâtre des Folies Qui fait au public ses adieux, Chaq' soir ses loges sont remplies, On ne peut pas se quitter mieux ! Enfin, parmi toutes ces revues, Je ne crois pas qu'il y en ait vraiment Beaucoup qui pourront être revues, Mais il en est une pourtant :AIR : Tu vas me l' payer, Aglaé !
À quelques pas de la Bastille, Dans le vieux quartier du Marais, Voyez ce transparent qui brille D'vant le théâtre_Beaumarchais ! Bien que le titre en soit... folâtre, Le public sans être effrayé, Chaque soir envahit le théâtre Afin de s'payer Aglaé. Et quel succès dans le quartier ! Tu vas me l' payer 1 Tu vas me l' payer ! On n'entend que ça dans le quartier Tu vas me l'payer Aglaé !La prise de Pékin : drame militaire à grande spectacle en cinq actes et onze tableaux, décors de Jean-Louis Chéret, Charles Cambon, Joseph Thierry, Chanet, Emile Daran et Poisson. - Paris : Théâtre Impérial du Cirque, 27 juillet 1861
Les mille et un songes : revue féerie en trois actes et vingt-trois tableaux, décors de Georges et Henri Robecchi. - Paris : Théâtre des Variétés, représentée 28 décembre 1861.
COLLODION
Je vous remercie infiniment ma charmante Ficelle... Mais est-ce là tout ce que vous pouvez me montrer ?
LA FICELLE
Oh ! Non pas... J'ai encore d'autres cordes à mon arc ! Avez-vous entendu parler du théâtre_allemand ?
ROMULUS
J'y suis allé, moi !... Ah ! Voilà quelque chose de gai, par exemple !
LA FICELLE
En voulez-vous un échantillon ?
Appelant.
Vateferfisch !... Ici !
ROMULUS
Vateferfisch ! Oh ! Mais, je le connais très bien ! Ah ! Voilà un garçon qui a une bonne méthode, et une voix !... Seulement, il a une malheureuse infirmité pour un chanteur.
COLLODION
Ah ! Laquelle ?
ROMULUS
Il est sourd... comme plusieurs pots.
COLLODION
Ah, bah ! Alors, dis-moi, Romulus, quand il a fini de chanter comment fait-il pour s'en apercevoir...
ROMULUS
On lui fait signe... Tu vas voir !
LA FICELLE
Vateferfisch !... Ici !
SCÈNE XV. Les mêmes, Vateferfisch, Tyrolienne.
AIR nouveau de M. Laurent de Rillé.
VATEFERFISCH
Pelle Allemagne, Chermanie ! Ô ma batrie ! Mon kieur il bat en prononçant ton nom ! Bays le plis cholie Pur la pierre et pur l'harmonie ! Terre le plis pon Pur la chucrute et le champon ! Ô Deutschland ! Waterland, mein_herr Fleming, Den Gross Herzog_von_Baden, Baden, Baden, Baden, Bad' Ida_Bruning !II
Tichirs che bense à tes vritires, Aux gonvitires ; Mon bovre kieur, tichirs, tichirs il se qoulent ! De tes filles plontes, Qui paraissent les fées te l'ome, Lorsque le madin On les recarte au pas tu Rhin ! Ô Deutschland, mein Waterland ! Strasbourick, Meyerbeer ! Den Gross Herzog_von_Baden, Baden, Baden, Baden, Baden, Tannhauser !Vateferfisch danse sur l'air de la tyrolienne qu'il continue de chanter, bien que l'orchestre ait fini de l'accompagner. La Ficelle lui frappe sur l'épaule ; il se retourne, s'arrête court et sort brusquement.
Tannhauser, opéra de Richard Wagner, réprésenté pour le première fois à Paris le 13 mars 1861.
SCÈNE XVI. Collodion, Romulus, La Ficelle.
COLLODION, à la Ficelle
Pardon, j'abuse de votre complaisance ; mais n'auriez-vous pas encore quelque chose à nous faire voir ?...
LA FICELLE
Dame... non... Je ne vois pas trop !... Ah ! Si fait ! Un nouveau théâtre, bien petit, bien modeste, mais qui fera, je l'espère, son chemin... Permettez moi de vous le présenter.
SCÈNE XVII. Les mêmes, Le Théâtre Bellefond.
[JULIE]
Air nouveau de M. Albert.
Bien que je sois très jeune encore, J'ai déjà fait parler de moi ; Et sans vanité, je m'honore De mon succès de bon aloi.COLLODION
Mais je ne me trompe pas, ce petit jeune homme, c'est ma fille... C'est Julie... Ah çà ! Comment se fait-il ?...
ROMULUS
Ah ! Mon ami... Pas d'étonnement inutile... C'est ta fille, si tu veux, ça ne fait rien... Pas de reconnaissance dramatique, hein !... Nous ne sommes pas ici à l'Ambigu...
COLLODION
Comme tu voudras, Romulus... Alors, puisque ce n'est pas Julie... C'est...
LE THÉÂTRE BELLEFOND
Je vais vous le dire :
AIR : La lettre de l'étudiant.
COLLODION
Ah ! C'est très bien, ça, jeune homme ! Et je vous souhaite toute sorte de prospérité.
À la Ficelle.
Mais ne pourriez-vous pas encore ?...
ROMULUS
Ah ! Collodion, tu es trop exigeant, mon ami ! Il est un peu tard, et je crois que nous n'avons juste que le temps de nous faire photographier à notre tour... Allons, mes enfants, vite à la pose !...
Ils sortent et laissent Collodion seul. Musique à l'orchestre jusqu'à la ronde.
SCÈNE XVIII. Collodion seul, puis Bain-de-Fer.
COLLODION
Ah çà ! Rêvé-je, ou dors-je ? Est ce bien possible tout ce qui m'arrive là !
Coup de tam-tam à l'orchestre.
BAIN-DE-FER
Patron... C'est fait ! Voici l'album.
COLLODION
C'est donc vrai ?... Ah ! Bain-de-Fer... Cette fois viens m'embrasser... Je te la donne.
BAIN-DE-FER
Quoi ?
COLLODION
La main de ma fille, parbleu !... Je sais bien que c'est ce que tu vas me demander, et nous sommes pressés... Et puis, ça finit la pièce par un mariage... Ce qui est tout à fait nouveau au théâtre... Seulement, un mot.
BAIN-DE-FER
Lequel ?
COLLODION
Celui de l'énigme... Comment as-tu fait pour ?...
BAIN-DE-FER
Ah ! Mon Dieu ! C'est bien simple ! J'ai fait part à mes anciens camarades de mon projet... Ils étaient justement en train de répéter une revue qu'ils veulent jouer dans leur atelier... Ils n'ont eu qu'à descendre, et voilà !... Enfin, vous êtes satisfait, n'est-ce pas ?
COLLODION
Certainement.
BAIN-DE-FER
Alors... Au rideau...
Les rideaux du fond s'ouvrent et laissent voir tous les personnages de la revue ; ils viennent se ranger devant le public.
CHOEUR
Air nouveau de M. Émile Albert.
Vive la claque, Vive la claque ! Que l'on attaque ! Vive la claque !LA COMÈTE
Depuis qu'les femmes ont ouï parler D' ma queue qui balayait la terre, Pour être bien mise il faut porter Une queue qui... balaie la poussière !BRULE-PAVÉ
En équipage, comme en coucou, Chaque dimanche, on a beau faire, Ce n'est jamais qu'à_pas_de_loup Qu'on s' rend au concert populaire !BAIN-DE-FER
Chez nous on n' pose qu' par devant, Il en est de même à la guerre. Les Français sans cesse en avant, Ne montrent jamais leur... contraire.LA FRÉGATE-ÉCOLE
Le Parisien s'dérange bêt'ment Pour aller voir, chose étonnante, La mer qui monte et qui descend, Com' si nous n'avions pas la rente.LE BOULEVARD
De l'Amérique, la dés'union Produira d'étranges amalgames, Maintenant qu' nous n'avons plus de coton, Pas moyen d'jouer de pièces et femmes !ROMULUS
On macadamise l' boulevard, Disant : c'est très bon pour les bêtes, P't-être qu'les chevaux trouvent ça charmant. Moi, ça m' dégoûte quand j'le traverse.LE THÉÂTRE BELLEFOND
Afin de soutenir son droit, Plus d'un peuple aujourd'hui se cogne, Mais c'est chez Markouski qu'on voit L'émancipation d'la Pologne !ROMULUS
Les théâtres du bord de l'eau, Pour s'épargner mainte culbute D'vraient remplacer leurs parato..... Nnerre par un bon parachute.ORÉLIE
Mes ministres ont pris leurs jours Pour recevoir leurs connaissances ; Mais celui qui devrait recevoir toujours. C'est le ministre des finances.CHABANNAIS
Le Jardin_d_acclimatation Cultive un' drôle de culture : Cette moderne invention Se nomme la pisciculture.La Jardin d'acclimatation si situe à Paris dans le bois de Boulogne et jouxtant Neuilly.
543 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica