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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fait historique en vers et en prose· Ou la Soirée d'Auteuil

Le Souper de Molière

Charles-Louis Cadet de Gassicourt· créée en 1795· 359 vers· 12 personnages

Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 4 Pluviose, an troisième de la République.

Personnages

  • MOLIÈRE, Vertpré
  • BOILEAU, Rosière
  • LA FONTAINE, Chapelle
  • LULLI, Vée
  • MIGNARD, Léger
  • CHAPELLE, Carpentier
  • LAFORÊT, servante de Molière. Molière
  • ANTOINE, jardinier de Boileau. Saucède
  • MADELON, jardinière de Molière. Dumay
  • MATHURIN, père de Madelon. Jourdan
  • UN TABELLION
  • VILLAGEOIS D'AUTEUIL

LE SOUPER DE MOLIÈRE

Le Théâtre représente un salon de campagne. Une porte vitrée laisse voir le jardin. Sur le devant de la scène est un chevalet avec le portrait de Molière, une table et un violon.

SCÈNE PREMIÈRE. Antoine, Laforêt, tenant un houssoir.

Houssoir : Balai de houx ou autres branchages, et, le plus souvent, de plumes. [L]

LAFORÊT

Allons, Antoine, laisse-moi ; nous avons du monde ce soir, et je n'ai pas plus de temps qu'il ne m'en faut...

ANTOINE

Pourquoi me faire languir ; par pitié dites-moi si je puis espérer d'obtenir ma chère Madelon.

LAFORÊT

Je vois bien qu'il me faut débarrasser de toi... Eh bien ! Oui, mon garçon ; tout est arrangé, et j'en ai la parole ; mais il faut te le dire : j'ai bien eu de la peine. Sans mon maître, qui a promis de fouiller à l'escarcelle, et de payer la dot de Madelon, ma foi je n'obtenais rien.

ANTOINE

De payer la dot de Madelon ? Quel bienfait ! Allez, allez, mamzelle Laforêt, je l'en remercierai bien, ce bon Monsieur Molière... Madelon aussi... Si bien donc que son père ne voulait pas...

LAFORÊT

Son père ! Oh ! Si fait. Mathurin n'est pas un... Harpagon. C'était sa mère qui refusait, parce que tu n'as pas beaucoup de ce qui se compte ; mais son mari lui a fait entendre raison ; car comme dit notre maitre : La poule ne doit pas chanter plus haut que le coq.

ANTOINE

Enfin Madelon sera ma femme ! Quelle joie !... Elle est bien aimable, Madelon, n'est-ce pas ?

AIR : Anette à l'âge de 15 ans.

Madelon est sans ornements : Nature a fait ses agréments. La fleur que chaque jour fait voir Est sa parure, Et l'onde pure Est son miroir.

LAFORÊT

Elle doit être bien contente ?

ANTOINE

Sans doute, car je l'aime bien.

LAFORÊT, avec ironie

Et puis, épouser le jardinier de Monsieur Boileau ; dame, c'est bien flatteur !

AIR : Du haut en bas.

Tiens, c'est un fait : Veut-on savoir ce qu'est un maître, Par son valet On juge, dit-on, ce qu'il est.

SCÈNE II. Mignard, Lulli, Antione, Laforest.

MIGNARD

Allons, mon ami, mettons-nous à l'ouvrage... Ah ! Bonjour, Laforêt.

LAFORÊT, un peu émue

Bonjour, Monsieur Mignard.

LULLI

Qu'as-tu donc ? Tu parais animée.

LAFORÊT

C'est que, voyez-vous, nous disputions nous deux, Antoine, pour savoir qu'est-ce qui était le plus habile de Monsieur Molière ou de Monsieur Despreaux, et nous sommes convenus de nous en rapporter à vous.

MIGNARD

La question n'est pas aisée à résoudre.

LAFORÊT

Eh bien ! Nous voilà d'accord. Je vais voir Madelon, et nous reviendrons ensemble remercier votre maître... Sans adieu.

SCÈNE III. Mignard, Lulli, Laforest.

Laforest range dans le fond du théátre ; Mignard prend ses pinceaux, et Lulli se met au clavecin.

LULLI

Te troublerai-je en faisant de la musique ?

MIGNARD

Au contraire, tu m'animeras... Les arts sont frères, et ne peuvent se nuire.

À part, en travaillant.

Quel avantage de peindre un homme célèbre !... Un jour ceux qui n'auront pas eu le bonheur de connaître Molière, me sauront gré de leur avoir transmis son image : peut-être ils m'associeront à sa gloire, et ne diront pas : Voilà Molière !... Sans ajouter, c'est Mignard qui l'a peint... Le bel art !

AIR : Les adieux de la mère républicaine, par le C. Piis,

Ce fut de la main d'une femme Que naquit cet art enchanteur ; L'amour avait mis dans son âme Un rayon de feu créateur. Si cet enfant de la tendresse Quelque jour était oublié, Ah ! Je sens à ma douce ivresse Qu'il renaîtrait par l'amitié.

LULLI, à part

Oui, l'air doit être grave... la mesure bien marquée.... Ces médecins dans leur épaisse fourrure ; ces apothicaires dans leur figure blême, enterrée dans une perruque noire.... tout cela marche à pas comptés, et la musique doit avoir une cadence bien prononcée.... Sol, mi, sol, ut, ut, re, sol, fa.... C'est cela.

AIR : De la marche du Malade imaginaire.

Dignus, dignus est intrare In nostro, in nostro In nostro docto corporo.

MIGNARD

Bien, Lulli, très bien.

LULLI

Ma foi, mon ami, soit dit sans vanité, je crois que nous ne nous sommes pas trompés sur notre vocation.

MIGNARD

J'ai mieux connu la mienne que ma famille.

LULLI

Qui voulait te faire médecin ?

LAFORÊT, accourant

Comment donc ? Médecin ! Ah ! Mon_Dieu.

LULLI, gaiement

Oui, Laforest : ne l'ai-je pas vu, pendant trois ans, suivre tous les pas d'un fameux docteur.... en us, et faire avec lui toutes les visites, le pauvre garçon !

LULLI

Ta vocation t'entraînait.

MIGNARD

Toi qui parles tant de vocation, tu as fait à la tienne une petite infidélité.

LULLI

Qui t'a dit cela ?

MIGNARD

Je le tiens de bonne part, et je vais le confier à Laforêt.

Laforêt s'approche.

... afin que tout le monde le sache.

LAFORÊT

Vous me croyez donc bien indiscrète.

LAFORÊT

C'est-il bien possible !

MIGNARD, l'embrassant

Bravo ! Lulli ; je te pardonne, mon ami, je te pardonne, et ce soir a souper je veux te réhabiliter.

LULLI

À souper... ? Mais à propos, Laforêt, pourquoi tous les apprêts que j'ai vus aujourd'hui ? Notre ami donnerait-il une fête ?

LAFORÊT

Sans doute, et vous l'approuverez.

LULLI

Que ne me disais-tu cela, j'aurais préparé quelque chose... Nous allons célébrer sa convalescence ?

LAFORÊT

Nous allons à la noce.

MIGNARD

Comment à la noce ?

LAFORÊT

Molière veut marier Madelon, sa petite jardinière, à Antoine, jardinier de Monsieur Despréaux, notre voisin ; les parents y consentent, et ça sera pour demain.

LULLI

Ainsi donc, dans tous les temps, malade ou non, Molière fait toujours des mariages.

LULLI

Ne vois-je point les deux futurs ?

LAFORÊT

Justement.

SCÈNE IV. Magnard, Lulli, Laforest, Antoine, Madelon.

Antoine et Madelon portent des corbeilles de fleurs.

MIGNARD

Gentille Madelon, recevez mon compliment.

MADELON

Grand merci, Monsieur.

LULLI

C'est aujourd'hui le jour du bonheur !...

MADELON

Oui. J'venons en témoigner notre reconnaissance à qui nous l'devons.

LULLI

Et lui présenter des fleurs, tribut ordinaire d'un jardinier.

MIGNARD

Comment diable, Antoine, tu lis ton maître ?

ANTOINE

Sans doute, puisqu'il m'écrit.

Nicolas Boileau a écrit une épître (épitre XI), sous titrée : À mon jardinier.

MADELON

Monsieur Molière est sûrement dans sa chambre... Viens ?

LAFORÊT

Mes bons amis, Molière repose.... Vous ne voudriez pas....

ANTOINE

Oh ! Non : Dieu nous garde de le troubler ! Un homme qui fait tant de bien quand il veille, doit être tranquille quand il dort.

MIGNARD

Antoine est digne d'un bienfait, puisqu'il sait le sentir. Qu'il serait à souhaiter que tout le monde connût Molière comme nous le connaissons.

LULLI

Cette semaine il a encore fait une belle action, que vous ignorez, j'en suis sûr.

MADELON

Ah ! De grâce, racontez-nous-là.

LULLI

Bien volontiers. - Un pauvre comédien, ancien camarade de Molière, vint, il y a trois jours, demander des secours pour gagner sa province... Baron était ici. - Combien, dit Molière, faut-il lui donner ? - Mais, répond Baron, quatre pistoles suffiront. — Quatre pistoles.... soit ; tenez, vous les lui remettrez pour moi ; mais en voici vingt que vous lui donnerez pour vous, et il joignit à ce présent un habit magnifique.

ANTOINE

Que de générosité !

MIGNARD

Quelle sublime leçon !

LAFORÊT

Vous ne savez que cela, Monsieur Lully ? Bon ! Le lendemain ce fut bien autre chose. Un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Racine, avait remis a Molière un poème pour avoir son avis. L'ouvrage était mauvais... Il me l'a lu. — Mais Molière vit que le jeune homme pouvait mieux faire... Aussi, en rendant le poème, il y cacha cent louis, et le plan d'une tragédie.

MIGNARD

Si Racine est célèbre un jour, et cela pourrait bien être, il se rappellera sans doute que c'est à Molière qu'il doit ses premiers encouragements.

ANTOINE

Madelon, il me vient une idée. Ne déposons pas ces fleurs dans son cabinet, comme c'était notre intention : faisons mieux.

Il parle bas à Madelon.

MADELON

Tu as raison, mon ami....

Ils tressent des fleurs.

MIGNARD, montrant son portrait

Dites-moi, mes enfants, ai-je bien réussi ?

AIR : Il est, il est, il est toujours le même.

C'est lui ! C'est lui !

LULLI

Il n'y a rien à désirer ; vérité, chaleur, dessin pur... Mignard ! Tu me prouves par-là qu'on ne devrait donner qu'au vrai talent le droit de peindre le génie.

LAFORÊT

On dirait qu'il va parler.

MADELON

En voyant son image, je sens mieux encore ma reconnaissance, et je voudrais avoir un peu de son esprit pour la lui exprimer.

LULLI

Le grand écrivain !

ANTOINE

Quelle bienfaisance !

MIGNARD, avec enthousiasme

Quelle réunion de tous les talents ! De toutes les vertus !

Il prend une couronne dans le panier d'Antoine.

Ah ! Je le vois ! L'admiration, l'amitié, la reconnaissance n'ont ici qu'une même pensée...

Ils se groupent autour du portrait, le couronnent et y attachent des guirlandes.

AIR : Jeunes amants, cueillez des fleurs.

Reçois le prix mérité Qu'aujourd'hui l'amitié te donne.

On lit une ajout manuscrit "bien" entre prix et mérité.

TOUS

Couvrons des plus aimables fleurs, Ornons son image chérie : Puisse le sort, par ses faveurs, En répandre ainsi sur sa vie.

Pendant le couplet, Molière, en robe de chambre, entre en rêvant. Il s'arrête dans le fond du théâtre, et contemple cette scène avec sensibilité.

SCÈNE V. Les Précédents, Molière.

MOLIÈRE

Mes amis ! Mes enfants ! Votre attachement vous égare. Est-ce ainsi qu'on doit idolâtrer les hommes ? Quelle erreur !

Avec satisfaction.

Mais elle est douce pour moi. J'ai reçu les faveurs de la fortune, quelquefois celles de la gloire... Elles ne valent pas celles de l'amitié. — Eh bien ! Antoine, le jour de ton bonheur est-il enfin fixé ? Pourrais-je....

ANTOINE

Pour que vous en soyez le témoin, le père de Madelon consent à ce que la cérémonie ait lieu demain, et nous venons vous prier d'assister au serment mutuel que nous avons tant de plaisir à faire.

LULLI

Dis donc à renouveler, car vous vous aimez depuis longtemps.

ANTOINE, à Molière

Votre présence sera bien agréable pour nous.

MOLIÈRE

J'espère bien aussi présider à votre noce ; mais, mon ami, ne compte pas sur moi pour l'église.

ANTOINE

Comment !

MADELON, d'un air chagrin

Et... pourquoi ?

MOLIÈRE

Ignorez-vous, mes enfanTs, que je suis excommunié ?

ANTOINE

Excommunié !

MADELON

Qu'est-ce que c'est que ça.

MIGNARD

Ce que c'est !... Tous les ans, ma chère, le pape défend l'entrée de l'église aux rats, aux sorciers, aux sauterelles, au diable et aux comédiens.... à lui surtout.

MADELON à Molière

Quel mal avez-vous donc fait ?

LULLI

Quel mal ! Quel mal ! Il a dit.... la vérité.

ANTOINE

Ce n'est pas Dieu, je le vois bien, ce sort les prêtres qui repoussent les comédiens.

LAFORÊT

Oui.... par jalousie de métier.

MOLIÈRE, à part

Ce mot là ne sera pas perdu.

MOLIÈRE, à Antoine et Madelon

Demain la noce se fera ici ; mais ce soir venez me retrouver avec le tabellion ; nous avons une petite affaire à terminer, et je vous promets d'assister aux fiançailles, si elles se font assez tard pour que j'y paraisse.... sans scandaliser. Adieu, mes enfants... À ce soir.

SCÈNE VI. Molière, Mignard, Lulli.

LAFORÊT

Mes bons amis, vous n'êtes guère curieux ; vous savez que je reçois du monde ce soir, et vous ne me demandez pas les noms des convives !... Remerciez-moi. J'ai écrit à Chapelle, à La Fontaine, et ils viendront souper avec nous. Il y a longtemps que nous ne nous somme réunis, et je veux, puisque je suis un peu rétabli, égayer notre soirée. Boileau viendra, je crois, aussi, quoiqu'il ne me l'ait pas assuré.

À Laforêt.

Et toi ; songes à nous bien traiter.

LAFORÊT

Vous voulez faire grande chère ?

MOLIÈRE

Sans doute.

LAFORÊT

Et votre régime !

Avec intérêt.

Ah ! Mon maître souvenez-vous que Monsieur Fleurant vous a défendu de voir beaucoup de monde.

Monsieur Fleurant est le nom de l'apothicaire dans la comédie de Molière Le Malade imaginaire.

MOLIÈRE

Oui : eh bien ?

LAFORÊT

Vous n'avez pas un médecin pour marcher comme ça sur ses ordonnances.

LULLI

Il ne faut rien faire qui nuise à ta santé ; songes que depuis plus de quinze jours le théâtre te redemande.

MOLIÈRE

Oui ; mais voilà plus de quinze scènes que j'ai faites depuis, et mon médecin m'en a fourni plus d'une.

MIGNARD

C'est ainsi que Molière tire parti de tout, et fait des habits à toutes les tailles.

LULLI

Cela n'est pas étonnant, il est fils d'un tailleur.

MOLIÈRE

Ah !... Lulli ! Trève pour les pointes... jusqu'au dessert

LAFORÊT

Je vois bien que le souper aura lieu, au moins promettez-moi que vous ne prendrez que du lait.

MOLIÈRE

Je te le promets ; mais j'ai besoin de voir mes amis, et de rire avec eux des ridicules que ma plume, déjà trop hardie, n'ose pas encore mettre sur la scène.

AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

Hélas ! dans le siècle où nous sommes, On doit farder la vérité : Que ne suis-je au temps où les homme. Parleront avec liberté ! S'il m'etait permis de tout dire, Que de vices seraient proscrits ? Mais ce que je ne puis écrire, Je le pense avec mes amis.

LULLI

La Fontaine viendra sans doute par le bois de Boulogne ; je vais au devant de lui.

SCÈNE VII. Molière, Laforest, Mignard.

Mignard travaille, et Laforest, appuyée sur un balai, l'examine.

MOLIÈRE, s'approchant de son bureau

Combien j'ai de choses en arrière !... Voici des lettres que je n'ai pas encore lues... Voyons.... De la Thorillière ? Que me mande-t-il ? Un nouveau succès... Bravo !... Écoutez, écoutez... Voici du comique. Je te préviens, mon ami, que les Poquelins, pour assurer leur nouvelle noblesse, viennent de faire de faire dresser leur généalogie.

La Thorillière, François le Noir de (1626-1680) : Comédien de la troupe du Marais, puis de celle de Molière, puis à la mort de ce dernier de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.

MIGNARD

Bon ! Quelle sottise !

MOLIÈRE

.... Je l'ai vue chez ton oncle Bartholomé, le seul qui ait voulu accepter ses entées à notre théâtre ; mais en vain j'y ai cherché ton nom : ton père, y est-il dit, est mort sans enfants. — Ah ! ah ! .... ainsi donc ma famille me renie ? N'importe, Molière, travaille toujours, travaille pour ton siècle, et s'il se peut, pour la postérité.

AIR : Vaudeville de l'Isle des femmes.

Si j'obtiens des succès nombreux, Si la gloire m'est favorable, Par son mépris injurieux En vain ma famille m'accable. Dans un art par-tout estimé, C'est sur-tout, c'est l'homme qui brille ; Les grands hommes qui l'ont formé Sont ses aÎeux, sont sa famille.

LAFORÊT

Je ne me connais point en généalogie ; mais ce que je sais, je le sais bien, et tenez....

AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.

Tous vos parens sont bien malins ; Mais ils auront beau dir', beau faire, On oubliera les Poquelins, On n'oubliera jamais Molière.

MOLIÈRE, à Laforest

Je ne travaille que pour cela. — Je crois que j'aurai le temps avant le souper de te lire une scène de mon Bourgeois gentilhomme..... Il y a dans cette pièce une certaine Nicole, qui t'est, je crois, un peu parente... Mets-toi là : écoute-moi sérieusement.

LAFORÊT

Le moyen ! Vous me faites toujours rire.

Elle s'assied.

MOLIÈRE, tenant un cahier

Tant mieux !... C'est le moment où Monsieur Jourdain reçoit son tailleur. Monsieur Jourdain, Ah ! Vous voila ! je m'allais mettre en colère contre vous ; vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits que j'ai en.... Mais quelqu'un vient, ce me semble, vois qui ce peut être.

LAFORÊT, après avoir regardé

C'est Monsieur Boileau.

MIGNARD, vivement

Boileau ! Gare la critique !

Il enlève et cache son tableau.

Ne laissons pas voir un ouvrage qui n'est pas terminé.

MOLIÈRE

C'est lui, vraiment.

Il jette son manuscrit dans un tiroir.

Vite, vite, mettons mon plan à l'ombre ; ce n'est qu'une esquisse.

SCENE VIII. Boileau, Mignard, Molière, (un instant après) Chapelle.

MOLIÈRE, à Boileau

Tu viens de bonne heure, et c'est me faire plaisir : on m'avait fait craindre de ne pas te voir ce soir.

BOILEAU

Oui, mon ami, j'étais dans un de ces accès de misanthropie où mon oeil ne cherche et ne voit que des ridicules, où mon esprit se plaît à les peindre ; et comme on n'en trouve pas chez toi, j'avais peine à perdre ma journée.

MOLIÈRE, avec gaité

Ne dirait-on pas à tes regrets que c'est la journée de Titus ! Va, mon pauvre Despreaux, Chapelle et Lulli sauront dissiper tes sombres idées.

BOILEAU

Chapelle !

CHAPELLE, entrant

N'en dites pas de mal ?

BOILEAU

Si j'avais su qu'il soupât ici, je me serais rendu plus difficile encore.

CHAPELLE, riant

Quoi ! Toujours de la rancune ? Ah ! ah ! ah !

MOLIÈRE, à Boileau

Chapelle t'aurait-il offensé ? Il en est incapable... à jeun.

BOILEAU

Laissons, laissons cela.

MIGNARD

Non pas, il faut nous mettre au fait. Chapelle, on t'accuse.

CHAPELLE

Mignard a raison, je dois me justifier. Vous saurez donc, mes bons amis, qu'il y a peu de jours je rencontrai Boileau ; il m'accosta, et soupçonnant que je n'étais pas... à jeun, comme vient de dire Molière, il se mit à me faire l'éloge le plus pompeux sur la sobriété. Aristote écrivit... Socrate a dit... Pline pensait... que sais-je ? Pendant cette belle érudition, il vint à pleuvoir à verse ; moi...

AIR : Vaudeville des Visitandines.

Pour soustraire au vent, à l'orage, Un moraliste aussi parfait, Mon amitié prudente et sage L'abrita dans un cabaret. Là, son énergique éloquence Contre le vin se déchaîna, Et puis enfin il s'enivra En me vantant la tempérance.

MOLIÈRE, riant, à Boileau

Quoi ! Tout de bon ?

BOILEAU

Le traître dit vrai.

MOLIÈRE, à part

C'est une scène !

BOILEAU

La belle gloire ! S'enivrer pour m'étourdir : c'est Guénaud qui s'éclabousse de la tête au pied pour tacher l'habit de son voisin.

CHAPELLE

Je fus obligé de le reconduire, moi ! Et ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que nous fûmes rencontrés par Cottin et par Chapelain.

BOILEAU, avec emphase

Le père des douze fois douze cents vers de La Pucelle !

Jean Chapelain a écrit une épopée nommée "La Pucelle" dont le sujet est Jean d'Arc. Elle ne connu pas le succès et fut moquée.

MIGNARD

Comme ils vont se venger !

MOLIÈRE

Je ne vois, mon cher Despreaux, qu'un seul moyen de le punir ; c'est de l'enivrer ce soir.

CHAPELLE

J'accepte la revanche. Mais à propos, savez-vous bien que j'ai refusé pour vous la plus belle fête ! Un souper délicieux, offert par un prince.

MOLIÈRE

Et tu nous as préféré ?

CHAPELLE

Je choisis toujours le meilleur, mon ami ; tiens, vois la réponse que j'ai faite.

MOLIÈRE, prenant un papier que donne Chapelle

En vers !

CHAPELLE

En chanson même. Quand on dit des vérités un peu dures, il faut les dire gaîment.

MIGNARD

Il blessera, j'en suis sûr, et il faut avoir des ménagements avec les grands.

BOILEAU

Combien peu de ces hommes si grands, seront un jour de grands hommes ! Chapelle a bien fait, cela me racommode avec lui.

CHAPELLE

Lorsque la réunion des Auteurs s'intitule la République des Lettres, c'est pour que tous soient libres d'écrire ce qu'ils pensent.

MIGNARD

Mes amis, je vois La Fontaine.

MOLIÈRE

Comme il a l'air occupé !

CHAPELLE

Il ne nous voit pas, j'en suis sûr.

MOLIÈRE

Taisons-nous.

SCENE IX. Les Précédents, La Fontaine.

La Fontaine passe au milieu de ses amis sans les voir, et vient s'asseoir dans un fauteuil au-devant de la scène.

La Fontaine avait la réputation d'être fort distrait.

LA FONTAINE

Cela n'est point malheureux, j'arrive au moment où je trouve mes deux derniers vers... Répétons-les tous.

MIGNARD

Il a quelque grande affaire ?

BOILEAU, malignement

Oui, un renard, une fourmi l'occupe.

MOLIÈRE, à part

Le grand homme !

CHAPELLE

AIR : De la Baronne.

Pour une fable, Sans cesse on le voit arrêté.

LA FONTAINE, se lève sans témoigner de surprise

Oui, mes amis, c'est une fable que je viens d'achever, et c'est le plaisir de souper chez Molière qui me l'a inspirée.

MOLIÈRE

En ce cas, nous pouvons te la demander.

CHAPELLE

Mais cela est bon.... fort bon.

LA FONTAINE, naïvement

Je le crois.

MOLIÈRE

Je te sais gré d'avoir pensé à nous en faisant cet apologue.

Apologue : Exposé d'une vérité morale sous une forme allégorique, et dans lequel l'enseignement est presque toujours donné par une assimilation de l'espèce humaine aux êtres que l'on fait parler ou agir. [L]

BOILEAU, malignement

Ce n'est pas une fable.... Mais c'est l'ouvrage d'un poète exercé.

MIGNARD

Le bonhomme n'a ni la rusticité d'Esope, ni la recherche de Phèdre ; mais il plaît à l'esprit, fait au coeur la leçon, et conte comme la nature.

MOLIÈRE

Messieurs ! Messieurs ! Le bonhomme ira plus loin que nous.

Pendant la fin de cette scène et la suivante, on apporte des bougies et l'on prépare la table.

SCENE X. Lulli, Boileau, Molière, Chapelle, Mignard, La Fontaine.

LULLI

Ouf ! Je crois, mes amis, qu'il ne faut pas compter sur La Fontaine : il ne...

Apercevant La Fontaine.

Par où diable est-il arrivé !

LA FONTAINE

Par la galiote.

Galiote : Petit bâtiment qui va à rames et à voiles. [L]

MOLIÈRE

Comment la galiote ?

LA FONTAINE

Oui.

CHAPELLE

Mais elle passe ici vers midi, et tu n'es arrivé qu'à sept heures.

LA FONTAINE

Cela paraît incroyable : Je vois qu'il faut dire tout. Eh bien ! mes bons amis, Je suis, en faisant une fable, Descendu.... jusqu'à Saint-Cloud.

Saint-Cloud est est aval d'Auteuil sur la Seine, après le boucle de Boulogne. La Fontaine est très distrait.

MOLIÈRE

Quand tu viens chez moi, tu prends donc le plus long ?

BOILEAU

Comme quand tu vas à l'Académie.

LULLI

Tout cela est fort bien ; mais, pour me dédommager de ma course, il nous récitera un de ses contes.

MOLIÈRE

Il te récitera la fable qu'il vient de faire... Elle vaut bien un conte.

SCÈNE XI. Les Précédents, Laforêt.

LAFORÊT

Peut-on vous servir ?

MOLIÈRE

À l'instant.

LAFORÊT

De quel vin vous donnerai-je ?

LULLI

De celui que tu voudras.

LAFORÊT

Du rouge ou du blanc.

BOILEAU

Cela nous est parfaitement égal.

Laforêt sort.

LA FONTAINE

Eh bien ! De tous les deux.

LAFORÊT

Quand il vous plaira.

MOLIÈRE

Allons, mes amis, à table.

CHAPELLE

Laforêt, mets le vin près de Despréaux ; c'est lui qui doit m'enivrer ce soir.

BOILEAU

T'enivrer ? Il suffit, pour cela, de te laisser à ta discrétion. Mais quoi ! Point d'eau sur la table ?

CHAPELLE

Encore une turlupinade.

Turlupinade : Plaisanterie basse, de mauvais goût, fondée sur quelque froid jeu de mots. [L]

MOLIÈRE

Et nous ne sommes pas au dessert ?

Il se mettent à table.

Allons, servez-vous et ne ménagez rien ; pour moi, vous le voyez, je suis au régime.

Il prend du lait.

LA FONTAINE

Nous allons boire à ta meilleure santé.

LAFORÊT, à part, en contemplant la table

On dit que les auteurs ne peuvent pas vivre ensemble, il me semble cependant que l'on est ici de fort bonne intelligence... Que cet accord fait plaisir ! Un souper d'amis comme ceux-là n'est pas facile à trouver.

AIR : Une fille est un oiseau.

Au milieu de l'univers, Sur un mont, dit notre maître, Les auteurs vont pour connaître Quel est le prix de leurs vers. Ce mont s'appelle.... Parnasse. Chacun y cherche une place ; Mais souvent, quoi que l'on fasse, On n'y trouve point accès : Ce mont me semble une fable ; Mais je vois à cette table Le vrai Parnasse Français.

MOLIÈRE

Pour nous mettre en train, Lulli... Fais-nous rire.

CHAPELLE, versant à boire à Lulli

Ah ! Laisse-le souper.

LULLI

Je vous rattraperai bien.

Il prend le violon.

BOILEAU

N'as-tu pas contre La Serre ou Colletet quelque chanson nouvelle ?

Colletet, Guillaume (1598-1659) : Poète et académicien. Il écrivit une Art poétique.

Puget de la Serre, Jean (1600-1666) : Historiographe, et autre des sept tragédies.

CHAPELLE

À Boileau.

Ils ont assez de tes satires.

À Lulli.

Chantes-nous un de tes vaudevilles.

LA FONTAINE

Oui, oui ; point de satyre.

LULLI

Volontiers.

Il monte sur une chaise.

CHAPELLE

Le chanteur public.

TOUS

Oui.

LULLI

Soit. Avec tous ses agréments ?

Il prélude du ton le plus faux, et dit, comme un chanteur public :

Approchez-vous ? C'est une chanson nouvelle, faite par un écrivain... Qui est auteur... littéraire.... et qui fait des airs... en couplets.... lyriques.

Dans la vigne à Clau-di-ne, Les vendan-geurs y vont, On choi-sit à la mi-ne, Ceux qui ven-dan-ge-ront ; Aux vendangeurs qui bril-lent, On y don-ne le pas, Les autres y gra-pillent, Et ne vendan-gent pas, Et ne vendangent pas.

Attention ! Vous allez voir comme quoi une fille doit toujours être sur ses gardes.

Sur la fin de l'automne Vint un rusé vieillard :

Il imite la voix d'un vieillard.

Si la vendange est bonne, J'en veux avoir ma part. Cette prudente fille Lui répondit tout bas :

Il imite la voix d'une jeune fille.

Vieux vendangeur grapille, Mais ne vendange pas.

Voilà la morale retenez-la bien.

Aux vignes de Cythère, Parmi les raisins doux, Est mainte grappe amère : N'en cueillez point pour vous. Ce choix pour une fille Est un grand embarras : La plus sage grapille, Et ne vendange pas.

Ils rient tous.

LA FONTAINE

Allons, allons : trêve à la folie... Parlons raison.

CHAPELLE

Parlons du plaisir de nous voir tous réunis et bien portants.

MIGNARD

Avouons-le ; ce n'est qu'entre nous, ce n'est qu'ici, que nous sommes à notre place et que nous pouvons jouir d'une liberté que n'empoisonne point l'envie ou la sottise des hommes.

BOILEAU

Mignard a raison. La société n'offre qu'un plaisir, c'est celui d'y saisir des ridicules à censurer, ou des vices à combattre.

MOLIÈRE, gaiement

Je puis vous consulter, à ce que je vois, pour retoucher mon Misanthrope.

CHAPELLE, versant à boire

Il faut en convenir, les hommes sont plus traîtres... que le vin.

LA FONTAINE

Il y a des moments de folie où l'on maudit son existence.

CHAPELLE

Dis plutôt des moments de raison ; car c'est quand le vin me fait perdre la mienne, que je puis seulement supporter la vie...

Il verse à boire.

Buvons.

BOILEAU, avec exaltation

Lorsque l'amour, la table, le vin, le jeu, la gloire, satisfont nos passions, nous appelons cela des plaisirs, et ce ne sont que des erreurs. L'amour enfante la jalousie.

LA FONTAINE

Le vin, l'ivresse.

MIGNARD

Le jeu, la ruine.

BOILEAU

La gloire, l'envie.

Depuis ce moment, l'ivresse et l'exaltation augmentent par degrés.

LAFORÊT, à part

Voilà pour des gens gais une bien singulière conversation !

CHAPELLE

Avec nos talents et notre réputation on nous croit fort heureux, et il s'en faut que nous le soyons... Nous venons de bien rire ? Nous venons de bien rire ? Eh bien ! Je vous le demande, savons-nous pourquoi ?

MIGNARD

Nous heureux ! Qui peut dire cela ?

CHAPELLE, à Boileau

Par exemple, toi, je ne sais pas comment tu peux exister, oui, toi, Boileau... On promet une pension à un poète, tout Paris te nomme, et c'est Chapelain qui l'obtient.

BOILEAU

Bien pis que ça : Je vois la foule entrer dans un temple.... Je la suis.... et c'est Cotin qui prêche.

MOLIÈRE

Vous n'y pensez pas avec vos idées sombres... La veille d'une noce !

LA FONTAINE

Allons, Molière, tu n'es pas plus heureux qu'un autre.

TOUS

Non... certainement.

MOLIÈRE

Que dites-vous ? J'aime fort mon état ; j'ai, d'ailleurs, des principes qui vous seraient, je crois, fort nécessaires.

AIR : La comédie est un miroir.

S'attendre à tout est le moyen D'alléger le poids de sa vie ; N'espérer ou ne craindre rien, Est la saine philosophie. Oui, pour être heureux en effet, Ma méthode est très salutaire : Jugeons le mal que l'on nous fait Par le mal qu'on pouvait nous faire.

CHAPELLE, avec le plus grand enthousiasme

Tu ne disais pas cela quand on arrêtait le Tartuffe, quand on n'allait qu'avec peine au Misanthrope, tandis que tout Paris courait aux pièces de Pradon.

BOILEAU

Et Pradon, et Chapelain, et Brebeuf, sont de l'Académie ! C'est un enfer !

LULLI

Pourquoi travaillons-nous ? Pour être dénigrés par des sots.

LA FONTAINE

Pillés par des plagiaires.

MIGNARD

Méprisés par des grands.

CHAPELLE

Déchirés par les journalistes.

MOLIÈRE, à part

Que penser des hommes, si les plus sages, les plus éclairés peuvent s'oublier ainsi ?

BOILEAU

Il n'y a plus de goût.

LA FONTAINE

Plus de probité.

MIGNARD

Mes amis... Il n'y a plus d'amis.

CHAPELLE

De tout temps la vie

Après avoir bu.

est un fléau... et nous la supporterions !... Non.... Mes amis, nous sommes des lâches ; le bonheur, le repos ne sont pas de ce monde...

BOILEAU

Il faut le chercher dans le fond d'un cloître.

MIGNARD

Dans un désert !

TOUS, hors Molière

Dans un désert.

LA FONTAINE

Oui, dans un désert, où nous irons tous ensemble.

LULLI

Non pas, s'il vous plaît, chacun le sien.

CHAPELLE

Bah ! Bah ! Bah ! Vous ne savez pas ce qu'il vous faut.

AIR : Du haut en bas.

Quel embarras ! Un cloître pour moi, je vous jure, Est sans appas : Un désert ne nous convient pas.

Mais parbleu ! Je pense que nous ne sommes pas loin du pont... Eh bien ! Mes amis,

Vers ce pont allons en droiture, Et prenons-en tous la mesure Du haut en bas.

TOUS

Bravo ! Bravo ! Oui, le pont.... du haut en bas.

MOLIÈRE, à part

Voyons jusqu'où l'enthousiasme ira.

CHAPELLE, se levant

Allons !

LAFORÊT, effrayée

Ah ! Mon_Dieu !

LULLI, se levant

Cette idée est grande, elle peut nous immortaliser.

BOILEAU, se lève

Enfin je n'entendrai plus parler de la Serre, ni de l'abbé de Pure.

Pure, Michel de (1620-1680) : Moqué par Boileau, historiographe du roi, auteur de diverses oeuvres dont Ostorius, tragédie et de la mascarade, La Déroute des précieuses.

MIGNARD

Je ne verrai plus de croutes.

CHAPELLE, à Molière

Toi, plus de Tartuffes.

LULLI

Je n'entendrai plus la musique de Colasse ni de Cambert.

Colasse, Pascal (1649-1709) : Compositeur et collaborateur de Lulli à partir de 1677.

Cambert, Robert (1628-1677) : Organiste, et compositeur

LA FONTAINE

Partons !

MOLIÈRE, les arrêtant. (I)

Un moment. Ô mes amis ! Que faisons nous ? N'abandonnons point une résolution si belle aux fausses interprétations qu'on peut lui donner. On saura qu'à la suite d'un long souper nous aurons fait le sacrifice de notre existence, et la calomie, avide de tout dénigrer, répandra le bruit que l'ivresse nous a plus inspirés que la philosophie. Amis, sauvons notre sagesse, attendons le retour prochain du soleil ; alors, aux yeux de tout le monde, nous donnerons cette leçon publique du mépris de la vie.

Cette tirade est de Voltaire. [NdA]

BOILEAU

Il a raison ; c'est pour notre gloire que nous travaillons : il nous faut des témoins. Eh bien ! Jurons que demain, à la pointe du jour...

TOUS, excepté Molière

Nous le jurons !

MOLIÈRE

Laforêt ?

LAFORÊT

Plaît-il ?

Molière parle bas.

J'entends, j'entends.

Elle sort.

CHAPELLE

Sa réflexion est de bon sens : notre sagesse n'en sera que plus éclatante.

MOLIÈRE

Il prend deux bouteilles que lui donne Laforest.

Feignons de prendre part à leurs folies, puisque je ne puis les ramener à la raison.

Je lais-s ais vieil-lir ce vin, A-mis, c'est de l'Hermitage, Gou-tons-le, puisque de-main, Nous fai-sons le grand voy-a-ge,

MOLIÈRE

Enfin les voilà tous endormis... Au réveil. On vient : ce sont nos jeunes gens.

SCENE XII. Les Convives endormis, Antoine, Madelon, Molière.

ANTOINE

Tout est prêt, nous n'attendons que notre bienfaiteur.

MADELON

Le village entier nous a suivi, et vous comble de bénédictions ; mais nous n'avons pas voulu qu'on entrât de peur de vous interrompre.

MOLIÈRE

Pourquoi donc ?

Aux villageois.

Approchez, approchez : oh ! Ne craignez pas de les réveiller ; ils dorment bien.

Pendant que les villageois entrent avec précaution, l'orchestre joue le prélude du sommeil d'Atys.

SCÈNE XIII. Les Précedents, Mathurin, Les Villageois, Le Tabellion.

MATHURIN

Voilà le contrat de nos enfants ; nous venons vous prier d'y bailler un mot de vot' signature.

MOLIÈRE

Ce m'est un grand plaisir ; mais il y manque encore une clause, père Mathurin.

Au Tabellion.

Mettez que Madelon a deux cents écus de dot.

MADELON

Comment puis-je reconnaître...

MOLIÈRE

C'est un plaisir...

MATHURIN

Nous nous souviendrons toujours...

MOLIÈRE

Cela ne vaut pas...

ANTOINE

Ah ! Croyez que notre coeur...

MOLIÈRE

Eh ! Mes amis, point de remerciements ; vous me faites un plus grand cadeau, vous autres ! Vous me donnez votre amitié... Le coeur des honnêtes gens est sans prix.

Il signe le contrat, et prenant une bourse dans son secrétaire.

Cet argent me vient de gens fort singuliers... et que vous ne connaissez pas.

AIR : Des portraits à la mode.

Il me vient d'un Tartuffe amoureux, D'un Misanthrope sombre, quinteux, D'un Étourdi, de quelques Fâcheux, Et d'un Malade bizarre. Ces gens-là peuvent bien se gêner ; Mais ce qui va tous vous étonner, Mes enfants, j'ai, pour vous le donner, Fait contribuer un Avare.

MATHURIN

Mais vraiment, cela est fort extraordinaire.

MADELON

Nous n'avons jamais vu chez vous ces hommes-là.

LAFORÊT, avec orgueil

Je les ai vus, moi, et je vous mettrai au fait.

MATHURIN

Vous allez venir avec nous ?

MOLIÈRE

À l'instant je vous rejoins, je vais passer un habit ; retournez au jardin, et vous rentrerez quand je vous le dirai.

ANTOINE

Oh ! De bien bon coeur.

ANTOINE, MADELON, MATHURIN

AIR : Frère Jacques.

Du silence.

LE CHOEUR

Du silence.

MOLIÈRE

Laissons-les.

LE CHOEUR

Laissons les.

ANTOINE

Paix !

MADELON

Paix !

LE CHOEUR

Paix !

MOLIÈRE

Paix !

MATHURIN

Paix !

LE CHOEUR

Paix !

LULLI, se réveillant

Ah !... Mais où suis-je ? Chapelle, Mignard, Boileau.... Ah ! Dieu ! J'avais oublié qu'hier... Ô funeste résolution ! J'étais ivre sans doute... Oui, j'étais ivre, et ce qu'on promet dans l'ivresse... Si je pouvais m'échapper... Quelle lâcheté ! Quel opprobre !... Boileau s'éveille... Feignons de dormir encore.

BOILEAU

Combien le soleil enfante de bizarrerie !

AIR : On vit sortir d'une grotte profonde.

Oui, je rêvais qu'une main ennemie Dans le tombeau m'avait précipite, Et que Cottin, en pleine academie, Sur mon fauteuil avait été porte.

Je rêvais ; mais, non, je ne rêvais pas.... Cette table, ces convives me rappellent.... Allons, c'est une folie.... Ce serait un crime... Si je pouvais savoir ce que pensent.... Bon ! La Fontaine, Chapelle et Mignard ne dorment plus : écoutons.

Le mot Soleil est raturé et remplacé par sommeil.

LA FONTAINE

Avons-nous sommeillé longtemps ?

CHAPELLE

Il n'est pas jour encore.

MIGNARD

Non, mais bientôt il faudra....

CHAPELLE

À part.

Ahi ! Ahi ! Il ne l'a pas oublié.

Haut.

Des affaires qui me rappellent à Paris.

LA FONTAINE

Des affaires ? Eh bien ! Il faut partir.

CHAPELLE

Des affaires pour lesquelles je voudrais que Molière.... Où donc est-il ?

MIGNARD

Sa santé lui aura fait craindre de veiller.

LA FONTAINE

Dans peu de temps sa guérison sera parfaite.

CHAPELLE

Je le crois.

À part.

Oh Dieu ! La mémoire lui revient-elle ?

MIGNARD

Si nous éveillons nos camarades ?

CHAPELLE, avec crainte

Non... Non... Pourquoi ? Il n'est pas encore temps.

LA FONTAINE

Les voilà qui s'éveillent eux-mêmes.

CHAPELLE

À part.

Ah ! Je tremble.

MIGNARD

À part.

Je ne sais où j'en suis.

SCÈNE XV et DERNIÈRE. Tous les acteurs.

Pendant le choeur tous les convives se lèvent avec étonnement, et se rangent dans un angle du théâtre.

MOLIÈRE

Allons, plus de retard, remplissons notre engagement : voici tout le village, qui est dé à prévenu, et qui se fait un plaisir de nous accompagner.

LES VILLAGEOIS

Oui.... sans doute.... assurément.

MOLIÈRE

Comment ! Vous ne répondez rien ? Ne vous souvient-il plus de votre résolution ? Faut-il vous la répéter ?

CHAPELLE

Certainement.

À part.

Quel chien d'honneur !

LULLI

C'est très honnête assurément.

À part.

Où ces gens-là mettent-ils leur plaisir ?

ANTOINE

La cérémonie ne sera pas longue.

CHAPELLE

La cérémonie !

LULLI

Comptez maintenant sur vos amis.

MIGNARD, montrant Molière

Comme il est content, radieux !

MATHURIN

Il jouit du plaisir de faire une bonne action.

BOILEAU

Une belle action !

LAFORÊT

Mais je ne vois pas qu'il faille tant se faire prier ; pendant que vous rêvez à je ne sais quoi, il passe de l'eau sous le pont....

LULLI

Ne crains-tu pas qu'elle s'arrête ?

MOLIÈRE

L'heure avance, et Monsieur le curé....

BOILEAU

Un curé ! Ah ! Ah !

À Molière.

Tu es un homme de précautions, et tu penses qu'on doit faire la chose en bons Chrétiens.

MADELON

Comment ! Mais nous ne voulons pas autrement ; nous ne sommes pas excommuniés nous autres.

MOLIÈRE, aux Villageois

Allons, mes amis, distribuez-nous des fleurs.

On donne des bouquets.

LA FONTAINE

Je ne sais ce que tout cela veut dire.

LULLI

C'est ainsi que chez les Grecs....

CHAPELLE

Oui, et chez les Cannibales on orne les victimes.

MIGNARD

Des bouquets ! Madelon parée ! Antoine avec des rubans ! Ah ! Molière, nous ne sommes pas ta dupe.

Molière et Laforest rient.

CHAPELLE

Comment !

LULLI

Ainh !

BOILEAU

Qu'est-ce donc ?

MIGNARD

La noce d'Antoine et de Madelon.

BOILEAU

Ouf ! Nous l'avons échappé belle.

LULLI

La noce ! Je veux en être le ménétrier.

Il prend le violon.

MOLIÈRE, riant

Avouez, Messieurs les esprits forts, que votre frayeur a été complète. Apprenez une autre fois à vous défier de votre imagination, et croyez que l'homme le plus malheureux tient à ce monde plus qu'il ne pense.

CHAPELLE

Ma foi, comme dit La Fontaine.

Plutôt souffrir que de mourir, C'est la devise des hommes.

359 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0