Comédie ballet en vers· Ou les Muses Comédiennes
L'Algérien
Personnages
- APOLLON, M. Grandval
- MELPOMÈNE, Mlle. Dumesnil
- THALIE, Melle. Gaussin
- CLIO, Melle Grandval
- URANIE, Melle Dangevìlle
- LA SATIRE, M. Sarrazin
- ERATO
- EUTERPE
- CALLIOPE, Melle. Clairon
- POLYMNIE, Mlle. Gantier
- LES ARTS et LES TALENS
- LA RENOMMÉE
PROLOGUE
Le Théâtre représente un Salon du Louvre, orné de tous les différents attributs des Airs. Les Muses qui sont en scène sont assises, et paraissent occupées aux Arts annuels elles président, il y a des places vides pour celles qui doivent arriver. Appolon est assis sur une espèce de trône.
SCÈNE PREMIERE. Apollon, Clio, Uranie ; Une Muse représentant La Satire.
LA SATIRE
J'étouffe. Oh ! C'en est trop...APOLLON
Quoi toujours des murmures !LA SATIRE
Eh ! Comment ne pas murmurer ? Tout contre moi semble se déclarer On me sait chaque jour de nouvelles injures... Quoiqu'il arrive, il faut que ma sincérité Soulage mon coeur irrité.APOLLON
N'abusez plus de ce nom respecté. La vérité sans vous voit fleurir son empire. Confondrez-vous toujours sa douceur, sa beauté. Son aimable ingénuité Avec la fureur de médire.LA SATIRE
L'erreur est de votre côté. De vices, de travers, le monde est infecté, Et médire est être sincère.URANIE
Et voilà les discours d'un esprit emporté. Moins ami de la probité Qu'esclave des transports d'une aveugle colère. Car enfin quels objets peuvent tant vous déplaire ?LA SATIRE
Tout.URANIE
Comment tout ?LA SATIRE
APOLLON
L'ennui donne ses traits à celui qui s'y plonge Il est le mal des Sots, l'esprit sait l'éviter. Finissons, et tâchez de calmer votre bile.LA SATIRE
Non, je ne saurais voir avec un coeur tranquille Les malheurs qui sur nous fondent de toutes parts, Vous nous fîtes jadis abandonner la Grèce, Rome avec nous reçut les talents et les arts Ils y fructifiaient sous les yeux des Césars, À la Cour, à la ville, on nous fêtait sans cesse ; Mais notre gloire enfin déchût : L'ignorance et la barbarie Nous chassèrent de l'Italie. Louis en France alors comme un Astre parut, Nous vînmes à la hâte aux cris de ce grand homme ? Colbert nous accueillit, le Roi nous secourut ; Nous étions à Paris encore mieux qu'à Rome. Maintenant, s'il vous plaît, où nous conduirez-vous ? Quand partons-nous ? Parlez ?URANIE
Pourquoi cette folie ? Des arts la France est la Patrie ; Dans Athènes ; ils n'ont point joui d'un sort plus doux.LA SATIRE
Cette réponse est juste, on doit vous la permettre Vous êtes à la mode, on vous chérit encor, Pour tous vos nourrissons votre art est un trésor, Chaque femme a son Géomètre, Et c'est pour eux le Siècle_d_or : Tout le reste abattu n'ose se faire entendre, Craint, haï, sans secours, et comme sans aveu.APOLLON, d'un ton chagrin
C'est qu'on nous prend pour vous...APOLLON
Mais entre nous fort peu ; Et dans le fonds qu'en avez vous affaire ; Lorsqu'on se permet tout il n'est plus nécessaire, Dans voire art odieux le sot même a beau jeu. Ce siècle est éclairé, puisqu'il faut vous le dire, On craint sans l'estimer le talent de médire, Il a mille dangers, et n'est plus glorieux.SCÈNE II. Apollon, Uranie, Clio, La Satire, La Renommée, Calliope, Polymnie, Euterpe, Erato.
Les Muses qui sont en scène se lèvent, et avancent vers la Renomée. Après, les deux premiers vers, la Satire va se rasseoir.
LA RENOMMÉE
Doctes soeur écoutez... LOUIS aux Champs de Mars Fait revivre en lui seul les Héros de sa race : Il vole en conquérant au milieu des hasards, De ses Ennemis qu'il terrasse, Il a foudroyé les Remparts. CLERMONT le suit... CONDÉ n'était pas plus terrible. La foudre est dans ses mains, la mort dans ses regards ; Tout fuit devant LOUIS, tout lui devient possible : La Victoire enchaînée à son bras invincible Ne fuit plus que ses étendards.APOLLON
Nous avons dû prévoir les lauriers qu'il moissonne, Tout nous annonçait ses exploits ; Grand dans sa Cour, grand aux Champs de Bellone, LOUIS sera toujours le modèle des Rois.Bellone : Déesse de la Guerre, soeur ou compagne de Mars. [T]
LA RENOMMÉE
Dans les Alpes CONTI s'est ouvert un passage, Mont_Dauphin_et_Démond se livrent au Vainqueur. La prudence prépare et guide son ardeur, Des deux Rivaux fameux de Rome et de Carthage Il rassemble au printemps de l'âge L'art, la sagesse et la valeur.CLIO
De ce jeune Guerrier nous devons tout attendre Par l'aurore de ses travaux, Jugez du jour brillant qu'ils vont bientôt répandre.APOLLON
Ces succès éclatants doivent peu nous surprendre : L'exemple des grands Rois fait toujours des Héros.CALLIOPE
Mon coeur est transporté de ce qu'il vient d'entendre,En enthousiasme.
Vous dont le génie et la voix Des ravages du temps font triompher la gloire, Des vertus de LOUIS, de ses brillants exploits Hâtez-vous d'embellir le Temple de Mémoire. Il règne sur les coeurs que son bras a soumis, Il répand sur ses jours une gloire immortelle, Il est l'effroi de tous ses ennemis, Et l'amour d'un Peuple fidèle.SCÈNE III. Melpomène, Clio, Terpsicore, Apollon.
MELPOMÈNE
Apollon apprenez le plus grand des malheurs. C'en est fait... Je succombe à ma douleur mortelle.MELPOMÈNE
Tout est perdu... Ce Roi l'objet de notre zèle, Le protecteur des Arts, l'ami de ses Sujets, Intrépide au combat, juste pendant la Paix, Que la France adorait, qui s'immolait pour elle...MELPOMÈNE
Le barbare ennemi qui le force à la guerre, Croyant de ses exploits interrompre le cours, Du sang de ses Sujets avait rougi la terre. Hélas ! Ce tendre Roi volait à leur secours ; Déjà l'Ennemi tremble, il se trouble, il s'arrête ; La vengeance en éclats va fondre sur sa tête... .Tout à coup sur LOUIS le destin en courroux... Mes pleurs et mes soupirs disent assez le reste.SCÈNE IV. Thalie, Apollon, Melpomène, Clio, La Renommée, La Satire, Uranie.
THALIE
Dissipez les terreurs dont votre âme est la proie ; Le péril est passé, le Ciel nous rend LOUIS : Livrons nos coeurs à la plus vive joie ; Les pleurs ne sont plus faits que pour ses ennemis.MELPOMÈNE
Ah ! Thalie !... Il vivrait !...THALIE
Dans les yeux des Français qui craindraient moins pour eux, Il m'était aisé de le lire. Nous le verrons bientôt arriver dans ces lieux.MELPOMÈNE
Eh ! Le moyen de vous en croire.LA RENOMMÉE
Je vole à l'Univers annoncer ce bonheur.THALIE
Non demeurez. Vous m'êtes nécessaire.En rêvant.
Par un spectacle à son honneur... Le projet est hardi ; mais il est séducteur... N'importe. À ce héros mon dessein pourra plaire...LA SATIRE, ironiquement
Sans doute. Le dessein est un peu téméraire ; Mais pour signaler votre ardeur...THALIE
Je m'attendais à ce propos moqueur ; Je sais que votre ton injuste, atrabilaire, Marqué toujours au coin de la colère , Retarde les progrès, inspire la terreur ; Vous ne corrigez point, votre art est de déplaire.THALIE, piquée
L'orgueil n'a point de part à ce projet flatteur, Pour ce Roi bienfaisant c'est un zèle sincère. Il est comme les Dieux, tout ce qui part du coeur A le droit de le satisfaire.URANIE
Courons tout préparer.MELPOMÈNE
Un même zèle ET m'anime et m'inspire ; Mes spectacles pompeux que l'Univers admire, Plus dignes d'un Héros...THALIE
Cessez de l'espérer : Votre talent est de faire pleurer, Et le mien est de faire rire, La joie anime l'air que la France respire, Dans ces jours de bonheur on doit me préférer. Mais vous n'y perdrez rien. Je vous destine un rôle Qui vous conviendra fort, il est taillé pour vous.MELPOMÈNE
Mais je le jouerai mal.THALIE
Fort bien sur ma parole.MELPOMÈNE
Eh ! Quel est-il ?THALIE
Il est tout prêt.URANIE, CLIO, LA RENOMMÉE , etc
Et moi ?THALIE
Chacune aura le sien.LA SATIRE
Pour moi je n'en veux point.THALIE
Ah ! Muse je vous prie. Je veux faire pour vous un effort de génie. Je vais vous transformer en un homme de bien.THALIE
Cela ne vous engage à rien, C'est un rôle de Comédie. Allez vous préparer, secondez mon ardeurApollon et les autres sortent.
SCÈNE V. Thalie, Polymnie, Calliope, Erato, Euterpe.
THALIE
Vous restez, tendre Polymnie, Le Ciel nous rend un Roi qui fait notre bonheur. Que vos chants, que les sons d'une aimable harmonie Célèbrent dans ces lieux cette insigne faveur.On entend un bruit confus d'instruments semblable à celui d'un Orchestre qui accorde.
PREMIER INTERMÈDE.
POLYMNIE
Tendres accords, enfants de mon génie Remplissez la Terre et les Airs.Une symphonie harmonieuse se sait entendre.
CALLIOPE
Arts et Talents qui nous devez la vie, Volez, venez mêler vos jeux à nos concerts.Entrée des Arts et des Talents.
POLYMNIE, CALLIOPE
Dieux immortels nos soupirs et nos larmes Ont détourné vos foudres menaçants ; Pour voir brûler sans cesse notre encens. Vous n'avez pas besoin de nouvelles alarmes. N'éprouvez plus des coeurs reconnaissants.On danse.
LE CHEF DES TALENTS
En vain la Discorde cruelle Répand dans l'Univers la crainte et les forfaits, L'égide de LOUIS nous couvre de ses traits.POLIMNIE, CALLIOPE, LES DEUX CHEFS, et Le Choeur des Arts et des Talents
Redoublons notre zèle, Publions à jamais Sa gloire et ses bienfaits.L'Intermède finit par une Contredanse : les Arts, les talents et les quatre Muses dansent ensemble et se retirent pour faire place aux acteurs qui commencent la Comédie.
ACTE I
Le Théâtre représente les Jardins d'un harem ou sérail d'Alger. Dans l'enfoncement est un bâtiment d'une forme régulière.
SCÈNE PREMIÈRE. Clarice, Isabelle.
ISABELLE
Belle Clarice enfin vous déciderez-vous ? Un peu plus de gaîté dans vos regards éclate. Le fort d'Hassan deviendra-t-il plus doux ? À son égard cessez-vous d'être ingrate ?CLARICE
Chère Isabelle, Hassan attaque en vain mon coeur ; Mais malgré mon indifférence, Je sais qu'il est mon bienfaiteur, Et j'écoute avec complaisance L'amitié, la reconnaissance Qui me parlent en sa faveur. Ses sentiments pour moi peuvent seuls me déplaire.ISABELLE
Ils auraient dû vous paraître odieux, Si le sort pour vous trop contraire Vous eût livré aux lois d'un maître impérieux ; Mais grâces au destin l'honneur le plus sévère N'a point à rougir en ces lieux. Hassan dans son sérail s'est montré comme un père Compatissant et généreux, Et chaque jour son amitié sincère Rassemble ici les plaisirs et les jeux.CLARICE
Les plaisirs les plus vifs perdent le don de plaire, Lorsque le coeur n'a plus de goût pour eux.ISABELLE
Hassan en sa saveur a bien des avantages ; Ils vaincront votre cruauté : Vous le savez, des Turcs il brave les usages, L'orgueil dans son pays ne l'a point arrêté. En Europe ses longs voyages Ont adouci ses moeurs, poli sa probité, Que le séjour d'Alger eut pu rendre sauvages ; Il n'a du Musulman que la simplicité ; Il s'est défait de sa sombre rudesse, Il a su du Français saisir l'urbanité La gaîté, la délicatesse, Et n'a point sa folie et sa légèreté. Sa figure, il est vrai, n'est rien moins qu'agréable.CLARICE
Par ce défaut léger peut-on être arrêté ? Un homme est toujours bien dès qu'il est estimable Les qualités du coeur, un esprit sociable, De ce sexe sont la beauté. Je les vois dans Hassan, et je lui rends justice ; S'il la rendait à vos attraits, S'il vous offrait des voeux qu'il m'offre par caprice, Nous ferions tous trois satisfaits.ISABELLE
Je l'avoue avec confiance, Si, comme Hassan l'assure, il allait dans la France Fixer avec nous son destin ; Sans en rougir j'accepterais sa main, Et je la chérirais plus que son opulence. Mon coeur est encor libre ....CLARICE
Et le mien ne l'est pas : Voilà la source de mes peines. J'aurais moins à souffrir si mes faibles appas Ne l'avaient pas mis dans mes chaînes : Je vous surprends.... mais lisez dans mon coeur : D'Oberval à Marseille en devint le vainqueur, Presqu'au premier instant qu'il parut à ma vue, Son âme en me voyant à son tour fut émue : Ce que nous ressentions se peignait dans nos yeux, La sympathie agissait sur notre âme ; Il me fit l'aveu de ses feux ; Je ne lui cachai point le progrès de ma flamme, Nous nous aimions enfin, et nous étions heureux.ISABELLE
Mais avec tant de soin pourquoi cacher ces noeuds ? D'Oberval est aimable, et je suis peu surprise...CLARICE
Hélas ! Vous le savez, je dépends de Dorise, Soeur de mon père, il avait en mourant, Ordonné qu'à ses lois je resterais soumise, Elle vit d_Oberval, il lui parut charmant. L'amour d'une rivale est toujours un tourment, Celle qu'on craint le moins peut faire une infidèle ; J'aimais, et je tremblais d'aimer un inconstant ; Dorise à mes regards était encor trop belle ; Mais par de nouveaux soins d_Oberval chaque jour Calmait ma jalousie, et ma frayeur mortelle, Et par bonheur ces soins si chers à mon amour, Dorise les prenait pour elle.CLARICE
C'est lui-même, et je vois assez par ses discours Que l'absence et l'amour redoublent tous les jours Ses visions, et sa faiblesse : Cependant d_Oberval fut contraint de partir, Et sans doute son inconstance Loin de nous sut le retenir : Souvent pour dissiper l'ennui de son absence, Nous nous promenions sur la mer : Ce jour qui nous fut si funeste, Vous voulûtes nous suivre, un corsaire d'Alger Surprit notre Vaisseau. Vous savez tout le reste.ISABELLE
Des malheurs que le sort a déployés sur nous, Votre amitié me dédommage. Nos fers sont d'ailleurs assez doux : Hassan nous acheta ; c'est le Turc le plus sage Et le plus affable de tous.CLARICE
Il est vrai ; mais en vain il m'offre son hommage, L'amour contre ses soins oppose d'autres traits : Il a gravé dans mon coeur une image. Que l'absence ou le temps n'effaceront jamais.ISABELLE
Je plaignais vos chagrins sans savoir vos secrets, Et maintenant je les partage : Pardonnez mon erreur ; mais depuis quelque temps Vos ennuis me semblaient moins grands ; Vous marquiez pour ces lieux bien moins de répugnance, Et tous ces heureux changements Je les attribuais à la reconnaissance.CLARICE
Je l'avouerai, de secrets mouvements Font passer dans mon coeur une joie inconnue ; Depuis cinq ou six jours ma douleur diminue... Vous le dirai-je ?... En de certains moments J'éprouve ces ravissements, Ce trouble, ces transports que m'inspirait la vue Du plus cher de tous les amants. Mon âme s'ouvre à des pressentiments, Et ma gaîté semble être revenue.SCÈNE II. Clarice, Isabelle, Dorise.
ISABELLE
Voilà de ses erreurs.CLARICE
Eh quoi ! Dans ces jardins ?CLARICE, à Isabelle
Ô Ciel ! Mon coeur me dit que Dorise a raison.CLARICE
Hélas !DORISE
Cette affreuse prison Ne me sépare plus d'un amant que j'adore. Isabelle... Clarice... Il est toujours charmant ; Oui d_Oberval est un amant unique ; Je n'en saurais douter, il est tendre, constant, Et c'est son amour seul qui l'amène en Afrique...À Clarice.
Mais soyez donc sensible au plaisir que je sens.DORISE
Écoute. Tout le jour tu me contredis ; Tu taxes tout ce que je dis D'illusion, de rêverie : Tu te crois raisonnable, et tu t'en applaudis ; Mais ton bon sens, ou plutôt ta manie, Donne un fond de tristesse à ce que tu prédis ; Désespérer de tout est ta vertu chérie. Va, reçois de moi cet avis : Un excès de raison est pis que la folie.CLARICE
À Isabelle.
Peut-être qu'en effet...À Dorise.
Mais l'avez-vous bien vu ? De lui toujours préoccupée, Cent fois croyant le voir, vous vous êtes trompée... Dans le fond, de Dorise il est fort bien connu Il se pourrait...DORISE
Tu peux m'en croire : L'amour nous donne de bons yeux. Hassan et lui s'entretenaient tous deux.ISABELLE
Hassan et lui !... Nouvelle histoire. Chez ses femmes un Turc qui mène les galants ! De Paris cette mode arrivera peut-être.CLARICE, à Isabelle
Laissez-la dire...DORISE
À travers les barreaux qui grillent ma fenêtre Je les ai vus... de loin... mais je n'en puis douter... Je vais voir la fin de mes peines ; Mon cher d_Oberval vient hâter L'heureux moment qui brisera mes chaînes : J'en jurerais, il vient traiter de ma rançon.ISABELLE
Mais par malheur Madame oublie Que nous avons caché notre vrai nom, Notre état, et notre Patrie.CLARICE
Dans une aventure aussi triste, Nos noms du moins restaient ensevelis Sous les faux que nous avons pris De Fatmé, Fatime, Agariste. Nos parents à Marseille ont pleuré notre mort : Notre vaisseau ne rentrant point au port, Ils auront supposé qu'il avait fait naufrage ; lis auraient trop rougi de notre sort, S'ils avaient pu savoir notre esclavage.SCÈNE III. Clarice, Dorise, Isabelle, Hassan.
HASSAN, à Dorise
Agariste dans peu vous ferez satisfaite.DORISE, à Clarice
Ai-je fait un faux jugement ?HASSAN, à Clarice
Puis-je, belle Fatmé, vous parler un moment ?À Isabelle et à Dorise.
Pardonnez mon impolitesse.ISABELLE
Éloignons-nous.SCÈNE IV. Clarice, Hassan.
HASSAN
POur la dernière fois souffrez que je vous presse De me parler sans nul déguisement, Votre bonheur surtout est ce qui m'intéresse...HASSAN
Mes désirs seront tous satisfaits, Si vous daignez me voir sans répugnance. Quand on a mon âge et mes traits...HASSAN
C'est parce que je me connais, Que j'ai peu de mérite à l'être. J'ai toujours les mêmes projets. Nos usages, nos moeurs et nos lois que je hais, Vont m'exiler des lieux de ma naissance. Pour la société tous les hommes sont faits, Les Turcs ignorent ses attraits, Et tout m'invite à chercher dans la France Ses plaisirs délicats qu'ici mon opulence Ne me procurerait jamais ; Mais m'unir avec vous, vivre avec vous sans cesse, Est le bien qui me flatte, et que je me promets. Du vrai bonheur l'image enchanteresse Ne s'offre à moi que sous vos traits.CLARICE, bas
Tout ce qu'il dit de lui je le sens pour un autre.Haut.
Trop généreux Hassan, quelle erreur est la vôtre.HASSAN
Belle Fatmé, je cherche un solide bonheur : L'estime et l'amitié sont les plaisirs du coeur, Et je n'ai point l'âme obsédée Des transports d'une folle ardeur, Un sentiment plus sûr pour vous l'a décidée. Des douceurs de l'hymen, de ses engagements J'ai peut-être une fausse idée ; Mais je crois que ses noeuds doivent être charmants ; Lorsque sans le secours de ces feux violents, Fruits de la passion, périssables comme elle, La confiance mutuelle L'amitié, les égards, et les soins complaisants D'un tendre époux, d'une épouse fidèle, Peuvent remplir tous les moments, Le Ciel attache alors au doux noeud qui les lie Les plaisirs des amis, le repos de la vie, Et les délices des amants.HASSAN
Ce n'est donc point un amoureux caprice Qu'aujourd'hui j'exige de vous : J'ose vous demander un moindre sacrifice. Des mains de l'amitié prenez-moi pour époux.CLARICE
D'un généreux penchant vous êtes la victime... Eh pourquoi m'offrez vous vos voeux ? Je ne saurais vous rendre heureux, Vous le seriez avec Fatime.HASSAN
Je connais ses appas, je l'aime, je l'estime ; Sans doute votre amie à tous les agréments Et de son sexe et de son âge , Son, esprit est aimable, et ses traits font charmants ; Mais vous me plaisez davantage.CLARICE
Dans de trop grands dangers votre erreur vous coNduit : Hassan, votre amitié me flatte ; Mais je dois m'opposer aux desseins qu'elle suit. Si je veux n'être pas ingrate,HASSAN
Je m'y livre avec sûreté, Et l'on peut accorder le désir qui me presse, Et votre générosité. Il semble à mes projets que le Ciel s'intéresse ? Depuis six jours il a conduit chez moi Un Français qui rendra ma retraite facile,CLARICE
Un Français !CLARICE
Eh le connaissez-vous ?HASSAN
J'en fis la connaissance À mon dernier voyage en France. Son abord me prévint ; il a des sentiments, Beaucoup d'esprit, sans suffisance, Et des jeunes gens de son temps Il réunit les grâces, les talents, Sans en avoir l'impertinence. Enfin quoique tous deux d'âges fort différents, L'amitié nous unit.CLARICE
Et ce Français se nomme ?...CLARICE
Il est vrai... ce François ... je J'ai vu quelquefois, Et de lui ma famille était beaucoup connue.HASSAN
Rien de plus heureux pour tous trois. Comme moi-même il sait ce que je pense Il connaît mes projets, il les approuve tous... Sans doute en ses discours vous aurez confiance, Ils vaincront votre résistance : Je tiendrai d'un ami mon bonheur le plus doux. Bientôt vous l'allez voir paraître.HASSAN
Eh ! Pourquoi non ? Vous devez me connaître, Fatmé, voyez en moi toujours un tendre ami, Et n'y voyez jamais un maître. Ce Sérail ne vous a causé que trop d'ennui : À tous moments je prétends qu'il vous voie, Ces murs ne sont plus faits, ni pour vous, ni pour lui. Avouez qu'à le voir vous aurez quelque joie ?...HASSAN
Pourquoi vous en défendre. L'amour de la Patrie est un penchant si tendre... On en triomphe à peine, et même dans Alger. Eh ! Le vôtre, Fatmé, pourrait-il me surprendre ? J'ai beaucoup voyagé ; mais de tous les pays, Celui dont mes regards ont été plus ravis' Où toutes les beautés naissent, où vont se rendre, C'est la France, sans doute : elle est à tous égards, Quoiqu'en dise l'envie et malgré son murmure, Le chef_d_oeuvre de la Nature, Et l'heureux asile des arts. Que votre goût pour elle éclate âmes regards. .11 Mon coeur à ses beautés comme vous est sensible.CLARICE
Comment donc !HASSAN
Son coeur est plongé Dans une amertume terrible : par un coup imprévu la mort l'a séparé D'une Maîtresse aimable, et tendre autant que belle.CLARICE, bas
Ah ! Je respire. Il est fidèle.HASSAN
Par la douleur son coeur est déchiré : En voyageant il a cru s'en distraire ; Mais les maux de ce caractère Sont pour un coeur sensible aussi longs que cuisants, Son vaisseau dans le port fut poussé par les vents : À son esprit alors l'amitié me rappelle, Il me fait avertir ; j'accours à la nouvelle. Jugez de la douceur de nos embrassements : Il est chez moi depuis ; mais à tous les moments, Sa tristesse se renouvelle. Vous verrez ses regrets... Ses pleurs sont si touchants Oh ! Vous aurez pitié de sa douleur mortelle.SCÈNE V.
SCÈNE VI. Clarice, Isabelle.
CLARICE
Partagez mes transports... Ah ! Ma chère Isabelle !... Qui pouvait se flatter d'un tel événement !... Quelle joie !... Oui... Je suis dans un ravissement... Tout ce qu'Hassan m'a dit prouve qu'il est fidèle...ISABELLE, étonnée
Un transport si prompt et si grand, À vous parler vrai me surprend, Sa constance pour vous n'est pas une nouvelle ? Vous deviez y compter...ISABELLE, avec trouble
Eh ! Mais je crois qu'il ne tenait qu'à vous D'avancer un instant si doux, Si vous en aviez bien envie. L'heureux Hassan n'eût point fait le cruel.ISABELLE
Oh ! Pour le coup je ne sais que vous dire, 'Sans doute vous voulez sonder mes sentiments ; Mais croyez quelque goût que sa vertu m'inspire, Que je vous vois sans peine achever son bonheur.ISABELLE
De qui s'agit-il donc ?CLARICE
De d_Oberval sans doute.ISABELLE
Est-ce qu'il est ici !CLARICE
Je vous l'ai dit cent fois... Jugez du plaisir que je goûte ? Son coeur est toujours sous mes lois... Il me croit morte, il me pleure sans_cesse. Que j'aurai de plaisir à bannir sa tristesse !... Quelle sera sa joie ! Il va bientôt me voir. Je sens que pour la concevoir, Il faudrait avoir ma tendresse.SCÈNE VII. Clarice, IsabeLle, Dorise.
DORISE
Le destin qui me favorise Fait pour moi des efforts qui ne font pas communs. Mais il me rend en vain un amant qui m'adore Si vous ne secondez mes voeux, Sans doute Hassan ne me retient encore Que pour vous engager à partager ses feux... Que vous a-t-il appris ? Faut-il que je l'ignore ?ISABELLE
Rien du tout.ISABELLE, bas à Clarice
Rien, allez. Laissez-moi faire ;À Dorise.
Vous croyez donc toujours d_Oberval dans ces lieux ?ISABELLE
D'une illusion agréable On a bien de la peine à défendre son coeur, Ce qu'on désire avec ardeur Paraît toujours assez croyable ; Mais on revient bientôt de son erreur, Lorsqu'on comme vous un esprit raisonnable.ISABELLE
d_Oberval ?DORISE
Oui. Lui-même.ISABELLE
Te conçois aisément qu'un amant que l'on aime Maître de notre esprit doit toujours l'occuper ; Vous avez une âme si tendre ....ISABELLE
Oh ! La chose est facile à comprendre. Tout doit céder sans doute à cette impression, Et dans tous les objets dont la vue est frappée Le coeur cherche, et croit voir ces traits victorieux ; La voix, l'air, les regards dont l'âme est occupée...DORISE
Quand vous verriez mon coeur vous n'y liriez pas mieux. Son image me fuit... Je crois toujours l'entendre. Je lui parle...ISABELLE
Et voilà d'où naît l'illusion. L'esprit le plus sensé peut se laisser surprendre, Et l'Amour sait son rôle en trompait la raison ;DORISE, à Clarice
Son idée en effet est assez vraisemblable, Cependant.... mon erreur serait bien pardonnable.CLARICE
J'entends du bruit... Ce sont les Bostangi, Que leurs travaux mènent ici. Ils paraissent déjà. Tâchez de vous contraindre.Bostangi : (francisation du turc bostanci) garde de sérail. [WIKIPEDIA]
SECOND INTERMÈDE.
Entrée des Bostangi du sérail à Hassan ; portent tous les instruments propres au jardinage, et par une Pantomime ils expriment leurs différents emplois dans les Jardins.
Deux Bostangi Français dans le temps que les autres ferment leurs pas chantent, une bouteille de sorbet à la main.
DUO. PREMIER AIR.
Que le sorbet est détestable ! Quel plaisir, déboire du vin ! À l'aspect de ce jus divin, L'ennui s'envole et tour devient aimable ; Mais ces lieux malheureux sent maudits du Destin, C'est pour boire de l'eau que l'on se met à table. Que le sorbet est détestable ! Quel plaisir de boire du vin ! À l'aspect de ce jus divin, L'ennui s'envole et tout devient aimable.On danse.
Un pas de deux pantomime.
DUO. SECOND AIR.
Beau séjour que nos voeux redemandent en vain, Pourrions-nous perdre la mémoire Des plaisirs et des biens qui naissent dans ton sein ? France heureuse, chez toi coulent des flots de vin, On ne dépend que de la gloire, Et l'on peut sans danger du soir jusqu'au matin Rire, chanter, danser et boire.On danse.
L'intermède finit par une danse générale des Bostangi qui vont continuer, leurs travaux dans les autres parties des jardins.
ACTE II
SCÈNE I. Axelie, Osmin.
OSMIN
Demeurez, aimable Axelie, Puisqu'un heureux hasard nous cache à tous les yeux, Daignez m'apprendre, je vous prie, Quel sera près de vous le succès de mes feux. Votre coeur à la fin d'accord avec mes voeux, Voudra-t-il consentir au bonheur de ma vie.AXELIE
Osmin, vous me parlez d'un ton bien langoureux... Je suis vive, gaie et badine ; Si l'amour est si sérieux, À vous parler vrai, j'imagine Que vous êtes loin d'être heureux.OSMIN
Je vous rends grâces de m'instruire : Si la gaîté peut gagner votre coeur, C'est mon premier talent, et vous n'avez qu'à dire. Qu'un baiser seulement commence mon bonheur, Et vous verrez si je sais rire.AXELIE, en se reculant
Oh ! Non pas, s'il vous plaît, je ris sans ce secours. J'aime une gaîté naturelle, Dont la langueur jamais n'interrompe le cours, Qui s'amuse de tout, et qu'un rien renouvelle : La liberté, les biens, les plus tendres amours, Ne sauraient me plaire sans elle.OSMIN
Et voilà justement quelle est l'aimable humeur Que donne la Nature aux lieux de ma naissance. Elle aurait dû vous faire naître en France : On pourra réparer peut-être son erreur ; J'en ai du moins quelqu'espérance. Vous connaissez pour moi d'Hassan la confiance : Si je me flattais d'être aimé, D'un projet important que son coeur a formé Je vous ferais la confidence.AXELIE
Je n'aurais pas un grand effort à faire : Si j'ai le coeur peu tendre, il est au moins discret.OSMIN
Eh bien sachez qu'Hassan va rompre l'esclavage Des Françaises qui sont ici depuis six mois ; Nous les menons en France, et je fais à mon choix Les arrangements du voyage : Il ne faut que m'aimer pour venir avec nous... Ne croyez pas que j'exagère, Dans ce climat aussi riant que doux, Vous verrez tout ce qui peut plaire, Et c'est le seul digne de vous,AXELIE
Sans doute. Qui ne croit que c'est dans sa patrie Qu'on trouve le suprême bien ? Chaque homme sur ce point a la même manie, Et de tous les pays ne vante que le lien.OSMIN
J'en conviens. Lorsque comme ici, Et dans tous les pays qu'on appelle Turquie, On paraît ignorer tout le prix de la vie, Que le printemps de l'âge est obscurci Par la honte des fers, la crainte, le souci, Que d'un maître absolu l'on sert la tyrannie, Qu'on ne vit que pour luiAXELIE
Propos de jalousie : Les malheurs de celui qui sert Font le bonheur de celui qui commande ; L'un gagne ce que l'autre perd.OSMIN
Cependant votre sexe ici dans l'esclavage Porte d'indignes fers, et languit sous leur poids ; Aussi nous lui rendons un éternel hommage, Tandis qu'en France il goûte l'avantage De vivre libre, et de donner des lois : Nous ne sommes jamais heureux que par son choix. Maîtresses du bonheur, les Belles sont nos Rois.OSMIN
Mais qu'il vous plaise, ou non, il faut que vous feigniez Que son amour vous honore, et vous touche Lors même qu'il s'abaisse il vous donne la loi, Et le Tyran ne vous couronne Que pour vous enchaîner un peu plus près de soi. Une foule d'Argus toujours vous environne, Vous suit partout, vous contraint, ou vous prône : Se faire détester est son affreux emploi. C'est tout le contraire chez moi : Les Belles en tout temps sont comme sur un trône, Leur volonté décide, elle défend, ordonne, On obéit, sans demander pourquoi ; Leur pouvoir est un bien que la beauté leur donne ; Elles sortent sans suite, de rentrent sans effroi, En bravant le courroux du sot qui les soupçonne, Et toujours sur leur bonne foi...Argus : personnage de la mythologie gréco-romaine, c'était un géant qui avait cent yeux dont cinquante ouverts pendant que cinquante étaient fermé et dormaient.
OSMIN
Ah ! J'oubliais cet article important. Elles trompent aussi comme par tout le monde : Mais en France tout les seconde, Et ce plaisir est ici plus piquant.AXELIE
Il pourrait me tenter s'il était ressemblant. Malgré tous vos discours je doute cependant Que la grandeur de vos sultans de France...OSMIN
Oh ! Vraiment, quelle différence ! Je sais que vos sultans en imposant des fers, Se flattent de régner sur cent peuples divers : Leur Empire s'étend jusqu'aux lieux où nous sommes Mais quels sont les humains soumis à leur pouvoir ? Des esclaves tremblants qu'ils dédaignent de voir : Notre Roi règne sur des hommes, Souverain de leurs coeurs l'amour fait leur devoir. Dans un sérail obscur où l'orgueil les resserre, Vos Sultans amollis par d'éternels loisirs, Poids inutiles de la Terre, Abandonnent leur gloire aux bras de leurs vizirs. Le Sultan des Français fait lui-même la guerre, Et ce n'est qu'en héros qu'il se livre aux plaisirs.SCÈNE II. Dorise, Axelie, Osmin.
DORISE
Mon cher Osmin, ayez pitié de moi ; Vous pouvez me tirer d'un état déplorable :À Axelie.
J'aime... Oh ! Devant vous je ne me gêne pas. Je vous crois, aimable Axelie, Un très bon coeur, et de plus mon amie : On doit penser fort bien quand on a tant d'appas.AXELIE
Le compliment...DORISE
Je n'ai pas le loisir d'en faire. Cher Osmin, il faut me servir... On ne nous entend point ?...DORISE
C'est un amour si vif.... Ce n'est plus un mystère... Il est ici. Je veux ou le voir, ou périr. Tu le connais ?OSMIN
Qui donc ?OSMIN, en s'en allant
Pardonnez si je fuis.AXELIE, en s'en allant
Je vous quitte à regret.DORISE, en s'en allant
Dans le bosquet voisin retrouvons-nous ensemble : Je vous apprendrai mon secret.SCÈNE III. Hassan, d'Oberval.
HASSAN
Oui, d_Oberval, ainsi pensent les Musulmans : Leur coeur, sans s'arrêter à des recherches vaines, N'aspire qu'à la paix, ne fuit que les tourments : Ce qu'on appelle amour pour eux n'a point de chaînes » Tout fuit dans leurs sérails l'essor de leurs désirs, Si les femmes font leurs plaisirs, Elles ne font jamais leurs peines ; C'est tout ce que mon âme adopte de leurs moeurs.D'OBERVAL
Je sens par le chagrin qui me fuit et m'accable, Qu'une passion véritable Peut nous causer le plus grand des malheurs ; Clarice est pour mon coeur une source durable D'ennuis, de regrets de de pleurs. Cependant si l'amour a des jours de tristesse, Il sait répandre aussi la plus aimable ivresse Sur ses plus cruelles rigueurs. Chez nous il est bien plus sentiment que faiblesse, En affectant notre âme, il l'émeut, l'intéresse ; Et franchement le vôtre...HASSAN
Est le seul de bon sens : Nous vivons pour nous-mêmes, de tout flatte nos sens. Sur ce point seul nul souci ne nous presse.D'OBERVAL
C'est connaître l'amour par ses moindres douceurs. Cette aimable délicatesse Que vous croyez ici le comble des erreurs, Donne seule un prix aux faveurs : C'est elle qui bannit de chez nous la rudesse, Elle calme, adoucit le feu de la jeunesse, Elle pare l'amour des plus tendres couleurs, Elle est l'âme de la tendresse, La source de la politesse, Le piquant des plaisirs, et le charme des coeurs.HASSAN
J'adopterais votre système, Si je n'avais passé la saison de l'amour. Mais venons au désir extrême Que j'ai d'aller fixer en France mon séjour.D'OBERVAL
Je crains que le projet où votre âme se livre Ne séduise trop votre coeur ; Examinez-vous bien avant que de le suivre : Les difficultés me font peur.HASSAN
Je sens le prix des jours qui me restent à vivre ; Je veux assurer leur bonheur ; Et pour Alger un fond de répugnance, Des citoyens cruels, de des barbares moeurs, Me font trouver ici l'ennui dans l'opulence, Le chagrin, le dégoût m'accablent, et j'y meurs.D'OBERVAL
Il ne faut point que votre âme balance, On ne peut fuir avec assez de diligence Un séjour où l'on meurt quand on peut vivre ailleurs. Cependant à voir tout du côté favorable...HASSAN
Je me souviens toujours de ce temps agréable Que nous avons passé vous de moi dans Paris. D'arts, déplaisirs, de jeux quel assemblage aimable ! C'est là que des moments on connaît tout le prix.D'OBERVAL
Le plaisir, il est vrai, sans cesse s'y varie. Partout ailleurs l'âme languit, On ne fait que traîner sa vie ; Mais à Paris on en jouit.HASSAN
Ce peuple heureux semble avoir en partage. L'art de rassembler pour chaque âge Des sociétés, des plaisirs ; Tandis que nous n'avons que le triste avantage De faire partager le poids de nos loisirs À des coeurs malheureux flétris par l'esclavage, Et rampants devant nos désirsD'OBERVAL
J'aime à vous voir penser ainsi sur ma patrie, Son goût pour la société À bon droit doit être vanté, Et le vôtre le justifie.HASSAN
J'ai vu toutes les Cours, et d'Europe de d'Asie, À la vôtre mon coeur s'est toujours arrêté : Dans ces lieux embellis par l'art et la nature Le ciel a répandu ses faveurs sans mesure. Un Monarque adoré, père de ses sujets, Règle sur leur bonheur de la guerre et la paix, La Justice à ses Lois asservit sa Couronne ; Le zèle de la prudence environnent le Trône, ; Et j'ai vu réunis dans tous les courtisans, La douceur au courage, et la gloire aux talents.D'OBERVAL
Cher Hassan tous ces traits sont gravés dans mon âme, Et vous peignez d'après mon coeur. Oui. Je me rends. Partons. Même désir m'enflamme. Que Fatmé veuille ou non, laissez-lui son erreur. Vous n'aimez point... D'amour. Votre bonheur.....HASSAN
Mais si je vais en France, il me faut une femme ; Et je ne vous cacherai pas Que je verrais avec inquiétude Que l'hymen près de moi ne fixât point ses pas. J'ai pris plaisir, dans cette solitude, À sonder son esprit de j'en fats un grand cas... ; Nous tenons tous à l'habitude... Et vous verrez bientôt combien elle a d'appas.SCÈNE IV. Clarice, Hassan, d'Oberval,
CLARICE, au fond du théâtre
On m'avait dit que vous me demandiez.HASSAN
À Clarice.
Approchez.À d'Oberval.
C'est Fatmé.À Clarice.
L'amitié m'autorise À souffrir que vous le voyiez.D'OBERVAL
Quelle voix !... Ciel !... Que vois-je !... En croirai-je mes yeux ?... Est-il vrai qu'à ce point le Ciel me favorise !CLARICE
Vous ne vous doutiez pas de trouver dans ces lieux, Sous le nom de Fatmé la nièce de Dorise ?D'OBERVAL
Cher Hassan quel hasard heureux !... Mon coeur ne peut suffire à cet excès de joie... Se peut-il que je vous revoie ?...CLARICE, à d'Oberval
Contraignez-vous.HASSAN, à d'Oberval
Les Turcs savent-ils bien choisir ? Convenez qu'on n'a pas le goût meilleur en France.D'OBERVAL
Oh !... J'en conviens.D'OBERVAL
Sans doute....D'OBERVAL, à Clarice
Dans le sérail d'Hassan !... Je n'en puis revenir.HASSAN, à d'Oberval
Votre joie est déjà sur le point de finir ?HASSAN
Eh pourquoi donc la retenir ? De toutes les Beautés que mon sérail resserre, Voilà celle que je préfère, Et c'est de votre main que je veux l'obtenir.D'OBERVAL, bas à Clarice
Oh ! C'en est trop...CLARICE, bas à d'Oberval
Quelle imprudence !HASSAN
Elle a quelque scrupule encore ; elle balance ; Mais vous saurez les faire évanouir, J'attends tout de vos soinsD'OBERVAL
De mes soins !D'OBERVAL
Il est vrai... Mais...HASSAN
Je compte les instants. Examinez-la bien. Jugez ce qu'il m'en coûte, Pour me prêter à ses retardements,D'OBERVAL
Oui je juge en effet...Bas à Fatmé.
Je ne sais que lui dire.À Clarice.
Madame... Hassan.. à votre hymen aspire....À Hassan.
Cependant pour pouvoir combattre ses raisons. Il faudrait avant m'en instruire. Il se pourrait que dans le fonds Quelqu'obstacle bien fort....HASSAN
Oui, s'il était suivi d'un peu de complaisance, En général des Turcs vous pensez mal en France ; Et je puis sans orgueil imputer se froideur Aux préjugés de sa naissance. Un caprice peut-être entretient sa rigueur ? Gagnez pour moi sa confiance ; Soyez ma caution, répondez de mon coeur.D'OBERVAL
Très volontiers...Bas.
Il faut m'armer de patience.À Clarice.
Madame, Hassan est... un Turc plein d'honneurTristement.
Le sort vous a soumise à sa puissance... Dans ce sérail tout doit flatter son espérance : Ses désirs sont des lois... son choix une faveur.... Et la nécessité...CLARICE, bas
L'ingrat doute de ma constance !HASSAN, à d'Oberval
Remarquez-vous cette aimable rougeur Dont son visage se colore ? Ses yeux plus animés s'embellissent encore... Ce mouvement, sans doute, est un présage heureux. Vous la persuadez.D'OBERVAL, à part
Ah ! Je suis à la gêne.À Hassan.
Cependant... ses refus ( je l'avoue avec peine ) Les craintes, les soupçons qu'elle oppose à vos voeux Pourraient avoir quelque air de vraisemblance...HASSAN, à D'Oberval
Ne hasardez donc point un tel propos ici.D'OBERVAL, à Hassan
Je me tais, ou je dis toujours ce que je pense.CLARICE
Je dois vous éclaircir tous deux, Hassan m'accuse de caprice ; Peut-être d_Oberval aurait-il l'injustice De me croire un défaut encore plus odieux. Je vais vous parler sans mystère. Hassan vous m'êtes cher...CLARICE
Hassan, je le répète : Vous m'êtes cher. Vos vertus, vos bienfaits Sont gravés dans mon coeur, m'occuperont sans cesse, Et je voudrais par ma tendresse Pouvoir remplir tous vos souhaits : Mais de son coeur est-on le maître ? Longtemps avant de vous connaître. L'Amant le plus amiable de le plus amoureux...D'OBERVAL, bas
Grâce au Ciel, je respire.À Hassan.
J'avais prévu quelqu'obstacle puissant, Et j'avais eu le soin de vous le dire.HASSAN
Je ne puis revenir de mon étonnement.À Clarice.
Et cet amour est-il si violent, Que rien ne puisse le détruire ?CLARICE
Non, il est au-dessus de tout événement. Sans nul espoir de revoir mon amant, Il conservait sur moi toujours le même empire. De mon amour tous ces lieux sont témoins : En vain votre amitié, vos bienfaits, de vos soins Adoucissaient mon esclavage Je faisais cas de votre hommage, Je vous plaignais, je n'en aimais pas moins, Et j'en souffrais bien davantage.D'OBERVAL
Ah ! Je vous reconnais à cet amour constant...Hassan sait un mouvement de surprise. D'Obercal troublé continue.
Pour le coeur du Français que vous croyez volage... L'amour.... devient... quand il l'engage Une espèce d'enchantement. En France en tout on est extrême... Le Français ordinairement S'attache à l'excès quand il aime ; Il n'est léger que lorsqu'il est indifférent. Moi (sans vouloir me citer pour modèle) D'une maîtresse jeune de belle J'ai su vainement le trépas : Vous m'avez vu rempli de mon ardeur fidèle, Ne vous entretenir que de sa mort cruelle, De mes malheurs, de ses appas, Et mon dernier soupir sera pour elle.D'OBERVAL
Mais... sans doute...HASSAN
L'amour n'est qu'une extravagance. Elle fera sagement de changer. Fatmé, rentrez.Clarice rentre.
SCÈNE V. Hassan, D'Oberval.
D'OBERVAL
Mais, Hassan...SCÈNE VI.
SCÈNE VII. d'Oberval, Osmin.
OSMIN
Monsieur ?D'OBERVAL
Qu'est-ce ?OSMIN
Pardon, un mot.D'OBERVAL
Je vous écoute.D'OBERVAL
Moi-même.D'OBERVAL
Oui.OSMIN
J'en ai, je vous jure, un plaisir sans égal. Je suis Français aussi. Pour le pays natal Je conserve un amour si tendre... !D'OBERVAL
Nous sommes seuls.D'OBERVAL
Je n'aime point l'éloge. Après.D'OBERVAL
Voyons.D'OBERVAL
Eh bien cher ami que fait-elle ?OSMIN
De cet amour je connais la nature. J'étais en France un aimable, un brillant, Un fat complet, et presqu'un petit-maître...D'OBERVAL
Eh ! Dépêchez-vous donc.D'OBERVAL
Et j'y verrai l'objet que j'aime ?D'OBERVAL
Si j'y viendrai ?OSMIN
J'entends. Vous serez tous les deux contents . J'aurai soin de le lui redire... Croyez-moi cependant, éloignez-vous d'ici : Hassan, pour dissiper l'ennui Que sur nos jours ses fers pourraient répandre, Voudrait remplir tous nos moments Par de nouveaux amusements. Ses Esclaves ici doivent bientôt se rendre. Par leurs danses, et par leurs chants... Mais ils viennent, je les entends. Adieu. Gardez-vous bien de vous laisser surprendre.TROISIÈME INTERMÈDE. Entrée des Esclaves du sérail d'Hassan de différentes Nations.
On danse.
UNE ESCLAVE
PREMIER AIR.
Du Maître qui règne sur nous Chantons toujours l'aimable empire. Notre repos fait ses soins les plus doux ; Soyons heureux, c'est tout ce qu'il désire. Du Maître qui règne sur nous Chantons toujours l'aimable empire,UNE AUTRE ESCLAVE
SECOND AIR.
Puisse le Ciel à nos voeux favorable Veiller sans cesse sur ses jours ; Nous jouirons pendant leur cours D'une félicité durable... Puisse le Ciel à nos voeux favorable ; Veiller sans cesse sur ses jours.LES DEUX ESCLAVES, ensemble
Dans ses fers l'Amour nous enchaîne, D'un Père il a pour nous les soins et la bonté ; Notre bonheur fait sa félicité, Tout nous rit, et rien ne nous gêne. Les charmes de la liberté Valent bien moins qu'une si douce chaîne.UNE DES DEUX ESCLAVES, à Clarice
TROISIÈME AIR.
L'Amour vous appelle, Écoutez sa voix ; À la plus cruelle Il donne des lois. Souvent un coeur rebelle, Qui rebute un amant fidèle , Le venge par un mauvais choix. L'Amour vous appelle, Écoutez sa voix ; À la plus cruelle Il donne des lois.On danse.
UNE DES DEUX ESCLAVES, à Clarice
QUATRIÈME AIR.
Cesse de pousser des soupirs. Tout ici prévient vos désirs, Jouissez des douceurs d'une agréable vie. Partout où règnent les plaisirs, Le coeur doit trouver sa patrie.MUSETTE.
L'ESCLAVE
Jamais les peines Ne troublent nos coeurs ? Ce n'est qu'avec des fleurs Que sa main forme nos chaînes ;DERNIER CHOEUR
Unissons-nous, chantons sans cesse, Qu'il vive heureux à jamais. Il ne veut que notre tendresse Pour prix de ses bienfaits.Contredanse.
L'intermède finit par une Contredanse générale, à laquelle se joignent Clarice, Dorise et Isabelle. Tous les Acteurs de l'Intermède sortent en dansant pour aller continuer. Les Jeux dans quelque autre allée des Jardins.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
D'OBERVAL, seul
Je ne vois plus personne dans ces lieux. Clarice doit bientôt s'y montrer à mes yeux.... Mon impatience est extrême ; Que les plus courts moments paraissent ennuyeux, Lorsqu'on attend ce que l'on aime ! Dans la conjoncture où je suis Tout m'alarme, tout m'inquiète. J'ai pour Hassan une amitié parfaite, Je partage sa peine en causant ses ennuis... Dans le fonds sa tendresse a peu de violence ; Le bonheur d'un ami doit balancer ses droits : Il m'en a fait la confidence, Pour elle il n'a qu'un goût de préférence, Et c'est sans passion qu'il en a fait le choix... Il faut lui découvrir... Mais c'est lui que je vois...'. Que je fuis malheureux ! Il fera fuir Clarice.SCÈNE II. Hassan, D'Oberval.
HASSAN
Cher d_Oberval, je vous cherchais, Vous m'avez fait peut-être l'injustice De juger mal de mes projets...HASSAN
Apprenez-donc à me connaître. Jusqu'à ce jour de tous mes mouvements, J'ai, grâce au Ciel, assez été le maître, Et j'ai suivi de mes plus jeunes ans, La raison, ou du moins, ce que nous croyons l'être.D'OBERVAL
Ainsi toujours maître de vous, Fort généreux d'ailleurs, Fatmé dans sa Patrie Libre avec son amant, au gré de son envie, Ira bientôt jouir du destin le plus doux ?HASSAN
Non, Point du tout.D'OBERVAL
Quoi donc ! quand elle en aime un autre ; Vous voudriez la forcer à recevoir vos voeux ? Quel coeur assez tyran !... Je juge mieux du vôtre...HASSAN
J'espère ....D'OBERVAL
L'intérêt qu'en vous je dois prendre Peut seul causer ma crainte, de j'aurais du chagrin....D'OBERVAL
Et quelle est donc votre pensée ?D'OBERVAL
Je brûle de l'apprendre.HASSAN
Eh bien, pour ne vous rien celer, Mon coeur vient, cher ami, de se laisser surprendre... Peut-être votre amour est-il contagieux.D'OBERVAL
Je ne vous comprends point.HASSAN
Me comprends-je moi-même ! J'ai vu Fatmé depuis que j'ai quitté ces lieux.... Il s'est fait dans mon âme un changement extrême. Non, je n'aimai jamais comme je l'aime. J'éprouve un sentiment plus vif que les désirs, Et je fais aujourd'hui l'essai d'un bien suprême, Que je n'ai point trouvé dans le sein des plaisirs, Mais aussi je m'apprête un excès de souffrance... Tout m'annonce, en un mot, que je suis amoureux, Mais de ce même amour que vous avez tous deux, Et que je regardais comme une extravagance.D'OBERVAL
Bas.
Quel contretemps !À Hassan.
Peut-être un peu de résistance... ; Vous n'êtes pas fait à languir. Et...HASSAN
Ce n'est point cela. J'en sens la différence. Sans qu'il en coûte à nos coeurs un soupir, On nous résiste ici peut-être plus qu'en France. Sur ces obstacles-là nous sommes aguerris, Ils ne sauraient porter le trouble dans nos âmes. Sûrs de notre victoire, elle perd tout son prix : Nos droits, les préjugés où nous sommes nourris, Tout nous fait vivre avec nos femmes, Comme en France font vos maris. C'est dans ce doux repos que j'ai coulé ma vie. Tout change en ce moment, mon âme est attendrie ; Par un charme inconnu mon coeur est animé...D'OBERVAL
C'est donc un accès de folie : Avant l'aveu que vous a fait Fatmé Votre tendresse eût été naturelle ; Mais au moment que vous apprenez d'elle, Que son coeur d'un autre est charmé...D'OBERVAL, tristement
Non pas, et quelquefois.... Mais enfin la raison...HASSAN
Sur moi tous ses conseils ont perdu leur empire, Et vous-même malgré la vive passion Qu'un objet chéri vous inspire, À ma place peut-être, en voyant tant d'appas, Vous vous seriez laissé séduire. Quelle est intéressante !... Ah ! Je ne puis vous dire...HASSAN
J'y pense, et j'en soupire. Vous m'avez vu tantôt inquiet, interdit, Et pénétré de ma disgrâce ; Mais ce mouvement de dépit Au sang froid a bientôt fait place. Je triomphais de moi : ma sincère amitié De mon aimable esclave allait briser les chaînes ; Je sentais que mon coeur ouvert à la pitié, En gênant son amour se chargeait de ses peines. J'ai couru chez Fatmé plein de ce sentiment. J'exprimerais trop faiblement L'état attendrissant dans lequel je l'ai vue : Mon âme en est encor émue... Avez-vous remarqué ce visage charmant, Cette bouche, ses yeux, ce sourire agréable ?D'OBERVAL, d'un ton fâché
Il faut en convenir, sa figure est aimable.HASSAN
Son regard est modeste, de cependant flatteur ; Une grâce naïve anime sa douceur ; Elle est jeune, charmante, de pourtant raisonnable.D'OBERVAL, impatienté
Son caractère est sans doute estimable ?D'OBERVAL
Ont un attrait vainqueur,D'OBERVAL
Bas.
Comment donc ! Ciel ! Quelles alarmesBas.
Hassan, expliquez-vous.... Je suis au désespoir.HASSAN
Je ne connaissais pas l'invincible pouvoir De deux beaux yeux attendris par les larmes, Je l'ai trouvée en proie à ses douleurs Les divers mouvements de son âme trop tendre, L'amour, l'espoir, son trouble, ses frayeurs Se peignaient tour à tour, et semblaient se répandre Sur son visage embelli par les pleurs. Contre un pareil tableau pouvais-je me défendre ? Ses discours m'ont encor porté de nouveaux coups. Un mouvement involontaire M'a fait tomber à ses genoux !... Que n'ai-je pas dit pour lui plaire !D'OBERVAL, bas
Moi vous aider !... Jamais je ne fus si jaloux. Je ne vous suis plus nécessaire : Adieu. Pour terminer heureusement l'affaire C'est assez et d'elle et de vous.HASSAN, l'arrêtant
Ne m'abandonnez point, cher ami, je vous prie.HASSAN
Songez-donc qu'il y va du bonheur de ma vie : Je vois entre mes soins de son premier amant, Chanceler son âme timide.D'OBERVAL, bas
Croyez-moi, de son changement Reposez-vous sur son sexe inconstant. Le caprice seul le décide, L'inconstance même le guide, Et semble être son élément. La femme à qui l'on croît le goût le plus solide, Pour devenir ou volage, ou perfide, N'a besoin que de son penchant.HASSAN
Cher ami, vous pouvez hâter son inconstance. Hassan ( m'a-t-elle dit, mais d'un air si touchant, Qu'elle a rempli mon coeur d'amour de d'espérance. )D'OBERVAL, bas
Peut on souffrir de plus rude tourment !SCÈNE III.
D'OBERVAL, seul
Quelle épreuve pour ma tendresse ! Malgré moi je le vois, il faut user d'adresse, L'avantage entre nous est par trop inégal ; Ici je dois trembler sans cesse. Qu'un Turc dans son sérail qui garde une maîtresse Est un redoutable rival ! Il faut que je l'arrache à ce sérail horrible... C'est un pas difficile, et les dangers sont grands, Je le sais ; mais je suis dans un état terrible, Et tout doit être et permis et possible À la passion que je sens. J'entends quelqu'un... C'est Clarice sans doute. Son coeur approuvera le parti que je prends... Mais c'est Dorise,... Ô Ciel !... Quel nouveau contretemps !SCÈNE IV. Dorise, D'Oberval.
DORISE
Je ne puis exprimer le plaisir que je goûte. Enfin je vous revois. J'ai pris si bien mon temps, Que j'ai trompé l'essaim de surveillants Qui sans_cesse en ces lieux nous fuit et nous écoute. L'Esclave qui tantôt vous a vu de ma part...DORISE
Assurément. Mais est-ce le hasard Qui vous a seul appris notre esclava[ge] Cher d_Oberval, mon coeur brûle d'être éclairci. Si je l'en crois, l'Amour vous a conduit ici, Et par vos mains il va briser ma chaîne.DORISE, vivement
Mon espoir n'est donc point trahi. Eh bien ! Quand quittons-nous ces lieux que je déteste ? Hassan apparemment ne s'est point démenti. Je ne crois pas qu'avec vous il conteste. A-t-il fixé le jour de notre liberté ?... Mais répondez-moi donc ?D'OBERVAL
Non. Rien n'est arrêté.DORISE
Tant pis, et ce retard peut nous être funeste. De Clarice il est entêté ; Mais il s'agit de ma félicité, Et je consens qu'elle lui reste.DORISE
Mais.... je l'aime beaucoup. L'amour d'Hassan m'afflige... Cependant l'honneur le dirige, Et pour elle il pourrait devenir un grand bien. Ne vous a-t-il parlé de rien ? Il prétend l'épouser. Il en est fou, vous dis-je. Vous êtes étonné... J'imagine un moyen Dont je conçois une grande espérance. Il est bon homme au fond, amoureux, opulent, C'est pour ma nièce un établissement Bien meilleur que celui qu'elle peut faire en France.D'OBERVAL
Vous vous moquez, je crois...DORISE, d'un air sensé
Non sérieusement, C'est à raisonner sensément Une affaire de conséquence. Voyez donc Hassan promptement. Je puis disposer de Clarice : Assurez-le de mon consentement, Pourvu que sans retardement Avec vous il me réunisse. Je ne balance plus... vous paraissez distrait ? Qu'avez-vous donc ?D'OBERVAL
Excusez ma faiblesse... De me voir avec vous je suis fort satisfait ; Mais c'est... dans un sérail, et ce séjour me blesse.DORISE
Qu'Hassan n'alarme point votre délicatesse. C'est le plus sage Turc que la Nature ait fait ; Il pousse le respect jusqu'à l'impolitesse. D'aucun soupçon jaloux ne soyez tourmenté.D'OBERVAL
Oh ! Sur ce point mon coeur est dans un calme extrême ; Et franchement si je suis agité ; C'est que je tremble pour moi-même. Tous ces esclaves noirs, le poignard, le cordon.... Si l'on nous surprenait... seul contre cent peut-être.D'OBERVAL
Si vous voulez pourtant que je demeure... L'honneur de vous revoir est pour moi d'un tel prix...D'OBERVAL
Vous l'ordonnez au moins.SCÈNE V. Hassan, Dorise, D'Oberval.
HASSAN, en entrant k un Esclave
Avertissez Fatmé.À d'Oberval.
J'ai fini mes affaires, L'amour a Su les abréger. Agariste, est-ce vous ?HASSAN, à d'Oberval
Vous m'attendiez ici moins promptement ?D'OBERVAL, à Dorise
Y pensez-vous ?DORISE, à d'Oberval
Laissez-moi faire : J'ai dans la tête un aveu si touchant, Qu'il désarmera sa colère.À Hassan.
Il ignore vos lois, et j'ai fait pour le voir Cette démarche téméraire.HASSAN, à Dorise
Eh bien !DORISE
La liberté n'est pas mon seul espoir ; Et puisqu'il faut vous parler sans mystère, Vous voyez un Amant réduit au désespoir. Nous nous aimons... mais d'un amour si tendre ..,. Non, rien ne peut nous forcer à changer.HASSAN
Eh de qui parlez-vous ?HASSAN
De d_Oberval !DORISE
Sans doute.HASSAN, à d'Oberval
Serait-ce là l'objet de cette ardeur extrême, Dont la perte accablait votre âme de douleur ; Cette Maîtresse... sage... adorable ?...DORISE
Oui. Moi-même.HASSAN, à d'Oberval
Avez vous donc perdu l'usage de la voix ? Votre goût, à vrai dire, est bien un peu bizarre ; Mais enfin...DORISE
En doutez-vous encore ? D'Oberval m'aime, je l'adore. De son bonheur, du mien vous pouvez décider. Ma nièce vous a plu...D'OBERVAL, à Dorise
Qu'allez-vous hasarder ?SCÈNE VI. Isabelle, Clarice, d'Oberval, Dorise, Hassan.
HASSAN
Fatmé... Fatmé... Enfin nous serons tous heureux.En montrant d'Oberval.
Sa Maîtresse est trouvée de ma joie est parfaite. Qu'avec plaisir je la rends à ses voeux !CLARICE
D'Oberval est-il vrai ?CLARICE
Ciel !DORISE
Hassan nous renvoie.À Isabelle.
L'arrangement est fait, vous viendrez avec nous. L'Amour va nous filer des jours d'or de de soieÀ Clarice en montrant Hassan.
J'épouse d_Oberval il fera votre époux.ISABELLE, ironiquement
Que cet arrangement est bien digne de vous.HASSAN
Je suis comblé qu'il ait votre suffrage. L'Amour me parle pour Fatmé, Mais de votre amitié charmé, Entre elle et vous la mienne se partage[.]DORISE
Abrégeons ces vains compliments Achevons promptement cette heureuse entreprise. Que des demain et l'amour et les vents Conduisent sur les flots d_Oberval et Dorise.DORISE
Apparemment c'est moi.HASSAN
Vous !DORISE
Eh ? Qui donc ?D'OBERVAL, bas
Nouvelle crise.DORISE
Hâtons-nous de partir.HASSAN
Ferais-je une méprise ?...À D'Oberval.
Je ne me trompe point... parlez de bonne foi. Vous nommiez autrement cette chère maîtresse ?DORISE
Il me donnait sans doute, en vous peignant mes traits De ces noms enchanteurs qu'invente la tendresse... Oh ! Dans ces noms charmants je trouve tant d'attraits... C'est un raffinement, une délicatesse...DORISE
Une Clarice ? Erreur.HASSAN
J'en suis sûr.HASSAN
Parbleu je gagerais...HASSAN
Votre Nièce ! Fatmé ?DORISE
Justement.HASSAN
D_Oberval ?...CLARICE
Quel coup de foudre !D'OBERVAL
Je ne sais où j'en suis...ISABELLE
Armez-vous de courage.DORISE
Mais on n'a jamais vu des fronts si consternés À la veille d'un mariage... ; Vous êtes interdits... personne ne répond !À d'Oberval.
Eh ! D'où vient donc Monsieur ce silence profond ? Mais d'une conduite pareille Je suis scandalisée à parler franchement, Si je suivais mon premier mouvement, Je romprais sur le champ.HASSAN, tristement
Et je vous le conseille.DORISE
Vous me le conseillez ?HASSAN
Je ris de moi d'abord.HASSAN
Vous auriez dû plutôt la voir. Pardonnez ma franchise et faites en usage. L'Amour n'est pas fait pour notre âge En vous voyant je viens d'apercevoir Que je jouais, sans le savoir, Un ridicule et fort sot personnage, Vous m'avez servi de miroir.D'OBERVAL
Un rayon d'espoir vient me luire.CLARICE
Je tremble encore.ISABELLE
Il est vrai. Je l'ai dit.HASSAN
Je veux les rendre heureuses toutes deux. Fatmé vous m'entendez. Un peu plus de franchise Vous aurait épargné bien des instants fâcheux, Et m'aurait empêché de faire une sottise.HASSAN
Aimez-moi l'un de l'autre de tout est oublié. N'attendons que le vent pour voguer vers la France, J'assure mon bonheur en vous rendant heureux.vSCÈNE DERNIÈRE. Apollon, La Satire, Thalie, Melpomène, La Renommée, Clio.
APOLLON, à Thalie
Êtes-vous contente de nous ?THALIE
Oui, de tous vos efforts Thalie est satisfaite ; Le zèle vous a faits des acteurs assez bons. Mais ma pièce... Ce point franchement m'inquiète.LA SATIRE
N'empêchent pas qu'on ne s'ennuie.APOLLON
Vous aviez peu de temps...THALIE, à la Satire
Je n'ai point la folie D'espérer de vous voir contrainte d'approuver, Je sais contre l'ennui que rien ne justifie. Sans que votre orgueil s'en défie. Vos écrits très souvent ont l'art de le prouver.On entend un bruit confus de voix et et instrument derrière le Théâtre.
LA RENOMMÉE
Bruit.
Ce sont les cris, d'un peuple heureux. Dont la foule ici se ramasse. Il voudrait entrer...,APOLLON
Ah ! Tant mieux. Qu'il entre, qu'on le laisse faire. Le coeur dicte sa joie, elle est toujours sincère ; Ne songeons qu'à nous réjouir. Ce jour bannit les rangs, le bonheur les égale. La joie est ici générale Tous les États doivent se doivent se réunir.Le succès seul pouvait justifier ce divertissement ; mais il a été si singulier, les applaudissements qu'il a reçu ont été si vifs, si unanimes, si souvent répétés qu'il me dispensent d'avance de répondre aux critiques qu'on pourrait en faire.
La Ferme s'ouvre, on voit dans l'enfoncement des tréteaux ornés de lampions représentant le chiffre du Roi.
DIVERTISSEMENT
PREMIÈRE ENTRÉE.
Le peuple dans les habits de tous les caractères qui lui sont propres, distribué par deux, trois et quatre Danse et chante, il arrive insensiblement, s'empare du théâtre et se mêle avec les premiers acteurs.
LE PEUPLE
BRANLE.
Le roi Louis XV est tombé gravement malade à Metz le 4 août 1744.
Le Ciel a rendu la santé À ce bon Roi de France.SECONDE ENTRÉE.
Une jeune Paysanne, avec son mari chantent en entrant le Branle suivant.
LA PAYSANNE
Hélas ! Que de frayeurs ! Que de vives douleurs ! Il semblait par nos cris Que la mort eut pris Nos pères ou nos fils.LA PAYSANNE
Ciel ! Veille sur ses jours, Pour prolonger leur cours Rends les nôtres plus courts. Comble tous ses voeux Nous serons heureux.Un pas de deux pantomimes entre le paysan et la paysanne.
TROISIÈME ENTREÉE.
Une troupe de mitrons de Gonesse, deux harangères, et entrent en chantant et dansant le Branle suivant.
LE PEUPLE
Les différents Lazss que lasituationfournit aux AtleurS sont interrompus par le Branle suivant qu'une Harangère chante.
Tout le Peuple danse pendant qu'on chante te Branle et la danse n'est interrompue que par le refrain qui esi répété par tout le Peuple.
DERNIER BRANLE.
Quai de la Grenouillère : Quai de Paris (7ème arr.) entre la rue de Poitiers et l'Esplanade des Invalides ou bien entre le Pont Royal et le Pont Alexandre III.
Du Quai_de_la_Grenouillère J'ons vu notre Dauphin, Puisqu'il a quitté son Père Sa santé va bon train, Gai gai gai, Et le coeur gai, Haut le pied mon compère, Dieu marci, Point de souci ; N'y a plus de quoi. Vive le Roi.Le divertissement finit par une ronde générale et par le refrain de Vive le Roi.
1 739 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica