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un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédié en Cinq Actes et en Vers

L'Egoïsme

Jean-François Cailhava d'Estendoux· créée en 1777· 5 actes· 1 496 vers· 12 personnages

Représentée par Les Comédiens Français Ordinaires du Roi, le Jeudi 19 Juin 1777.

Personnages

  • MONSIEUR DE FLORIMON, M. Desessarts
  • MADAME DE FLORIMON, Mme Drouin
  • PHILÉMON, fils de M. et de Mme de Florimon. M. Molé
  • LE CHEVALIER, M. Monvel
  • POLIDOR, frère de M. de Florimon. M. Préville
  • CONSTANCE, fille d'un ami de Polidor. Mlle Doligny
  • MARTON, suivante de Constance. Mme Bellecoure
  • LA PIERRE, vieux Portier de la maison de Florimon. M. Belmont
  • CLERMON, Valet de Polidor. M. Dazincourt (2)
  • DURAND, Précepteur des enfants de M. Florimon, qui est resté dans la maison. M. du Gazon
  • UN NOTAIRE, M. Dauberval
  • DOMESTIQUES, Personnages muets
PRÉFACE

« Voici la cinquième Comédie que j'ose faire paraître sur la Scène Française (1). La première était intitulée la Présomption à la Mode. » J'y peignais un présomptueux qui arrivait à Paris avec la double certitude de faire sa fortune et sa réputation, par sa figure et par ses ouvrages. Le Public crut voir en moi la moitié des travers de mon héros. Il trouva téméraire qu'un jeune homme débutât par une comédie en cinq actes et de caractère. Cette pièce, qui avait eu le plus grand succès dans les lectures particulières, éprouva un sort contraire à la représentation. On publia que les vers étaient assez bien tournés, les scènes assez bien vues, mais que l'auteur ignorait absolument l'art de faire un plan. Je cherchai dans mon cher Plaute, si peu connu des auteurs qui le dédaignent, un prétexte pour intriguer une pièce, dans l'ancien genre. Je trouvai dans le Soldat Fanfaron deux scènes échappées à mes prédécesseurs ; j'en tirai le Tuteur Dupé en cinq Actes ; et pour voir si j'étais réellement appelé à faire des comédies, j'écrivis mon nouvel ouvrage en prose ; je n'y mis rien de ce qui fait la plus grande fortune aujourd'hui ; j'eus le courage d'en exclure les sentences, les scènes purement amoureuses, le ton et les airs de grandeur, le persiflage, les jeux de mots, et surtout les situations larmoyantes ; j'essuyai, à la vérité, les plus grandes contradictions avant d'obtenir qu'elle fut représentée ; mais l'indulgence de la Cour et de la Ville me les fit bientôt oublier. On trouva ma pièce bien intriguée ; quelques personnes dirent seulement : « C'est dommage qu'il ne sache travailler que dans ce misérable ancien genre ». On fit à-peu-près le même reproche au Mariage Interrompu (2), et l'on ajouta que je ne mettais pas le moindre esprit dans mes ouvrages.

Toujours curieux de satisfaire mes censeurs et de prendre leurs moindres désirs pour des lois ; mais persuadé que l'esprit d'un auteur dramatique consiste à ne pas en mettre dans ses pièces, je cherchai du moins un genre dans lequel ce malheureux esprit fut permis. Je donnai une petite comédie-ballet, ou j'accumulai madrigaux sur madrigaux, et je crois ne pouvoir mieux reconnaître la complaisance avec laquelle on reçue cette bagatelle, qu'en promettant bien de n'avoir plus la même faiblesse.

Pendant les représentations des Étrennes de l'Amour, quelques personnes commencèrent à dire que si je pouvais meubler ma tête d'un peu de philosophie, et traiter des caractères, je deviendrais un bon comique : soudain je vois l'espace immense que j'ai à franchir, mais je vois en même-temps l'honneur qu'on me fait en exigeant de moi beaucoup plus que de la plupart de mes rivaux, et je vais me faire inscrire pour l'Égoïsme.

Les gens superficiels crurent mon sujet très facile à traiter. Quelques personnes s'en emparèrent ; leurs amis leur persuadèrent sans peine que je n'étais pas un concurrent à redouter, que je n'avais jamais réfléchi sur mon art : je fis alors l'Art de la Comédie, ouvrage en quatre volumes, où, pour me familiariser avec des ressorts dont j'allais avoir le plus grand besoin, je décomposai les théâtres de tous les âges et de toutes les nations.

On me fit en général la grâce de dire que mes connaissances s'étendaient au-delà de notre répertoire ; mais l'on persista à soutenir « que ma Comédie de l'Égoïsme ne serait ni noblement, ni élégamment écrite ; que je ne saurais pas l'intriguer simplement, et que mon caractère manquerait surtout de force et de profondeur ».

Toujours plus soigneux, comme on le voit, de recueillir des critiques que de mendier des éloges ; plus empressé à mériter des succès qu'à les travailler, je suis a peine connu d'un petit nombre d'amateurs, qui ne se laissant pas séduire par le clinquant, les larmes ou le fatras romanesque de la moderne Thalie, ont bien voulu distinguer des pièces jouées, comme par grâce, l'Eté ou les petits jours, sans appareil, sans protection, et qui pour me récompenser, sans doute, de ma constance à ne ne pas m'écarter du genre avoué par tous les maîtres, ont daigné me prodiguer les encouragements les plus flatteurs, et des conseils dictés par la sévérité du goût et de l'estime. C'est désormais à eux que je consacre mes veilles. Cette sévérité dont ils m'honorent, le désir de mériter leur approbation m'auraient fait prendre de préférence un sujet plus difficile, s'il en existait ; mais le caractère dont j'ai fait choix, offre d'autant plus de difficultés, qu'on ne s'est pas encore arrangé dans le monde sur la signification du mot Égoïsme. Avec de la réflexion on voit aisément que l'amour de soi et l'amour qu'on ressent pour un Amant, pour une Amante, ont autant de caractères divers qu'il y a d'individus sur la terre ; qu'ils peuvent inspirer la pitié, la reconnaissance, l'admiration, le mépris ; qu'ils conduisent enfin au vice ou à la vertu, suivant les coeurs plus ou moins vicieux, plus ou moins vertueux qu'ils affectent ; mais les merveilleux du siècle, accoutumés à se dire avec grâce, vous êtes un Égoïste, comme vous êtes un aimable Roué, n'ont garde d'imaginer que l'amour de soi mal entendu, et tel qu'on doit le peindre de préférence au Théâtre, éteint tous les sentiments chers à la nature, et ne conçoit l'idée des secours mutuels que pour les tourner tous à son avantage. Nos égoïstes veulent absolument resserrer leurs portraits dans la petite manie de parler souvent de soi ; ils daignent souffrir qu'on les peigne, pourvu qu'on les fasse minauder avec grâce. C'est ici le cas de s'écrier avec Alceste :

Têtebleu ! Ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures.

Les difficultés dont nous venons de parler, une fois surmontées par le courage et l'horreur du vice, le sujet en amène d'autres qui renaissent sans cesse, pour donner de nouvelles entraves. Le caractère de l'Egoïsme, sans avoir été traité particulièrement, se trouve épuisé dans toutes les pièces qui ont paru jusqu'ici. Aux yeux d'un Observateur, le Glorieux, le Flatteur, le Méchant, le Joueur, le Complaisant, sont des égoïstes. Molière, ce cruel Molière, le désespoir de ses successeurs, ne semble-t-il pas dans tous ses ouvrages avoir envisagé l'égoïsme sous toutes ses faces ? L'Avare, qui soupçonnant Valère de lui avoir volé sa cassette, dit à sa fille : Il valait bien mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait : Le Malade Imaginaire, qui veut donner sa fille à un Médecin, neveu d'un Apothicaire, pour être à la source des bonnes ordonnances, de la rhubarbe et du séné, et qui la marie, dit-il, pour lui, et non pour elle : dans l'Amour Médecin, le père qui ne veut pas se défaire de sa fille, et d'une dot en même temps ; la fameuse Scène où ses parents et ses voisins lui donnent chacun un conseil intéressé, et où il s'écrie : Vous êtes orfèvre, M. Josse ; tout, jusqu'à la tirade où Sosie peignant les Grands, dit :

Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature Obligé de s'immoler, etc, etc.

Ce Vers même des Femmes Savantes,

Nul n'aura de l'esprit que nous et nos amis,

sont autant de vols faits aux peintres de l'Égoïsme, et qui eussent produit le plus grand effet dans le tableau. Pourquoi l'entreprendre, me dira-t-on ? Parce qu'en étudiant le coeur humain, on voit que si les hommes tendent tous à-peu-près à un certain nombre de buts indiqués par la nature, le motif, la marche et les moyens d'y parvenir, les distinguent d'une façon bien sensible. L'Avare de Molière et l'Ambitieux de Destouches, sont amoureux ; tous les deux désirent le titre d'époux : l'un est déterminé par l'agrément d'avoir une épouse qui ne vivra que de salade ; l'autre par l'avantage de s'associer une jeune personne jolie, d'une illustre naissance, qui qui l'appuiera de son crédit et du pouvoir de ses charmes. Le premier cède Marianne à son fils, pour ravoir sa chère cassette ; l'autre immole son amour à son ambition, en servant son Prince auprès de la beauté qu'ils aiment. Par conséquent on peut peindre tous les hommes avec les mêmes couleurs, et les distinguer par des combinaisons différences. Si mes principaux personnages, dans tous leurs projets, toutes leurs démarches, dans les moyens divers d'aller à leur objet, sont toujours Égoïstes, s'ils passent à travers tous les caractères sans perdre une nuance du leur ; si le caractère donné en acquiert au contraire une nouvelle force, je ne pourrai que plaire davantage aux connaisseurs ; et une ambition démesurée est permise à l'Auteur, qui pour récompense ne désire que de la gloire.

Ici les personnes mal intentionnées vont s'écrier à la présomption ! À l'orgueil ! À l'audace ! Les autres verront en moi, j'espère, un élève pénétré du mérite de ses maîtres, et qui croit se distinguer même en suivant leurs traces de loin. Aussi ne fais-je point une Préface pour prouver que je me suis frayé une route inconnue ; je déclare que je n'ai pas perdu un instant Molière de vue, que je n'ai employé que ses ressorts, et fier de mes larcins, je vais les dévoiler.

Molière a peint de préférence les caractères généraux. L'avarice surtout est de tous les âges, de toutes les Nations ; à son exemple j'ai osé mettre sur la Scène un vice de tous les pays, de tous les temps, de tous les sexes, de tous les états : à son exemple, j'ai habillé mes personnages à la Française, mais sans défigurer les traits propres à tous les peuples, et imprimés par les mains de la nature. J'ai resserré en apparence mes peintures dans l'intrigue, dans les petites tracasseries d'une famille intermédiaire ; mais si, en renforçant les nuances, ce que l'on voit chez Florimon n'est pas ce qui se passe à la Cour de Madrid, de Vienne, à la Porte, à Pékin, j'ai tort, parce qu'un État n'est qu'une grande famille, et que j'ai indiqué mes engagements dans ce vers :

Mon cher, une famille ait un petit État.

Le choix du caractère use fois fait et annoncé, Molière a par-dessus tous les poètes comiques, l'art de renforcer ses principaux personnages en leur associant les caractères accessoires qui peuvent leur convenir (3). Pourquoi Plaute ne nous donne-t-il qu'une idée du caractère de l'Avare ? Et pourquoi Molière, en traitant le même sujet, ne nous laisse-t-il, rien à désirer ? C'est parce que connaissant beaucoup mieux le coeur humain que le poète Latin, ayant beaucoup mieux réfléchi sur l'avarice et sur toutes les modifications d'un pareil caractère, il lui a donné pour compagne l'usure, quoique tous les avares ne soient pas nécessairement usuriers. Delà ces variétés, qui loin de nous faire perdre de vue le caractère annoncé, le peignent, au contraire, sous plusieurs formes. La découverte m'a paru trop précieuse pour ne pas tâcher d'en profiter. J'ai réfléchi sur le caractère que je voulais peindre, j'ai étudié mes originaux, j'ai vu qu'ils mettaient au nombre de leurs jouissances, la considération publique, j'ai vu que pour l'usurper et la faire servir à obtenir les portes, les bienfaits utiles à leur bonheur, ils se paraient tour-à-tour de toutes les vertus ; qu'ils prenaient tour-à-tour le caractère de toutes les personnes dont ils pensaient avoir besoin, et j'ai dit, l'hypocrisie de société est digne d'être mariée à l'égoïsme ; leur union doublera leur force comique et morale.

Il n'est point dans l'Art étonnant de la Comédie un seul bon ressort qui ne serve à un autre. Molière ayant une fois renforcé ses caractères principaux avec des caractères accessoires, il lui est bien plus facile de donner à un personnage cette vigueur, qui fait que les ignorants ou les méchants trop bien démasqués, s'écrient à l'invraisemblance ! Si Molière, à l'hypocrisie d'un séducteur adroit, qui tout en parlant vertu, veut corrompre la femme de son ami, n'avait joint la scélératesse d'un monstre, qui est le délateur de son bienfaiteur, et qui accompagne un exempt pour le faire arrêter : si en philosophe profond il n'avAit fait voir non seulement ce que l'hypocrisie était ordinairement, mais jusqu'où elle pouvait conduire, il eût resté bien loin des bornes prescrites à l'optique du Théâtre, et il ne se serait pas concilié l'admiration de tous les peuples. Moins hardi que mon Maître, je n'ai osé faire risquer à mon Égoïste principal, que ce que nous voyons par malheur journellement. Les plus grandes scélératesses de Philémon se bornent à publier un Livre dangereux sous le nom de son Précepteur, à refuser la main d'une jeune personne qu'il croit pauvre, et à vouloir supplanter son frère dès qu'il la sait riche ; à flatter son oncle pour se faire donner une partie de ses biens, retenir pour lui seul celle que ce même oncle lui a confiée, pour qu'il contribuât au bien-être de sa famille ; c'est certainement bien peu mis à côté du Tartuffe : n'importe ! En vain ai-je pris mon héros au sortir de l'enfance (4), en vain l'ai-je conduit par degrés, et toujours sous les yeux du Spectateur au point où son exil excuse presque le désir qu'il a de garder pour lui seul les présents de l'oncle ; en vain ai-je pris la précaution de faire applaudir au portrait de l'Égoïsme dans deux exportions où il est peint bien plus en noir que dans le cours de l'action ; j'ai éprouvé que ce siècle était bien plus fécond en Égoïstes que celui de Molière en pieux imposteurs ; mais tout, jusqu'au dépit des originaux, m'a fait voir qu'il était temps de les démasquer.

Les gens superficiels font l'affront à Molière de penser qu'il ne fait ressortir ses principaux personnages qu'en leur opposant des contrastes, et nombre d'auteurs travaillent d'après ce principe ; il n'est point de plus grande erreur. Molière connaissait trop bien son Art pour mettre sous les yeux du Public deux Acteurs, qui par leur contraste parfait, seraient toujours de la même force, et partageraient par conséquent l'intérêt. Aussi, quand j'aurais pu trouver un personnage qui ne fit rien pour son intérêt, même pour son plaisir, je me serais bien gardé de l'introduire dans ma pièce. Le secret de mon maître est de ne faire qu'opposer ses personnages à ses personnages. Pour qu'Harpagon fut le contraste parfait de Cléante, il faudrait que le dernier empruntât à usure, par prodigalité ; mais ce n'est que pour fournir au nécessaire dont son père le laisse manquer ; ce qui donne un vigoureux coup de pinceau au portrait de l'avarice. A l'exemple de Molière, j'ai opposé un paresseux qui ne veut que digérer en paix, à une femme qui, pour avoir occasion de se citer, prétend tout faire dans sa maison : un sot, qui guidé par son intérêt, le suit aveuglement et presque sans s'en douter, à un homme d'esprit, qui connaît bien son coeur, et qui combine tout ce qui doit tourner a son profit : un marin franc, un peu pétulant, mais généreux, qui met son plaisir à faire le bonheur de tout ce qui l'entoure ; à un fourbe, qui emprunte le masque de la politesse et de toutes les vertus pour faire des dupes, et sacrifier tout le monde à son intérêt, etc. etc. Molière a sans doute tiré parti des contrastes, mais comment ? En faisant contraster les caractères avec les situations. Tartuffe embrassant Orgon au lieu d'Elmire ; Harpagon obligé de donner un repas et une bague ; voilà les véritables contraires. Pénétré de cette vérité, j'ai mis Durand dans la nécessité d'attendre tout de l'estime qu'on aurait pour son élève, à l'instant même où il vient de le décrier ; Constance est forcée de faire éclater son amour lorsqu'elle voudrait le cacher avec plus de soin ; Philemon est dans l'alternative de perdre cent mille écus ou d'épouser Constance quand il vient de la céder à son frère ; l'indolent Florimon croit faire tranquillement sa méridienne lorsqu'il est contraint de s'habiller pour aller solliciter un Ministre, etc. etc. Molière fait encore contraster les intérêts avec les intérêts, surtout lorsqu'il ne se borne pas à occuper le Spectateur de deux amants, qui d'après les règles mêmes du Théâtre, seront heureux, et qu'il a pour objet le sort d'une famille respectable. Dans le Tartuffe on ne fait que rire des scènes amoureuses de Valère (5) ; mais on a les plus grandes inquiétudes pour Orgon (6), et surtout ce qui lui appartient. Pourquoi ? Parce que les intérêts de tous les personnages contrastent avec ceux du scélérat. Ai-je pris la même précaution ? Le Lecteur décidera.

Il serait facile de penser qu'après avoir donné à ses caractères principaux toute l'énergie possible, on n'aurait plus rien à faire pour épuiser un sujet. Molière va encore nous prouver le contraire, en nous découvrant des moyens inconnus à nombre d'Auteurs. Il ne se borne pas, dans la plus parfaite de ses pièces, dans le Tartuffe, à peindre l'hypocrisie de la religion, il en découvre jusqu'aux plus petites nuances ; Orgon en a la crédulité, Madame Pernelle a le bavardage d'une vieille dévote, et Cléante la religion de l'honnête homme : il sait comment il parle, et le Ciel voit son coeur. En remarquant ces beautés, en réfléchissant sur leur jeu théâtral et leur effet moral, mes idées se sont agrandies, et toujours prêt à lutter contre les difficultés, j'ai dit : l'Egoïsme est un de ces caractères qui varient autant que les figures ; je ne réussirai jamais à le peindre, si je n'en distribue les traits plus ou moins marqués à chacun de mes personnages ; dans l'action, dans les détails, dans les récits, même dans l'avant - scène, j'ai tenté davantage : mon héros quitte le théâtre en disant qu'il est vaincu pour le moment, mais qu'il va approfondir l'art d'attirer tout à soi, et l'imagination du Spectateur peut s'étendre plus ou moins, selon les idées qu'il a de l'égoïsme.

Aux traits de génie que nous venons de remarquer chez Molière, il faut joindre l'art presque inconcevable qu'il met en usage pour donner à ses pièces de caractère la perfection qu'elles doivent avoir ; c'est-à-dire, pour les rendre morales. Prenons encore pour exemple le chef d'oeuvre de tous les Théâtres. Quel est le but moral que Molière s'est proposé dans le Tartuffe ? Il ne s'est pas borné à vouloir corriger les imposteurs, gens très incorrigibles pour la plupart ; il a voulu plutôt éclairer les hommes faciles qui se laissent éblouir par l'imposture, et les faire rougir de leur crédulité. Quelle honte que l'ignorance ait reproché et reproche encore à Molière ce qu'on ne devrait jamais cesser d'admirer ! La facilité d'Orgon. Ne voudrait-on pas qu'il eut fait lutter un homme adroit avec un homme adroit ? Dès lors, outre que l'intérêt, comme nous l'avons déjà dit, serait partagé, plus de comique, plus de morale. Je ne me suis pas laissé corrompre par des clameurs si souvent renouvelées, et toujours plus ambitieux d'obtenir un succès d'estime qu'un succès d'affluence, tâchant toujours de travailler pour le lendemain, et non pour le jour, je n'ai jamais cessé de me dire : si je ne puis corriger les Philémon, faisons du moins tous nos efforts pour guérir les Polidor, en leur dévoilant les moyens dont on se sert pour les séduire. J'ai seulement pris la précaution d'indiquer parles Vers suivants le caractère de mon homme facile, et la moralité que j'en voulais tirer :

Le seul mot de vertu le jette dans l'ivresse, Il sera corrigé, j'espère, dès ce soir.

Tels sont les ressorts les plus essentiels que j'ai empruntés du premier comique de tous les âges et de toutes les Nations. Les gens de l'art remarqueront sans peine que j'ai tâché d'imiter la facilité et la précision de son style ; que je n'ai pas confondu celui des tirades avec celui du dialogue rapide, que j'ai fait mes efforts pour mettre, comme lui, dans chaque Scène une exposition, une intrigue, un dénouement, et le germe des Scènes suivantes. Je ne finirais pas si je rapportais toutes mes imitations. En vain l'orgueil et l'ignorance veulent assimiler l'Imitateur au Plagiaire ; il est aisé de leur prouver que Corneille, Molière, Racine, la Fontaine, Boileau, et tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, sont ceux qui ont le plus emprunté de leurs prédécesseurs. Quelques personnes diront elles que mes citations sont autant de rapprochements de moi à Molière, imaginé, par l'orgueil ? Essayeront-elles de confondre la noble émulation d'un homme de Lettres, avec la sotte présomption ? À la bonne heure : je jure de ne leur opposer jamais que les procédés d'un homme qui se respecte, qui respecte l'opinion publique, et qui sait distinguer la critique de la satire.

(1) Préface du Mariage Interrompu.

(2) Comédie en Vers et en trois Actes.

(3) Voyez l'Art de la Comédie.

(4) Dans le Joueur Anglais, l'ami de Beverley, pour lui peindre Stukely, lui dit : » Rappelle-toi qu'au Collège il avait toujours l'art de paraître innocent lorsqu'il était le plus coupable, et de faire punir ses camarades des fautes qu'il faisait ». C'est un trait de génie dans l'Auteur Anglais.

(5) Ah ! Le coeur ! Le coeur ! S'écrient les âmes sensibles ; comme si l'intérêt inspiré par toute une famille, ne partait pas du coeur, et n'était pas fait pour affecter un coeur honnête.

(6) Molière fait encore contraster, ou met en opposition seulement, selon qu'il veut être plus ou moins énergique, les actions avec les propos, les mots, même le ton avec les choses. Il est aisé de reconnaître dans chacun de ses ouvrages ces principales causes du rire. Aussi Madame Florimon, qui dans ma Pièce ne fait jamais rien, répète-t-elle sans cesse qu'elle est une femme très essentielle : Philemon parle toujours vertu, et Polidor a souvent le ton brusque en faisant du bien, etc. Voyez encore l'Art de la Comédie.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

DURAND. Il lit près d'une, table, ferme son livre, se lève, se promène, et dit :

Des fils de la maison j'ai cultivé l'enfance. Ergo, mes doctes soins méritent récompense. J'ai ma pension là ; si je puis la tenir, Bien adroit qui pourra m'en faire dessaisir.

Ergo : Terme de dogmatique tiré du Latin, qui signifie la conclusion d'un argument.

SCÈNE II. Durand, Clermon.

CLERMON, en habit de voyage, dit à la cantonade :

Laissez-là cette malle, et voilà de quoi boire. Hola, quelqu'un.

DURAND, pleure

Quel plaisir !

CLERMON

Eh ?...

DURAND

Il est bien pire !

D'un ton mystérieux.

Je le crois égoïste.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Clermon, Marton.

MARTON, d'abord derrière le théâtre

Eh, Clermon !

MARTON, paraissant

Comment te portes-tu ?

CLERMON, la fait tourner de son côté

Regarde-moi.

CLERMON, avec un sourire fin et moqueur

J'oserais parier...

MARTON

Quoi ?

MARTON, ironiquement

Ah ! voilà d'un beau zèle un trait bien singulier.

Elle lui rend ses lazzis.

Regarde-moi.

CLERMON

Pourquoi ?

SCÈNE V. Clermon, Durand.

CLERMON

EH bien !

CLERMON

J'y cours.

DURAND

Quoi ?

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. DURAND, PHILÉMON.

DURAND, se plaçant devant Philémon

Il faut que mon mérite obtienne son salaire.

PHILÉMON, enseveli dans ses réflexions, le repousse

Paix ! Je suis occupé d'une importante affaire.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Philémon, Lapierre.

LA PIERRE, une liste à la main

Monsieur voit-il du monde ?

PHILÉMON

Ma liste ?

LA PIERRE

La voilà.

PHILÉMON

Que j'indique en lisant Les hommes bons à voir.

Il va s'asseoir près d'une table, et prend une plume.

LA PIERRE

Suffit.

LA PIERRE, souriant de souvenir

Mais...

PHILÉMON

Quoi ?

PHILÉMON

Eh ?

PHILÉMON, à part avec le plus grand dédain

Peu m'importe Son retour, son absence.

LA PIERRE

Extrêmement.

LA PIERRE

Oui.

LA PIERRE

Vos amis ?

SCÈNE X.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. La Pierre, Florimon.

FLORIMON, en robe de chambre avec une petite perruque ronde. Il a toujours l'air satisfait, et craint de s'échauffer en parlant ou en marchant ; il porte d'une main son mouchoir, de l'autre sa boîte

Eh, la Pierre.

LA PIERRE

Monsieur ?

LA PIERRE

Monsieur ?

LA PIERRE, montrant un petit Livre

Le voici, Et bien enveloppé.

LA PIERRE, avec emphase

« L'ALMANACH DES CENTENAIRES ».

FLORIMON, d'un ton de complaisance

On devrait bien orner ce bon livre d'estampes. De vignettes, d'amours, de jolis culs-de-lampes.

Culs-de-lampes : On le dit aussi en imprimerie de ces figues qu'on met pour remplir les pages à demi-vides ; ou encore de ces lignes qui aboutissent en pointe à la fin d'un chapitre, ou d'un traité, qui ne vont point jusqu4au bout de la page. [F]

LA PIERRE

« Quelques Soldats sont morts à Rome, à la cent vingtiéme année de leur âge. »

LA PIERRE

« L'Univers vient de perdre le célèbre Charitides, âgé de cent trois ans : il est mort de fatigue, en composant son Dictionnaire des Dictionnaires. »

SCÈNE II. Constance, Marton, Florimon, La Pierre.

FLORIMON, avec humeur, voyant venir Constance et Marton

Quoi ! Des fâcheux ici je ne serai point quitte ! Dans ma chambre à coucher renfermons-nous bien vite.

À Marton, qui lui fait des révérences.

Oui, oui... Serviteur. Viens,

Il remet à la Pierre son mouchoir et sa boite. Ils sortent.

SCÈNE III. Marton, Constance.

Elles sont quelque temps sans parler.

MARTON, à part

Elle ne me dit rien...

En soupirant bien fort.

Ah !

CONSTANCE

Tu soupires ?

CONSTANCE, comme voulant laisser échapper un secret

Ah, Marton !

CONSTANCE, avec une tendre langueur

Gardes-toi de surprendre Un secret...

CONSTANCE

Tu plaisantes.

CONSTANCE, avec effusion de coeur

Ah, je le sens !

CONSTANCE, troublée

Ô Ciel !

, fièrement

Marton.

CONSTANCE, d'un ton impérieux

Oh, finissez !

À part.

Quel ton !

Voyant venir le Chevalier.

Bon, voici mon vengeur.

CONSTANCE, troublée, en reprenant le ton de la confiance

Marton, le Chevalier !

SCÈNE IV. Les Précédents, Le Chevalier.

CONSTANCE, bas à Marton

Le coeur me bat.

MARTON, bas, d'un air satisfait

Ils vont s'expliquer, bon !

SCÈNE V. Les Précédents, Durand.

CONSTANCE, se remettant

Allons, suis-moi, Marton. Je respire.

Elle sort.

SCÈNE VI. Marton, Durand, Le Chevalier.

MARTON, avec humeur

Euh, l'animal !

Elle sort.

SCÈNE VII. Durand, Le Chevalier.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Durand, Philémon.

DURAND, avec empressement

Dieux, où trouver Clermon !

PHILÉMON, bas finement

Je le tiens.

DURAND, attendri

Je le connaissais mal.

PHILÉMON

Un Précepteur prudent, Sage, instruit, est du Ciel un si rare présent, Que les Dieux de la terre en trouvent avec peine : Le phénix est moins rare.

Phénix : Oiseau fabuleux, unique en son espèce qui, disait-on, vivait plusieurs siècles, et qui, brûlé, renaissait de sa cendre. [L]

DURAND

Mais...

PHILÉMON

Vous en revient. D'ailleurs, soutenez hardiment Que l'ouvrage est de vous quatre jours seulement ; Bientôt vous le croirez plus que le plus crédule. Nos auteurs du bel air ont-ils un tel scrupule ? Paris, comme la Cour, connaît leur Apollon. Ces Odes où l'on fait rougir Anacréon, Ces bouquets sans odeur désavoués de Flore, Ces épîtres où brille une éternelle aurore, Ces éloges fardés distillant la fadeur, Ces drames où Thalie est toujours en fureur, Tant d'autres monstres nés au sein de la misère, Dans le fat qui les paye ont un crédule père, Qui, sottement bercé par l'orgueil, par l'erreur Se croit un habile homme et s'érige en censeur. Quel censeur ! Juste ciel !

Ode : Terme de poésie française. Poème lyrique, mêlé de grands et de petits vers, composés d'un nombre égal de rimes plates, ou croisées, et qui se distingue par stances, ou strophes, dans laquelle la même mesure est observée. [F]

Flore : Terme de la religion des anciens Latins. La déesse des fleurs. [L]

Épitre : lettre, missive. Il ne se dit maintenant [XVIIème] que de petites lettres, ou vers qu'on écrit à ses familiers amis, ou des épîtres liminaires ou dédicatoires qu'on met devant des livres.

Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]

Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]

PHILÉMON, à part

Son ouvrage est fort bon !

DURAND, revenant et passant devant Philémon avec précipitation

Votre oncle...

SCÈNE X. Philémon, Polidor, Le Chevalier, Madame Florimon.

LE CHEVALIER

Quel bonheur !

POLIDOR, impatiente par degré

Je le crois.

MADAME FLORIMON

Elle sort et rentre dans le courant de la scène plusieurs fois sans conséquence.

Vous verrez !

LE CHEVALIER, bas à Philémon

Ah, s'il lisait dans mon coeur !...

PHILÉMON

Pour captiver son oncle cache sous un air moitié froid la prétention et l'importance.

Il annonce l'amour de la célébrité ; Il prouve qu'ennemi de l'inutilité, On veut sacrifier ses jours à sa patrie.

POLIDOR, avec complaisance

Mon cher neveu, bien dit !

POLIDOR, avec admiration

Bravo !

MADAME FLORIMON, revenant vite

C'est comme moi.

MADAME FLORIMON, un peu déconcertée

Parlez, parlez, -j'ai là vraiment plus d'une affaire.

Elle sort.

PHILÉMON

Moi ? rien.

POLIDOR, s'impatientant toujours plus fort

D'accord.

ACTE III

SCÈNE PREMIERE. Philémon, ensuite Durand.

DURAND, avec le plus grand trouble

L'avez-vous vu ?

PHILÉMON

Qui donc ?

PHILÉMON

Qu'importe ?

PHILÉMON

Quoi ?

PHILÉMON, vivement, et voulant le saisir

Monsieur...

SCÈNE II.

SCÈNE III. Polidor, Philemon.

PHILÉMON, reprenant le ton léger

Antonius Durand, Mon pédadogue.

POLIDOR, de l'air d'un homme qui a des doutes

Bien sans raison, dis vrai ?

PHILÉMON, hésitant

Mais...

POLIDOR, se calmant un peu

Tu dis vrai ; mais...

POLIDOR

Eh bien, Quoi

PHILÉMON, froidement

Mais, pourquoi ?...

SCÈNE IV. Constance, Polidor.

POLIDOR. Il fait avancer des sièges

À part.

Feignons, pour ménager un sexe trop sensible.

CONSTANCE

Oh, oui !

CONSTANCE

Eh bien ?

SCÈNE V. Polidor, Philémon.

PHILÉMON, à part

Bon.

PHILÉMON, à part

Ô Dieux !

PHILÉMON, feignant de vouloir sortir

Laissez-moi taire un mal renfermé dans mon sein.

POLIDOR

Eh bien !

SCÈNE VI. Les Précédents, Durant, Clermon.

CLERMON, s'échappant des mains de Durand, avec qui il se débattait au fond du théâtre

Je parlerai, vous dis-je. Ouf ! Je vous trouve enfin : En croyant l'abréger, j'ai manqué mon chemin.

DURAND, à part

Dieux !

CLERMON

Mais...

SCÈNE VII. Durand, Polidor, Philémon.

PHILÉMON, bas

Il me tracasse.

PHILÉMON, bas à lui-même

Voyons.

PHILÉMON, bas à Polidor, avec finesse

Eh... Vous l'ai-je dit ?

POLIDOR

Oui.

PHILÉMON, à part

Le traître !

Il affecte un grand éclat de rire.

PHILÉMON, à part

Que j'ai bien fait !

SCÈNE VIII. Les Précédents, Clermon.

CLERMON, accourant et prenant son maître à part

Vous êtes obéi : Mais puis-je enfin vous dire ?...

CLERMON, étonné

À quel propos ?...

POLIDOR

Sans doute.

PHILÉMON, le caressant

Clermon est bon enfant.

SCÈNE IX. Polidor, Philémon.

PHILÉMON, bas

Oh !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Marton, Clermon.

CLERMON, avec inquiétude vers la porte

Que font-ils en secret dans la chambre voisine ?

MARTON, l'arrêtant d'un air engageant

Tu devrais bien, Clermon, me mettre du complot.

SCÈNE II. Marton, Constance, Le Chevalier.

LE CHEVALIER, à Constance, qui le fuit

Craignez le désespoir de l'amant le plus tendre.

CONSTANCE

Tout est perdu.

CONSTANCE

Relevez-vous.

MARTON, bas, retenant les amants

Non. Vous êtes bien, restez, j'aperçois Philemon.

SCÈNE III. Les Précédents, Philémon,

CONSTANCE et LE CHEVALIER, à part

Dieux !

PHILÉMON, surpris

Quoi !

MARTON, bas, les retenant encore

Mais, restez donc.

MARTON, bas au Chevalier

Parlez, vous.

SCÈNE IV. Marton, Constance, Le Chevalier.

MARTON, très surprise

Il se sauve.

SCÈNE V. Marton, Le Chevalier.

SCÈNE VI. Marton, Le Chevalier, Florimon.

MARTON

Voyons.

Ils se réunissent pour écoute avec la plus grande attention.

MARTON, avec humeur

Belles conclusions !

SCÈNE VII. Marton, Le Chevalier.

LE CHEVALIER, sortant

Je suis anéanti.

MARTON, de loin

Ne perdez point courage.

Le Chevalier sort.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Marton, Philémon.

PHILÉMON, un porte-feuille à la main, regardant avant d'entrer

Les amants sont sortis.

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Philémon, Durand.

PHILÉMON

Bon

PHILÉMON

Où ?

PHILÉMON, se lève et lui montre le porte-feuille qui est sur la table

Changeons de discours. J'ai quinze cents mille francs : Vous savez à quel prix mon oncle me les laisse ?

DURAND, s'approche de la table, prend le porte-feuille et le regarde avec complaisance

Oui.

SCÈNE XII. Les précédents, Marton, Clermon.

MARTON, bas conduisant Clermon au fond du théâtre

Les voilà réunis.

Elle rentre.

CLERMON, à part

Oh, quel bonheur !

CLERMON, à part, et prenant le porte-feuille

L'avis est bon.

DURAND

Et puisqu'il décampe soudain.

Clermon s'enfuit.

SCÈNE XIII. Durand, Philémon.

DURAND

Nous dirons avoir vu quelqu'un en sentinelle. De par Plaute, la scène est comique et nouvelle ! Répétons-là.

Plaute : poète comique latin, né vers 227 avant JC à Sarsine (Ombrie), mort en 183, était directeur de troupe en même temps qu'auteur, et jouait souvent lui-même. (...) Plaute avait composé, dit-on, jusqu'à 120 pièces, mais on lui en attribuait beaucoup qui n'étaient pas de lui. Nous n'avons plus que 20 de ses pièces dont Meneschmes. [B]

PHILÉMON, à part, après avoir réfléchi

Le tour est indigne de moi : Je ne veux pas risquer qu'on soupçonne ma foi.

Haut, allant vers la table.

Mon porte-feuille ?

DURAND, après un sourire d'intelligence prend un ton de prétention comme s'il répétait

Peut-être Vous l'a-t-on volé.

PHILÉMON

Qui ?

PHILÉMON

Où donc ?

DURAND

Là.

PHILÉMON

Quand ?

DURAND

Tantôt.

PHILÉMON, embarrassé

Parlez-vous tout de bon ?

DURAND

Bas, d'un air d'intelligence.

Sans doute. Est-ce l'entendre ?

Haut.

Quelle horreur ! Des filous jusques dans les maisons !

Filou : se dit par extension d'un trompeur subtil, d'un escroc, et de tous ceux qui se servent de mauvaise voies pour s'emparer du bien d'autrui. Se dit aussi d'un coupeur de bourse ; de celui qui vole par adresse, ou par surprise. [F]

DURAND

Haut.

Fi ! Le voleur avait une mauvaise mine.

Bas.

Il faut crier plus fort.

Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

DURAND, apercevant Polidor

Votre oncle...

DURAND, s'échappant

Ouf, il feignait trop bien !

SCÈNE XIV. Clermon, Polidor, Philémon.

CLERMON, à part

Tout est bien préparé.

POLIDOR, souriant avec bonté

Les voici.

PHILÉMON, avec transport

Quel bonheur !

CLERMON, fièrement

J'en tire vanité.

PHILÉMON

Sûrement.

POLIDOR

C'est parler en homme.

Philémon sort.

SCÈNE XV. Clermon, Polidor.

CLERMON, avec attendrissement

Ah ! Monsieur !...

POLIDOR

Qu'as-tu ?

CLERMON

Je sors.

POLIDOR

Je les garde avec soin tous les billets du traître. Pour mieux me défier de tout le genre humain ; Tu les vois sous mes yeux le soir et le matin.

Genre huamin : terme courant dans le théâtre, mais ici l'auteur semble faire référence au vers 96 du Misanthrope : "Est de rompre en visière à tout le genre humain."

SCÈNE XVI. Clermon, Polidor, Constance, Marton.

CONSTANCE, accourant avec le plus grand trouble

Ah ! Ciel !

POLIDOR

Oui donc ?

CONSTANCE

À ce coup.

SCÈNE XVII. CONSTANCE, MARTON.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Polidor, Florimon.

POLIDOR, avec impatience

Eh, courez donc, morbleu.

FLORIMON, avec une petite humeur

Je fais tout, et pour comble de peine, Je l'apprends à l'instant de ma méridienne : Je ne pourrai dormir peut-être que ce soir.

Méridienne : On dit faire la méridienne, lorsqu'on se couche après le dîner, et qu'on prend un peu de repos. [F]

POLIDOR, toujours vivement, pour contrastent avec son frère

Pour Philemon, il part, mais cherchons à ravoir Le Chevalier.

FLORIMON, appelant

Eh !

FLORIMON, s'agitant

Je suis mal à mon aise. Eh !

FLORIMON

Un fauteuil.

POLIDOR

Vite.

SCÈNE II. Les Précédents, Domestiques qui se présentent avec le juste-au-corps de Florimon, Madame Florimon.

POLIDOR

À l'autre.

MADAME FLORIMON

Pourquoi donc !

FLORIMON

Vraiment non.

Il s'endort peu-à-peu.

MADAME FLORIMON

C'est me calomnier d'une étrange manière.

Voir annexe, la variante du texte.

SCÈNE III. Les Précédents, Constance, Le Chevalier, Clermon, Marton.

MARTON et CLERMON, accourant

Monsieur et le Chevalier !

MADAME FLORIMON

À moi, sans contredit.

LE CHEVALIER

À l'aimable Constance. Elle a pressé, prié, mais avec tant d'instance, Les soeurs de Clidamant, ses enfants, ses amis Qu'en ma faveur ses soins les ont tous réunis. Eh, qui saura fixer la faveur sur ses traces, Si ce n'est la Vertu sous la forme des Grâces !

Grâce : Dans le langage des poètes et des païens, divinité fabuleuse. Il y en avait trois qu'on peignait toutes nues, et qu'on feignait être de la suite de Vénus ; on les nommait Aglaïa, Thalie et Euphrosyne ; elles étaient filles de Jupiter, compagnes de Mercure.[T]

CONSTANCE, modestement

En lisant dans mon coeur.

SCÈNE IV. Les Mêmes, excepté Florimon.

POLIDOR

Est exilé.

MADAME FLORIMON

Exilé ?

POLIDOR

Beaucoup.

SCÈNE V. Polidor, Constance, Le Chevalier, Le Notaire, Clermon.

LE CHEVALIER

De grand coeur.

LE NOTAIRE

S'il l'exige.

POLIDOR, dans la plus grande agitation

Qu'il vienne ! Je veux voir...

CONSTANCE, l'entrainant

Venez, Monsieur.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Philémon, Polidor. Constance, Le Chevalier, Marton, Clermon, Durand, restent au fond du Théâtre, et approchent doucement à mesure que la conversation s'échauffe entre Philémon et Polidor.

POLIDOR entend le dernier vers, et du d'un ton sec et profond

LA fortune légère A souvent des revers pour les coeurs vicieux.

PHILÉMON, à part

Je n'en puis revenir.

PHILÉMON, fièrement

Ma raison.

PHILÉMON

Douleur trop vive ! Adieu.

Il veut sortir.

POLIDOR, l'arrêtant

Mes billets, s'il vous plaît.

MARTON, bas à Clermon

Il est furieux...

POLIDOR, surpris

Moi ?

CLERMON, à part, à Polidor

Bon ! Daignez m'écouter.

Voir en annexe la variante du texte qui suit le vers 1418.

POLIDOR, le repoussant

Tais toi !

CLERMON, bas à Polidor, l'entraînant

Qu'à l'écart je vous parle ; il le faut, je le dois.

POLIDOR, bas à Clermon

Quoi ! Dans le porte-feuille...

POLIDOR, avec un reste de bonté

Crains de me pousser à bout. Rentre dans le devoir.

LE CHEVALIER, embrassant son oncle

Ah ! Je vous reconnais à de tels sentiments.

DURAND, à Philémon, d'un ton pédant

Je vous l'avais prédit ; et, dans votre jeune âge, Tout en lisant Sénèque...

Sénèque : (le Philosophe) né à Cordoue en l'an 3 de J.C., étudia l'éloquence sous son père et suivit d'abord le barreau. Son talent oratoire avait donné ombrage à Caligula, il quitta la carrière pour s'adonner à la philosophie. (....) A la mort de Caligula, il courut la carrière des honneurs et arriva à la questure. (...) Nous avons un grand nombre de d'écrits philosophiques de Sénèque. (...) Partout il prêche la morale le plus sévère et enseigne surtout le mépris de la mort. (...) On a sous le nom de Sénèque dix tragédies. [B]

SCÈNE VIII et DERNIÈRE. Le Chevalier, Constance, Polidor, Le Notaire, Clermon, Marton.

POLIDOR, se jetant entre les bras des amants

Venez me consoler.

1 496 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica