Comédie en vers· Comédié en Cinq Actes et en Vers
L'Egoïsme
Représentée par Les Comédiens Français Ordinaires du Roi, le Jeudi 19 Juin 1777.
Personnages
- MONSIEUR DE FLORIMON, M. Desessarts
- MADAME DE FLORIMON, Mme Drouin
- PHILÉMON, fils de M. et de Mme de Florimon. M. Molé
- LE CHEVALIER, M. Monvel
- POLIDOR, frère de M. de Florimon. M. Préville
- CONSTANCE, fille d'un ami de Polidor. Mlle Doligny
- MARTON, suivante de Constance. Mme Bellecoure
- LA PIERRE, vieux Portier de la maison de Florimon. M. Belmont
- CLERMON, Valet de Polidor. M. Dazincourt (2)
- DURAND, Précepteur des enfants de M. Florimon, qui est resté dans la maison. M. du Gazon
- UN NOTAIRE, M. Dauberval
- DOMESTIQUES, Personnages muets
PRÉFACE
« Voici la cinquième Comédie que j'ose faire paraître sur la Scène Française (1). La première était intitulée la Présomption à la Mode. » J'y peignais un présomptueux qui arrivait à Paris avec la double certitude de faire sa fortune et sa réputation, par sa figure et par ses ouvrages. Le Public crut voir en moi la moitié des travers de mon héros. Il trouva téméraire qu'un jeune homme débutât par une comédie en cinq actes et de caractère. Cette pièce, qui avait eu le plus grand succès dans les lectures particulières, éprouva un sort contraire à la représentation. On publia que les vers étaient assez bien tournés, les scènes assez bien vues, mais que l'auteur ignorait absolument l'art de faire un plan. Je cherchai dans mon cher Plaute, si peu connu des auteurs qui le dédaignent, un prétexte pour intriguer une pièce, dans l'ancien genre. Je trouvai dans le Soldat Fanfaron deux scènes échappées à mes prédécesseurs ; j'en tirai le Tuteur Dupé en cinq Actes ; et pour voir si j'étais réellement appelé à faire des comédies, j'écrivis mon nouvel ouvrage en prose ; je n'y mis rien de ce qui fait la plus grande fortune aujourd'hui ; j'eus le courage d'en exclure les sentences, les scènes purement amoureuses, le ton et les airs de grandeur, le persiflage, les jeux de mots, et surtout les situations larmoyantes ; j'essuyai, à la vérité, les plus grandes contradictions avant d'obtenir qu'elle fut représentée ; mais l'indulgence de la Cour et de la Ville me les fit bientôt oublier. On trouva ma pièce bien intriguée ; quelques personnes dirent seulement : « C'est dommage qu'il ne sache travailler que dans ce misérable ancien genre ». On fit à-peu-près le même reproche au Mariage Interrompu (2), et l'on ajouta que je ne mettais pas le moindre esprit dans mes ouvrages.
Toujours curieux de satisfaire mes censeurs et de prendre leurs moindres désirs pour des lois ; mais persuadé que l'esprit d'un auteur dramatique consiste à ne pas en mettre dans ses pièces, je cherchai du moins un genre dans lequel ce malheureux esprit fut permis. Je donnai une petite comédie-ballet, ou j'accumulai madrigaux sur madrigaux, et je crois ne pouvoir mieux reconnaître la complaisance avec laquelle on reçue cette bagatelle, qu'en promettant bien de n'avoir plus la même faiblesse.
Pendant les représentations des Étrennes de l'Amour, quelques personnes commencèrent à dire que si je pouvais meubler ma tête d'un peu de philosophie, et traiter des caractères, je deviendrais un bon comique : soudain je vois l'espace immense que j'ai à franchir, mais je vois en même-temps l'honneur qu'on me fait en exigeant de moi beaucoup plus que de la plupart de mes rivaux, et je vais me faire inscrire pour l'Égoïsme.
Les gens superficiels crurent mon sujet très facile à traiter. Quelques personnes s'en emparèrent ; leurs amis leur persuadèrent sans peine que je n'étais pas un concurrent à redouter, que je n'avais jamais réfléchi sur mon art : je fis alors l'Art de la Comédie, ouvrage en quatre volumes, où, pour me familiariser avec des ressorts dont j'allais avoir le plus grand besoin, je décomposai les théâtres de tous les âges et de toutes les nations.
On me fit en général la grâce de dire que mes connaissances s'étendaient au-delà de notre répertoire ; mais l'on persista à soutenir « que ma Comédie de l'Égoïsme ne serait ni noblement, ni élégamment écrite ; que je ne saurais pas l'intriguer simplement, et que mon caractère manquerait surtout de force et de profondeur ».
Toujours plus soigneux, comme on le voit, de recueillir des critiques que de mendier des éloges ; plus empressé à mériter des succès qu'à les travailler, je suis a peine connu d'un petit nombre d'amateurs, qui ne se laissant pas séduire par le clinquant, les larmes ou le fatras romanesque de la moderne Thalie, ont bien voulu distinguer des pièces jouées, comme par grâce, l'Eté ou les petits jours, sans appareil, sans protection, et qui pour me récompenser, sans doute, de ma constance à ne ne pas m'écarter du genre avoué par tous les maîtres, ont daigné me prodiguer les encouragements les plus flatteurs, et des conseils dictés par la sévérité du goût et de l'estime. C'est désormais à eux que je consacre mes veilles. Cette sévérité dont ils m'honorent, le désir de mériter leur approbation m'auraient fait prendre de préférence un sujet plus difficile, s'il en existait ; mais le caractère dont j'ai fait choix, offre d'autant plus de difficultés, qu'on ne s'est pas encore arrangé dans le monde sur la signification du mot Égoïsme. Avec de la réflexion on voit aisément que l'amour de soi et l'amour qu'on ressent pour un Amant, pour une Amante, ont autant de caractères divers qu'il y a d'individus sur la terre ; qu'ils peuvent inspirer la pitié, la reconnaissance, l'admiration, le mépris ; qu'ils conduisent enfin au vice ou à la vertu, suivant les coeurs plus ou moins vicieux, plus ou moins vertueux qu'ils affectent ; mais les merveilleux du siècle, accoutumés à se dire avec grâce, vous êtes un Égoïste, comme vous êtes un aimable Roué, n'ont garde d'imaginer que l'amour de soi mal entendu, et tel qu'on doit le peindre de préférence au Théâtre, éteint tous les sentiments chers à la nature, et ne conçoit l'idée des secours mutuels que pour les tourner tous à son avantage. Nos égoïstes veulent absolument resserrer leurs portraits dans la petite manie de parler souvent de soi ; ils daignent souffrir qu'on les peigne, pourvu qu'on les fasse minauder avec grâce. C'est ici le cas de s'écrier avec Alceste :
Têtebleu ! Ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures.Les difficultés dont nous venons de parler, une fois surmontées par le courage et l'horreur du vice, le sujet en amène d'autres qui renaissent sans cesse, pour donner de nouvelles entraves. Le caractère de l'Egoïsme, sans avoir été traité particulièrement, se trouve épuisé dans toutes les pièces qui ont paru jusqu'ici. Aux yeux d'un Observateur, le Glorieux, le Flatteur, le Méchant, le Joueur, le Complaisant, sont des égoïstes. Molière, ce cruel Molière, le désespoir de ses successeurs, ne semble-t-il pas dans tous ses ouvrages avoir envisagé l'égoïsme sous toutes ses faces ? L'Avare, qui soupçonnant Valère de lui avoir volé sa cassette, dit à sa fille : Il valait bien mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait : Le Malade Imaginaire, qui veut donner sa fille à un Médecin, neveu d'un Apothicaire, pour être à la source des bonnes ordonnances, de la rhubarbe et du séné, et qui la marie, dit-il, pour lui, et non pour elle : dans l'Amour Médecin, le père qui ne veut pas se défaire de sa fille, et d'une dot en même temps ; la fameuse Scène où ses parents et ses voisins lui donnent chacun un conseil intéressé, et où il s'écrie : Vous êtes orfèvre, M. Josse ; tout, jusqu'à la tirade où Sosie peignant les Grands, dit :
Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature Obligé de s'immoler, etc, etc.Ce Vers même des Femmes Savantes,
Nul n'aura de l'esprit que nous et nos amis,sont autant de vols faits aux peintres de l'Égoïsme, et qui eussent produit le plus grand effet dans le tableau. Pourquoi l'entreprendre, me dira-t-on ? Parce qu'en étudiant le coeur humain, on voit que si les hommes tendent tous à-peu-près à un certain nombre de buts indiqués par la nature, le motif, la marche et les moyens d'y parvenir, les distinguent d'une façon bien sensible. L'Avare de Molière et l'Ambitieux de Destouches, sont amoureux ; tous les deux désirent le titre d'époux : l'un est déterminé par l'agrément d'avoir une épouse qui ne vivra que de salade ; l'autre par l'avantage de s'associer une jeune personne jolie, d'une illustre naissance, qui qui l'appuiera de son crédit et du pouvoir de ses charmes. Le premier cède Marianne à son fils, pour ravoir sa chère cassette ; l'autre immole son amour à son ambition, en servant son Prince auprès de la beauté qu'ils aiment. Par conséquent on peut peindre tous les hommes avec les mêmes couleurs, et les distinguer par des combinaisons différences. Si mes principaux personnages, dans tous leurs projets, toutes leurs démarches, dans les moyens divers d'aller à leur objet, sont toujours Égoïstes, s'ils passent à travers tous les caractères sans perdre une nuance du leur ; si le caractère donné en acquiert au contraire une nouvelle force, je ne pourrai que plaire davantage aux connaisseurs ; et une ambition démesurée est permise à l'Auteur, qui pour récompense ne désire que de la gloire.
Ici les personnes mal intentionnées vont s'écrier à la présomption ! À l'orgueil ! À l'audace ! Les autres verront en moi, j'espère, un élève pénétré du mérite de ses maîtres, et qui croit se distinguer même en suivant leurs traces de loin. Aussi ne fais-je point une Préface pour prouver que je me suis frayé une route inconnue ; je déclare que je n'ai pas perdu un instant Molière de vue, que je n'ai employé que ses ressorts, et fier de mes larcins, je vais les dévoiler.
Molière a peint de préférence les caractères généraux. L'avarice surtout est de tous les âges, de toutes les Nations ; à son exemple j'ai osé mettre sur la Scène un vice de tous les pays, de tous les temps, de tous les sexes, de tous les états : à son exemple, j'ai habillé mes personnages à la Française, mais sans défigurer les traits propres à tous les peuples, et imprimés par les mains de la nature. J'ai resserré en apparence mes peintures dans l'intrigue, dans les petites tracasseries d'une famille intermédiaire ; mais si, en renforçant les nuances, ce que l'on voit chez Florimon n'est pas ce qui se passe à la Cour de Madrid, de Vienne, à la Porte, à Pékin, j'ai tort, parce qu'un État n'est qu'une grande famille, et que j'ai indiqué mes engagements dans ce vers :
Mon cher, une famille ait un petit État.Le choix du caractère use fois fait et annoncé, Molière a par-dessus tous les poètes comiques, l'art de renforcer ses principaux personnages en leur associant les caractères accessoires qui peuvent leur convenir (3). Pourquoi Plaute ne nous donne-t-il qu'une idée du caractère de l'Avare ? Et pourquoi Molière, en traitant le même sujet, ne nous laisse-t-il, rien à désirer ? C'est parce que connaissant beaucoup mieux le coeur humain que le poète Latin, ayant beaucoup mieux réfléchi sur l'avarice et sur toutes les modifications d'un pareil caractère, il lui a donné pour compagne l'usure, quoique tous les avares ne soient pas nécessairement usuriers. Delà ces variétés, qui loin de nous faire perdre de vue le caractère annoncé, le peignent, au contraire, sous plusieurs formes. La découverte m'a paru trop précieuse pour ne pas tâcher d'en profiter. J'ai réfléchi sur le caractère que je voulais peindre, j'ai étudié mes originaux, j'ai vu qu'ils mettaient au nombre de leurs jouissances, la considération publique, j'ai vu que pour l'usurper et la faire servir à obtenir les portes, les bienfaits utiles à leur bonheur, ils se paraient tour-à-tour de toutes les vertus ; qu'ils prenaient tour-à-tour le caractère de toutes les personnes dont ils pensaient avoir besoin, et j'ai dit, l'hypocrisie de société est digne d'être mariée à l'égoïsme ; leur union doublera leur force comique et morale.
Il n'est point dans l'Art étonnant de la Comédie un seul bon ressort qui ne serve à un autre. Molière ayant une fois renforcé ses caractères principaux avec des caractères accessoires, il lui est bien plus facile de donner à un personnage cette vigueur, qui fait que les ignorants ou les méchants trop bien démasqués, s'écrient à l'invraisemblance ! Si Molière, à l'hypocrisie d'un séducteur adroit, qui tout en parlant vertu, veut corrompre la femme de son ami, n'avait joint la scélératesse d'un monstre, qui est le délateur de son bienfaiteur, et qui accompagne un exempt pour le faire arrêter : si en philosophe profond il n'avAit fait voir non seulement ce que l'hypocrisie était ordinairement, mais jusqu'où elle pouvait conduire, il eût resté bien loin des bornes prescrites à l'optique du Théâtre, et il ne se serait pas concilié l'admiration de tous les peuples. Moins hardi que mon Maître, je n'ai osé faire risquer à mon Égoïste principal, que ce que nous voyons par malheur journellement. Les plus grandes scélératesses de Philémon se bornent à publier un Livre dangereux sous le nom de son Précepteur, à refuser la main d'une jeune personne qu'il croit pauvre, et à vouloir supplanter son frère dès qu'il la sait riche ; à flatter son oncle pour se faire donner une partie de ses biens, retenir pour lui seul celle que ce même oncle lui a confiée, pour qu'il contribuât au bien-être de sa famille ; c'est certainement bien peu mis à côté du Tartuffe : n'importe ! En vain ai-je pris mon héros au sortir de l'enfance (4), en vain l'ai-je conduit par degrés, et toujours sous les yeux du Spectateur au point où son exil excuse presque le désir qu'il a de garder pour lui seul les présents de l'oncle ; en vain ai-je pris la précaution de faire applaudir au portrait de l'Égoïsme dans deux exportions où il est peint bien plus en noir que dans le cours de l'action ; j'ai éprouvé que ce siècle était bien plus fécond en Égoïstes que celui de Molière en pieux imposteurs ; mais tout, jusqu'au dépit des originaux, m'a fait voir qu'il était temps de les démasquer.
Les gens superficiels font l'affront à Molière de penser qu'il ne fait ressortir ses principaux personnages qu'en leur opposant des contrastes, et nombre d'auteurs travaillent d'après ce principe ; il n'est point de plus grande erreur. Molière connaissait trop bien son Art pour mettre sous les yeux du Public deux Acteurs, qui par leur contraste parfait, seraient toujours de la même force, et partageraient par conséquent l'intérêt. Aussi, quand j'aurais pu trouver un personnage qui ne fit rien pour son intérêt, même pour son plaisir, je me serais bien gardé de l'introduire dans ma pièce. Le secret de mon maître est de ne faire qu'opposer ses personnages à ses personnages. Pour qu'Harpagon fut le contraste parfait de Cléante, il faudrait que le dernier empruntât à usure, par prodigalité ; mais ce n'est que pour fournir au nécessaire dont son père le laisse manquer ; ce qui donne un vigoureux coup de pinceau au portrait de l'avarice. A l'exemple de Molière, j'ai opposé un paresseux qui ne veut que digérer en paix, à une femme qui, pour avoir occasion de se citer, prétend tout faire dans sa maison : un sot, qui guidé par son intérêt, le suit aveuglement et presque sans s'en douter, à un homme d'esprit, qui connaît bien son coeur, et qui combine tout ce qui doit tourner a son profit : un marin franc, un peu pétulant, mais généreux, qui met son plaisir à faire le bonheur de tout ce qui l'entoure ; à un fourbe, qui emprunte le masque de la politesse et de toutes les vertus pour faire des dupes, et sacrifier tout le monde à son intérêt, etc. etc. Molière a sans doute tiré parti des contrastes, mais comment ? En faisant contraster les caractères avec les situations. Tartuffe embrassant Orgon au lieu d'Elmire ; Harpagon obligé de donner un repas et une bague ; voilà les véritables contraires. Pénétré de cette vérité, j'ai mis Durand dans la nécessité d'attendre tout de l'estime qu'on aurait pour son élève, à l'instant même où il vient de le décrier ; Constance est forcée de faire éclater son amour lorsqu'elle voudrait le cacher avec plus de soin ; Philemon est dans l'alternative de perdre cent mille écus ou d'épouser Constance quand il vient de la céder à son frère ; l'indolent Florimon croit faire tranquillement sa méridienne lorsqu'il est contraint de s'habiller pour aller solliciter un Ministre, etc. etc. Molière fait encore contraster les intérêts avec les intérêts, surtout lorsqu'il ne se borne pas à occuper le Spectateur de deux amants, qui d'après les règles mêmes du Théâtre, seront heureux, et qu'il a pour objet le sort d'une famille respectable. Dans le Tartuffe on ne fait que rire des scènes amoureuses de Valère (5) ; mais on a les plus grandes inquiétudes pour Orgon (6), et surtout ce qui lui appartient. Pourquoi ? Parce que les intérêts de tous les personnages contrastent avec ceux du scélérat. Ai-je pris la même précaution ? Le Lecteur décidera.
Il serait facile de penser qu'après avoir donné à ses caractères principaux toute l'énergie possible, on n'aurait plus rien à faire pour épuiser un sujet. Molière va encore nous prouver le contraire, en nous découvrant des moyens inconnus à nombre d'Auteurs. Il ne se borne pas, dans la plus parfaite de ses pièces, dans le Tartuffe, à peindre l'hypocrisie de la religion, il en découvre jusqu'aux plus petites nuances ; Orgon en a la crédulité, Madame Pernelle a le bavardage d'une vieille dévote, et Cléante la religion de l'honnête homme : il sait comment il parle, et le Ciel voit son coeur. En remarquant ces beautés, en réfléchissant sur leur jeu théâtral et leur effet moral, mes idées se sont agrandies, et toujours prêt à lutter contre les difficultés, j'ai dit : l'Egoïsme est un de ces caractères qui varient autant que les figures ; je ne réussirai jamais à le peindre, si je n'en distribue les traits plus ou moins marqués à chacun de mes personnages ; dans l'action, dans les détails, dans les récits, même dans l'avant - scène, j'ai tenté davantage : mon héros quitte le théâtre en disant qu'il est vaincu pour le moment, mais qu'il va approfondir l'art d'attirer tout à soi, et l'imagination du Spectateur peut s'étendre plus ou moins, selon les idées qu'il a de l'égoïsme.
Aux traits de génie que nous venons de remarquer chez Molière, il faut joindre l'art presque inconcevable qu'il met en usage pour donner à ses pièces de caractère la perfection qu'elles doivent avoir ; c'est-à-dire, pour les rendre morales. Prenons encore pour exemple le chef d'oeuvre de tous les Théâtres. Quel est le but moral que Molière s'est proposé dans le Tartuffe ? Il ne s'est pas borné à vouloir corriger les imposteurs, gens très incorrigibles pour la plupart ; il a voulu plutôt éclairer les hommes faciles qui se laissent éblouir par l'imposture, et les faire rougir de leur crédulité. Quelle honte que l'ignorance ait reproché et reproche encore à Molière ce qu'on ne devrait jamais cesser d'admirer ! La facilité d'Orgon. Ne voudrait-on pas qu'il eut fait lutter un homme adroit avec un homme adroit ? Dès lors, outre que l'intérêt, comme nous l'avons déjà dit, serait partagé, plus de comique, plus de morale. Je ne me suis pas laissé corrompre par des clameurs si souvent renouvelées, et toujours plus ambitieux d'obtenir un succès d'estime qu'un succès d'affluence, tâchant toujours de travailler pour le lendemain, et non pour le jour, je n'ai jamais cessé de me dire : si je ne puis corriger les Philémon, faisons du moins tous nos efforts pour guérir les Polidor, en leur dévoilant les moyens dont on se sert pour les séduire. J'ai seulement pris la précaution d'indiquer parles Vers suivants le caractère de mon homme facile, et la moralité que j'en voulais tirer :
Le seul mot de vertu le jette dans l'ivresse, Il sera corrigé, j'espère, dès ce soir.Tels sont les ressorts les plus essentiels que j'ai empruntés du premier comique de tous les âges et de toutes les Nations. Les gens de l'art remarqueront sans peine que j'ai tâché d'imiter la facilité et la précision de son style ; que je n'ai pas confondu celui des tirades avec celui du dialogue rapide, que j'ai fait mes efforts pour mettre, comme lui, dans chaque Scène une exposition, une intrigue, un dénouement, et le germe des Scènes suivantes. Je ne finirais pas si je rapportais toutes mes imitations. En vain l'orgueil et l'ignorance veulent assimiler l'Imitateur au Plagiaire ; il est aisé de leur prouver que Corneille, Molière, Racine, la Fontaine, Boileau, et tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, sont ceux qui ont le plus emprunté de leurs prédécesseurs. Quelques personnes diront elles que mes citations sont autant de rapprochements de moi à Molière, imaginé, par l'orgueil ? Essayeront-elles de confondre la noble émulation d'un homme de Lettres, avec la sotte présomption ? À la bonne heure : je jure de ne leur opposer jamais que les procédés d'un homme qui se respecte, qui respecte l'opinion publique, et qui sait distinguer la critique de la satire.
(1) Préface du Mariage Interrompu.
(2) Comédie en Vers et en trois Actes.
(3) Voyez l'Art de la Comédie.
(4) Dans le Joueur Anglais, l'ami de Beverley, pour lui peindre Stukely, lui dit : » Rappelle-toi qu'au Collège il avait toujours l'art de paraître innocent lorsqu'il était le plus coupable, et de faire punir ses camarades des fautes qu'il faisait ». C'est un trait de génie dans l'Auteur Anglais.
(5) Ah ! Le coeur ! Le coeur ! S'écrient les âmes sensibles ; comme si l'intérêt inspiré par toute une famille, ne partait pas du coeur, et n'était pas fait pour affecter un coeur honnête.
(6) Molière fait encore contraster, ou met en opposition seulement, selon qu'il veut être plus ou moins énergique, les actions avec les propos, les mots, même le ton avec les choses. Il est aisé de reconnaître dans chacun de ses ouvrages ces principales causes du rire. Aussi Madame Florimon, qui dans ma Pièce ne fait jamais rien, répète-t-elle sans cesse qu'elle est une femme très essentielle : Philemon parle toujours vertu, et Polidor a souvent le ton brusque en faisant du bien, etc. Voyez encore l'Art de la Comédie.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
DURAND. Il lit près d'une, table, ferme son livre, se lève, se promène, et dit :
Des fils de la maison j'ai cultivé l'enfance. Ergo, mes doctes soins méritent récompense. J'ai ma pension là ; si je puis la tenir, Bien adroit qui pourra m'en faire dessaisir.Ergo : Terme de dogmatique tiré du Latin, qui signifie la conclusion d'un argument.
SCÈNE II. Durand, Clermon.
CLERMON, en habit de voyage, dit à la cantonade :
Laissez-là cette malle, et voilà de quoi boire. Hola, quelqu'un.DURAND
Que veut cet homme ?DURAND
C'est lui... Clermon...DURAND
Que te voilà brillant !CLERMON
Quel bonheur !DURAND, pleure
Quel plaisir !CLERMON
Quoi ! Vous pleurez, je pense ? Ah, de grâce ! Faisons notre reconnaissance Un peu moins tristement.DURAND
Je suis au désespoir D'étaler devant toi cet habit jadis noir. Du mérite en ces lieux c'est la triste livrée.CLERMON
Le mérite est bien sec !DURAND
J'en ai l'âme navrée !DURAND, emphatiquement
J'ai formé des sujets, des citoyens, des hommes !CLERMON
Eh ?...CLERMON
J'entends présentement.DURAND
Le métier détestable ! Père, mère, enfants, tous m'ont fait donner au Diable. Pour prix de ma doctrine et des soins que j'ai pris, On me refuse encor ce que l'on m'a promis.CLERMON
Qu'est-ce ?DURAND
Une pension de quatre-vingt pistoles. Pour mes bons documents je n'ai pas deux oboles. Est-ce l'or avec moi qu'on devrait épargner ?CLERMON
La maison n'est pas riche.DURAND, avec dépit
Il faudrait se saigner ! Mais le père songeant à dormir, manger, boire, Borne-là d'un mortel le travail et la gloire, Chérit sa nullité. Madame Florimon, Au contraire, voudrait régner dans la maison. Pour acquérir le droit de beaucoup parler d'elle, La bavarde, futile avec le plus grand zèle, Veut paraître tout faire, et ne fait jamais rien. Quand je peins mes besoins, elle me répond : Bien. J'arrangerai cela,CLERMON
Les deux fils ?DURAND
Ah ! Leur père Tous les deux au hasard les jeta sur la terre ; Moi, leur communiquant mon savoir lumineux, Je les ai de la Terre élevés jusqu'aux Cieux. Temps perdu ! Le cadet, depuis peu militaire, M'offre son bras, son sang, dont je n'ai point à faire ; Ou bien jure par Mars de me récompenser Sitôt qu'un coup d'éclat l'aura fait avancer. Le bel espoir !CLERMON
L'aîné pourrait...DURAND
Nous autres gens lettrés, Nous appelons ainsi ces êtres concentrés, Qui ne voyant qu'eux seuls dans la nature entière, À leur propre intérêt sacrifieraient leur père, Leurs enfants, leurs amis, leur patrie et l'honneur...CLERMON
Le nom me déroutait. Mais quoi ! Vous, le faiseur D'Hommes, de Citoyens, comment peut-il se faire Que jugeant votre élève avec un oeil sévère, Vous n'ayez pas détruit ce vice dominant, Ou du moins arrêté ses progrès ?DURAND
Ah ! Vraiment ! Tu parles à ton aise. Est-ce que l'on corrige Un aîné de famille ? Est-ce que l'on exige De lui que ce qu'il veut ? Comme il vous haïrait ! Avec le temps encor sa haine s'accroîtrait, Et puis, comptez sur lui pour une récompense.CLERMON, ironiquement
Vos droits sont, en effet, mieux fondés qu'on ne pense.DURAND
Sans doute !CLERMON
Sûrement ! Monsieur le Précepteur... Je me trompe, excusez ! Monsieur l'Instituteur A fait, par égoïsme, un parfait égoïste ; Sur une pension, tout comme vous, j'insiste : Je vois que votre élève et la société Vous doivent beaucoup, mais beaucoup, en vérité !DURAND, avec impatience
Je ne suis pas bien sûr qu'il ait ce caractère.DURAND
Depuis près de vingt ans je l'étudie en vain : Son coeur est une énigme et j'y perds mon latin. Cent fois j'ai cru le voir rempli de bienfaisance, Et cent fois pour autrui pétri d'indifférence, N'aimer que sa personne.CLERMON
Alors il serait mal. Mon Maître, de ce vice ennemi capital, À faire des heureux goûte un plaisir extrême, Et vit pour ses amis, bien plus que pour lui-même.DURAND, avec empressement
Comment appelles-tu cet honnête Patron ?SCÈNE III.
CLERMON, seul
Quand mon maître, en dépit d'un noble parchemin, Tenta dans le commerce un plus riche destin ; Ses parents indignés, criant à l'infamie, Ne voulaient plus le voir, lui parler de la vie. Tout a changé de face : il est riche, ils sont gueux ; En lui faisant la cour, ils se croiront heureux. L'intérêt ! L'intérêt !Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]
SCÈNE IV. Clermon, Marton.
MARTON, d'abord derrière le théâtre
Eh, Clermon !CLERMON
Qui m'appelle ?MARTON, paraissant
Comment te portes-tu ?MARTON
La mer est trop profonde ! Et si je me rembarque !... On est sot, sur ma foi, Quand on n'a qu'une planche entre la mort et soi.CLERMON
Que fait Constance ?CLERMON
Réfléchis, tu verras qu'elle n'est pas heureuse. Son père et Polidor, dans le lointain pays, Se virent autrefois devinrent bons amis ;Il imite les deux vieillards.
L'intimité s'accrut. - Vous connaissez ma fille, Dit ton Maître. Le mien répond : elle est gentille : Vous savez qu'à Paris j'ai laissé deux neveux. Partez, allez les voir, et faites un heureux. J'aurai soin de vos biens. Ton Maître avec sa fille Part bientôt pour chercher sa nouvelle famille ; Tu les suis, on arrive, on n'a plus qu'à choisir, Quand l'honnête étranger soudain vient à mourir, Et retarde par-là les noces de Constance. Voilà de son chagrin deux bons motifs, je pense. Mais Polidor bientôt va réparer cela. Dis : entre ses neveux a-t-on choisi déjà ?MARTON
Nous soupirons beaucoup.MARTON
J'en suis inconsolable ! Encor jeune, innocente, Elle voudrait cacher sa tendresse naissante. La fierté de son sexe et les efforts d'un coeur, Qui n'ose s'avouer à lui-même un vainqueur, L'emportent jusqu'ici sur sa timide flamme ; Mais l'amour par degrés maîtrisera son âme, Et saura la contraindre à dire son secret. L'amour, Français surtout, n'est pas longtemps discret. Aide-moi cependant à percer ce mystère. L'ainé semble rêver à la plus grande affaire, Près de Constance...MARTON, avec humeur
Il calcule, je crois, les biens de ma maîtresse.MARTON
Le Chevalier timide, circonspect, N'ose employer encor que la voix du respect ; Mais il a le regard si plein de feu, si tendre, Que malgré son silence il se fait bien entendre.CLERMON, hésitant
Écoute... Celui-ci pourrait plaire...CLERMON
Ma foi, je n'en sais rien.CLERMON, la fait tourner de son côté
Regarde-moi.MARTON
Pourquoi ?CLERMON, avec un sourire fin et moqueur
J'oserais parier...MARTON
Quoi ?CLERMON
Qu'étant généreux beaucoup plus que son frère ; Tu comptes tes profits à venir. Sois sincère.MARTON
Ah ! Quel affront !CLERMON
Pardon. Au revoir, mon enfant. Mon MaÏtre est près de Sceaux, chez son correspondant ; Il m'attendrait peut-être. Il faut que je te quitte Pour monter en voiture, et le rejoindre vite.CLERMON
Jadis Valet, je suis Intendant et Caissier. Polidor est si bon que d'honneur je me pique, Et veux seul composer son train, son domestique.MARTON, ironiquement
Ah ! voilà d'un beau zèle un trait bien singulier.Elle lui rend ses lazzis.
Regarde-moi.CLERMON
Pourquoi ?CLERMON
Ah ! Quel affront !CLERMON
Moi, pour que Polidor, en arrivant céans, Ne soit pas dépouillé par d'adroits Charlatans... Son unique défaut... tu le connais.MARTON
Sans doute.MARTON
Le grand mal ! Si soudain il se met en courroux, Il revient à l'instant sensible, affable et doux.CLERMON
Dis qu'il est trop facile, et c'est ce qui me blesse !Après avoir regardé de tout côté.
Le seul mot de vertu le jette dans l'ivresse. Et le monde, dit-on, sous un dehors brillant, Cache maint imposteur, maint tartuffe charmant, Qui, suivant l'air, le ton que l'intérêt demande, Se donne tour-à-tour dix vertus de commande.Tartuffe : Personnage de Molière. Faux dévot, hypocrite, coquin se servant du manteau de la religion. [L]
SCÈNE V. Clermon, Durand.
CLERMON
EH bien !DURAND, accourant
Pour recevoir dignement ton patron, Madame a plusieurs fois renversé la maison Sans rien faire. Elle va, revient, se cite, ordonne, Et veut absolument parler à ta personne.CLERMON
J'y cours.DURAND, l'arrête, et lui dit d'un ton piteux
Pour obtenir ma chère pension, Cherchons quelque moyen. Je t'en conjure.DURAND
Quoi ?DURAND, avec le plus grand intérêt
Eh ! Que pourrais-tu faire ? Je saurai l'observer, il en est temps encor.SCÈNE VI.
SCÈNE VII. DURAND, PHILÉMON.
PHILÉMON, arrive en rêvant
S'il pouvait dans l'État se faire un changement, Qui brouillât un peu tout ; qui, par événement, Dans le monde, à la fin, me fit jouer un rôle... Je songerais à moi, j'en donne ma parole.DURAND
Monsieur...PHILÉMON, sans le voir
Et je saurais me montrer au besoin...DURAND, à part
Preuve démonstrative ! Il m'évite avec soin.PHILÉMON
Si, pour mon intérêt, affectant la sagesse ; Je feins de dédaigner le crédit, la richesse ; Sous ces dehors trompeurs, mon coeur ne jouit pas. Tentons un coup d'éclat... Oui, faisons du fracas ! J'ai des Mémoires pleins de maximes hardies, De projets merveilleux et de vives sorties Contre des gens à tort élevés jusqu'aux Cieux : La célébrité sert nombre d'audacieux... Mais elle a ses dangers... J'ai quelque inquiétude.DURAND, à part
De se parler tout seul il a pris l'habitude, Tel est l'homme occupé de son seul intérêt, Et qui n'ose à personne avouer son secret. Conviction totale.PHILÉMON, bas
Ah ! Quel heureux partage ! Si du succès pour moi réservant l'avantage, Je trouvais un ami complaisant ou léger, Qui voulût sur lui seul prendre tout le danger.DURAND, se plaçant devant Philémon
Il faut que mon mérite obtienne son salaire.PHILÉMON, enseveli dans ses réflexions, le repousse
Paix ! Je suis occupé d'une importante affaire.SCÈNE VIII.
SCÈNE IX. Philémon, Lapierre.
LA PIERRE, une liste à la main
Monsieur voit-il du monde ?LA PIERRE
D'après cet ordre-là j'aurai bien moins faire. Je suis portier, de plus lecteur de votre père. Chacun de ces emplois est assez fatiguant.PHILÉMON
Ma liste ?LA PIERRE
La voilà.PHILÉMON
Que j'indique en lisant Les hommes bons à voir.Il va s'asseoir près d'une table, et prend une plume.
LA PIERRE
Bien ! Ordonnez...PHILÉMON
Bas.
« CLITANDRE. » Cet homme a des talents, des vertus à revendre ; Mais il fait mal sa cour, il n'a plus de crédit.Haut.
Je n'y suis plus pour lui, pour Clitandre.Il le raye.
LA PIERRE
Suffit.PHILÉMON
Bas.
« DORLIX »... Il est fin, souple, il ira loin, je gage ;Haut.
Je recevrai Dorlix, « LE COMTE DU RIVAGE ».Bas.
J'aime à trouver l'utile, et me ris du clinquant.Haut.
Serviteur, « de la part du DUC DE SAINT-CERNANT »...Bas et se levant.
Suivons un peu cet homme, encensons ses faiblesses. Puisque la flatterie est l'aimant des richesses ; Vantons jusqu'aux vertus de la Phryné qu'il a. L'amour-propre répugne à ce manège-là ; Le sacrifice est dur... Le prix en dédommage ! D'ailleurs la sotte idole obtient un faux hommage ! Encor le lui rend-t-on dans l'ombre du secret ; Sa faveur est publique, et rapporte en effet.Haut.
« D'ARTIGOL... »Bas en riant.
Je crois voir sa petite colère. Je viens de l'embarquer dans une sotte affaire... J'espérais pouvoir mettre à profit ses faux pas... Évitons tout reproche en ne le voyant pas.Haut.
Vous lui refuserez ma porte.Phryné : nom d'une célèbre courtisane grecque. S'emploie pour désigner une femme aux moeurs dissolues. [L]
PHILÉMON
Qu'est-ce ? vous murmurez.LA PIERRE, souriant de souvenir
Mais...PHILÉMON
Quoi ?PHILÉMON
Fort bien !... Je vous entends. Les voilà, les humains ; l'intérêt seul décide Leur mépris, leur estime, ils n'ont pas d'autre guide.PHILÉMON
Eh ?PHILÉMON, à part
Des trésors ! Le cas est différent.Haut.
Voyons. Fausse nouvelle indubitablement, Bruit en l'air.LA PIERRE
Non, Monsieur, la nouvelle est très sûre. Si son caissier n'eut pas contrefait l'écriture De ses correspondants ; si par-là le fripon N'avait su lui voler plus d'un bon million, Il serait de retour depuis deux mois en France. Enfin telle qu'elle est, sa fortune est immense.PHILÉMON
Ce cher oncle, on le dit l'homme le plus charmant !À demi-voix, d'un air curieux et satisfait.
La Pierre, on le croit donc bien riche.LA PIERRE
Extrêmement.LA PIERRE
Oui.PHILÉMON
Mon âme est dans l'ivresse. J'étais bien jeune encor, quand mon oncle partit ; Cependant mon amour... mon coeur... Qui vous a dit Ce que vous m'apprenez ?LA PIERRE
Un fort bon domestique Très zélé pour votre oncle, et son valet unique : Il vient pour l'annoncer.PHILÉMON
Cherchez-le de ma part ; Dites-lui que je veux lui parler à l'écart. Allez vite, surtout, je ne vois plus personne !LA PIERRE
Vos amis ?SCÈNE X.
PHILÉMON, se promenant d'un air satisfait
Oui, mon cher oncle est riche ! Il change mes projets... Pour lui faire ma cour avec quelque succès, Étudions d'abord son coeur, son caractère. L'art heureux de séduire est né de l'art de plaire,Avec réflexion.
C'est la force ou l'adresse ici-bas qui fait tout, Qui règle l'Univers de l'un à l'autre bout. Du moment qu'on n'a pas reçu pour son partage De l'aigle ou du lion la force et le courage, Serpent adroit et souple, il faut se replier, Et savoir sous les fleurs se frayer un sentier.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. La Pierre, Florimon.
FLORIMON, en robe de chambre avec une petite perruque ronde. Il a toujours l'air satisfait, et craint de s'échauffer en parlant ou en marchant ; il porte d'une main son mouchoir, de l'autre sa boîte
Eh, la Pierre.LA PIERRE
Monsieur ?FLORIMON
Viens, suis moi, mon enfant. Ma femme fait un bruit dans l'autre appartement !... Je n'y pourrais jamais digérer qu'avec peine, Et je crois même avoir tant soit peu de migraine.Il se jette dans un fauteuil.
Il me tarde de voir mon frère de retour... Pour qu'il fasse bâtir dans le fond de la Cour Un réduit où je puisse, en plein jour, sur ma chaise, Et la nuit, dans mon lit, reposer à mon aise. Eh, La Pierre.LA PIERRE
Monsieur ?FLORIMON
Quel excellent ouvrage ! L'Auteur est sûrement un philosophe, un sage ; Ami vrai des humains, loin de les régenter, D'exagérer leurs maux, ou de leur insulter, Il les console. Lis.LA PIERRE, tousse
Hem... « Troisième Chapitre ».FLORIMON
Non, recommence tout ; relis jusques au titre. Quel titre ! On ne saurait l'entendre assez souvent ; Il chatouille le coeur trop agréablement.LA PIERRE, avec emphase
« L'ALMANACH DES CENTENAIRES ».
FLORIMON, d'un ton de complaisance
On devrait bien orner ce bon livre d'estampes. De vignettes, d'amours, de jolis culs-de-lampes.Culs-de-lampes : On le dit aussi en imprimerie de ces figues qu'on met pour remplir les pages à demi-vides ; ou encore de ces lignes qui aboutissent en pointe à la fin d'un chapitre, ou d'un traité, qui ne vont point jusqu4au bout de la page. [F]
LA PIERRE
« Quelques Soldats sont morts à Rome, à la cent vingtiéme année de leur âge. »
FLORIMOND, d'un petit air gaillard
Les gaillards ! Cent vingt ans ! Donc à ce compte-là J'ai cinquante ans à vivre, et peut-être au-delà. Je ne suis qu'un enfant.LA PIERRE
« L'Univers vient de perdre le célèbre Charitides, âgé de cent trois ans : il est mort de fatigue, en composant son Dictionnaire des Dictionnaires. »
FLORIMON, ricanant
Quand je perdrai la vie, Ce ne sera jamais pour pareille folie. Ma paresse elle-même en sera caution. À cent ans bien sonnés... À l'âge de raison... Peut-on rêver encore au Temple de Mémoire, Ne point apprécier tout fantôme de gloire, Et ne préférer pas quatre digestions Faites tranquillement, au plus fameux des noms !SCÈNE II. Constance, Marton, Florimon, La Pierre.
FLORIMON, avec humeur, voyant venir Constance et Marton
Quoi ! Des fâcheux ici je ne serai point quitte ! Dans ma chambre à coucher renfermons-nous bien vite.À Marton, qui lui fait des révérences.
Oui, oui... Serviteur. Viens,Il remet à la Pierre son mouchoir et sa boite. Ils sortent.
SCÈNE III. Marton, Constance.
Elles sont quelque temps sans parler.
CONSTANCE
Tu soupires ?MARTON
Oui ; pour nouer l'entretien, Mon Maître vous a dit à son heure dernière Qu'en ces lieux Polidor vous tiendrait lieu de père. Il arrive aujourd'hui : nous saurons...CONSTANCE, comme voulant laisser échapper un secret
Ah, Marton !CONSTANCE
Dieux ! Parles bas.CONSTANCE
Tu plaisantes.CONSTANCE, avec effusion de coeur
Ah, je le sens !MARTON, finement, et cherchant à lire dans son coeur
Tant mieux. Aimez vous Philémon ? Votre oeil se rembrunit ; j'y vois le dédain... Bon ! Quant au beau Chevalier ; oh ! C'est une autre affaire ! Convenez, entre-nous, qu'il est formé pour plaire. Vous souriez ; bon signe. Il est intéressant : Tout annonce chez lui le plus sincère amant.CONSTANCE
J'ignore si, pour lui, ma tendresse est extrême ; Mais je sais qu'il m'est cher beaucoup plus que moi-même. Ces grands mots : flamme, amour, qui, dans tous nos romans. Me paraissaient si bien rendre les sentiments ; Comme ils me semblent froids ! À te parler sans feindre, Ce que je sens, Marton, ils ne sauraient le peindre. Le Chevalier me charme, et pourtant je le crains... Plus que lui je ressens ses plaisirs, ses chagrins... On dirait, tant mon âme à la sienne est unie, Que nous n'en avons qu'une, et qu'une même vie.MARTON
L'amant fait-il ?...CONSTANCE, troublée
Ô Ciel !MARTON
Rompez donc le silence., fièrement
Marton.MARTON
Oui, c'est l'usage : Mon_Dieu, ne sais-je pas comme on est à votre âge ! Notre coeur quelque temps écoute tour à tour Les conseils de l'honneur et la loi de l'amour ; Mais leur débat ne peut durer toute la vie, Et vient l'heureux moment qui les réconcilie.CONSTANCE, d'un ton impérieux
Oh, finissez !À part.
Quel ton !Voyant venir le Chevalier.
Bon, voici mon vengeur.CONSTANCE, troublée, en reprenant le ton de la confiance
Marton, le Chevalier !MARTON
Pourquoi donc, s'il vous plaît, une telle conduite ?Finement.
Ah, j'entends ! Vous voulez qu'il devine...MARTON, riant avec finesse
Non vraiment, le stratagème est bon ; L'amoureux Chevalier aura soin de se dire : Quoi, Constance me voit, se trouble et se retire ; Elle m'aime à coup sûr, et me croit dangereux.CONSTANCE, naïvement
Comment, tu crois cela ? Restons.SCÈNE IV. Les Précédents, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, s'arrêtant au fond du théâtre
Quel air décent, et qu'elle est belle ! Osons lui déclarer !... Ah ! Suis-je digne d'elle ! Je tremble en l'abordant.CONSTANCE, bas à Marton
Le coeur me bat.LE CHEVALIER, s'avançant avec trouble
Souffrez que mon âme ravie... De vous seule attendant le bonheur de ma vie, Vous dévoile un secret important...LE CHEVALIER, vivement
Ah ! Madame, l'honneur ?... C'est lui seul qui m'inspire : Plaire par lui, voilà le bonheur où j'aspire. Pour un sexe enchanteur la gloire a des appas, Et malgré moi la paix enchaîne ici mon bras ; Mais nous aurons la guerre, oui, la nouvelle est sûre ; j'ai des pressentiments du plus heureux augure ; Je me signalerai.CONSTANCE, à part
Dieux ! Quel trouble est le mien !MARTON, bas, d'un air satisfait
Ils vont s'expliquer, bon !SCÈNE V. Les Précédents, Durand.
DURAND, se jetant entre les amants
Monsieur, Madame. Daignez solliciter ma chère pension.Au Chevalier.
Monsieur, votre oncle arrive.SCÈNE VI. Marton, Durand, Le Chevalier.
SCÈNE VII. Durand, Le Chevalier.
DURAND, à lui-même
Voilà comme on traite un savant.Au Chevalier.
Je sais que mon disciple est sensible, obligeant...LE CHEVALIER, qui n'a pas écouté Durand
L'indulgente bonté dans ses yeux était peinte ! J'allais de mon amour l'entretenir sans crainte ! Quand trouver désormais pareille occasion ?SCÈNE VIII.
DURAND, seul, comme anéanti
Il ne veut pas m'entendre...Avec emphase.
Accourez le confondre, ô divin Alexandre, Qui pensiez tout devoir à votre instituteur, Et qui de ses leçons vous faisiez tant d'honneur, Que vous les préfériez aux lauriers de Bellone ! Aussi la pension d'Aristote était bonne. Et moi rien ; puis l'on dit que je me plains toujours ! Quand tout l'Univers rêve armes, fortune, amours, Ne puis-je m'occuper du bonheur de ma vie ? Chacun pour soi. Mais tel m'accuse de manie, Qui, mendiant le prix de quelque lâcheté, Des Grands, des parvenus tour à tour rebuté, Leur a rendu vingt ans sa présence importune, Et dans leur antichambre attendrait la fortune, S'il n'avait emprunté, pour la saisir enfin, Les ailes de Mercure, ou les rets de Vulcain.Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.
Aristote : Philosophe grec, a été le récepteur d'Alexandre le Grand.
Rets : Filet pour prendre du poisson, du gibier. [L]
SCÈNE IX. Durand, Philémon.
PHILÉMON, haut à la cantonade
Certain de mon secours, rassurez-vous, mon frère : J'aime à vous voir brûler d'une flamme sincère, Pour couronner vos voeux je n'épargnerai rien.En avançant sur la scène.
Reste à voir maintenant si Constance a du bien.Légèrement.
En ce cas, comme vous, je brûle pour ses charmes, J'adore ses vertus, et, mettant bas les armes, Je déclame tout haut contre le célibat. Bon, j'aperçois Durand.DURAND, à part
Voilà mon autre ingrat.Avec une satisfaction intérieure.
J'ai remis à Clermon le soin de ma vengeance : Il est déjà parti.PHILÉMON, à part, en l'examinant
Nous sommes mal, je pense. Oh, ma foi, qu'il s'arrange ! Il me faut un prôneur : C'est lui que je choisis, je lui fais cet honneur.Haut.
Ah, le petit cruel ! Comment donc, il m'évite ? Qu'est-ce, mon bon ami, vous me fuyez !Prôneur : Celui qui loue avec excès. [L]
PHILÉMON, d'un peu loin
Moi ! Je m'occupais de vous, j'en jure sur ma foi.Durand s'arrête.
Quoi, disais-je, un mortel que j'estime et révère, Que je regarderai toujours comme mon père, Qui m'a formé le coeur, sans fortune languit !DURAND, revenant
Quoi, vous pensiez à moi !PHILÉMON
Votre sort m'attendrit. Mais au retour de l'oncle, il faut qu'ici tout change. Pour le mettre à profit, je vois que l'on s'arrange. Mon cher, une famille est un petit État : Et je pense toucher au moment délicat Où quelque homme en faveur s'empare de la scène : Pour l'intérêt public chacun feint d'être en peine ; Et le dernier sujet, de lui seul s'occupant, Songe à tirer parti de cet événement. Moi, pour vous obliger, je veux avec adresse De l'oncle, si je puis, m'attirer la tendresse.DURAND, avec empressement
Dieux, où trouver Clermon !PHILÉMON
Il faut le ménager : Ce valet, m'a-t-on dit, n'est pas à négliger : Il a quelque crédit sur l'esprit de son maître ; Il guidera mes pas, il me fera connaître Le moyen de lui plaire et de gagner son coeur. De mon ami pour lors je ferai le bonheur : Oui, nous partagerons ensemble comme frères Les bienfaits de mon oncle.DURAND, à part avec le plus grand chagrin
Ah, les belles affaires Que je tramais tantôt, en parlant mal de lui !PHILÉMON, bas finement
Je le tiens.DURAND, avec le plus grand intérêt
En abordant votre oncle, ayez bien dans la tête Qu'il déteste un mortel trop occupé de soi.PHILÉMON
Bas.
M'aurait-il pénétré ?Haut.
Venez, embrassez-moi. Vous n'aurez pas en vain passé votre jeunesse À me communiquer le savoir, la sagesse...DURAND, attendri
Je le connaissais mal.PHILÉMON
Un Précepteur prudent, Sage, instruit, est du Ciel un si rare présent, Que les Dieux de la terre en trouvent avec peine : Le phénix est moins rare.Phénix : Oiseau fabuleux, unique en son espèce qui, disait-on, vivait plusieurs siècles, et qui, brûlé, renaissait de sa cendre. [L]
PHILÉMON
Mon amitié me dicte un excellent projet.D'un ton caressant.
Tout le monde vous dit un docte personnage : Votre nom peut lui seul illustrer un ouvrage...DURAND
Mais...PHILÉMON
Je vous fais du mien un généreux présent.Bas.
Je me tais s'il déplaît, je me nomme s'il prend.DURAND
Il est vrai que moi seul ayant su vous apprendre Les choses qu'il contient, l'honneur, à le bien prendre...PHILÉMON
Vous en revient. D'ailleurs, soutenez hardiment Que l'ouvrage est de vous quatre jours seulement ; Bientôt vous le croirez plus que le plus crédule. Nos auteurs du bel air ont-ils un tel scrupule ? Paris, comme la Cour, connaît leur Apollon. Ces Odes où l'on fait rougir Anacréon, Ces bouquets sans odeur désavoués de Flore, Ces épîtres où brille une éternelle aurore, Ces éloges fardés distillant la fadeur, Ces drames où Thalie est toujours en fureur, Tant d'autres monstres nés au sein de la misère, Dans le fat qui les paye ont un crédule père, Qui, sottement bercé par l'orgueil, par l'erreur Se croit un habile homme et s'érige en censeur. Quel censeur ! Juste ciel !Ode : Terme de poésie française. Poème lyrique, mêlé de grands et de petits vers, composés d'un nombre égal de rimes plates, ou croisées, et qui se distingue par stances, ou strophes, dans laquelle la même mesure est observée. [F]
Flore : Terme de la religion des anciens Latins. La déesse des fleurs. [L]
Épitre : lettre, missive. Il ne se dit maintenant [XVIIème] que de petites lettres, ou vers qu'on écrit à ses familiers amis, ou des épîtres liminaires ou dédicatoires qu'on met devant des livres.
Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]
Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]
DURAND, riant
La plaisante sottise !PHILÉMON, à part
Il en convient du moins : j'admire sa franchise.DURAND, avec complaisance
Parlons de mon ouvrage encore, s'il vous plaît.PHILÉMON, à part
Son ouvrage est fort bon !PHILÉMON
Oui, certainement et bonne.Bas.
Il croit l'avoir.Haut.
Pourvu qu'on fasse quelque bruit, Une cabale prône, et la fortune suit.DURAND, à part, avec le plus vif regret
J'ai pu le soupçonner de n'aimer que lui-même !Il écoute.
Réparons... Des chevaux ! mon chagrin est extrême.Haut, embrassant Philemon.
Ah, mon aimable Émile !PHILÉMON
Ah, mon cher gouverneur !Il s'échappe de ses bras en faisant des efforts pour ne pas rire.
Il me croit occupé de lui, de son bonheur. En effet, je lui dois, on ne peut davantage : Il m'a dicté vingt mots d'un antique langage !DURAND, revenant et passant devant Philémon avec précipitation
Votre oncle...SCÈNE X. Philémon, Polidor, Le Chevalier, Madame Florimon.
LE CHEVALIER
Quel bonheur !PHILÉMON, avec affectation
Quel plaisir de vous voir ? Le transport que je sens ne peut se concevoir.MADAME FLORIMON, d'un ton moitié bavard, moitié important
C'est moi, c'est pourtant moi qui l'ai vu la première : C'est que rien ne m'échappe à moi pour l'ordinaire ; Je vois tout.POLIDOR
Laissez-moi respirer quelque temps. Je presse sur mon sein, j'embrasse mes parents, Je me vois dans leur bras après vingt ans d'absence ; Je viens faire couler leurs jours dans l'opulence : Ils peuvent de mes biens jouir avec honneur, Puisqu'ils ne coûtent pas un reproche à mon coeur. Quelle félicité pour une âme sensible !MADAME FLORIMON
Pour vous bien recevoir, je ferai l'impossible. Voici l'appartement où vous allez loger ; Il vous plaira ; c'est moi qui l'ai fait arranger : Vous y pourrez trouver l'utile et l'agréable. Jusques dans les détails je suis incomparable, Et je prétends qu'ici vous fassiez tout par moi ; Oui, vous m'admirerez, c'est le mot.POLIDOR, impatiente par degré
Je le crois.POLIDOR
Je ne vois point Constance.MADAME FLORIMON
D'après mes bons conseils, elle sort dans l'instant, Pour faire une visite aux soeurs de Clidamant Qui depuis quelques jours est dans le ministère.D'un air mystérieux et capable.
Vous saurez mes projets. Pour aujourd'hui, mon frère, Pardon, si plusieurs fois j'entre, reviens et sors : Il faut que je mette ordre au dedans, au dehors. Vous êtes tout surpris de me voir cette tête ?POLIDOR
Oh, beaucoup !MADAME FLORIMON
Elle sort et rentre dans le courant de la scène plusieurs fois sans conséquence.
Vous verrez !POLIDOR
Constance est belle, honnête : Mes enfants, l'un de vous voit en elle sa soeur, L'autre son épouse.LE CHEVALIER, bas à Philémon
Ah, s'il lisait dans mon coeur !...PHILÉMON, bas au Chevalier
Un moment ; nous verrons ce que nous devons faire.PHILÉMON
Pour captiver son oncle cache sous un air moitié froid la prétention et l'importance.
Il annonce l'amour de la célébrité ; Il prouve qu'ennemi de l'inutilité, On veut sacrifier ses jours à sa patrie.POLIDOR, avec complaisance
Mon cher neveu, bien dit !LE CHEVALIER, vivement
Ah, ma plus forte envie Serait de mériter un immortel laurier, À travers les périls bravés par le Guerrier, Et de le déposer aux genoux d'une belle ! L'hommage de mon coeur serait plus digne d'elle.PHILÉMON
Sans ces heureux élans point de gloire parfaite. L'homme qui veut payer une servile dette, En entrant malgré lui dans les sentiers de Mars, Y rampe bassement, court les mêmes hasards, Et meurt sans, obtenir la plus faible couronne. Il faut tout voir en grand dans les champs de Bellone.POLIDOR, avec admiration
Bravo !MADAME FLORIMON, revenant vite
C'est comme moi.POLIDOR
Eh ! ma soeur, entre nous, Qu'ont à démêler Mars et Bellonne avec vous ? Depuis quand avez-vous l'âme si militaire ?PHILÉMON
Moi ? rien.PHILÉMON
De grâce, écoutez-moi...POLIDOR, en colère
Non, tête-blue ! J'enrage, Moi, qui parcours les mers dès mes plus jeunes ans, De voir le monde plein de lâche fainéants, Qui veulent s'exempter de la tâche commune.PHILÉMON
Mais, mon oncle !...POLIDOR
Tais-toi, ce titre m'importune. Sois bon à quelque chose, alors je t'avouerai. Monsieur vit pour lui seul...POLIDOR
Allons, je le veux bien ; Mais ne me dites pas que vous ne faites rien. Depuis l'instant heureux où l'homme raisonnable, Sentit le doux besoin de servir son semblable, Et forma les liens de la société, Elle aime, elle chérit l'homme de probité Qui lui rend à son tour les secours qu'il en tire, Qui, ne le pouvant pas, tout au moins le désire ; Elle méprise et voit d'un regard irrité, Ces frelons importuns, nés de l'oisiveté ; Qui, sans fournir de fonds, prétendent au partage, Et des travaux d'autrui se font un apanage. Tout augmente l'horreur que pour eux je ressens.Apanage : Fig. Ce qui est le propre de quelqu'un, de quelque chose. [L]
PHILÉMON
Comme j'aime à vous voir ces nobles sentiments ! Mon coeur s'enorgueillit d'en avoir de semblables. J'abhorre, comme vous, ces êtres méprisables, Qui se font et l'objet et le centre de tout ; Par leur système affreux ils me poussent à bout.Tirant Polidor à l'écart, et affectant un air modeste.
Je n'ai pas toujours fait des recherches stériles ; Et je rendrai, je crois, mes études utiles, Si, remplissant jamais des postes importants, Je puis aux malheureux consacrer mes moments... Mais... sans fonds, point de charge...POLIDOR, vivement
Il faut en chercher une. Mes enfants, je croirais n'avoir pas fait fortune, Si je ne savais pas à propos m'en servir ; Plus agréablement je ne puis en jouir, Qu'en vous portant au bien. Enfin, voyons mon frère.MADAME FLORIMON
Oh ! L'éveiller n'est pas une petite affaire... Et vous ne savez pas les manoeuvres qu'il faut. Il se croit mort, sitôt qu'on l'éveille en sursaut ; Mais j'y réussirai. Vous conviendrez, j'espère, Que dans cette maison, je suis très nécessaire. Qu'y ferait-on sans moi ? Rien, ou tout irait mal.POLIDOR, s'impatientant toujours plus fort
D'accord.MADAME FLORIMON
Je ris de voir l'indolente Orsonval, Qui, fière de pincer sa harpe ou sa guitare, De danser, de chanter, se croit un talent rare, Se croit dans l'Univers un être essentiel !POLIDOR
Elle a grand tort.MADAME FLORIMON
Sans doute, et mon dépit mortel Naît de l'avoir toujours parler de son mérite, Tandis que moi, moi, moi, jamais je ne me cite.POLIDOR, éclatant
Eh, têtebleu, ma Soeur, voyons donc Florimon !MADAME FLORIMON, étonnée
Je ne m'emporte, moi, pour aucune raison.PHILÉMON, à part
Nous parlerons vertu, puisqu'elle l'intéresse.LE CHEVALIER, bas à Philemon
Voici l'instant heureux de servir ma tendresse.POLIDOR, embrassant encore ses neveux
Venez, mes chers amis. Ah, puissent vos enfants, Vous rendre quelque jour le plaisir que je sens !ACTE III
SCÈNE PREMIERE. Philémon, ensuite Durand.
PHILÉMON
Tout le monde se tait sur les biens de Constance : Mauvais signe !... Je puis favoriser, je pense, Les amours de mon frère. Eh, mon_Dieu, qu'avez-vous ?DURAND, avec le plus grand trouble
L'avez-vous vu ?PHILÉMON
Qui donc ?PHILÉMON
Qu'importe ?PHILÉMON
Quoi ?DURAND, comme hésitant
Qu'il vous soupçonnât d'être un peu... personnel ?PHILÉMON, vivement, et voulant le saisir
Monsieur...SCÈNE II.
PHILÉMON, seul, profondément
Tout ceci me chagrine ! Oh bien... Je n'aime pas, moi, que l'on me devine ! Divisons les soupçons à tout événement.SCÈNE III. Polidor, Philemon.
POLIDOR
Quel est l'homme qui sort ?POLIDOR
Il a le front atrabilaire.PHILÉMON
C'est pourtant un bon homme, un plaisant caractère. Alors qu'il entreprit notre éducation, Ma mère lui promit certaine pension, Dont il rêve toujours, dont il parle sans cesse. Rien n'est plus juste ; il faut lui tenir la promesse Dès qu'on le pourra.PHILÉMON
Mais ce qui me paraît en lui divertissant, C'est de voir comme il est franchement son idole. Du moment qu'il pourra vous dire une parole, Le Pédant vantera son érudition, Il vous demandera sa chère pension. Si vous le refusez, dans son dépit extrême, Il vous accusera de vivre pour vous-même, De ne songer qu'à vous. Il a fait, sans raison, Un reproche pareil à toute la maison.POLIDOR, de l'air d'un homme qui a des doutes
Bien sans raison, dis vrai ?PHILÉMON, hésitant
Mais...POLIDOR
Point de mais, de grâce.PHILÉMON
Quoi ! Vous voulez ?...PHILÉMON
Dois-je de mes parents ?...POLIDOR
Non, je te blâmerais De noircir en public leurs moeurs, leur caractère ; Mais avec moi tu dois écarter tout mystère : Feindre avec ton ami, serait un trop grand tort.POLIDOR
Je fais plus, je l'exige : Ou confirme, ou détruis le soupçon qui m'afflige. Quoi, je ne pourrais pas les rendre tous heureux, Moi qui venais exprès !... Mon sort serait affreux.PHILÉMON
Pourquoi vous alarmer ? Par exemple, mon père, Pourvu qu'il dorme, mange, et pourvu qu'il digère, Pourvu qu'il vive enfin, tout lui devient égal. Durand l'en blâme ; moi, je n'y vois point de mal.POLIDOR
Cette oisiveté...PHILÉMON
Bon, que peut-il davantage ? Veut-on lui reprocher les défauts de son âge, Sur-tout lorsqu'il n'a point consumé ses beaux ans À des riens, comme font les merveilleux du tems, Qui, pour jouer un Wïsth, diner, souper en ville, Pensent remplir au monde un rôle fort utile ?D'un ton sententieux.
Quand près de cinquante ans l'on a sérvi son Roi, On a, je crois, le droit de vivre en paix chez soi.POLIDOR, se calmant un peu
Tu dis vrai ; mais...PHILÉMON
Oh, oui ! Tout lui paraît matière à se vanter ; Et pour faire avec nous la femme essentielle, Elle veut que sans cesse il soit question d'elle La chose est toute simple, et ne me surprend pas. Toute femme qui voit éclipser ses appas, D'un amour suranné qui craint le ridicule, S'arrange avec le monde, en secret capitule : Pour y tenir son coin et cacher son dépit, Elle devient alors joueuse, ou bel esprit ; De la dévotion affiche l'étalage, Ou prend avec éclat les rênes du ménage. Eh bien, ce dernier rôle est, je crois, le meilleur Pour celle qui le prend, surtout pour le bonheur De ceux que le destin force à vivre avec elle.PHILÉMON
Bagatelle ! Sans mes soins, vous alliez vous chagriner pour rien.Appuyant.
Quant à mon jeune frère, il lui reproche...PHILÉMON
Que pour s'avancer il désire la guerre ; De sorte qu'il faudra voir ravager la terre, Porter chez nos voisins la mort ou la terreur, Pour procurer, dit-il, quelque grade à Monsieur. Ce désir d'illustrer son nom par la victoire, D'aller à la fortune en se couvrant de gloire, Vice qui fait d'un chef le fléau de l'État, Devient une vertu dans le coeur d'un soldat.POLIDOR
Ta bonté, ton esprit prêtent à tout des charmes ; Tu veux diminuer, je le vois, mes alarmes. Sur mes gardes, pourtant, je n'en serai pas moins.PHILÉMON, froidement
Mais, pourquoi ?...POLIDOR
Je saurai récompenser tes soins. Je veux lire un instant dans l'âme de Constance : Je l'attends... La voici. Reviens en diligence Dès qu'elle sortira. Tu sauras mes projets.PHILÉMON, à part, en sortant
Ah ! Monsieur Durand voudrait démêler mes secrets !SCÈNE IV. Constance, Polidor.
CONSTANCE, à part
Cachons bien mon amour, s'il est encor possible.POLIDOR
Embrassez-moi, ma fille, une seconde fois. Je crois voir mon ami, sitôt que je la vois. Asseyons-nous : Je veux vous consulter, Constance, Sur une affaire : elle est de très grande importance.Il la fait asseoir.
Votre père eut dessein d'unir nos deux maisons : Vous daignâtes répondre à ses intentions...POLIDOR
Un moment, s'il vous plaît : La fortune cruelle M'accable en ce moment du poids de ses revers ; Tout mon bien a péri dans le trajet des mers ; Mais le vôtre est sauvé...CONSTANCE, avec transport
Je pourrai donc vous rendre Les secours que mon père obtint d'un ami tendre ; Adoucir les destins de vous, de vos parents, Dans le sein du bonheur faire couler vos ans...CONSTANCE
De la reconnaissance ! Eh pourquoi, s'il vous plaît ? Pour m'avoir procuré le bien le plus parfait,À part.
Le bonheur d'être utile... À qui, grands Dieux !POLIDOR
Ma fille Vous allez en effet enrichir ma famille ; Mais c'est par vos vertus plus que par votre bien. Vous penserez toujours de même ?CONSTANCE
Oh, oui !CONSTANCE
Ah ! croyez, je vous prie !...POLIDOR
Vous penserez toujours que d'une main chérie Nous pouvons accepter des bienfaits sans rougir ; Qu'entre deux vrais amis celui qui peut jouir Du bien de réparer un malheur respectable, Étant le plus heureux est le plus redevable ?POLIDOR, se levant avec joie
Félicitez-moi donc, et sachez maintenant Ce que je ne pourrais vous cacher dans la suite. Votre fortune...CONSTANCE
Eh bien ?POLIDOR
Un revers l'a détruite.CONSTANCE, à part
Chevalier, c'en est fait, je ne puis rien pour toi.POLIDOR
Auquel de mes Neveux donnez-vous votre foi ? Que votre coeur choisisse ; et dans cette journée, Vous nous appartenez par un doux hyménée.CONSTANCE, dans le plus grand abattement
Moi, Monsieur, que chez vous j'ose donner des lois ! Je sais trop qui je suis et ce que je vous dois.POLIDOR, fâché
À nos conventions, songez, je vous supplie ; Oui, songez qu'un refus me fâche et m'humilie. Je mérite, je crois, de faire des heureux.CONSTANCE
Ah ! Ne m'accablez pas, mortel trop généreux ! De toutes vos bontés et confuse et ravie, Je veux vous devoir tout, et pour toute ma vie. Choisissez mon époux, et décidez mon sort.À part, en sortant.
Son choix va me donner ou la vie ou la mort.POLIDOR
C'est assez, Pour répondre à votre constance, Croyez que ma raison va régler la balance. J'ai d'un oeil attentif observé mes neveux, Et ce soir votre main est au plus vertueux.Il l'accompagne, et revient au devant de Philémon.
SCÈNE V. Polidor, Philémon.
POLIDOR
Sois heureux, mon ami, je te donne Constance ; Elle est digne de toi ; mérite, esprit, naissance...PHILÉMON, à part
Je suis trop bien instruit pour être son époux.POLIDOR
Tu balances, je crois ?PHILÉMON
Ce lien, quoique doux..PHILÉMON
Soit ; mais je dois aussi quelque chose à mon frère. Je ne puis ignorer que Constance lui plaît. Souffrirai-je d'ailleurs que mon propre intérêt, Au bonheur de mon frère oppose une barrière ? Un cadet a besoin d'une riche héritière.POLIDOR
Constance n'a rien...PHILÉMON, à part
Bon.PHILÉMON, à part
Ô Dieux !POLIDOR
Puisque ton coeur vit dans l'indifférence. Que ton frère a des moeurs, qu'il adore Constance, Au gré de tes désirs il faut le rendre heureux. Annonce-lui son sort : le plutôt vaut le mieux. Cours.Il le pousse doucement vers la porte.
PHILÉMON, bas
Qu'ai-je fait ! Cachons à quel point j'en enrage.Haut.
D'honneur, je lui croyais un très riche héritage.PHILÉMON, feignant de vouloir sortir
Laissez-moi taire un mal renfermé dans mon sein.POLIDOR, l'arrêtant
Non, parle promptement, ton silence m'outrage.PHILÉMON
J'aime avoir que mon coeur soit peint sur mon visage. Si l'altération qui paraît dans mes traits Me force à dévoiler le plus grand des secrets, Elle prouve du moins aux yeux les plus rigides Que je ne porte point de ces masques perfides, Qui peignent ce qu'on veut, et non ce que l'on sent. Vous voulez donc savoir ?...PHILÉMON
N'allez pas m'enlever toute votre tendresse, Quand je découvrirai l'excès de ma faiblesse. Je la sens redoubler, à ne vous cacher rien, En apprenant de vous que Constance est sans bien. Pour un coeur délicat, la volupté suprême Est de ne rien devoir à la beauté qu'on aime. Votre pupille...POLIDOR
Eh bien !PHILÉMON
Ses vertus, ses attraits Dans mon âme avaient fait les plus tendres progrès, Lorsque je démêlai les désirs de mon frère, Et que je méditai le projet téméraire De faire triompher l'amitié dé l'amour. Je m'étais du succès flatté jusqu'à ce jour. Orgueilleux que j'étais, homme faible et vulgaire ! Le bonheur d'un rival (de quel rival, d'un frère) Me cause en approchant le plus mortel chagrin.POLIDOR, souriant
L'homme a cru triompher de l'homme : projet vain !PHILÉMON, se récriant
Je mettrais à mon frère un poignard dans le sein !POLIDOR
Laisse à mon amitié le soin de son destin. L'amour est à son âge une courte folie ; Mais lorsqu'on aime au tien, c'est pour toute la vie. Va, va, je m'y connais. Tout bien pesé, je crois Qu'une femme sera plus heureuse avec toi.PHILÉMON
Cette seule raison à vous céder m'engage. Quant aux cent mille écus, je veux qu'on les partage Entre mon frère et moi : j'insiste sur ce point.PHILÉMON
Bas.
Parbleu, j'y compte bien !Haut.
Si l'aimable Constance Trouve dans sa maison une agréable aisance ; Si je puis noblement élever mes enfants, Réunir à souper quelques honnêtes gens, Réserver tous les mois une petite somme Pour venir au secours de quelque galant homme, Je ne désirerai jamais d'autre bonheur. L'ambition ne peut se glisser dans mon coeur : Les désirs modérés sont les trésors du Sage.SCÈNE VI. Les Précédents, Durant, Clermon.
CLERMON, s'échappant des mains de Durand, avec qui il se débattait au fond du théâtre
Je parlerai, vous dis-je. Ouf ! Je vous trouve enfin : En croyant l'abréger, j'ai manqué mon chemin.DURAND, à part
Dieux !CLERMON
Mais...POLIDOR
Fais ce qu'on te dit.SCÈNE VII. Durand, Polidor, Philémon.
PHILÉMON, bas
Il me tracasse.POLIDOR
Que voulez-vous ?DURAND
Quand Clermon reviendra Ne vous affectez point de ce qu'il vous dira, Et croyez-en plutôt le remords qui me presse, De venir à vos pieds avouer ma faiblesse.PHILÉMON, bas à lui-même
Voyons.POLIDOR
À quel sujet ?DURAND
Voici la vérité. Un moment de dépit et de vivacité M'avait fait soupçonner dans ce mortel unique Des torts exagérés à votre domestique : J'ai cru qu'il m'empêchait d'avoir ma pension, Qu'il ne songeait qu'à lui : je l'ai dit à Clermon...PHILÉMON, bas à Polidor, avec finesse
Eh... Vous l'ai-je dit ?POLIDOR
Oui.PHILÉMON
Mais oui. N'est-il pas bien risible De m'avoir vu tantôt disciple bienfaisant, Vous dire qu'il fallait récompenser Durand, Et cela dans le temps qu'il payait mes services, En me gratifiant du plus affreux des vices ?POLIDOR, en colère
Morbleu, je ne ris point... S'il eut privé mon coeur Du plaisir de t'aimer, de faire tan bonheur !...PHILÉMON
Vous me faites frémir !POLIDOR
Le monstre !PHILÉMON
Il faut l'entendre.DURAND
Je l'accusais : soudain, ami sensible et tendre, Monsieur m'a confondu par vingt traits généreux.En sanglotant.
Il voulait partager son bien entre nous deux.PHILÉMON, à part
Que j'ai bien fait !DURAND
Alors certain de son mérite, J'ai volé vers Clermon, pour le détromper vite ; Il était reparti, ce malheureux valet.POLIDOR
Âme vile ! Tramant le plus lâche projet, Vous vouliez perdre, qui ? Celui dont au contraire Vous deviez au besoin être l'appui, le père ! Mais depuis qu'un Jacquet, un Heyduque, un coureur, Sont plus fêtés, chéris, que n'est un précepteur, Qu'on se fait de leur choix une plus grande affaire, Le Sage, en s'éloignant, fait place au mercenaire ; Pour un bon gouverneur, on voit cent plats valets, Livrer le fils au vice, et le père aux regrets.Jacquet : Le mot Anglais est Jockey, que nous prononçons comme Jacquet. [Note de l'auteur]
Heuyduque : Heyduc. Soldat hongrois à pied armé d'une sabre, et d'une petite hache. Il porte un bonnet garni de plumes, et un habit des livrées de Prince qu'il sert. [F]
SCÈNE VIII. Les Précédents, Clermon.
CLERMON, accourant et prenant son maître à part
Vous êtes obéi : Mais puis-je enfin vous dire ?...CLERMON, étonné
À quel propos ?...PHILÉMON, se moquant
Un rien doit-il donc t'étonner ? Je suis bien criminel : parle sans te gêner. J'ai surtout le défaut de n'aimer que moi-même. Tu vois, mon oncle en est dans un courroux extrême.POLIDOR
Sans doute.DURAND
J'ai tout dit.PHILÉMON, le caressant
Clermon est bon enfant.SCÈNE IX. Polidor, Philémon.
POLIDOR
Mon ami, tout ici me fait assez comprendre Que mon coeur et le tien sont faits seuls pour s'entendre.POLIDOR
Point de remerciement ; j'ai ma part du bonheur. À mes nobles projets viens que je t'associe : Je suis encor d'un âge à servir ma patrie : J'ai trois millions.PHILÉMON, bas
Oh !POLIDOR
Quinze cents mille francs Feront entre tes mains le sort de tes parents : Avec le reste, moi, j'augmente ma fortune, Et reviens la verser dans la caisse commune : Nous ferons des heureux !PHILÉMON
Voilà les biens réels ! Le plaisir réunit le commun des mortels ; Les méchants, les pervers, sont unis par le crime ; Et nos liens seront les vertus...POLIDOR
Et l'estime !PHILÉMON, ironiquement
Du pouvoir des vertus je suis édifié.POLIDOR
J'embrasse avec transport mon cher associé... Oh, ça, te voilà donc un grave personnage, Un chef ! Tremble en songeant à quoi ce titre engage : Point d'égoïsme, au moins.POLIDOR
Peu masqué chez Durand, il n'est pas fort à craindre ; Indolent chez ton père, il ne le rend qu'à plaindre ; Loin de nuire à ton frère, il nous laisse entrevoir Que ce jeune guerrier, exact à son devoir, Sera toujours guidé par l'honneur ; chez ta mère, Nous exciter à rire est tout ce qu'il peut faire, Surtout quand nous l'aurons resserré tout-à-fait Dans la futilité pour laquelle il est fait : Mais l'égoïsme affreux que poursuit ma colère De tout temps enfanta les malheurs de la terre : Sous cent dehors trompeurs, en vrai caméléon, II y verse à long traits son dangereux poison. De la société détruisant l'harmonie, Il produit les procès, sème la zizanie ; Désunit les époux, les parents, les amis, Divise d'intérêt et le père et le fils. À la bourse il se joue avec les banqueroutes Secondé par la fraude, il les enfante toutes ; Et mettant à profit et la soif et la faim, Sur la cherté qu'il cause il calcule son gain ; Chez Thémis, ses arrêts, dictés par l'opulence, Changent en trébuchet la divine balance. À la suite des camps, le bonheur de l'Etat, La gloire de son Prince, et les jours du soldat, Rien... L'indignation fait place à la prudence ! Mes portraits déplairaient par trop de ressemblance. Juge, et frémis surtout de l'horreur du tableau ; Je peindrais des humains la honte et le fléau.Thémis : déesse de la justice chez les grecs, fille d'Uranus ou de Titan, et nourrice d'Apollon.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Marton, Clermon.
CLERMON
Marton, je suis chagrin.CLERMON, avec inquiétude vers la porte
Que font-ils en secret dans la chambre voisine ?CLERMON
Y serait-il encor ?CLERMON
Et moi pour Polidor. Quand il n'a demandé tantôt son porte-feuille, Si j'avais cru... Marton, je tremble qu'il ne veuille S'en dessaisir... Pour qui ?... Si je pouvais ravoir. Pendant une minute ou deux, en mon pouvoir Ce porte-feuille...MARTON
Eh bien ?CLERMON
Sans prévenir mon maître Je saurais lui donner le temps de bien connaître Cet homme dangereux, qui nous trouble si fort.MARTON
Ah ! Quel bonheur !MARTON
Pour redoubler l'ardeur de son jeune adversaire, Je viens de lui prouver qu'on l'aime éperdument.CLERMON, revenant
Va, va, que je le tienne, et je m'en fais des armes Triomphantes. Marton, quel bonheur ! Quel plaisir ! Si, servant Polidor au gré de mon désir, Je démasquais... Suffit ; en serviteur fidèle, Je n'écouterai rien que mon coeur et mon zèle.MARTON, l'arrêtant d'un air engageant
Tu devrais bien, Clermon, me mettre du complot.MARTON
Je te joindrai bientôt.SCÈNE II. Marton, Constance, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, à Constance, qui le fuit
Craignez le désespoir de l'amant le plus tendre.LE CHEVALIER
Au moment où Marton, en m'ouvrant votre coeur, A fait luire à mes yeux un rayon de bonheur...CONSTANCE
Ah ! Ne redoublez pas mes regrets, mes alarmes ! Mes yeux, vous le voyez, se remplissent de larmes. Évitez le malheur qui s'attache à mes pas ; Plaignez-vous, plaignez-moi, mais ne m'accusez pas.Hésitant.
Pénétré du respect que Polidor inspire, Mon coeur n'a pas osé tout haut le contredire.LE CHEVALIER
Vous me faites frémir et pour vous et pour moi.CONSTANCE
Tout est perdu.MARTON
Cherchons quelque moyen.CONSTANCE, avec désespoir
Eh quoi ! N'ai-je donc pas signé l'arrêt de mon supplice ? Demain doit s'achever cet affreux sacrifice ! Comment concilier l'amour et le devoir ? Que puis-je ?Voir annexe : les variantes faites par l'auteur.
LE CHEVALIER
D'un seul mot ranimer mon espoir. Pour désarmer le sort dont je suis la victime, La vertu servira l'intérêt qui m'anime. Je le jure à vos pieds ; oui !...CONSTANCE
Relevez-vous.SCÈNE III. Les Précédents, Philémon,
CONSTANCE et LE CHEVALIER, à part
Dieux !PHILÉMON, surpris
Quoi !MARTON, bas, les retenant encore
Mais, restez donc.CONSTANCE
Je suis anéantie.MARTON, bas au Chevalier
Parlez, vous.LE CHEVALIER, haut
Décidez du bonheur de ma vie.PHILÉMON, à part
Oui da, ... mais ce n'est pas à son coeur que j'en veux. Rentrons pour n'être pas ou dupe ou généreux.Il rentre sur la pointe des pieds.
SCÈNE IV. Marton, Constance, Le Chevalier.
MARTON, très surprise
Il se sauve.LE CHEVALIER
Eh ! Quoi ! Vous me fuyez ?SCÈNE V. Marton, Le Chevalier.
MARTON, retenant le Chevalier
N'arrêtez point ses pas, Elle va réfléchir, et vous n'y perdrez pas. L'amour-propre saura décider votre amante ; Et d'ailleurs, croyez-moi, toute femme prudent D'un témoin indiscret ne fait point son époux : Au moindre petit mot, il faudrait filer doux. Prudence, amour, fierté, tout vous sert.Voir annexe les variantes de l'auteur.
MARTON
Tout va bien. Du récit de vos tendres chagrins Allez intéresser parents, amis, voisins. Bon ! commencez.Voyant Monsieur Florimon.
SCÈNE VI. Marton, Le Chevalier, Florimon.
FLORIMON, à la cantonnade
Où fuir ? Vous me rompez la tête.Au Chevalier.
Encore... Eh bien ! Vas-tu me parler de la fête ?LE CHEVALIER
Mon père, je me meurs ; daignez me secourir.LE CHEVALIER
Mon frère ne peut être heureux avec Constance : Je l'adore, et mon coeur obtient la préférence ; Sa bouche m'en a fait l'aveu le plus charmant.LE CHEVALIER, l'arrête
Nous brûlons d'une ardeur et si pure et si tendre !...FLORIMON
Mon café sera froid, je vais vite le prendre, Et te donne en passant un conseil des meilleurs.LE CHEVALIER
Puissé-je vous devoir la fin de mes malheurs !FLORIMON
N'entretiens plus d'un mal imaginaire Les malheureux vieillards ; un septuagénaire Peut-il s'intéresser aux chagrins des amants ? Il ferait ses beaux jours de leurs cruels tourments ! Ne les compare pas à la funeste image Que présente le temps aux hommes de mon âge ; Ne les mets qu'à côté de nos privations,Vers la cantonade.
Et juge. Mon café...MARTON, avec humeur
Belles conclusions !SCÈNE VII. Marton, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, sortant
Je suis anéanti.SCÈNE VIII.
MARTON, seule
Que Philemon triomphe, et j'étouffe de rage ! Mais il faut l'observer... le voici qui revient.Elle se cache avec soin dans une coulisse.
SCÈNE IX. Marton, Philémon.
PHILÉMON, un porte-feuille à la main, regardant avant d'entrer
Les amants sont sortis.MARTON, à part
Oh, oh, qu'est-ce qu'il tient ?PHILÉMON, se jetant dans un fauteuil
Quinze cents mille francs ! Les voilà : quelle somme ! Il faut en convenir, le cher oncle est bonhomme.SCÈNE X.
PHILÉMON, seul avec dépit, après un instant de réflexion, en mettant le portefeuille sur la table, auprès de laquelle il s'assied
Les miens de ces billets connaissent le montant À me solliciter chacun déjà s'empresse... J'ai des principes sûrs. Oui, leur sort m'intéresse : Le sang... l'humanité... Je m'en occupe fort. Mais je veux librement disposer de leur sort.Avec réflexion.
Si par quelque détour qu'on ne pourrait connaître...Riant en voyant encor Durand.
Il serait bien plaisant que Monsieur mon cher Maître Voulût imaginer un projet aujourd'hui Dont le mauvais succès ne tombât que sur lui. Il me sert si bien...SCÈNE XI. Philémon, Durand.
PHILÉMON
BonPHILÉMON
Où ?PHILÉMON, se lève et lui montre le porte-feuille qui est sur la table
Changeons de discours. J'ai quinze cents mille francs : Vous savez à quel prix mon oncle me les laisse ?DURAND, s'approche de la table, prend le porte-feuille et le regarde avec complaisance
Oui.SCÈNE XII. Les précédents, Marton, Clermon.
DURAND, après avoir réfléchi
Tous les jours on égare Des lettres, des billets... Oui, cela n'est pas rare. Et j'ai vu mille gens dans un semblable cas.CLERMON, à part
Que diable trament-ils ? Suivons, je n'entends pas.DURAND
On peut rendre la chose et possible et croyable :En s'applaudissant.
Comme je la conçois elle est très vraisemblable. Votre porte-feuille est sur cette table-là,Il remet le porte-feuille sur la table.
Par exemple.CLERMON, à part
Oh, quel bonheur !CLERMON, à part, et prenant le porte-feuille
L'avis est bon.SCÈNE XIII. Durand, Philémon.
DURAND
Nous dirons avoir vu quelqu'un en sentinelle. De par Plaute, la scène est comique et nouvelle ! Répétons-là.Plaute : poète comique latin, né vers 227 avant JC à Sarsine (Ombrie), mort en 183, était directeur de troupe en même temps qu'auteur, et jouait souvent lui-même. (...) Plaute avait composé, dit-on, jusqu'à 120 pièces, mais on lui en attribuait beaucoup qui n'étaient pas de lui. Nous n'avons plus que 20 de ses pièces dont Meneschmes. [B]
PHILÉMON, à part, après avoir réfléchi
Le tour est indigne de moi : Je ne veux pas risquer qu'on soupçonne ma foi.Haut, allant vers la table.
Mon porte-feuille ?DURAND
Eh bien ?PHILÉMON
Il n'est plus là.DURAND, après un sourire d'intelligence prend un ton de prétention comme s'il répétait
Peut-être Vous l'a-t-on volé.PHILÉMON
Qui ?PHILÉMON
Où donc ?DURAND
Là.PHILÉMON
Quand ?DURAND
Tantôt.PHILÉMON, embarrassé
Parlez-vous tout de bon ?DURAND
Bas, d'un air d'intelligence.
Sans doute. Est-ce l'entendre ?Haut.
Quelle horreur ! Des filous jusques dans les maisons !Filou : se dit par extension d'un trompeur subtil, d'un escroc, et de tous ceux qui se servent de mauvaise voies pour s'emparer du bien d'autrui. Se dit aussi d'un coupeur de bourse ; de celui qui vole par adresse, ou par surprise. [F]
PHILÉMON, en colère
Avez-vous mes billets ? Expliquons-nous, voyons.DURAND
Haut.
Fi ! Le voleur avait une mauvaise mine.Bas.
Il faut crier plus fort.Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
PHILÉMON
Le traître m'assassine.DURAND, bas, avec finesse
Pas mal : on vous croirait tout de bon en courroux.DURAND, haut
Oh, ceci passe la raillerie !PHILÉMON
Vous me les rendrez.DURAND, apercevant Polidor
Votre oncle...PHILÉMON
Que lui dire ?DURAND, s'échappant
Ouf, il feignait trop bien !SCÈNE XIV. Clermon, Polidor, Philémon.
POLIDOR
Je fuis le Chevalier : l'on dit qu'il se chagrine. Eh ! Morbleu, je le plains plus qu'il ne l'imagine !CLERMON, à part
Tout est bien préparé.POLIDOR
Mais, toi, mon cher ami, Qu'est-ce ? Tu me parois avoir quelque souci ? J'ai contre tes chagrins un remède peut-être.PHILÉMON, dans la plus grands agitation
Souffrez que je vous quitte. Un scélérat, un traître M'a ravi vos billets.POLIDOR, souriant avec bonté
Les voici.PHILÉMON, avec transport
Quel bonheur !CLERMON, à part
Nous verrons, nous verrons.POLIDOR
Et voilà le voleur.CLERMON, fièrement
J'en tire vanité.POLIDOR
Cet homme irréprochable A pris mon porte-feuille, en passant, sur la table, Je le rapporte vite à mon associé ; Mais qu'il soit plus soigneux.CLERMON, vivement
Quand il s'agit, de Monsieur, de son bien, Ma cervelle se monte, et ne respecte rien.Avec malignité.
D'ailleurs vous discutiez une importante affaire ; En vous interrompant, j'aurais cru vous déplaire. Rapportez à Monsieur quelques mots seulement De ce que vous disiez en secret à Durand ; Il va, j'en suis certain, admirer ma prudence.PHILÉMON, à part
Ce drôle m'interdit, et son ton d'insolence...PHILÉMON
Sûrement.POLIDOR
Va-t'en vite traiter de la charge importante Dont nous parlions tantôt, cours remplir mon attente. Je songe à ton bonheur, toi, fais celui des tiens.PHILÉMON, après avoir regardé dans le porte-feuille
Je vais m'en occuper. En dirigeant vos biens, A nos conventions je songerai sans cesse. Au lieu des goûts divers qu'inventa la mollesse, Quand voudra-t-on se faire une félicité De remplir les devoirs chers à l'humanité !SCÈNE XV. Clermon, Polidor.
CLERMON, avec attendrissement
Ah ! Monsieur !...POLIDOR
Qu'as-tu ?CLERMON
Mon respectable Maître ; J'ai fait parler Durand, et j'ai trop su connaître Que Monsieur Philémon et l'espoir du profit L'ont fait se démentir de ce qu'il m'avait dit.CLERMON
Je sors.POLIDOR, attendri
Ce ton te fâche, Ne l'impute, mon cher, qu'à ma vivacité. Reviens ; tu peux parler en toute liberté.CLERMON
Votre Neveu, dit-on, trop habile à séduire ; À dépendre de lui pourrait bien vous réduire ; C'est la crainte, Monsieur, de toute la maison, Des amis, des voisins ; interrogez Marton.POLIDOR
Quoi ! Philemon serait !... Comme il peint la candeur ! On dirait qu'elle-même habite dans son coeur. Mais le vil imposteur qui, me parlant sans cesse D'honneur et de franchise, eut la scélératesse De me voler d'un trait seize cent mille francs, Avait tous les dehors encor plus séduisants.POLIDOR
Je les garde avec soin tous les billets du traître. Pour mieux me défier de tout le genre humain ; Tu les vois sous mes yeux le soir et le matin.Genre huamin : terme courant dans le théâtre, mais ici l'auteur semble faire référence au vers 96 du Misanthrope : "Est de rompre en visière à tout le genre humain."
CLERMON
À l'instant même.POLIDOR
Eh bien, tel est mon caractère ! De ma facilité je ne puis me défaire : Non ; d'être défiant je n'ai pas le pouvoir.CLERMON, à part
Il sera corrigé, j'espère dès ce soir.SCÈNE XVI. Clermon, Polidor, Constance, Marton.
CONSTANCE, accourant avec le plus grand trouble
Ah ! Ciel !POLIDOR
D'où naît ce trouble ?CONSTANCE
On vient de l'arrêter ;POLIDOR
Oui donc ?CONSTANCE
À ce coup.POLIDOR
Quel sujet ?MARTON
Durand a fait un livre Très peu goûté, dit-on, par le Gouvernement. On l'a voulu conduire en prison. À l'instant, Monsieur le Chevalier a tiré son épée ; L'Exempt scandalisé d'une telle équipée A trouvé le secret de le pétrifier, En lui donnant à lire un morceau de papier. De la prison enfin tous trois ont pris la route.CONSTANCE
Volez à son secours.MARTON, à part
L'orgueil est en déroute.SCÈNE XVII. CONSTANCE, MARTON.
CONSTANCE, prenant l'essor
Au contraire, Marton ; je le vois, je le sens ; Oui, la vertu lui doit ses plus nobles élans : Il élève mon coeur au-dessus du vulgaire. Je n'étais jusqu'ici qu'une amante ordinaire ; J'aimais le Chevalier, sans rien faire pour lui : Je veux que par moi seule il soit libre aujourd'hui. Qu'on connaisse mes feux, ou bien qu'on les ignore, Peu m'importe, Marton, je sers ce que j'adore. Tous les instants sont chers : viens, suis moi.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Polidor, Florimon.
POLIDOR, avec impatience
Eh, courez donc, morbleu.FLORIMON
Toujours venir, aller.POLIDOR
Philemon... Le perfide !... On vient de l'exiler ; Et pour comble de maux, il est inexcusable : J'ai lu cette brochure, elle est abominable.FLORIMON
Pourquoi faut-il ici que tout roule sur moi ? Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi.POLIDOR
Et de plus...FLORIMON, avec une petite humeur
Je fais tout, et pour comble de peine, Je l'apprends à l'instant de ma méridienne : Je ne pourrai dormir peut-être que ce soir.Méridienne : On dit faire la méridienne, lorsqu'on se couche après le dîner, et qu'on prend un peu de repos. [F]
POLIDOR, toujours vivement, pour contrastent avec son frère
Pour Philemon, il part, mais cherchons à ravoir Le Chevalier.FLORIMON, appelant
Eh !POLIDOR
Que vous manque-t-il ?FLORIMON
Un fauteuil.POLIDOR
Vous aimez vos enfants ?FLORIMON
Vraiment oui, je les aime ; Je ne le sens que trop à mon chagrin extrême : Ils me feront mourir, sur-tout cet imprudent, Qui va mal-à-propos défendre son Durand. Voyons. Rêvez pour moi. Que faut-il que je fasse ?FLORIMON, se récriant
Chez le Ministre ! Il loge au bout de l'Univers : Il fait, vous le savez, le plus dur des hivers.POLIDOR
Je vous ai vu jadis avoir un coeur sensible. Pour un enfant chéri faites donc l'impossible. Morbleu, si je pouvais moi seul le secourir, Voudrais-je partager avec vous ce plaisir !POLIDOR
Vite.SCÈNE II. Les Précédents, Domestiques qui se présentent avec le juste-au-corps de Florimon, Madame Florimon.
MADAME FLORIMON
Je sors pour un instant, et tout va mal ici... Mon mari qu'on habille ! Ah, grands Dieux, qu'est ceci ?Elle renvoie les Domestiques.
POLIDOR
À l'autre.MADAME FLORIMON, à son mari
Y pensez-vous ! Eh, que voulez-vous faire ?FLORIMON
Moi ? Rien, si je pouvais.MADAME FLORIMON
Pourquoi donc !FLORIMON
C'est mon frère. Qui prétend que je dois... aller... courir... venir... Ô Dieux, quelle fatigue !Il retombe sur son fauteuil.
MADAME FLORIMON
Il vous fera mourir.À Polidor.
De vos bontés pour nous c'est une preuve claire : Fatiguer mon mari, lui qui ne peut rien faire !...MADAME FLORIMON
Me réduire à ne faire plus rien, Moi ? Vraiment, tout ici s'en trouverait très bien ! Témoin le Chevalier et sa triste aventure. Je le délivrerai.POLIDOR
Vous, ma soeur ?MADAME FLORIMON
J'en suis sûre.Avec un peu de bavardage.
Il est mon vrai portrait ; tout le monde le dit. Qu'il m'a coûté de soins quand il était petit ! Les mères rarement se donnent tant de peine. Mais moi...MADAME FLORIMON
Moi ! Quelle fausseté !MADAME FLORIMON
C'est qu'il compte sur moi.SCÈNE III. Les Précédents, Constance, Le Chevalier, Clermon, Marton.
MARTON et CLERMON, accourant
Monsieur et le Chevalier !MADAME FLORIMON
Ah, que je suis charmée !POLIDOR
C'est lui !MADAME FLORIMON
Chez le Ministre il m'aura réclamée.LE CHEVALIER
Ne plaignez plus mon sort ; non, j'en suis trop flatté. Si vous saviez à qui je dois ma liberté !MADAME FLORIMON
À moi, sans contredit.LE CHEVALIER
À l'aimable Constance. Elle a pressé, prié, mais avec tant d'instance, Les soeurs de Clidamant, ses enfants, ses amis Qu'en ma faveur ses soins les ont tous réunis. Eh, qui saura fixer la faveur sur ses traces, Si ce n'est la Vertu sous la forme des Grâces !Grâce : Dans le langage des poètes et des païens, divinité fabuleuse. Il y en avait trois qu'on peignait toutes nues, et qu'on feignait être de la suite de Vénus ; on les nommait Aglaïa, Thalie et Euphrosyne ; elles étaient filles de Jupiter, compagnes de Mercure.[T]
POLIDOR
Comment nous acquitter ?CONSTANCE, modestement
En lisant dans mon coeur.LE CHEVALIER
Mon oncle, y lisez-vous l'excès de mon bonheur ?POLIDOR, vivement à Clermon
Le Notaire... Il attend dans la chambre prochaine.FLORIMON, s'éveillant, au Chevalier
Ah, te voilà, tant mieux ! J'ai bien eu de la peine. Ah ça... Pour Philémon, vous savez, entre nous, Que je ne puis agir... Je m'en rapporte à vous : Voyez, arrangez tout pour le mieux, je vous prie : Je sens bien qu'il y va du bonheur de ma vie... Je vais me retirer tranquillement chez moi. Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !Il sort.
SCÈNE IV. Les Mêmes, excepté Florimon.
LE CHEVALIER
Quel triste événement vient altérer ma joie ? Philémon, m'a-t-on dit, au malheur est en proie. Mon oncle, est-il bien vrai ? Mon frère...POLIDOR
Est exilé.MADAME FLORIMON
Exilé ?POLIDOR
Pour son Livre.POLIDOR
Beaucoup.SCÈNE V. Polidor, Constance, Le Chevalier, Le Notaire, Clermon.
POLIDOR
Nous vous attendions tous. Pourrons-nous, sans éclat, Trouver moyen, Monsieur, d'annuler le contrat De Philémon.LE NOTAIRE
Monsieur, il faut, au préalable, L'aveu des accordés, sans quoi rien n'est faisable. Madame le veut bien ; mais Monsieur Philémon Sur cet article-là n'entendra pas raison.LE NOTAIRE
Il peut, le sachant, vous résister encore ; Croyez-moi, vous n'avez qu'un parti, la douceur.POLIDOR
La douceur !LE NOTAIRE
Il faudrait le prier.LE CHEVALIER
De grand coeur.LE NOTAIRE
Le dédommager...POLIDOR
Qui ? Philémon ?LE NOTAIRE
S'il l'exige.POLIDOR
Si je n'étouffe point, ma foi, c'est un prodige ! Des dédommagements après ce que j'ai fait ! Le traître !... Si, pour prix d'un signalé bienfait, Il poussait à ce point et l'audace et le crime !... Tout sert à redoubler le courroux qui m'anime. Sachons s'il a le front...CONSTANCE
Il porte ici ses pas.POLIDOR, dans la plus grande agitation
Qu'il vienne ! Je veux voir...LE CHEVALIER
Non, qu'il n'approche pas. Mon Oncle, la colère agite trop votre âme ; Dans un instant plus calme il vous fera...LE CHEVALIER
Nous ne souffrirons pas...CONSTANCE, l'entrainant
Venez, Monsieur.SCÈNE VI.
PHILÉMON, seul
De Durand me voilà défait bien plaisamment ; Il ne me nuira pas, grâce au Gouvernement.Avec une feinte douleur.
Je suis vraiment fâché que, par étourderie, Mon frère à son pédant serve de compagnie. Dans le temps qu'on s'occupe à le faire sortir, À sa maîtresse, moi, je travaille à m'unir : J'achète de sa dot une terre jolie, Aux portes de Paris, mais seulement à vie. Ensuite, pour jouir d'un plus gros revenu, Je placerai beaucoup, beaucoup à fond perdu.Ricanant.
Mes enfants ?... Je n'ai pas l'honneur de les connaître.Il se jette dans un fauteuil.
À la Cour maintenant daignerais-je paraître ? Ou, Roi dans mon Palais, entouré de mes gens, Feindrai-je d'insulter aux soins des Courtisans ? Non ; il faut une Charge. Oui, mais il m'en faut une Qui rapporte beaucoup, qui, sans être importune, Soumette tout un peuple à mes caprices vains, Et donne parfois l'air de servir les humains.D'un air froid et réfléchi.
Voilà, pour être heureux, ce qu'un sage peut faire... Oui, c'est à peu près tout.SCÈNE VII. Philémon, Polidor. Constance, Le Chevalier, Marton, Clermon, Durand, restent au fond du Théâtre, et approchent doucement à mesure que la conversation s'échauffe entre Philémon et Polidor.
POLIDOR entend le dernier vers, et du d'un ton sec et profond
LA fortune légère A souvent des revers pour les coeurs vicieux.PHILÉMON
Pensez-vous ?...POLIDOR
Tout concourt à dessiller mes yeux. Ces éloges outrés que, d'un ton emphatique Vous donnez aux vertus, l'homme qui les pratique, Loin d'affecter d'en faire un éloge éternel, En secret, dans son coeur, leur élève un autel : Votre art à démêler des vices dans les autres, À les mettre en avant pour mieux cacher les vôtres ; Ce Livre dangereux, cet ouvrage pervers, Qui jeta votre frère et Durand dans les fers...PHILÉMON
Il n'est pas de moi...PHILÉMON, à part
Je n'en puis revenir.POLIDOR
Pour son propre intérêt il devait te trahir. Pourquoi faire à Durand un présent si nuisible ?PHILÉMON
Hélas ! Il faut s'en prendre à mon coeur trop sensible. Hors mon ouvrage, alors je ne possédais rien ; Je gémissais de voir mon Précepteur sans bien ; Il fut, me suis-je dit, l'appui de ma jeunesse ; C'est à moi désormais d'étayer sa vieillesse.POLIDOR
Étayer sa vieillesse ! Eh comment ! Juste Ciel ! En mettant sous son nom un Livre plein de fiel ; Enfant né du dépit, plutôt que de l'étude, Publié par l'orgueil et par l'inquiétude, Où l'esprit de parti s'obstine à rejeter Tout ce qu'il n'a pas eu la gloire d'inventer ; Où, donnant des conseils dictés par l'infamie, Vous offrez les moyens d'opprimer la patrie.POLIDOR
Eh ! Quel mortel aurait assez peu de pudeur Pour avouer l'auteur d'un misérable livre Où l'Égoïsme est peint comme un système à suivre ? De ce principe affreux conçois-tu les effets ? Il arme contre toi femme, enfants et valets. Que dis-je ? L'univers ! Ton Livre est son excuse. Le faible, pour te perdre, a recours à la ruse ; Le puissant, aguerri par vingt crimes divers, Pour usurper tes biens, te jette dans les fers, Et la Société, par degrés corrompue, Elle qui fut jadis à ton secours venue, Sur l'intérêt du jour décide de ton sort, Et te force à gémir sous la loi du plus fort. Vingt brigands réunis, d'après ton bel ouvrage, Pourront soumettre un peuple au joug de l'esclavage. Ton Livre à chaque mot distille le poison. Qui t'a donc conseillé d'écrire ?PHILÉMON, fièrement
Ma raison.PHILÉMON
Oh malheur qui m'accable !À part.
Cet exil si cruel pour les hommes communs, Me fait rompre à la fois vingt liens importuns, Et je pourrai tout seul jouir de ma richesse.Haut.
Plus de frein. Vous voyez l'excès de ma tristesse. Ah !POLIDOR, l'arrêtant
Mes billets, s'il vous plaît.POLIDOR
Quoi ! Vous auriez le front de vous approprier Le dépôt qu'en vos mains je daignai confier ? Je vous l'avais remis pour rendre heureux mon frère, Votre mère, Constance à qui je sers de père. Que dira-t-on de vous ?PHILÉMON
L'opinion d'autrui Au Sage importe peu, s'il est bien avec lui. Au sein de la vertu mon âme est fort tranquille.POLIDOR
Ta vertu disparaît devant tout vice utile. Et la dot de Constance, en quatorze billets, Va-t-elle avoir le sort de mes autres effets ? Allez-vous la garder ?PHILÉMON
Du moins je l'imagine. Un bon contrat m'unit avec votre orpheline. J'aime qu'on soit fidèle à ses engagements. Je soutiendrai mes droits vivement et longtemps.MARTON, bas à Clermon
Il est furieux...CLERMON, bas
Bon ! Le dénouement avance.POLIDOR
Le traître ! De quel front ! Avec quelle imposture, De l'égoïsme il m'a demandé la peinture ! Qui pouvait mieux que toi nous en tracer l'horreur ; Le monstre n'est-il pas tout entier dans ton coeur ?PHILÉMON
Je suis las d'essuyer un injuste murmure. Que me reproche-t-on ? L'instinct de la nature ? C'est d'après ses leçons, ses mouvements secrets Que tout être vivant songe à ses intérêts ? Voyez ces gens de bien, crus tels sur leur parole ; L'intérêt personnel est leur unique idole, Sous les noms de vertu, d'humanité, d'honneur, Il fait s'envelopper d'un voile séducteur. La politesse n'est que le désir de plaire.Regardant son frère.
La bravoure, l'honneur, sont chez le militaire La dévorante soif d'un prompt avancement.Regardant Constance.
Les élans, les transports d'un coeur reconnaissant Sont l'art de mendier des secours plus utiles.Ricanant.
Je pense voir partout des débiteurs habiles, Qui devant peu d'abord, ont soin de s'acquitter Pour acquérir le droit de beaucoup emprunter.À Polidor.
Parcourez avec moi chaque état de la vie : Toujours quelque intérêt à la vertu s'allie. Vous-même descendez au fond de votre coeur...Voir l'annexe, pour la variante du texte suivant le vers 1389.
POLIDOR, surpris
Moi ?PHILÉMON
Mais oui. Si pour vous il n'était pas flatteur D'être entouré de gens qui vous soient redevables, Si vous croyant par-là plus grand que vos semblables, Vous ne préfériez pas à vos biens ce plaisir, Vous vous fussiez gardé de vous en dessaisir.POLIDOR, modestement
Si l'ardeur que je montre à rendre un bon office, À d'austères censeurs pouvait paraître un vice, Avec quelque indulgence, il doit être traité, Puisqu'il tourne au profit de la société. Comparez nos deux coeurs, et décidez vous-même Si nous nous conduisons par un pareil système.PHILÉMON
Vous triomphez ! Je veux vous prouver aujourd'hui Que je fais m'immoler à l'intérêt d'autrui. Je renonce à mes droits, à Constance, à ma flamme ; Oui, j'annule un contrat encor cher à mon âme. J'exige.POLIDOR
Monsieur exige.PHILÉMON
Un bon écrit Dans lequel il sera très-formellement dit : « Que puisque je renonce à la main de Constance, À tous les droits qu'ici me donne ma naissance, Mon cher Oncle consent à ne rien répéter Sur les billets que j'ai. »CLERMON, à part, à Polidor
Bon ! Daignez m'écouter.Voir en annexe la variante du texte qui suit le vers 1418.
POLIDOR, le repoussant
Tais toi !CONSTANCE, à Polidor
Je vous connais : votre âme bienfaisante Voudra tout immoler au bonheur d'une amante. Un si grand sacrifice affligerait mon coeur. Trop heureuse déjà d'échapper à Monsieur, J'attendrai sous vos yeux qu'un temps plus favorable Unisse mon destin à l'Amant tendre, aimable, Qui, par mille vertus, est digne de mon choix.CLERMON, bas à Polidor, l'entraînant
Qu'à l'écart je vous parle ; il le faut, je le dois.LE CHEVALIER
Certain de votre coeur, adorable Constance, Votre amant attendra la main sans défiance ; Et si je vous mérite en servant mon pays, Voilà de mes travaux et l'objet et le prix.POLIDOR, bas à Clermon
Quoi ! Dans le porte-feuille...CLERMON, bas
Avant de vous le rendre Tout était fait. Cent fois j'ai voulu vous l'apprendre, Mais mon zèle craignait... jusques à votre coeur.Il lui remet les billets.
Voilà les bons : il n'a que ceux de l'imposteur.POLIDOR, bas à Clermon
Je devrais te gronder et condamner ta ruse, Mais je ne le saurais, le motif nous excuse.PHILÉMON
Bon ! il est trop stérile ; Le bien seul réunit l'agréable et l'utile. Grâce au mien, désormais Cosmopolite heureux, J'ai le choix des climats, des honneurs et des Dieux. Je vais faire escompter...POLIDOR, le ramène avec force
Tremble ! ton imprudence A de mon coeur enfin lassé la patience : Trouve ton châtiment dans l'objet de tes voeux. Tes Billets sans valeur, viennent d'un malheureux Qui sacrifia tout au motif qui t'entraîne. Ton semblable me venge et satisfait ma haine.PHILÉMON, anéanti
Comment, que dites-vous ? Ces billets au porteur...POLIDOR
Ils sont bien précieux : ils démasquent ton coeur. Va, dépouille avec nous toute ombre d'artifice ; De tes droits prétendus signe le sacrifice. Sans ressource aujourd'hui, sans crédit et sans bien, Tu conçois qu'en plaidant tu ne gagnerais rien : Fuis, et de ton destin laisse-moi seul l'arbitre ; Tu le dois, tu le peux, et même à plus d'un titre. Je veillerai sur toi par mes correspondants.LE CHEVALIER, embrassant son oncle
Ah ! Je vous reconnais à de tels sentiments.DURAND, à Philémon, d'un ton pédant
Je vous l'avais prédit ; et, dans votre jeune âge, Tout en lisant Sénèque...Sénèque : (le Philosophe) né à Cordoue en l'an 3 de J.C., étudia l'éloquence sous son père et suivit d'abord le barreau. Son talent oratoire avait donné ombrage à Caligula, il quitta la carrière pour s'adonner à la philosophie. (....) A la mort de Caligula, il courut la carrière des honneurs et arriva à la questure. (...) Nous avons un grand nombre de d'écrits philosophiques de Sénèque. (...) Partout il prêche la morale le plus sévère et enseigne surtout le mépris de la mort. (...) On a sous le nom de Sénèque dix tragédies. [B]
POLIDOR
Oh ! tout ce verbiage N'est que pour en venir à votre pension ! Vous l'aurez, comptez-y ; mais à condition Que vous suivrez ses pas : n'est-il pas votre ouvrage ?DURAND
Per Jovem !PHILÉMON, après s'être remis peu à peu
Mon oncle vient de loin, il a les vieilles moeurs. Quand il aura porté des yeux observateurs Sur les individus de notre coin de terre, Il sera moins surpris de la petite guerre Que l'intérêt suscite et perpétue entre-eux. Mon siècle et mon pays ont adopté ces jeux.En signant.
J'ai joué de malheur, je quitte la partie. Peut-être reviendrai-je un jour dans ma patrie, Et, plus profond dans l'art d'attirer tout à soi, Je n'aurai plus alors les rieurs contre moi.Philemon sort avec Durand.
SCÈNE VIII et DERNIÈRE. Le Chevalier, Constance, Polidor, Le Notaire, Clermon, Marton.
POLIDOR, se jetant entre les bras des amants
Venez me consoler.POLIDOR, la relevant
Vous me fâchez, Constance ; En faisant des heureux je travaille pour moi. Philémon vous l'a dit : il a raison, ma foi, Je le sens. Faites-vous des jours dignes d'envie ;Il les unit.
Embellissez ainsi les restes de ma vie. Mais de cette leçon souvenez-vous tous deux : Un mortel, quel qu'il soit, s'il veut seul être heureux, Recueille le mépris pour unique salaire, Et trouve à ses projets tout le monde contraire. On l'aime, on l'encourage, et tout lui sert d'appui, S'il veut que son bonheur concourre au bien d'autrui.1 496 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica