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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose

La Ferme Partagée

Henriette Campan· imprimée en 1832· 7 personnages

Personnages

  • LOUISE, fermière, épouse de Pierre Bouleau
  • JEANNETTE, sa fille aînée
  • MARIE, sa fille cadette
  • SUZANNE, fermière, épouse de Jean-Louis Bouleau
  • SOPHIE, sa fille aînée
  • LUCIE, sa fille cadette
  • LA MÈRE MARGUERITE, âgée de quatre-vingts ans, mère des deux fermiers

LA FERME PARTAGÉE.

SCÈNE I. Louise et Jeannette, sa fille aînée.

JEANNETTE

Ah ! Ma mère, quelle nuit ! J'en suis encore toute tremblante.

LOUISE

Depuis que j'habite dans ce canton, je n'ai pas vu un pareil orage.

JEANNETTE

Trois de nos grands marronniers sont déracinés, le moulin du meunier voisin est entraîné, le feu du ciel a consumé trois granges dans le village de Beaupré, et mon oncle, mon pauvre oncle ! Sa récolte est perdue. Ma tante, mes cousines, comme elles vont être malheureuses !

LOUISE

Pour moi, je respire à peine ; votre père devait revenir hier de la ville. Ah ! Jeannette, était-il en route ? Ce bon, ce brave homme, a-t-il été exposé ?

SCÈNE II.

Marie entre en courant, une lettre à la main.

MARIE

Ma mère, ma mère, une lettre de papa.

LOUISE

Que le ciel soit béni !

JEANNETTE

Quel bonheur !

LOUISE émue ouvre la lettre, et a de la peine à lire les premières lignes : petit à petit sa voix se rassure

« Ma chère femme, mes bons enfants, remerciez Dieu, il m'a sauvé la vie ; je suis arrivé au bord de la rivière lorsque le pont venait d'être enlevé. Un roulier et sa voiture y ont péri : j'ai repris le chemin de la ville ; je vais y terminer des affaires que j'avais remises à un autre voyage. Les torrents ont été bien forts de ce côté ; mais, je l'ai vu avec douleur, le gros du nuage chargé de grêle à gagné notre vallée : mon malheureux frère doit être ruiné. Je l'ai toujours dit ; celui qui écoute s'il pleut est atteint par l'orage. Je lui disais encore hier, à ce pauvre Jean, qui voulait me forcer d'entrer au cabaret de la Croix-Blanche : « Frère , rentre donc ta récolte ! » Il ne m'a pas voulu croire. Pour moi, Dieu a mis dans mon coeur un désir de hâter tout ce qui est travail, et je m'en trouve bien en ce moment. J'ai vendu mon seigle et mes foins à merveille ; si le peu de blé d'hiver que nous gardons pour notre usage est détruit par l'orage, nous avons de quoi en acheter ; et nous pouvons compter encore sur le regain. Je t'envoie Lucas ; il aura fait un grand détour, et n'arrivera pas de bonne heure : il te remettra mille francs. Porte bien vite cinq cents francs au receveur des impositions : il m'a fait dire que cela l'obligerait. Élève tes filles comme j'élève mes fils, à ne pas regretter dans leur bien la partie qui appartient au prince et à l'État. Les cinq cents francs qui te resteront, je te les donne et de bon coeur ; tu es une excellente ménagère, tu les as bien gagnés. Tu désires depuis longtemps une cornette de dentelle, un déshabillé de taffetas, ta Jeannette une croix... »

JEANNETTE interrompt sa mère

Ah Dieu !

LOUISE continue

« Ta Marie un collier de grenat ; tu peux acheter toutes ces choses. À demain, mes bonnes amies. »

MARIE

Ah ! Comme il est bon !

LOUISE

Oui, mes enfants, vous avez raison d'apprécier sa bonté, de le chérir, il n'existe pas un meilleur mari, un meilleur père. Voyez le sort de vos cousines : ce pauvre Jean-Louis a les mêmes terres que votre père, toise pour toise, pied pour pied, et la misère a suivi son insouciance , sa paresse ; elles sont bien à plaindre, vos cousines ! Je vais commencer par obéir à mon mari, je veux qu'il trouve ici la quittance de nos impositions. Venez avec moi, Marie ; et vous, Jeannette, allez voir ce qui se passe chez votre oncle : tout doit y être dans la douleur...

SCÈNE III. Sophie et Lucie pleurant.

La scène se passe dans la salle de Jean-Louis Bouleau.

SOPHIE

Où as-tu laissé ma mère ?

LUCIE

Elle allait chez le receveur.

SOPHIE

Le méchant ! Vouloir faire payer des impositions, quand il voit que toute notre récolte est perdue !

LUCIE

Il est sans pitié ; et depuis cette querelle qu'il eut avec mon père pour des impôts arriérés, il est pire que jamais.

SOPHIE

Ah ! Ma pauvre Lucie, nous demanderons notre pain cette année [dans] toute la plaine, c'est une désolation ; {notre seigle] est enlevé, on le voyait par gerbes entraîné dans les ruisseaux qui se sont formés au pied de la montagne. Mon père, mes frères, avec de grandes fourches, courent après ; mais quoi ! Ils retireront quelques brins ; et le foin, le foin est perdu !

LUCIE

Ma mère disait bien : « Faut faire la récolte, faut la faire. »

SOPHIE

Tu le sais bien, il n'y avait pas un sou, à la maison pour les premières avances, et les journaliers vont chez notre oncle avant tout : il paie si bien, lui !

LUCIE

Ah ! Que nos cousines sont heureuses ! Comme elles vont être fières ! Comme elles nous regarderont avec un air de pitié !

SOPHIE

Ah ! Fi, Lucie ! Le malheur ne doit pas rendre injuste, car il rendrait coupable. Peux-tu dire cela de nos cousines, elles qui partagent avec nous les choses qui peuvent nous faire envie ! Ce joli mouchoir que tu portes, et ton habillement du jour de Pâques, et le mien, n'est-ce pas elles qui nous les ont donnés ?

LUCIE

Oui, mais il faut recevoir, et c'est dur, cela.

SOPHIE

Quand on n'a rien, il faut recevoir ou s'en passer ; et lorsqu'on trouve bon de recevoir une parure, il ne faut pas, ma Lucie, que la vanité nous la fasse accepter et qu'ensuite l'orgueil nous rende ingrates.

SCÈNE IV. La fermière Suzanne, Sophie, Lucie.

SOPHIE

Eh bien, ma mère ?

SUZANNE

Tout est perdu, mes enfants ; on va faire saisir, on va vendre nos dernières vaches. Le méchant receveur voit que l'orage vient d'achever notre ruine, il craint de ne pouvoir plus être payé. Votre pauvre père s'est laissé arriérer ; il doit quinze cents francs : si l'on n'en donne pas cinq d'ici à demain matin, tout est saisi, tout est vendu.

SOPHIE

Où trouver cinq cents francs ?

SUZANNE

Nulle_part , il n'y faut pas songer.

LUCIE

Quel malheur affreux ! Ma bonne-maman peut nous secourir.

SUZANNE

Elle l'a déjà fait, mes enfants ; elle nous a donné la part dont votre père devait hériter après elle.

SOPHIE

Voir vendre nos vaches, nos chevaux !

LUCIE

Il faudra vendre aussi la terre, voir nos frères journaliers ; j'aimerais autant mourir !

SUZANNE

Nous travaillerons, mes filles ; nous supporterons nos malheurs.

LUCIE

Ah ! Si mon père était un homme courageux ; s'il pouvait renoncer au jeu de boule, à la raquette !

SUZANNE

Taisez-vous, Lucie , respectez votre père ; je ne veux pas une seule fois l'entendre offenser par ses enfants.

SCÈNE V. Les mêmes ; LA MÈRE MARGUERITE appuyée sur son bâton.

MARGUERITE

Il faut donc, à mon âge, que j'aie la douleur de voir ce malheureux Jean-Louis et sa famille réduits à la mendicité !

SUZANNE

Ma mère !...

MARGUERITE

Je sais tout, je sais tout : Jean-Louis passe les instants du travail au cabaret ; quand les autres font des économies, il fait des dettes, et compte pour s'acquitter sur les récoltes à venir : mais il ne sait ni prévoir ni prévenir les accidents. Tout le monde a rentré son seigle et ses foins ; votre mari seul , avec sa misérable paresse, a toujours remis au lendemain. Aussi maintenant point de récolte pour lui cette année, tandis que son frère a tout vendu un quart de plus que l'année dernière.

SUZANNE

Il y a encore des moyens de nous retirer du malheur.

MARGUERITE

Aucun, aucun ; voilà le prix de la négligence et de l'inconduite.

SUZANNE

Ma mère !...

MARGUERITE

Ce n'est pas vous que je blâme, ma fille ; mais Jean-Louis, qui...

SUZANNE

Ma bonne mère, ménagez, épargnez votre fils ; il est bon, il est honnête homme : le ciel ne donne pas à tous la même activité, le même courage.

MARGUERITE

Je vous loue, ma fille, de le défendre ainsi ; mais je suis sa mère, et j'ai le droit de prononcer sur ses défauts. Les ivrognes et les paresseux...

SOPHIE, regardant la porte de la maison

Ciel ! Je vois le receveur qui parle à ma tante. Le méchant ! Comme il a l'air en colère !

SCÈNE VI. Les mêmes ; Louise, Jeannette et Marie, embrassant leurs cousines.

SUZANNE

Vous étiez avec ce cruel homme, ma soeur ; il vous parlait : il veut faire saisir nos meubles et nous perdre ?

LOUISE

Non ; il est satisfait, et va nous apporter sa quittance pour un à-compte de cinq cents francs.

SUZANNE

Et qui a donné cette somme ?

LOUISE

Mes filles et moi, ma soeur ; nous sommes trop heureuses de vous prouver par-là notre attachement.

SUZANNE

Ah ! Bonne, excellente femme !

Elle l'embrasse, les jeunes filles s'embrassent de même.

LOUISE

Mon mari a vendu sa récolte ; il m'a envoyé cette somme pour nous donner quelques bagatelles qui n'auraient pas ajouté à notre bonheur ; elle est bien mieux employée.

MARGUERITE

Celui qui gagne et est économe peut être généreux ; vous et votre mari en donnez la preuve, ma chère Louise. Mais quelle douleur pour moi de voir la moitié de la ferme si mal dirigée, quand l'autre l'est si bien par votre estimable mari ! Mes fils seront également riches, disait feu votre père à son heure dernière, lorsqu'en présence de notre bon pasteur et du notaire il fit le partage de ses biens. Cinquante arpents de blé à celui-ci, cinquante arpents de blé à celui-là ; vingt arpents de prairie d'un côté, vingt de l'autre ; enfin les bois furent divisés en deux lots parfaitement égaux, et il voulut que jusqu'à la grande salle du bâtiment fût séparée en deux par une cloison : tout cela était une chimère de ce bon père Bouleau. On diviserait la France en terrains parfaitement égaux qu'au bout de trois ans il y aurait des gens plus riches, d'autres plus pauvres ; et dix ans après ce partage la société se trouverait composée de propriétaires et de journaliers. Le travail, mes enfants ; l'ordre, l'économie, voilà les seules richesses. Votre propre expérience justifie le proverbe qui dit : Tant vaut l'homme, tant Tant la terre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0