Comédie en vers· Comédie en un Acte, et en vers Libres
Le Mari Directeur ou Le Déménagement du Couvent
Jouée pour la première fois sur le Théâtre de la Nation, le Vendredi 25 février 1791.
Personnages
- L'ABBESSE
- SOEUR PÉTRONILLE
- SOEUR APPLOLLINE
- SOEUR EUDALIE
- AGNÈS, novice
- THÉOTIME, bernardin, directeur du couvent
- GABRIEL, religieux qui a quitté le couvent
- SÉRAPHIN, religieux qui a quitté le couvent
- JANETE, tourrière du couvent
- NICOLAS, jardinier du couvent
- Monsieur DORVAL, commissaire du district
- MADAME DORVAL, sa femme
- LA FLEUR, Domestique de M. Dorval
- RELIGIEUSES, personnages muets
LE MARI DIRECTEUR
SCÈNE PREMIÈRE. L'Abbesse, Soeur Pétronille, Soeur Appoline, Soeur Eudalie, Agnès, Thétime, La Tourrière, Gabriel coiffé et habillé à l'anglaise, Séraphin coiffé et habillé à la française, Religieuses.
Les religieuses accourent éperdues et dispersées sur le théâtre ; l'abbesse s'oppose au passage de Gabriel et de Séraphin, qui veulent entrer.
GABRIEL
Pourquoi me fuyez-vous ?L'ABBESSE
Arrêtez, malheureux. Ce n'est qu'avec l'horreur que je vous vois tous deux ; Vous êtes retourné dans un monde profane ; Vous avez délié les noeuds les plus sacrée.SÉRAPHIN
La raison nous absout.L'ABBESSE
L'Église vous condamne. Dans ces lieux saint et retirés Venez-vous apporter vos coupables maximes ?L'ABBESSE
Nous ne redoutons rien ; Nous regardons comme des crimes Les lois qui de vos voeux ont rompu le lien.PÉTRONILLE
Oui, notre âme est constante et pure, Et nous resterons dans ces lieux, Fidèles aux serments qu'ont entendu les cieux.APPOLINE
Nous le promettons.LA TOURRIÈRE
Je le jure.EUDALIE à Gabriel
Mais quelle est donc cette coiffure ? Ah ! Frère Gabriel, qui vous aurait remis, Avec ces cheveux plats tombants sur vos habits ?GABRIEL
Je suis vraiment fâché que cela vous déplaise : C'est une coiffure à l'anglaise. Elle est fort à la mode, et rend le cerveau sain ; On en est levé plus matin.GABRIEL
Oh ! Je vous en réponds : du parti populaire, Je suis le plus ferme soutien. J'avais, quand j'étais bernardin, Un talent marqué par le chaire ; Je faisais des sermons que l'on me payait bien ; Mais aujourd'hui pour la fortune Je descends de la chaire et monte à la tribune.EUDALIE
Oh ! Frère Séraphin, comme vous voilà fait ! Cette énorme cravate, et ce joli toupet, Ces cordons, ce petit gilet, Pour un religieux, semblent bien peu modestes ; N'en redoutez-vous pas quelques suites funestes ?SÉRAPHIN
Il faut se conformer à l'état qu'on a pris. Je chantais assez bien ; pour nos moines ravis, Ma voix charma souvent la longueur de l'office ; Et j'aurais dans le temps jadis, Obtenu le bénéfice : La nation les a tous pris.SÉRAPHIN
Des opéras.Il chante.
Jadis, je chantais tristement Quelque dévote rapsodie ; Aujourd'hui, je chante gaîment L'amour, les jeux et la folie ; Tout change de rôle à présent. L'aristocrate maintenant, N'a plus aucun projet de guerre ; Le prélat ne fait de serment Qu'à la maîtresse qu'il préfère ; Tout change de rôle à présent. Vous avez aimé le couvent Malgré la tristesse profonde ; Mais vous allez prendre un amant, Et suivre tous les goûts du monde ; Tout change de rôle à présent.PÉTRONILLE
Monstre !EUDALIE
Faussaires.APPOLINE
Apostats.Apostat : Qui quitte la vraie religion ou qui renonce à ses voeux. L'Empereur [romain] Julien a été nommé l'Apostat. Les moines qui jettent le froc aux orties sont des apostats. [F]
AGNÈS, bas à Thétime
Vous voyez.THÉOTIME, bas à Agnès
Attendons.PÉTRONILLE
Pouvez-vous à votre âge Vous laissez entraîner aux mondaines erreurs ? Tandis que les plus jeunes coeurs, À qui le monde, encore offre plus d'avantages, Vous donnent l'exemple des moeurs. Regardez ; Théotime est vertueux et sage, Il n'est ni pervers, ni volage ; Cependant il n'a que vingt ans.L'ABBESSE
Sortez, méchants.THÉOTIME, bas à Agnès
Lorsqu'elles vantent ma sagesse, Elles ne savent pas ce que je sens pour vous ; Et je suis plus faible qu'eux tous, Si l'amour est une faiblesse.GABRIEL
Pour porter un bon jugement, Gardons de nous fier à la seule apparence. Pouvez-vous vous vanter de notre résistance Qu'on ne tentera que faiblement ? Sous une heure au plus tard, monsieur le commissaire Doit arriver dans le couvent, Et nous verrons.SÉRAPHIN
Pour moi j'espère Que l'on va voir ici beaucoup de changement ; Et je crois que le plus grondeuses Ne voudront pas, à m'imiter, Se montrer les plus paresseuses.PÉTRONILLE
Quel blasphème, grand Dieux !SCÈNE II. Les Mêmes, hors Gabriel et Séraphin.
PÉTRONILLE
Des chapeaux, malheureux !PÉTRONILLE
Il a dit : des chapeaux.L'ABBESSE
Venez, entourez-moi, mères obéissantes : J'entends autour de nous, colombes gémissantes, Voler les féroces vautours. Mais nous saurons braver leur fureur impuissante ; Et dans le paix promise aux âmes innocentes, Nous verrons s'écouler les derniers de nos jours.AGNÈS, bas à Théotime
Soupçonnez-vous encore ?THÉOTIME, bas à Agnès
Attendons votre père.AGNÈS, de même
Mon père !Le changement de personnage ici n'est pas signalé, introduisons Théotime selon toute logique.
SCÈNE III. Les mêmes, Nicolas.
NICOLAS
Je viens avertir Qu'il faut ici qu'on déménage ; Qu'on va bientôt ouvrir la cage, Et que les oiseaux vont partir.L'ABBESSE
Comment ?NICOLAS
Ce n'est plus un mystère.PÉTRONILLE
Quoi donc ?NICOLAS
Voici le commissaire.EUDALIE, à part
Ceci commence à me tenter.L'ABBESSE
Il connaîtra les coeurs qui l'on ose insulter Par une injuste prévoyance ; Nous ne mentirons pas à notre conscience ; Nous saurons résister à tout.AGNÈS, bas à Théotime
Vous voyez, Théotime.THÉOTIME, bas à Agnès
Écoutons jusqu'au bout.NICOLAS
Quant à moi, je serai plus sage ; Je suis encore chez vous engagé pour deux ans. Mais le couvent bine tôt sera désert, je gage ; Et libre désormais de mes engagements, Je renonce à tous les couvents ; Je retourne à mes champs, et vais dans mon village.PÉTRONILLE
Est-ce ainsi, Nicolas, que vous devez payer Les soins qu'ont eu pour vous nos mères, Et leurs attentions si fines et si chère ? Avez-vous pu donc oublier Leur vif empressement, leur tendre inquiétude ? Hélas ! Faut-il qu'un jardiniers Connaisse ainsi l'ingratitude ?NICOLAS
Les douceurs et les agréments Qu'on fit goûter à ma jeunesse, Ma rendent plus cruels les mauvais traitements Dont on accable ma vieillesse. Le travail ne me fait pas peur. Lorsque je fus élu pour remplacer mon père, Je crois, en jardinier d'honneur, Avoir rempli mon ministère. Outre le jardin du couvent, Qui fleurit en mes mains indubitablement, Il me fallait soigner celui de chaque mère ; Il me fallait secrètement, Dans le silence des offices, Cultiver les oeillets des soeurs, Les pavots des mères des choeurs, Avec les roses des novices... Chacune, autour de moi, courait d'un pas pressé, Avec cet air charmant, dont la douceur engage. Dans les nombreux travaux que leur zèle partage, J'étais quelquefois devancé, Et j'avais fini mon ouvrage, Avant de l'avoir commencé. Maintenant, quoique vieux, j'ai gardé mon courage, Et je m'épuise encore des efforts superflus ; Mais mon ouvrage ne plaît plus. On s'écarte à ma vue, et tout bas on murmure ; À peine daigne-t-on me dire quelque injure. j'ai chez moi, pour m'aider, pris l'un de mes neveux, Jeune, mais libertin, et surtout paresseux ; Qui, dans votre jardin, gâte tout, je vous jure ; N'importe, il a l'oeil tendre et l'air très dégagé ; De vous, tout ce qu'il dit, obtient quelque louange ; Il a mieux fait, quand il dérange, Que moi quand j'ai tout arrangé ; Mai j'aperçois le commissaire.EUDALIE, à part
Bon !PÉTRONILLE
Répondons avec vigueur.APPOLINE
Hélas !L'ABBESSE
Du courage, ma soeur.SCÈNE IV. Les mêmes, Monsieur Dorval, La greffier.
DORVAL
Je viens remplir un ministère, Qui peut-être agréable, et qui ne peut déplaire. Dans cet asile solitaire, Il vous est permis de rester ; Mais celles qui pourraient tenter Le soin de consoler la vieillesse d'un père, De vivre dans le monde au sein de leur parents, Peuvent sortir de leurs couvents ; On pourvoit à leur nécessaire. La nation fidèle à ses engagements, Leur fera toucher tous les ans Une pension viagère.« pourrait » est remplacé par « pourraient » en supposant que Dorval s'adresse à toutes et non seulement à sa fille, ce qui à l'oral ne peut être distingué mais qui est confirmé plus bas dans le texte.
PÉTRONILLE
Je chéris la retraite et j'aime ce couvent, Où dans un saint recueillement, J'ai vu mes premières années Par de pieux devoirs l'une à l'autre enchaînées ; Mais ma mère a pour moi de si doux sentiments ! J'ai pris dans son aveu l'état que je professe. On a dit qu'une fille, écoutant le tendresse, Pour suivre son mari, doit quitter ses parents ; Mais on ne m'a jamais dit, pour suivre les couvents. De ma mère, je veux consoler la vieillesse, C'est mon premier devoir, et pour cette raison, Je vais dans ma famille, et prends la pension.L'ABBESSE
Soeur Pétronile.LA TOURRIÈRE
Ô ciel !EUDALIE
Oh ! Qui l'aurait pu croire ! Dès que ma dignité se trouve anéantie, Au monde, que je hais je me sens convertie : Le désir des honneurs fit ma vocation ; Puisque je perds ma croix, je prends la pension.LA TOURRIÈRE
Je verrai finir ma carrière, Dans ces lieux où j'ai vu le jour ; Je ne suis que simple tourrière, Mais je suis fidèle à mon tour.Tourière : Domestique de dehors qui, dans les monastères de filles, fait passer au tour les choses qu'on y apporte. [L]
DORVAL
Mon enfant, la constance est toujours très louable ; Mais vous n'avez point fait de voeux ; On détruit ce couvent ; vous semblez estimable, Je puis vous procurer, chez l'un de mes neveux, Un sort beaucoup plus agréable.LA TOURRIÈRE
Non, c'est mon dernier mot ; il me faut un couvent. Je m'ennuierais ailleurs indubitablement ; Et si de ces lieux l'on me chasse, Puis-je ailleurs trouver une place Qui soit digne de mon talent ?DORVAL, s'avançant avec la Tourrière sur le devant du théâtre
Quel est l'art principal où votre esprit s'applique ?LA TOURRIÈRE
Monsieur, c'est à la politique.LA TOURRIÈRE
Bon ! C'est un ignorant. Et dans la politique il me faudrait l'instruire : Quand on servit dans un couvent, On en sait plus que ceux qui gouvernent l'empire. Ne faut-il pas pour plaire à tous Se plier aux différents goûts ? Avoir l'air enjoué près des pensionnaires ? Montrer un sombre ennui sous des rides sévères, Devant les mères en courroux ? Savoir par intérêt et louer et médire ? Pour la novice qui soupire, Du jeune directeur servir les rendez-vous ? Trouver tout ce qui plaît, éviter ce qui blesse ? Flatter surtout l'abbesse, en ce qui l'intéresse, Et lui citer à tout propos Son neveu le marquis, et sa soeur la comtesse ? Où puis-je retrouver ces importants travaux ? Il faudrait m'élever moi-même au ministère Pour que je pusse encore étaler au grand jour La politique nécessaire À qui sut régner dans un tour.LA TOURRIÈRE
Non, non, on ne me séduit pas, Je sais quel est mon poste, et j'y cours de ce pas ; J'embrasserai mon tour à mon heure dernière : Dans le tour je suis née, et je mourrai tourière. Mon coeur ne peut être changé Par un espoir trompeur et d'odieux manèges ; Je défends mieux mes privilèges Que la noblesse et le clergé.Elle sort.
SCÈNE V. Les mêmes, hors la Tourrière.
DORVAL
Nous la ferons changer de résolutions. Du reste, on est d'accord, personne ne résiste. De ces dames, greffier, vous prendrez tous les noms, Et vous les mettrez sur la liste Qui renferme les pensions.NICOLAS
J'ai trente ans cultivé la terre ; Les Dames ont passé trente ans à ne rien faire ; On leur assure un sort, je reste sans salaire ; Ma foi la nation est injuste en ce point.EUDALIE
Si je suis étourdie, au moins j'ai l'âme bonne ; Mon cher Nicolas, je te donne L'argent de mon premier quartier.L'ABBESSE
Il n'est plus bon à rien.EUDALIE
Eh ! C'est ce qui m'engage.SCÈNE VI. Les mêmes, hors Nicolas.
DORVAL
J'attends ici ma femme, elle m'est nécessaire Pour estimer quelques objets Auxquels je ne me connais guère.PÉTRONILLE
Mais avant de quitter ce couvent pour jamais, Il est décent de voir, je pense, Notre père Honorin.APPOLINE
Oh ! Combien je l'aimais !PÉTRONILLE
Il dirigeait ma conscience.SCÈNE VII. Agnès, Dorval, Théotime.
DORVAL
Quel est cet Honorin ?THÉOTIME
Un prêtre respecté, Qui, dans cette maison a trente ans habité. Sévère pour lui-même, indulgent pour les autres.AGNÈS
À peu près.DORVAL
Chère Agnès, réparons nos malheurs. Une mère cruelle, en dépit de vos pleurs, Vous immola jadis à l'orgueil de vos soeurs ; Votre mère n'est plus ; et votre belle-mère Vous adopte pour fille, et ses soins complaisants S'efforcent déjà de vous plaire. De noeuds pénibles et gênants, Ma tendre amitié vous délivre, Dès ce soir, vous pourrez me suivre.THÉOTIME à Agnès
Je vous perds, c'en est fait.AGNÈS à Dorval
Mon père, le couvent....THÉOTIME, bas à Agnès
Quel nouveau malheur !AGNÈS, bas à Théotime
Quel supplice !DORVAL, bas à Agnès
Quel est donc ce religieux, Qui sur vous, tout à l'heure, avait toujours les yeux ?DORVAL
Comment l'appelez-vous ?AGNÈS
Le père Théotime.DORVAL
Vous le voyez beaucoup ?AGNÈS
Mon père, très souvent. Car Monsieur cultive un talent, Auquel depuis six mois volontiers je m'applique.Bas.
Je me découvre assurément.DORVAL
Et ce talent ?AGNÈS
Et ce désir...DORVAL
Est de l'entendre.THÉOTIME, bas à Agnès
Je ne chante pas bien.AGNÈS, bas à Théotime
Mais comme vous pourrez.THÉOTIME, bas à Agnès
Je n'ai point de chansons.AGNÈS, bas à Théotime
Eh bien ! Vous en ferez.THÉOTIME, chante
Quand par un oncle surprise Dans les bras de son amant, La trop sensible Héloïse Vit commencer son tourment. Coup affreux ! Douleur extrême ! L'amant seul peut la sentir : N'est-ce pas déjà mourir, Que de perdre ce qu'on aime ?THÉOTIME bas à Agnès
Vous ferez comme moi.AGNÈS, chante
Héloïse est plus à plaindre : Non, jamais son tendre amant, Sans l'outrager ne peut craindre De son coeur un changement. Héloïse le lui jure, Qu'il entende ce soupir ; Héloïse peut mourir, Mais ne peut être parjure.DORVAL
Cette musique me plaît fort, Vous chantez bien ensemble, et vos voix sont d'accord.À Théotime.
Je vous suis obligé...À Agnès.
Je suis charmé, ma fille, De vous voir ce nouveau talent ; Sans doute il charmera Monsieur de Vintimille, Dont j'approuve l'empressement, Et qui doit, en vous épousant, Entrer bientôt dans ma famille.AGNÈS bas à Théotime
Non, je serai fidèle, et mon coeur l'a juré.SCÈNE VIII. Dorval, Agnès.
SCÈNE IX.
SCÈNE X. Dorval, Lafleur.
DORVAL
De quelle part ?LA FLEUR
C'est du père Honorin.SCÈNE XI.
DORVAL, seul
Il lit.
"Après de mûres réflexions, j'accepte la liberté que j'avais refusée d'abord. Quand vous recevrez cette lettre, je serai déjà parti. Je laisse dans le couvent mes habits de religieux qui ne sont plus à mon usage. "
Que ces nouvelles curieuses Vont donner de surprises à nos religieuses ! Oui, voilà bien la robe avec le capuchon, Qui, de tout le couvent, avait la confiance, Et qui dût entendre, dit-on, Plus d'une bonne confidence. Je voudrais un moment être sous cet habit, Pour écouter les choses rares Que sous le secret on lui dit...... Le projet est plaisant, mais les moyens bizarres. Je ne prendrai jamais la résolution... Si l'on me découvrait ! N'importe ; La curiosité l'emporte. Je cède à la tentation.Il s'habille et met le capuchon.
Un porte-feuille ! bon, il pourra m'être utile : Des dames du couvent, examinons le style. Je lirai leur secret avant de l'écouter ; Je serai confident de quelque tendre flamme ; Cela sera charmant. On vient. Bon ! c'est ma femme.SCÈNE XII. Monsieur Dorval, Madame Dorval.
Madame DORVAL
Mon père, avec respect je viens vous consulter.DORVAL
Sur quoi ?Madame DORVAL
C'est sur une entreprise Par qui je craindrais d'attenter Aux propriétés de l'église. Mon mari veut que du couvent Je fasse avec lui l'inventaire, N'est-ce pas un péché ?DORVAL
Non pas, assurément, Votre mari, d'ailleurs, est un homme prudent ; En suivant ses conseils, vous ne pouvez mieux faire.Madame DORVAL
Vous le croyez bien sage ?DORVAL
Assurément.Madame DORVAL
En croyez-vous la renommée ? Elle flatte ou médit, trompe en exagérant, Et dit juste très rarement. Des défauts de Dorval je suis bien informée, Sans doute il n'est pas sans esprit, Mais il n'a point de caractère ; Vous l'avez toujours vu se plaire À ces modes d'un jour qu'auprès du sot vulgaire, Un charlatan met en crédit. Il livra sa fortune aux fourneaux d'un chimiste ; Il alla chercher la santé Au bout du doigt d'un Mesmériste ! Du grand Cagliostro je le vis entêté, Au point que deux jours par semaine Il conversait avec Turenne Tout comme je cause avec vous. Si Mahomet eût eu quelque crédit en France, Je crois que mon bizarre époux, Mettant dans Mahomet toute sa confiance, Aurait été turc un moment : Il n'en est rien heureusement. Il quitta le service assez étourdiment, Il eut pu parvenir aux grades militaires, Il aime son pays ; mais il ne le sert guère. Dans son district il fait beaucoup de bruit, Il y pérore jour et nuit ; Et pendant ce temps-là néglige ses affaires Il est dupe.Mesmériste : adjectif construit à partir du nom de Franz-Anton Mesmer (1734-1815) a fondé une théorie thérapeutique sur le magnétisme animal nommé mesmerisme. Arrivé à Paris en 1778, il connut un très vif succès avant d'être contesté formellement par l'Académie des Sciences et l'Académie royale de Médecine. Il quitte la France en 1785.
Joseph Balsamo dit Alessandro comte de Cagliostrio (1743-1795) : 2venturier italien. Incarcéré à la Bastille en 1785 dans le cadre de l'affaire du Collier de la Reine puis fut expulsé de France en 1786. Il importa la Franc-maçonnerie dite Égyptienne qui fit son succès parisien.
Madame DORVAL
Pardonnez-moi, je l'aime, Il est juste, honnête, et si bon ! Dans moi, sa confiance en tout point est extrême.DORVAL
Vous n'en abusez pas ?Madame DORVAL
Moi, non. Quoique je sois vive et jolie, Mon coeur resta toujours exempt de passions ; C'est à trois inclinations Que se borne en effet le roman de ma vie.DORVAL
Trois !Madame DORVAL
Vous trouvez que c'est bien peu.DORVAL, à part
Bien peu ! La scélérate ! Ah ! Cachons notre jeu. Il n'est pas temps encor de montrer qui nous sommes.Madame DORVAL
D'abord, mon premier goût fut pour les gentilshommes, Celui que je choisis fut un brave guerrier, Et jamais on ne vit plus aimable officier.DORVAL
Et le second ?...Madame DORVAL
Suivant un état pacifique, Faisait des règlements, tantôt bien, tantôt mal ; C'était ce qu'on appelle en bonne politique, Un conseiller municipal.DORVAL
Reste un troisième.Madame DORVAL
Oui.Madame DORVAL
Mon choix vous paraîtra bizarre ; Mais l'amour est aveugle, et tel est mon destin, Que j'adore à présent...DORVAL
Qui donc ?Madame DORVAL
Un Bernardin.DORVAL
C'est pousser trop loin l'insolence ; Ma colère est plus forte, Et je perds patience.Se découvrant.
Me reconnaissez-vous ?Madame DORVAL, souriant
Vous êtes mon mari.DORVAL
Vous ne rougissez pas ?Madame DORVAL
Je veux faire un pari.DORVAL
Comment ? Un pari ?DORVAL
Sans doute.DORVAL
Cela, Madame, est un peu fort. Vous avez, dites-vous, aimé dans votre vie Un conseiller municipal, Un militaire, un moine.DORVAL
Cela passe la raillerie.Madame DORVAL
Quoi, Monsieur, seriez-vous jaloux ?DORVAL
Madame.....DORVAL
J'en conviens.Madame DORVAL
Et voilà comment un officier fut mon premier amant. Pour le bien, pour la paix, pour la chose publique, Votre empressement sans égal Fit de vous, dans ce temps critique, Un officier municipal. Par-là, mon autre amour suffisamment s'explique : Ici vous êtes moine, ou bien votre habit ment ; J'adore un moine maintenant ; Voilà tout le noeud de l'affaire.DORVAL, à part
Pour moi la vérité n'est pas encor trop claire ; Cependant il faut croire, ou bien faire semblant.Madame DORVAL
Comptez sur ma vertu : je fais tout pour vous plaire ; Et je cours estimer les meubles du couvent.Elle sort.
SCÈNE XIII.
DORVAL, seul
Me voici bien payé ; les époux curieux Doivent toujours s'attendre à des choses pareilles. Un mari doit fermer les yeux.... Et non pas ouvrir les oreilles..... J'ai formé l'entreprise et je l'achèverai ; Et d'un autre secret je me divertirai. Examinons ce portefeuille. Je vois que la première feuille Est de celle qui prit le voile malgré soi, Qui cherche à soulager sa tristesse profonde, Et qui veut bien qu'on se doute pourquoi Elle va rentrer dans le monde.Il lit bas.
J'ai lu très bas, et j'ai bien fait. Mais je suis plus content de cet autre billet. Dieux ! On y parle de ma fille. Plus que je n'en voudrais, peut-être j'en saurai. Allons, il est écrit qu'aujourd'hui j'apprendrai Tous les secrets de ma famille.Il faut vous apprendre ce que j'aurais dû vous cacher plus longtemps. J'aime Agnès, et j'en suis aimé ; mais nous ne pouvons être heureux ensemble. Quand je consentirais à rompre mes voeux, son père ne consentira jamais à nous unir ; car je suis pauvre et cadet de famille. Je dois me sacrifier moi-même : je vais quitter la France. Engagez Agnès à obéir à son père ; c'est son premier devoir. Adieu, je serai moins malheureux quand je saurai que je suis seul à plaindre.
Thèotime.
Ce n'est point là du tout, écrire en suborneur, Ce jeune Théotime est un homme d'honneur.SCÈNE XIV. Tous les Acteurs ; hors Séraphin, Gabriel, Nicolas et la Tourrière.
PÉTRONILLE à Dorval
Avant de vous quitter, apprenez mon secret, À cette confidence une heure peut suffire, Quand on sort du couvent, ou n'en saurait trop dire.APPOLINE
Un mot, et j'aurai bientôt fait.PÉTRONILLE
Je passe la première.EUDALIE
Ah ! Je suis si pressée.DORVAL
Je quitte cet habit, j'en ai trop entendu. Plus que vous ne croyez, j'ai votre confidence, Ce que vous me diriez, je le connais d'avance.EUDALIE
Ah ! C'est Monsieur Dorval.DORVAL
Il faut bien qu'on me le pardonne. J'avais voulu surprendre et c'est moi qu'on surprit. Pour avoir un moment endossé cet habit, La leçon, j'en conviens, fut bonne : Ceux qui l'ont porté plus longtemps En doivent bien savoir sur les âmes dévotes, Et pourraient fournir tous les ans Un plaisant recueil d'anecdotes.EUDALIE
Ce capuchon, Monsieur ?...APPOLINE
Vous le saviez d'avance.Madame DORVAL
Et ce ne n'est pas un crime.DORVAL
Et que ma fille...L'ABBESSE
Ici tout le monde l'estime.SCÈNE XV. Les Mêmes, La Tourrière, Théotime, Nicolas.
LA TOURRIÈRE
Je ramène un transfuge : il fuyait du couvent, Et je ne l'ai saisi qu'à son corps défendant.Madame DORVAL
Enfin, vous l'aimez donc ?AGNÈS
Plus qu'on ne saurait dire. C'est dans la solitude et le désoeuvrement Qu'avec plus de pouvoir l'amour tient son empire.L'ABBESSE
Hélas ! Que dira-t-on ?Madame DORVAL
Eh bien ! Qu'allez-vous faire ?THÉOTIME
Jour heureux !... sort propice !L'ABBESSE
Si je me détermine à profiter enfin De cette liberté que le décret nous laisse, À m'avoir un mari, travaillez sourdement ; Mais il faut nécessairement, Qu'il ait appartenu jadis à la noblesse, Ou du moins ait été dans quelque parlement. Songez qu'il faut un ci-devant Pour une ci-devant abbesse. Je quitte le couvent avant la fin du jour.APPOLINE
Je vais enfin revoir mon père.PÉTRONILLE
Je cours dans les bras de ma mère.EUDALIE
Je vais, je ne sais où.LA TOURRIÈRE
Je vais chercher un tour.SCÈNE XVI. Tous les acteurs, hors la Fleur.
SÉRAPHIN
De vous je me suis occupé ; Je viens vous apporter un charmant vaudeville, Que depuis ce matin l'on chante par la ville.EUDALIE
Un vaudeville, ah c'est plaisant ! Pour moi j'aime le chant presque autant que la danse.Séraphin offre le vaudeville à Pétronille.
L'ABBESSE
Je perds le titre d'abbesse ; C'est un fâcheux accident. Quoi ! L'on veut de sa noblesse Priver aussi le couvent ? Mais un destin plus propice À mes voeux est présenté ; Il n'est point de sacrifice Qu'on ne fasse à la liberté.LA TOURRIÈRE
Que si j'étais jeune et belle, Et faite encore pour l'amour, Je pourrais être infidèle, Et quitter aussi mon tour. Par un retour de tendresse Mon coeur est souvent tenté ; Mais hélas ! Dans la vieillesse, Que faire de la liberté ?AGNÈS
Si je sors du monastère, L'hymen m'enchaîne à jamais : Le lien que l'on préfère Ne laisse point de regrets. Le nouveau noeud que j'adore Sera toujours respecté. C'est pour l'engager encore, Que je reprends, ma liberté.EUDALIE
Ce qui chez vous est fort sage, Chez moi serait imprudent. Je vais faire un autre usage Du bonheur que l'on me rend, Mon coeur toujours vif et tendre, Veut, par l'amour agité, Souvent quitter et reprendre Tous les droits de sa liberté.THÉOTIME
L'Hymen n'est point une chaîne Lorsqu'il unit deux amants, Et je vous soumets sans peine Mes voeux et mes sentiments. En vous, le pouvoir suprême Ne peut être redouté ; Obéir à ce qu'on aime Vaut bien mieux que la liberté.Madame DORVAL
On dit souvent que les belles Tyrannisent leurs amants ; Mais pour les amants fidèles Ce sont de bien chers tyrans ; Et de ce fèxe équitable Reconnaissez la bonté, Quand l'amant n'est plus aimable On lui donne sa liberté.616 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica