Comédie en prose
Le Compliment
Personnages
- RENÉE, ll ans
- GABRIELLE, 10 ans
- ALICE, 10 ans, soeur de Renée
- MARIE, 6 ans, soeur de Renée
- MADAME DE LUCET, leur mère
- BONNE MAMAN
UN COMPLIMENT
Un salon. - À droite, un peu vers le fond, une table avec ce qu'il faut pour écrire. - Un grand fauteuil à gauche. - Porte au fond et portes latérales. Au lever du rideau, Alice et Gabrielle sont en scène. À gauche, Marie va de long en large en portant de temps eu temps la main a son front.
SCÈNE PREMIÈRE. Alice, Gabrielle, Marie.
GABRIELLE
À quoi penses-tu, ma chère Alice ? Est-ce un grand secret ?
ALICE
Je pense à quelque chose, mais ce n'est pas un secret ; je puis te dire ce que c'est, car tu es ma meilleure amie et je n'ai rien de caché pour toi.
GABRIELLE
Alors, dis.
ALICE
C'est aujourd'hui la fête de Bonne_maman. Renée, Marie et moi allons lui porter les compliments faits pour elle. Mais figure-toi que cette fois Bonne maman a dit qu'elle donnerait une montre en or à celle qui lui fera le plus joli compliment. Je voudrais bien gagner le beau cadeau.
GABRIELLE
Pourquoi ne le gagnerais-tu pas ?
ALICE
Marie ne concourt pas, mais ma soeur Renée est bien plus forte que moi.
GABRIELLE
Elle a un an de plus et l'on en doit tenir compte.
MARIE, en se tournant vers le public
J'y suis et je le sais maintenant.
ALICE, sans remarquer ce que dit Marie
On ne l'a pas dit et je ne sais pas si l'on tiendra compte de l'âge, mais ce que je sais bien, c'est...
Elle hésite.
Voilà que maintenant je n'ose pas te le dire.
GABRIELLE
Pourquoi, ma chère Alice ?
ALICE
Parce que je vais te paraître mauvaise et jalouse.
GABRIELLE
Pour cela, non.
ALICE
Tu ne me connais pas bien.
GABRIELLE
Va donc jusqu'au bout.
ALICE
Si je n'avais pas ce beau cadeau...
En entendant ce dernier mot, Marie se tourne du côté des jeunes filles et elle écoute.
ALICE, continuant
J'en aurais un grand chagrin. C'est mal, n'est-ce pas ? Car, enfin, si on ne me le donne pas, c'est que je ne l'aurai pas mérité.
GABRIELLE
Un pareil chagrin est naturel et tout le monde le comprendra.
ALICE
Mais il serait si grand pour moi qu'il me rendrait méchante. Je serais désespérée en voyant Renée gagner la montre. Être jalouse de sa soeur, c'est laid !... Et pourtant, je ne puis changer mon coeur, c'est plus fort que moi...
GABRIELLE
Mais, je le répète, pourquoi ne gagnerais-tu pas le prix ? Tu as déjà fait de très jolies compositions.
ALICE
Veux-tu voir mon compliment ?
GABRIELLE
J'allais te le demander.
ALICE
Allons dans ma chambre.
Après un silence.
Ma chère Gabrielle, il est bien entendu que tu me diras ce que tu penses, mais rien de plus. Pas un avis, pas un conseil ; ce ne serait pas honnête.
GABRIELLE
Tu as raison, je ne donnerai que mon opinion.
Elles sortent par la gauche.
SCÈNE II. Marie, puis Renée.
MARIE
Je fais mon compliment... J'en sais même deux, un en prose, l'autre en vers... Quel est le plus joli ? Je ne sais pas... Bien sûr, je ne puis pas en dire deux.
Renée entre en scène
MARIE, venant auprès d'elle
Grande soeur, qu'est-ce qui est plus joli, la prose ou les vers ?
RENÉE
Tous les deux peuvent être très jolis.
MARIE
Mais pour un compliment ?
RENÉE
Pour cela, les vers sont souvent préférables.
MARIE
Alors, je dirai les vers.
Après un silence et se rapprochant de Renée.
Mais grande soeur, les vers sont-ils propres ?
RENÉE
S'ils sont propres ! Pourquoi demandes-tu cela, chérie ?
MARIE
Parce que j'ai entendu dire qu'on tirait les vers du nez.
RENÉE
Tais-toi, petite soeur, et ne te sers plus d'une expression que lu ne peux comprendre et qui est très laide.
MARIE
Je ne le savais pas, je ne le dirai plus... Je réciterai le compliment en vers.
RENÉE
Chacune récitera le sien.
MARIE
Toi aussi, grande soeur ?
RENÉE
Moi, aussi, ma chérie.
MARIE
Et Alice aussi ?
RENÉE
Certainement.
MARIE
Est-ce que tu gagneras la montre en or ?
RENÉE
Peut-être.
MARIE
Alice alors ne la gagnera pas ?
RENÉE
Non, si je la gagne.
MARIE
Pauvre Alice !
RENÉE
Que dis-tu ? Je ne te comprends pas, petite soeur. Pourquoi pauvre Alice ?
MARIE
Tout à l'heure, je l'ai entendue parler avec Gabrielle.
RENÉE
Eh bien ?
MARIE
Elle disait que si elle ne gagnait pas le prix, elle serait bien malheureuse.
RENÉE
Bien malheureuse !
MARIE
Elle disait aussi que c'est très laid d'être jalouse de sa soeur, mais que c était plus fort qu'elle et qu'elle serait désespérée si elle n'avait pas la montre.
RENÉE
Elle a dit cela ?
MARIE
Oui, grande soeur, je l'ai entendue.
MADAME DE LUCET, paraissant à la porte de droite et
Marie ?
MARIE
Me voilà, Maman.
MADAME DE LUCET
Viens donc, ma chérie.
MARIE
Oui, Maman.
Elle sort par la droite avec sa mère.
SCÈNE III.
RENÉE
Pauvre Alice ! Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ?...
Après un silence.
Je tiens aussi à cette montre et je serais charmée de l'avoir, car elle est bien belle... Mais Alice en serait malheureuse et je veux lui éviter le moindre chagrin.
Elle sort un écrit de sa poche.
Mon devoir est donc tout tracé...
Elle va vers la table à droite et elle s'assied.
Chère Alice ! Elle aurait de la peine par moi !... Non, jamais !...
Elle efface une ligne.
Je suis contente du hasard qui m'a fait connaître la vérité.
Elle efface encore.
MADAME DE LUCET, à la porte de droite et à part
Que m'a dit Marie ?
Elle s'avance un peu sur la pointe des pieds et elle observe un instant Renée qui continue à effacer sur le papier.
Ah ! Je comprends ! Chère, chère enfant !
Elle regagne la porte, elle envoie un baiser à Renée et elle sort sans que celle-ci l'ait vue.
RENÉE
Allons, voilà qui est fait...
Elle se lève.
Je n'ai même plus besoin de repasser cet écrit.
Regardant vers le fond.
Je n'aurai pas le cadeau, mais Alice n'aura pas de chagrin... C'est une compensation.
Elle met l'écrit dans sa poche.
Ah ! Voici Bonne_Maman.
Bonne Maman entre ; elle est suivie d'Alice et de Marie ; madame de Lucet vient ensuite. Bonne maman s'assied dans le grand fauteuil. Madame de Lucet se met à sa gauche.
SCÈNE IV. Renée, Bonne Maman, Madame de Lucet, Alice, Marie.
BONNE MAMAN
Bonjour, mes chères enfants.
MADAME DE LUCET
Allons, mes fillettes.
RENÉE, s'approchant de Bonne maman
Chère Bonne_maman, je te souhaite, une bonne fête et je t'embrasse de tout mon coeur.
BONNE MAMAN, après avoir réprimé un mouvement de surprise
Merci, ma chère Renée.
Elle l'embrasse ; Renée passe à droite, Alice vient à son tour devant Bonne maman.
ALICE
C'est aujourd'hui ta fête, chère Bonne Maman. Aussi, je suis descendue ce matin au jardin. J'ai dit aux arbres de te prêter encore longtemps leur ombrage ; j'ai dit aux fleurs de t'offrir encore longtemps leurs parfums ; j'ai dit aux oiseaux de chanter encore longtemps pour toi leurs plus jolies chansons. Puis, comme le soleil paraissait, je lui ai dit de se lever encore longtemps sur tes pas. Les arbres, les fleurs, les oiseaux et le soleil m'ont promis de faire ce que je leur ai demandé, chacun me l'a dit à sa façon, et moi, je viens te le dire à la mienne et en te faisant deux gros baisers.
BONNE MAMAN
Merci, ma chérie, de ton joli compliment.
Elle embrasse Alice qui passe a droite. - Marie s'approche.
MARIE
Bonne_maman, voici mes souhaits pour ta fête. Joie à ton coeur, santé parfaite, Horizon jamais obscurci, Et pouvoir l'embrasser pendant vingt ans ainsi.BONNE MAMAN
Merci, mon cher trésor.
Marie l'embrasse et elle rejoint ses soeurs à droite.
BONNE MAMAN
Maintenant, approchez-vous, mes enfants. Vous savez que j'ai promis une montre à celle qui m'aura dit le plus joli compliment.
Elle prend dans sa poche un écrin qu'elle ouvre.
Chère Alice, c'est toi qui as mérité ce prix, le voilà.
ALICE, prenant la montre
Oh ! Quel bonheur ! Merci, Bonne Maman, merci !
À madame de Lucet.
Mère, me permets-tu d'aller le dire à Gabrielle ?
MARIE
Me permets-tu d'accompagner Alice ?
MADAME DE LUCET
Allez, mes enfants, et revenez bientôt.
Alice et Marie sortent par le fond. Renée se dirige vers la droite.
BONNE MAMAN
Ma chère Renée, j'ai à causer un instant avec toi.
RENÉE
Bien, grand-mère.
MADAME DE LUCET
Causez toutes les deux.
Elle va vers la droite et elle dit à part.
Que va-t-il se passer et que va faire Renée ?
Elle sort.
SCÈNE V. Renée, Bonne_Maman.
BONNE MAMAN
Tu as, sans doute, compris pourquoi j'ai voulu te parler, mon enfant.
RENÉE
Quelle qu'en soit la raison, j'en suis heureuse, car tu sais que mes meilleurs moments sont ceux que je passe auprès de toi.
BONNE MAMAN
As-tu remarqué le mouvement de surprise que je n'ai pu réprimer en entendant ton compliment.
RENÉE
Oui, grand-mère.
BONNE MAMAN
Eh bien ! Qu'en as-tu pensé ?
RENÉE
Que tu n'en étais pas contente.
BONNE MAMAN
Et c'est vrai. Ce que tu as dit est presque une banalité et n'a rien de comparable avec ton gentil compliment de l'année dernière.
RENÉE
L'esprit n'est pas toujours disposé...
BONNE MAMAN
L'esprit, peut-être, mais non le coeur.
RENÉE
Le coeur lui-même ne peut pas toujours dire ce qu'il sent.
BONNE MAMAN
Mais de là à la phrase dont tu t'es servie, il y a loin.
RENÉE
Alors, pardonne-la moi, grand-mère.
BONNE MAMAN
Écoute, mon enfant : un pareil fait ne se produit pas sans raison et je ne puis admettre celle que tu m'as donnée.
RENÉE
Pourtant...
BONNE MAMAN
Tu connaissais la date de ma fête, tu pouvais donc t'y prendre en temps. L'inspiration, en tel cas surtout, ne fait pas défaut quinze jours de suite. Il y a une autre cause, ma chère Renée.
RENÉE
Je ne puis rien ajouter à ce que tu sais déjà.
BONNE MAMAN
Il y a une autre cause, te dis-je, et je désire la connaître.
RENÉE
Mais, grand-mère...
BONNE MAMAN
Je vois, à tes hésitations, que tu me caches quelque chose ; tu ne sais pas mentir, mon enfant.
RENÉE
Je ne puis dire plus que je n'ai dit.
4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica