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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Compliment

Adolphe Carcassonne· imprimée en 1889· 4 vers· 6 personnages

Personnages

  • RENÉE, ll ans
  • GABRIELLE, 10 ans
  • ALICE, 10 ans, soeur de Renée
  • MARIE, 6 ans, soeur de Renée
  • MADAME DE LUCET, leur mère
  • BONNE MAMAN

UN COMPLIMENT

Un salon. - À droite, un peu vers le fond, une table avec ce qu'il faut pour écrire. - Un grand fauteuil à gauche. - Porte au fond et portes latérales. Au lever du rideau, Alice et Gabrielle sont en scène. À gauche, Marie va de long en large en portant de temps eu temps la main a son front.

SCÈNE PREMIÈRE. Alice, Gabrielle, Marie.

GABRIELLE

À quoi penses-tu, ma chère Alice ? Est-ce un grand secret ?

ALICE

Je pense à quelque chose, mais ce n'est pas un secret ; je puis te dire ce que c'est, car tu es ma meilleure amie et je n'ai rien de caché pour toi.

GABRIELLE

Alors, dis.

ALICE

C'est aujourd'hui la fête de Bonne_maman. Renée, Marie et moi allons lui porter les compliments faits pour elle. Mais figure-toi que cette fois Bonne maman a dit qu'elle donnerait une montre en or à celle qui lui fera le plus joli compliment. Je voudrais bien gagner le beau cadeau.

GABRIELLE

Pourquoi ne le gagnerais-tu pas ?

ALICE

Marie ne concourt pas, mais ma soeur Renée est bien plus forte que moi.

GABRIELLE

Elle a un an de plus et l'on en doit tenir compte.

MARIE, en se tournant vers le public

J'y suis et je le sais maintenant.

ALICE, sans remarquer ce que dit Marie

On ne l'a pas dit et je ne sais pas si l'on tiendra compte de l'âge, mais ce que je sais bien, c'est...

Elle hésite.

Voilà que maintenant je n'ose pas te le dire.

GABRIELLE

Pourquoi, ma chère Alice ?

ALICE

Parce que je vais te paraître mauvaise et jalouse.

GABRIELLE

Pour cela, non.

ALICE

Tu ne me connais pas bien.

GABRIELLE

Va donc jusqu'au bout.

ALICE

Si je n'avais pas ce beau cadeau...

En entendant ce dernier mot, Marie se tourne du côté des jeunes filles et elle écoute.

ALICE, continuant

J'en aurais un grand chagrin. C'est mal, n'est-ce pas ? Car, enfin, si on ne me le donne pas, c'est que je ne l'aurai pas mérité.

GABRIELLE

Un pareil chagrin est naturel et tout le monde le comprendra.

ALICE

Mais il serait si grand pour moi qu'il me rendrait méchante. Je serais désespérée en voyant Renée gagner la montre. Être jalouse de sa soeur, c'est laid !... Et pourtant, je ne puis changer mon coeur, c'est plus fort que moi...

GABRIELLE

Mais, je le répète, pourquoi ne gagnerais-tu pas le prix ? Tu as déjà fait de très jolies compositions.

ALICE

Veux-tu voir mon compliment ?

GABRIELLE

J'allais te le demander.

ALICE

Allons dans ma chambre.

Après un silence.

Ma chère Gabrielle, il est bien entendu que tu me diras ce que tu penses, mais rien de plus. Pas un avis, pas un conseil ; ce ne serait pas honnête.

GABRIELLE

Tu as raison, je ne donnerai que mon opinion.

Elles sortent par la gauche.

SCÈNE II. Marie, puis Renée.

MARIE

Je fais mon compliment... J'en sais même deux, un en prose, l'autre en vers... Quel est le plus joli ? Je ne sais pas... Bien sûr, je ne puis pas en dire deux.

Renée entre en scène

MARIE, venant auprès d'elle

Grande soeur, qu'est-ce qui est plus joli, la prose ou les vers ?

RENÉE

Tous les deux peuvent être très jolis.

MARIE

Mais pour un compliment ?

RENÉE

Pour cela, les vers sont souvent préférables.

MARIE

Alors, je dirai les vers.

Après un silence et se rapprochant de Renée.

Mais grande soeur, les vers sont-ils propres ?

RENÉE

S'ils sont propres ! Pourquoi demandes-tu cela, chérie ?

MARIE

Parce que j'ai entendu dire qu'on tirait les vers du nez.

RENÉE

Tais-toi, petite soeur, et ne te sers plus d'une expression que lu ne peux comprendre et qui est très laide.

MARIE

Je ne le savais pas, je ne le dirai plus... Je réciterai le compliment en vers.

RENÉE

Chacune récitera le sien.

MARIE

Toi aussi, grande soeur ?

RENÉE

Moi, aussi, ma chérie.

MARIE

Et Alice aussi ?

RENÉE

Certainement.

MARIE

Est-ce que tu gagneras la montre en or ?

RENÉE

Peut-être.

MARIE

Alice alors ne la gagnera pas ?

RENÉE

Non, si je la gagne.

MARIE

Pauvre Alice !

RENÉE

Que dis-tu ? Je ne te comprends pas, petite soeur. Pourquoi pauvre Alice ?

MARIE

Tout à l'heure, je l'ai entendue parler avec Gabrielle.

RENÉE

Eh bien ?

MARIE

Elle disait que si elle ne gagnait pas le prix, elle serait bien malheureuse.

RENÉE

Bien malheureuse !

MARIE

Elle disait aussi que c'est très laid d'être jalouse de sa soeur, mais que c était plus fort qu'elle et qu'elle serait désespérée si elle n'avait pas la montre.

RENÉE

Elle a dit cela ?

MARIE

Oui, grande soeur, je l'ai entendue.

MADAME DE LUCET, paraissant à la porte de droite et

Marie ?

MARIE

Me voilà, Maman.

MADAME DE LUCET

Viens donc, ma chérie.

MARIE

Oui, Maman.

Elle sort par la droite avec sa mère.

SCÈNE III.

RENÉE

Pauvre Alice ! Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ?...

Après un silence.

Je tiens aussi à cette montre et je serais charmée de l'avoir, car elle est bien belle... Mais Alice en serait malheureuse et je veux lui éviter le moindre chagrin.

Elle sort un écrit de sa poche.

Mon devoir est donc tout tracé...

Elle va vers la table à droite et elle s'assied.

Chère Alice ! Elle aurait de la peine par moi !... Non, jamais !...

Elle efface une ligne.

Je suis contente du hasard qui m'a fait connaître la vérité.

Elle efface encore.

MADAME DE LUCET, à la porte de droite et à part

Que m'a dit Marie ?

Elle s'avance un peu sur la pointe des pieds et elle observe un instant Renée qui continue à effacer sur le papier.

Ah ! Je comprends ! Chère, chère enfant !

Elle regagne la porte, elle envoie un baiser à Renée et elle sort sans que celle-ci l'ait vue.

RENÉE

Allons, voilà qui est fait...

Elle se lève.

Je n'ai même plus besoin de repasser cet écrit.

Regardant vers le fond.

Je n'aurai pas le cadeau, mais Alice n'aura pas de chagrin... C'est une compensation.

Elle met l'écrit dans sa poche.

Ah ! Voici Bonne_Maman.

Bonne Maman entre ; elle est suivie d'Alice et de Marie ; madame de Lucet vient ensuite. Bonne maman s'assied dans le grand fauteuil. Madame de Lucet se met à sa gauche.

SCÈNE IV. Renée, Bonne Maman, Madame de Lucet, Alice, Marie.

BONNE MAMAN

Bonjour, mes chères enfants.

MADAME DE LUCET

Allons, mes fillettes.

RENÉE, s'approchant de Bonne maman

Chère Bonne_maman, je te souhaite, une bonne fête et je t'embrasse de tout mon coeur.

BONNE MAMAN, après avoir réprimé un mouvement de surprise

Merci, ma chère Renée.

Elle l'embrasse ; Renée passe à droite, Alice vient à son tour devant Bonne maman.

ALICE

C'est aujourd'hui ta fête, chère Bonne Maman. Aussi, je suis descendue ce matin au jardin. J'ai dit aux arbres de te prêter encore longtemps leur ombrage ; j'ai dit aux fleurs de t'offrir encore longtemps leurs parfums ; j'ai dit aux oiseaux de chanter encore longtemps pour toi leurs plus jolies chansons. Puis, comme le soleil paraissait, je lui ai dit de se lever encore longtemps sur tes pas. Les arbres, les fleurs, les oiseaux et le soleil m'ont promis de faire ce que je leur ai demandé, chacun me l'a dit à sa façon, et moi, je viens te le dire à la mienne et en te faisant deux gros baisers.

BONNE MAMAN

Merci, ma chérie, de ton joli compliment.

Elle embrasse Alice qui passe a droite. - Marie s'approche.

BONNE MAMAN

Merci, mon cher trésor.

Marie l'embrasse et elle rejoint ses soeurs à droite.

BONNE MAMAN

Maintenant, approchez-vous, mes enfants. Vous savez que j'ai promis une montre à celle qui m'aura dit le plus joli compliment.

Elle prend dans sa poche un écrin qu'elle ouvre.

Chère Alice, c'est toi qui as mérité ce prix, le voilà.

ALICE, prenant la montre

Oh ! Quel bonheur ! Merci, Bonne Maman, merci !

À madame de Lucet.

Mère, me permets-tu d'aller le dire à Gabrielle ?

MARIE

Me permets-tu d'accompagner Alice ?

MADAME DE LUCET

Allez, mes enfants, et revenez bientôt.

Alice et Marie sortent par le fond. Renée se dirige vers la droite.

BONNE MAMAN

Ma chère Renée, j'ai à causer un instant avec toi.

RENÉE

Bien, grand-mère.

MADAME DE LUCET

Causez toutes les deux.

Elle va vers la droite et elle dit à part.

Que va-t-il se passer et que va faire Renée ?

Elle sort.

SCÈNE V. Renée, Bonne_Maman.

BONNE MAMAN

Tu as, sans doute, compris pourquoi j'ai voulu te parler, mon enfant.

RENÉE

Quelle qu'en soit la raison, j'en suis heureuse, car tu sais que mes meilleurs moments sont ceux que je passe auprès de toi.

BONNE MAMAN

As-tu remarqué le mouvement de surprise que je n'ai pu réprimer en entendant ton compliment.

RENÉE

Oui, grand-mère.

BONNE MAMAN

Eh bien ! Qu'en as-tu pensé ?

RENÉE

Que tu n'en étais pas contente.

BONNE MAMAN

Et c'est vrai. Ce que tu as dit est presque une banalité et n'a rien de comparable avec ton gentil compliment de l'année dernière.

RENÉE

L'esprit n'est pas toujours disposé...

BONNE MAMAN

L'esprit, peut-être, mais non le coeur.

RENÉE

Le coeur lui-même ne peut pas toujours dire ce qu'il sent.

BONNE MAMAN

Mais de là à la phrase dont tu t'es servie, il y a loin.

RENÉE

Alors, pardonne-la moi, grand-mère.

BONNE MAMAN

Écoute, mon enfant : un pareil fait ne se produit pas sans raison et je ne puis admettre celle que tu m'as donnée.

RENÉE

Pourtant...

BONNE MAMAN

Tu connaissais la date de ma fête, tu pouvais donc t'y prendre en temps. L'inspiration, en tel cas surtout, ne fait pas défaut quinze jours de suite. Il y a une autre cause, ma chère Renée.

RENÉE

Je ne puis rien ajouter à ce que tu sais déjà.

BONNE MAMAN

Il y a une autre cause, te dis-je, et je désire la connaître.

RENÉE

Mais, grand-mère...

BONNE MAMAN

Je vois, à tes hésitations, que tu me caches quelque chose ; tu ne sais pas mentir, mon enfant.

RENÉE

Je ne puis dire plus que je n'ai dit.

4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica