Comédie en vers· Pièce en un Acte et en Vers
En Chine
Personnages
- NELLY
- MADEMOISELLE LAURE, sa gouvernante
- PAT-TCHOU-LI
- KA-OUT-TCHOU
- MU-SI-KA-LI
- CHANTEUSES ET DANSEUSES CHINOISES
EN CHINE.
Un salon chinois. - À gauche, une porte. - Au fond, une porte donnant sur une galerie. - À droite, vers le fond, une table. - Des tentures à sujets chinois couvrent les murs du salon.
SCÈNE PREMIÈRE. Nelly, Mademoiselle Laure.
MADEMOISELLE LAURE
Nous sommes à Pékin, ma chère demoiselle.NELLY
Et j'en suis enchantée... Il faut tout votre zèle Et vos soins assidus pour que j'arrive ainsi Sans m'en apercevoir.MADEMOISELLE LAURE
Justement ; vous aviez grand peur du mal de mer.MADEMOISELLE LAURE
Aussi, le docteur Jean, vous dis-je, a fait merveille ; Vous n'avez rien senti, vous avez pris la veille Du départ la liqueur bienheureuse, et depuis J'ai vu passer les jours, j'ai vu passer les nuits, Sans que le mal de mer jamais ne vous dérange ; Vous mangiez, vous buviez en dormant.NELLY
C'est étrange.MADEMOISELLE LAURE
Je n'en disconviens pas, et pourtant c'est ainsi.MADEMOISELLE LAURE
Je le sais ; vous l'avez si bien manifesté Qu'on a dû se soumettre à votre volonté. Mais puisque nous voilà, profitons-en... Du reste J'ai vu trois mandarins de ce pays céleste ; L'un d'entr'eux, le plus riche, attache un bien grand prix À s'occuper de nous : la lettre de Paris Que son ambassadeur pour lui m'avait remise L'a hautement flatté ; cette heureuse entremise Nous vaudra les faveurs du Fils du Ciel ; jugez Dans quel ravissement nos coeurs seront plongés.MADEMOISELLE LAURE
Non, certes... j'oubliais déjà la sérénade ; Le puissant mandarin nous fait cet honneur-là ; Les choeurs célestes vont venir...Elle regarde par la galerie du fond.
Et les voilà.Mu-si-ka-li et des jeunes Chinoises entrent ; Musi-ka-li tient dans la main un bâton de chef d'orchestre. — Les jeunes filles viennent saluer Nelly et mademoiselle Laure en s'inclinant et en portant les mains avec l'index debout à la hauteur de leurs têtes.
SCÈNE II. Nelly, Mademoiselle Laure, Mu-si-ka-li, Jeunes Chinoises.
MADEMOISELLE LAURE, à Nelly
Il faut nous recueillir, car nous allons entendre Quelque chose d'exquis, de vaporeux, de tendre.Les jeunes Chinoises se rangent à droite ; Mu-si-ka-li se tient devant elles ; elle bat une mesure à deux temps dont le premier est frappé sur le bout de son nez et le second en l'air.
LES JEUNES CHINOISES
Sur l'air : Ah ! vous dirai-je, maman. Avec lenteur et avec beaucoup de gravité.
C'est pour nous l'heureux moment De vous faire compliment ; Nous vous sommes inconnues, Mais soyez les bienvenues, Car Yan-tsin, le mandarin, Vous le dit dans ce refrain.MADEMOISELLE LAURE
Nous remercions bien Monsieur_le_mandarin.À Nelly.
L'air est fort connu, mais j'aime, je vous l'assure, Cette étrange façon de battre la mesure.MU-SI-KA-LI
Écoutez maintenant un ensemble à succès ; On l'appelle chez nous le classique français.Mu-si-ka-li bat encore une mesure de la même manière, et le choeur chante les vers suivants sur le motif : Au clair de la lune.
LES JEUNES CHINOISES
Monte, ô blanche lune ! Dans le firmament ; Jette à la nuit brune Ton éclat charmant ; Souris dans l'espace ; Tu peux nous donner La meilleure place Pour nous promener.Ka-out-tchoù, fille d'honneur de l'Impératrice, entre avec une large feuille de palmier à la main ; à son entrée, Mù-si-ka-li et les jeunes Chinoises saluent. - Ka-out-tohou vient s'incliner devant Mademoiselle Laure et Nelly qui se sont levées à son entrée ; elle se tourne ensuite vers les jeunes filles et elle leur indique la porte. Mn-si-ka-li et les jeunes Chinoises viennent passer devant mademoiselle Laure et Nelly en reprenant le dernier choeur et elles sortent en mesure.
SCÈNE III. Mademoiselle Laure, Nelly, Ka-out-tchou.
KA-OUT-TCHOU, présentant la feuille de palmier à Mademoiselle Laure
Voici ce que Tching-Fo, notre gracieux maître Et puissant Empereur, m'a dit de vous remettre.MADEMOISELLE LAURE
Qu'est-ce donc ?KA-OUT-TCHOU
Un écrit de sa divine main.KA-OUT-TCHOU
Précisément.MADEMOISELLE LAURE
J'ignore le chinois, je l'ignore au complet.KA-OUT-TCHOU
J'aime de votre esprit la couleur et le style.MADEMOISELLE LAURE
Oh ! Madame...KA-OUT-TCHOU
Voyons, je veux vous être utile ; Je lirai, si cela peut vous faire plaisir, Le message d'en haut.MADEMOISELLE LAURE
C'est mon plus grand désir,KA-OUT-TCHOU
Alors, recueillez-vous.MADEMOISELLE LAURE
Recueillons-nous.KA-OUT-TCHOU, lisant
- Sa Grâce, Le Fils du Ciel, issu d'une divine race, L'Empereur que toujours le monde saluera, Le maître de la Chine entière... et_coetera, Institue à Nelly, la charmante Française, L'honneur de figurer de droit parmi les seize...NELLY
Les seize ?KA-OUT-TCHOU
Assurément.MADEMOISELLE LAURE
Oui, mais les seize quoi ?KA-OUT-TCHOU
Recueillez-vous ; il faut contenir votre émoi.MADEMOISELLE LAURE
Certes... mais je voudrais savoir...KA-OUT-TCHOU, continuant à lire
Les seize filles Que l'illustre Yan-tsin choisit dans les familles Les plus hautes, pour faire un cortège éclatant À la Fille du Ciel.MADEMOISELLE LAURE, avec joie
Quel honneur !KA-OUT-TCHOU, après avoir mis la feuille de palmier sur une chaise
Un instant ; Il me faut ajouter...NELLY
C'est très juste.KA-OUT-TCHOU
Aussi La jeune Pat-tchou-li viendra bientôt ici, Elle vous apprendra nos us et nos coutumes.MADEMOISELLE LAURE
Oh ! Merci.KA-OUT-TCHOU
Vous allez échanger vos costumes Contre ceux du pays, des vêtements chinois D'un très bon goût.MADEMOISELLE LAURE
Surtout s'ils sont de votre choix.Ka-out-tchou frappe dans ses mains ; deux jeunes Chinoises entrent avec des vêtements sur les bras.
KA-OUT-TCHOU, avec un geste de commandement et en accentuant chaque syllabe
Man, chon ! - Ka, fé, o, lé ! - Po, ta, ho ! - Kas, ka, mèche !LES DEUX CHINOISES, en s'inclinant
Tsin, tsin.MADEMOISELLE LAURE
Et Tsin, tsin, la réponse à deux mots seuls réduite, Certainement veut dire : allons-y tout de suite.MADEMOISELLE LAURE
Il suffit pour cela de se lever matin.Les deux jeunes Chinoises sont entrées dans le cabinet, à gauche ; elles en ressortent, saluent avec l'index levé à la hauteur de la tête et s'en vont par la galerie.
MADEMOISELLE LAURE, à Nelly
Hâtons-nous donc ; venez, ma chère demoiselle, Sous ces riches habits la grandeur nous appelle.Mademoiselle Laure et Nelly entrent dans le cabinet.
SCÈNE IV. Ka-out-tchou, puis Pat-tchou-li.
KA-OUT-TCHOU, désignant le cabinet
Tout ce qu'on dit ici s'entend fort bien de là ; Il faut de la prudence, et beaucoup.Apercevant Pat-tchou-li qui entre.
Vous voilà, Pat-tchou-li ?PAT-TCHOU-LI
Me voilà.KA-OUT-TCHOU, regardant Pat-tchou-li
Qu'avez-vous donc, ma chère ? Vos traits sont contractés, vous semblez en colère.PAT-TCHOU-LI
On serait en colère à moins, en vérité.PAT-TCHOU-LI
Qu'importe Que l'on entende ou non à travers cette porte ? Jugez de mon courroux : J'aspirais à l'honneur D'être parmi les seize, et mon plus cher bonheur Était ce rêve... eh bien ! La sotte fantaisie Du grand lettré Yan-tsin fait que l'on m'a choisie Pour donner des conseils et même des leçons À celle qui prendra ma place sans façons. C'est impertinemment vouloir me chercher noise ; Elle est française, soit, eh bien ! je suis chinoise ; Nous verrons si de moi l'on fait un mannequin, Et qui l'emportera Paris ou bien Pékin. La Chine aux yeux du monde a mis une auréole, Nous avons découvert...S'interrompant.
Quoi donc ?KA-OUT-TCHOU
Mais... la boussole.PAT-TCHOU-LI
La boussole. Oui ; croit-on que ces Françaises-là Dans leur fameux Paris auraient trouvé cela ? La boussole ! Je crois une chose entendue Que nous l'avons trouvée et qu'elles l'ont perdue.KA-OUT-TCHOU
Pourtant la plus âgée a de l'esprit.PAT-TCHOU-LI
Croit-on Que l'on soit sans esprit à Nankin, à Canton ? Croit-on que les Chinois, que trop souvent on raille, Aient l'esprit traversé par la grande muraille ? Non ; ce serait porter le plus faux jugement ; Les magots ne sont pas en Chine seulement, Je le démontrerai tout à l'heure à ces dames. Donc, j'ai dans ma pensée ourdi certaines trames Qui, je l'espère bien, prouveront de nouveau Que nous avons encor quelque chose au cerveau.KA-OUT-TCHOU
Puisse l'esprit... céleste au succès vous conduire,Regardant vers la gauche.
Voilà ces dames...KA-OUT-TCHOU
Je vais vous introduire.SCÈNE V. Ka-out-tchou, Pat-tchou-li, Nelly, Mademoiselle Laure.
KA-OUT-TCHOU, présentant Pat-tchou-li
Pat-tchou-li, ma meilleure amie...KA-OUT-TCHOU
Il faut que je retourne auprès de Sa Hautesse.À Nelly, en gagnant vers la porte.
Étudiez donc bien, mettez-vous au courant, Et bientôt vous serez...NELLY, riant
Au seizième rang.SCÈNE VI. Pat-tchou-li, Nelly, Mademoiselle Laure.
PAT-TCHOU-LI, à part
Elle veut me prendre par le nez.À Mademoiselle Laure et à Nelly.
Me voici tout à vous et m'en voyez charmée.MADEMOISELLE LAURE
Gentille Pat-tchou-li, qu'on vous a bien nommée ! On dirait votre voix un parfum qu'on entend.PAT-TCHOU-LI
À l'instant.Après un silence.
En Chine, il faut le dire, il est d'un vieil usage Que le pied joue un rôle autant que le visage, Autant que le visage il attire les yeux ; Il faut qu'il soit cambré, petit et gracieux, Il faut qu'un dessin pur indique la cheville ; Les pieds de Salamanque et les pieds de Séville Ressembleraient chez nous à des pieds de Romain, Car le plus grand soulier doit tenir dans la main.MADEMOISELLE LAURE
La chose me paraît tant soit peu difficile.PAT-TCHOU-LI
Oh ! Non, pas trop ; le pied, voyez-vous, est docile À la forme ; il suffit de le mettre au milieu D'un petit appareil en bois, on serre un peu, Et...MADEMOISELLE LAURE
J'y suis...MADEMOISELLE LAURE, faisant le geste de serrer un écrou
De la presse. Ce petit appareil, en usage à Pékin, Est un ancien supplice appelé : Brodequin.PAT-TCHOU-LI
Oh ! Madame...NELLY, à Mademoiselle Laure
Il faut voir.PAT-TCHOU-LI, légèrement
La chair se tuméfie, On le conçoit ; le pied se gonfle quelque peu, Il devient d'abord rouge, ensuite il devient bleu, Puis, jaune ; il faut du temps pour guérir, cela traîne, Et même quelquefois il s'y met la gangrène ; Mais on peut se vanter d'avoir un pied charmant.MADEMOISELLE LAURE
Peste ! Vous en parlez un peu légèrement.NELLY, avec un peu d'hésitation
Nous verrons.PAT-TCHOU-LI, à part
Elle semble un peu moins à son aise.À Nelly.
Mais aussi quel honneur d'être parmi les Seize !PAT-TCHOU-LI
Il n'est rien De plus facile : Avec une entière assurance Faites tout au rebours de ce qu'on fait en France ; Là-bas, on rit souvent ; ici l'on ne rit pas ; On s'agite chez vous, nous marchons au compas Avec une lenteur que jamais on n'évite.MADEMOISELLE LAURE, avec un nouveau geste de pression
Vous avez des raisons pour ne pas marcher vite.PAT-TCHOU-LI, continuant
À table, si polis et si nombreux qu'on soit, On laisse les voisins pour s'occuper de soi ; On n'y porte jamais de gants ou de manchettes, On n'a pas de cuillers, on n'a pas de fourchettes...MADEMOISELLE LAURE
Mais alors, quand on veut manger, comment fait-on ?PAT-TCHOU-LI
On se sert à propos d'un tout petit bâton Dont vous comprendrez mieux l'usage tout à l'heure. Il faut savoir aussi que dans chaque demeure, Dans la plus humble chambre ou les plus beaux salons, Au lieu d'entrer de face on entre à reculons.MADEMOISELLE LAURE
C'est fort drôle, vraiment.MADEMOISELLE LAURE
Comment peut-on se reconnaître ? Car enfin, convenons qu'il faut, en vérité, Une certaine peine à voir de ce côté.PAT-TCHOU-LI
C'est une question d'habitude...À Nelly.
Ah ! J'y pense, Vous devez prendre encor votre leçon de danse.NELLY
C'est bien.PAT-TCHOU-LI
En attendant l'heure de la donner...MADEMOISELLE LAURE
Je voudrais bien qu'on vînt servir à déjeuner.SCÈNE VII. Mademoiselle Laure, Nelly.
MADEMOISELLE LAURE
Cela vaut mieux ; au lieu d'une Chine banale Nous avons une Chine étrange, originale, Avec ses petits pieds, avec ses cheveux longs ; Quand on se rend visite on entre à reculons, Un certain... appareil procède à la chaussure, On se frappe le nez pour battre la mesure. Que voulez-vous de plus ? Si ce n'était ainsi A quoi vous servirait d'être venue ici ?MADEMOISELLE LAURE
À la bonne heure.À part.
La raison la moins juste est souvent la meilleure.À Nelly.
Mais... J'ai grand appétit... Va-t-on nous condamner À mourir de faim ?Deux Chinoises se présentent ; une d'elles porte une nappe blanche ; elles viennent saluer Mademoiselle Laure et Nelly.
MADEMOISELLE LAURE
Non, voici le déjeuner.SCÈNE VIII. Mademoiselle Laure, Nelly, Les deux chinoises.
MADEMOISELLE LAURE
J'ai pourtant du souci... Dans ce pays étrange Je n'ai pas bien compris encor comment on mange.Les deux Chinoises portent la table sur le devant de la scène, droite ; puis, elles déplient la nappe qui est très grande.
MADEMOISELLE LAURE, remarquant la grandeur de la nappe
Ah ! Ça, dans quelle erreur nous laisse Pat-tchou-li ? On ne met pas la table, on va faire le lit.UNE CHINOISE, après que la nappe est mise sur la table
Mer, lan ! Kou-li-ho-chou ! Can, ta, lou ! Ka-bri-holes !MADEMOISELLE LAURE, à Nelly
Je crois avoir saisi le sens de ces paroles, C'est le menu.Aux Chinoises.
Tsin, Tsin !Les Chinoises s'inclinent et sortent.
MADEMOISELLE LAURE
C'est pour dire qu'enfin On nous serve et bientôt, car nous mourons de faim.Mademoiselle Laure et Nelly se mettent à table ; les Chinoises rentrent. L'une d'elles porte deux assiettes de riz sur lequel se trouvent deux petits bâtons minces et courts, elle met ces assiettes devant mademoiselle Laure et Nelly ; l'autre Chinoise porte deux plats qu'elle met également sur la table ; elles portent ensuite un pot à eau avec deux tasses ; puis elles sortent.
MADEMOISELLE LAURE
En effet.Elle s'incline sur l'un des plats.
Une tranche De melon cantaloup dans une sauce blanche D'où s'exhale un parfum de vinaigre et d'oignons, Puis du fromage en pâte avec.des champignons Sur lesquels on a mis, je crois, du sucre d'orge.NELLY, regardant
Cela ne prend pas l'oeil.MADEMOISELLE LAURE
Mais cela prend la gorge.MADEMOISELLE LAURE, en découvrant le second plat
Qu'est ceci ?... Par exemple ! Un oeuf d'autruche...Elle prend un des petits bâtons qu'elle appuie sur l'oeuf.
Et dur Comme un cerveau chinois, comme une pierre sèche ; Il faudrait du canon pour pratiquer la brèche... Pourtant mon estomac pousse déjà des cris.MADEMOISELLE LAURE
J'ai soif aussi.Elle se verse à boire.
De l'eau ! C'est à ne pas y croire ! J'aime bien l'eau, pourtant je mets, quand je veux boire, Et sans être un adepte absolu du tonneau, Non de l'eau dans mon vin, mais du vin dans mon eau.MADEMOISELLE LAURE
J'ai lu dans un ouvrage à propos de la Chine, Qu'on fait sauter le riz dans la bouche...NELLY
Voisine ?MADEMOISELLE LAURE
Non, dans sa propre bouche... essayons... sans orgueil Je suis adroite...Elle fait sauter le riz avec les deux petits bâtons.
Bon ! Cela me vient dans l'oeil.Elle pose les petits bâtons et elle se lève.
Que faire ?... Il ne faut pas cependant qu'on nous voue À la faim sans espoir.MADEMOISELLE LAURE, apercevant la feuille de palmier laissée sur la chaise
Eh ! Mais... Nous avons là le sacré parchemin ; En le coupant en deux nous ferons, je le pense, Une cuiller.NELLY
Fort bien.MADEMOISELLE LAURE
Et cela nous dispense De manger dans la main.Elle va prendre la feuille de palmier.
Aussitôt dit que fait.Elle coupe la feuille en deux et elle donne une moitié à Nelly.
Pour vous.Elle arrondit la demi-feuille en coquille.
Pour moi ; ce n'est pas trop mal.NELLY
C'est parfait.MADEMOISELLE LAURE
Eh bien ! Sans plus tarder remettons-nous à table.Elles se remettent à table et elles mangent du riz en se servant de la feuille de palmier.
NELLY
En vérité, ce riz me semble présentable.Pat-tchou-li paraît au fond, elle fait, vers la galerie, un signe pour dire d'attendre ; elle entre ensuite et elle vient auprès de Nelly et de Mademoiselle Laure.
SCÈNE IX. Mademoiselle Laure, Nelly, Pat-Tchou-li.
PAT-TCHOU-LI
Abomination et désolation ! Action que l'on voue à l'exécration ! Horreur ! Terreur ! Fureur !MADEMOISELLE LAURE
Qu'avez-vous ?PAT-TCHOU-LI
Ainsi mettre Dans le riz, et sans honte, une pareille lettre, La lettre de Tching-Fo, l'Empereur rayonnant !MADEMOISELLE LAURE
Nous la recollerons.PAT-TCHOU-LI, à part
Je les tiens maintenant.MADEMOISELLE LAURE
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis mal à l'aise.PAT-TCHOU-LI, se rapprochant de Nelly
Voulez-vous, malgré tout, figurer dans les Seize ?NELLY
En vérité ?PAT-TCHOU-LI
Sachez que j'aspire moi-même À ce titre de gloire, à cet honneur suprême ; Il m'est donc bien permis de vous interroger.MADEMOISELLE LAURE, à part
Où donc l'ambition va-t-elle se loger ?PAT-TCHOU-LI
Alors j'irais tout droit dénoncer votre crime.MADEMOISELLE LAURE
Notre crime ! avons-nous mérité l'échafaud ?PAT-TCHOU-LI
Vous avez déchiré la lettre de Tching-Fo, Et de la page sainte, au langage qui touche,Dramatiquement.
Vous avez osé faire une cuiller à bouche !MADEMOISELLE LAURE
Eh bien ?MADEMOISELLE LAURE
Puni ?PAT-TCHOU-LI
De mort !MADEMOISELLE LAURE, à part, à Nelly
Faut-il s'évanouir ?NELLY, se rapprochant avec crainte de Mademoiselle Laure
Non, non, ma chère Laure.PAT-TCHOU-LI
Et puis...MADEMOISELLE LAURE
Quel tableau rassurant !PAT-TCHOU-LI
Remarquez, je vous prie, Que tout cela n'est pas une plaisanterie ; Les droits du Fils du Ciel jusqu'au bout sont poussés.MADEMOISELLE LAURE
Nous allons réfléchir.SCÈNE X. Mademoiselle Laure, Nelly.
MADEMOISELLE LAURE
Eh bien ! Qu'en pensez-vous ?MADEMOISELLE LAURE
Sans doute.NELLY
Je ne sais rien de pire Qu'un pays où l'orgueil parle sur tous les tons ; On y commande au geste, on y mange aux bâtons, On y traite les gens un peu comme les bêtes, On écrase les pieds, on expose les têtes...MADEMOISELLE LAURE
C'est vrai, cela ; pourtant nous y sommes.MADEMOISELLE LAURE
Vous semblez regretter notre terre française.NELLY
Eh bien !... Oui.MADEMOISELLE LAURE
Mais alors que résoudre ?... Et les Seize ?NELLY
C'est juste.MADEMOISELLE LAURE
Ce Yan-tsin nous met dans l'embarras ; Acceptant, nous avons Pat-tchou-li sur les bras. Refusant, c'est Tching-Fo, le Fils du Ciel lui-même Qui nous fera sentir sa colère suprême.NELLY
Que faire ?MADEMOISELLE LAURE
Il n'est qu'un seul moyen de s'en sortir.MADEMOISELLE LAURE
Il nous faut repartir.MADEMOISELLE LAURE, sortant une fiole de sa poche
Mais j'ai là le breuvage De ce bon docteur Jean, et vous savez très bien Que par les plus gros temps vous ne sentirez rien.NELLY, en se dirigeant vers le cabinet, à gauche, et avec résolution
Venez, endormez-moi.Elles vont entrer dans le cabinet, lorsque Ka-out-tchou se présente.
KA-OUT-TCHOU
Notre étoile divine, La céleste clarté qui sourit sur la Chine, La Fille du Ciel même en son palais attend La charmante Française.Nelly fait un geste de découragement.
MADEMOISELLE LAURE, à part, à Nelly
- Attendez un instant ; Nous sortir de cela ne pèse pas une once.À Ka-out-chou, avec une solennité affectée.
Nous estimons bien haut votre flatteuse annonce ; Attendez-nous ici pour l'heureux dénouement.Se tournant vers Nelly.
Venez.Elle salue gravement Ka-out-tchou et elle entre avec Nelly dans le cabinet.
SCÈNE XI.
KA-OUT-TCHOU
Cela s'embrouille et je ne sais comment Nous allons terminer cette étrange entreprise ; Nous sommes, comme on dit, au sommet de la crise ; On n'en peut pas encor prévoir le résultat, Et cela devient, certes, une affaire d'État. Nous avons cru d'abord la chose très facile ; Le plan conçu suivait une pente docile ; On peut improviser des chants et des ballets, Mais on ne bâtit pas aussi vite un palais. Où réunir Tching-Fo, sa compagne céleste, Les mandarins lettrés, Yan-tsin et tout le reste ? C'est fort embarrassant et je ne prévois pas Comment nous allons tous nous tirer de ce pas.Mademoiselle Laure sort rapidement du cabinet, elle a repris ses vêtements à la française.
SCÈNE XII. Ka-out-tchou, Mademoiselle Laure.
MADEMOISELLE LAURE, vivement
Dieu merci ! Nous touchons au bout des aventures.Appelant.
Marie ! Ursule ! Jeanne !À son appel, trois domestiques, habillées à la française, entrent dans le salon.
MADEMOISELLE LAURE, aux domestiques en désignant les sujets chinois posés sur les murs
Enlevez ces tentures.Les domestiques enlèvent rapidement les tentures ; elles portent des chaises, des fauteuils et un guéridon qu'elles placent à gauche et sur lequel se trouve le journal : La Mode ; elles sortent ensuite.
MADEMOISELLE LAURE
Je m'attendais fort bien à ce dénotaient-là ; Les Chinois l'ont bientôt désenchantée, elle a Voulu revoir la France, aussi j'ai dû lui faire Prendre sans plus tarder l'anodin somnifère Dont l'effet passager ne dure qu'un moment.MADEMOISELLE LAURE
Sans doute.SCÈNE XIII.
MADEMOISELLE LAURE
Ah ! Le joli voyage ! Et combien la demeure Retrouvée à la fin va lui paraître encor Pleine de souvenirs aussi chers qu'un trésor !Elle s'assied dans un fauteuil.
Prenons dans ce fauteuil une pose commode.Elle regarde à gauche.
La voilà...Elle prend le journal sur le guéridon.
Plongeons-nous dans le journal de mode.Nelly entre.
SCÈNE XIV. Mademoiselle Laure, Nelly.
MADEMOISELLE LAURE
Oui, Dieu merci.NELLY, regardant autour d'elle
Avec un vrai bonheur je me retrouve ici : Et pourtant, il me Semble... à coup sûr c'est un leurre, Que nous étions encore en Chine tout à l'heure.MADEMOISELLE LAURE
Vous croyez ?NELLY
Il me semble aussi que je revois Levant ses deux index à la hauteur de la tête. La danse des magots et que j'entends leurs voix.MADEMOISELLE LAURE
C'est, sans doute, l'effet du breuvage.NELLY
Peut-être.MADEMOISELLE LAURE
Combien le coeur se sent charmé de reconnaître Tout ce qu'on a laissé... Vous avez éprouvé Ce bonheur, n'est-ce pas ?NELLY, vaguement
J'ai peut-être rêvé.À ce moment, un choeur de jeunes filles se fait entendre au dehors ; Nelly et Mademoiselle Laure se lèvent.
LES JEUNES FILLES
Monte, ô blanche lune ! Dans le firmament ; Jette à la nuit brune Ton éclat charmant.NELLY
Que m'apporte ce chant ?... L'émotion me glace...Des jeunes filles, vêtues à la française, entrent en cadence et en chantant ; Mù-si-ka-li bat la mesure de la même façon ; Ka-out-tchou et P-at-tchou-li, également vêtues à la française, sont avec elles.
SCÈNE XV. Mademoiselle Laure, Nelly, Ka-out-tchou, Pat-tchou-li, Mu-si-ka-li, Jeunes filles.
MADEMOISELLE LAURE, à Nelly
Que votre émotion comme une ombre s'efface.Elle va prendre Ka-out-tchou et Pat-tchou-li qu'elle présente à Nelly.
Je vous présente encor, ma bien chère Nelly, Hortense ou Ka-out-tchou... Mathilde ou Pat-tchou-li.MADEMOISELLE LAURE
Voici ; nous vous l'avons montrée Dans l'aile du château que l'on n'habite pas ; Nous avons fait ainsi la route en quelques pas, Puis, avec les enfants de l'école voisine Nous avons complété le tableau de la Chine.NELLY, tendant les mains à Ka-out-tchou et à Pat-tchou-li
Je vous en sais bon gré, car l'on a bien raison De ne jamais quitter le seuil de sa maison.386 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica