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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

La Dame en Noir

Adolphe Carcassonne· imprimée en 1889· 3 personnages

Personnages

  • LA DAME EN NOIR
  • PIERRE, 11 ans
  • ANDRÉ

LA DAME EN NOIR

Un salon. - Fauteuils. - Porte au fond. Au lever du rideau, la Dame en noir est sur le seuil de la porte au fond, prête à sortir.

SCÈNE PREMIÈRE. La Dame en noir, Pierre.

PIERRE

Revenez bien vite, Madame. Auprès de vous on se sent fort et l'on est toujours prêt à faire son devoir.

LA DAME

Oui, mon enfant, je reviendrai. J'ai une visite à faire tout près d'ici et je serai de retour dans peu d'instants. D'ailleurs, ma place est marquée auprès de la jeunesse.

Elle sort.

PIERRE

Depuis que cette dame vient ici, il me semble que j'ai plus de raison et plus de force. Elle exerce un grand pouvoir autour d'elle et elle persuade aisément...

Il est interrompu par l'arrivée d'André qui, d'un air effrayé, entre par le fond.

SCÈNE II. Pierre, André.

ANDRÉ

Il fait nuit dans l'escalier.

PIERRE

Et tu as peur, selon ton habitude.

ANDRÉ

Oui, parce que...

PIERRE

Parce que ?

ANDRÉ

Il m'a semblé voir passer quelque chose de noir.

PIERRE

Un fantôme, peut-être.

ANDRÉ

Non, les fantômes sont blancs, mais peut-être un voleur.

PIERRE

Et tu as peur des voleurs ?

ANDRÉ

Tout le monde en a peur.

PIERRE

Toi, surtout.

ANDRÉ

Pense donc... D'abord, ils vous volent.

PIERRE

Naturellement, sans cela ils ne seraient pas voleurs.

ANDRÉ

9 D'autres fois ils vous tuent et on vous trouve le lendemain, nageant...

PIERRE

Nageant ?

ANDRÉ

Dans le sang.

PIERRE

Comme on dit dans les journaux.

ANDRÉ

Et comme c'est vrai... Que veux-tu ? On ne peut pas se changer... Ainsi, quand il pleut...

PIERRE

Tu as peur de la pluie ?

ANDRÉ

Non, mais j'ai peur des éclairs et des tonnerres, et, la nuit, je fourre ma tête sous les draps pour ne rien voir et ne rien entendre.

PIERRE

Ta poltronnerie est ridicule ; tu n'as qu'à regarder le danger en face.

ANDRÉ

Tu veux que je regarde le tonnerre en face ?

PIERRE

Non le tonnerre, mais les sottises qui sont dans ton cerveau.

ANDRÉ

Je te l'ai dit, je ne puis pas me changer... Maintenant, Pierre, il faut que je te dise pourquoi je suis venu te voir.

PIERRE

Je t'écoute.

ANDRÉ

J'ai dit à mon petit père que je puis faire une lettre.

PIERRE

Je te crois assez intelligent pour cela.

ANDRÉ

Papa m'a donné le sujet.

PIERRE

Et quel est-il ?

ANDRÉ

Ce que je pense d'un poltron.

PIERRE

Ah ! Et tu as fait la lettre ?

ANDRÉ

Oui.

PIERRE

Peux-tu me la faire entendre ?

ANDRÉ

Je suis venu pour ça.

Il sort un papier de sa poche.

PIERRE

Lis donc.

ANDRÉ, lisant

Le poltron est à l'abri de tout danger. Il ne lui arrive jamais rien de mal. Il ne va pas sur mer, il ne risque pas d'être noyé. Si le feu prend quelque part, il n'y va pas, il ne risque pas d'être brûlé.

PIERRE

Il laisse brûler les autres.

ANDRÉ, continuant

Il ne se fait pas soldat, il ne va pas à la bataille, il ne risque pas d'être tué...

PIERRE, l'interrompant

Assez ! Je ne puis plus entendre de pareilles choses !

ANDRÉ

Est-ce que j'ai fait une faute ?

PIERRE

Oui, une faute de... français. La Dame en noir rentre par le fond. André fait un mouvement de crainte et il vient sur le devant de la scène.

SCÈNE II. Pierre, André, La Dame.

PIERRE

Madame, vous arrivez à propos ; voici un poltron comme je n'en connais pas et que je vous recommande.

LA DAME

Un poltron ! De quoi a-t-il peur ?

PIERRE

De tout.

LA DAME

En vérité !... Voulez-vous me laisser un instant avec lui ?

PIERRE

Certainement... Bonne chance, Madame.

Il sort.

SCÈNE IV. André, La Dame.

LA DAME

Approchez, mon enfant.

ANDRÉ

Vous ne me ferez pas de mal, au moins ?

LA DAME

Regardez-moi bien et dites-moi si j'ai l'air de vouloir faire du mal à quelqu'un.

ANDRÉ

C'est vrai... Vous n'avez pas l'air méchant.

LA DAME

Rassurez-vous donc et causons : vous avez toujours peur.

ANDRÉ

Oui.

LA DAME

Et pourquoi ?

ANDRÉ

Je ne sais pas ; j'ai peur parce que... j'ai peur.

LA DAME

Savez-vous que la poltronnerie est une chose bien laide ?

ANDRÉ

Pierre me l'a dit.

LA DAME

Et Pierre a bien raison. On ne peut dire de son fils, de son frère, de son ami, qu'il est un poltron, sans rougir pour lui.

ANDRÉ

Que voulez-vous ? Ce n'est pas ma faute, si j'ai peur.

LA DAME

Oui, c'est votre faute. Quand vous êtes pris de ces craintes imaginaires, rendez-vous en compte et vous les verrez disparaître aussitôt. Tout à l'heure, quand je suis entrée, vous avez eu un mouvement de frayeur, n'est-ce pas ?

ANDRÉ

Oui.

LA DAME

Et maintenant, vous êtes rassuré.

ANDRÉ

Oui.

LA DAME

Cela s'explique : La raison est venue à votre aide et votre frayeur s'est dissipée.

ANDRÉ

C'est vrai.

LA DAME

Il suffit de regarder les choses en face.

ANDRÉ

Pierre me l'a dit aussi.

LA DAME

Pierre est un garçon courageux et qui deviendra un homme, car, voyez-vous, mon cher enfant, autant le courage est honoré, autant la poltronnerie et la lâcheté qui la suit toujours sont honnies et méprisées.

ANDRÉ

Oui, c'est beau d'être courageux et je voudrais l'être.

LA DAME

Eh bien ! Voulez-vous que je vous raconte une petite histoire ?

ANDRÉ

Y a-t-il des voleurs ?

LA DAME

Oui, des voleurs... de pendules. Écoutez-moi donc bien... Mais, d'abord, savez-vous ce qu'est la France ?

ANDRÉ

Dans ma classe on n'en est pas encore à son histoire, mais je sais que la France est notre pays.

LA DAME

Oui, notre chère patrie... Je commence mon récit : Jadis, notre France était la reine du monde, elle marchait à la tête des nations et rien ne se faisait sans sa volonté... Vous ne saviez pas cela ?

ANDRÉ

Non, mais je suis content de l'apprendre.

LA DAME

Elle était puissante et forte et on la voyait toujours du côté du droit et de la justice. On rappelait le Flambeau.

ANDRÉ

C'était bien, puisqu'elle faisait voir clair aux autres.

LA DAME

Aussi, un ennemi, caché derrière le mensonge et la fourberie, l'avait environnée d'espionnage et en mille_huit_cent_soixante-dix, n'oubliez jamais cette date, mon enfant, il nous fut suscité une guerre longuement préparée et pour laquelle nous n'étions pas prêts nous-mêmes.

ANDRÉ

J'ai entendu parler de cette guerre, mais je ne savais pas tout ça.

LA DAME

Chose cruelle à dire ! La vieille gloire de la France s'y perdit...

ANDRÉ, l'interrompant

Pourtant l'on s'est battu ?

LA DAME

J'aime cette interruption, mon enfant. Oui, l'on s'est battu et battu héroïquement, mais l'ennemi avait jeté tous ses soldats sur le champ de bataille. Ils étaient dix contre un.

ANDRÉ

Dix contre un, c'est trop !

LA DAME

Cependant on a fuit des efforts inouïs, mais la force a primé le droit et la barbarie l'a emporté sur la civilisation.

ANDRÉ

C'est une injustice.

LA DAME

Nous avons été vaincus.

ANDRÉ, fermant le poing

Oh ! Les ennemis de la France !

LA DAME

Ce n'est pas tout encore : Avec une partie de ses trésors, on a arraché à la France deux filles qu'elle aimait avec adoration.

ANDRÉ

Deux filles ?

LA DAME

L'une s'appelait Alsace et l'autre s'appelait Lorraine.

ANDRÉ

Mais ces gens-là sont des voleurs !

LA DAME

Dont vous n'avez plus peur, j'espère ?

ANDRÉ

Non, car je jure que, lorsque je serai grand, je prendrai mon fusil et j'irai dire à ces gens-là : Rendez-nous ce que vous nous avez pris.

LA DAME

Et s'ils ne veulent pas ?

ANDRÉ

Je les tuerai !

PIERRE, paraissant au fond

Bravo ! André.

Il vient en scène.

SCÈNE V. André, La Dame, Pierre.

PIERRE

J'étais sûr, Madame, que vous dissiperiez les craintes d'André.

LA DAME

Il a suffi de faire appel à la raison et de démontrer que nous devons être tous forts et courageux en face de l'avenir.

ANDRÉ

Oui, je serai fort et courageux.

LA DAME

C'est bien. Maintenant, mes enfants, écoutez-moi : je vais partir ce soir.

PIERRE

Ah ?

LA DAME

Oui, je me dirige vers le Midi.

PIERRE

Est-ce que votre absence sera longue ?

LA DAME

Elle durera un certain temps. Je vous l'ai dit, ma place est marquée auprès de la jeunesse française et je dois aller voir celle do là-bas ; mais je reviendrai, soyez en sûrs.

PIERRE

Nous y comptons. Seulement, en attendant votre retour, dites-nous, je vous prie, votre nom pour l'invoquer comme un devoir quand vous ne serez pas là.

LA DAME

Vous voulez savoir mon nom ?

Elle prend Pierre et André par la main et elle les conduit sur le devant de la scène.

Eh bien ! Mes enfants, je m'appelle... La Revanche.

ANDRÉ

La Revanche ! Je mets ce nom dans ma tête.

PIERRE

Et moi, je le mets dans mon coeur.

La Dame gagne vers le fond, puis elle se retourne et elle envoie un baiser aux deux enfants.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica