Comédie en prose
La Dame en Noir
Personnages
- LA DAME EN NOIR
- PIERRE, 11 ans
- ANDRÉ
LA DAME EN NOIR
Un salon. - Fauteuils. - Porte au fond. Au lever du rideau, la Dame en noir est sur le seuil de la porte au fond, prête à sortir.
SCÈNE PREMIÈRE. La Dame en noir, Pierre.
PIERRE
Revenez bien vite, Madame. Auprès de vous on se sent fort et l'on est toujours prêt à faire son devoir.
LA DAME
Oui, mon enfant, je reviendrai. J'ai une visite à faire tout près d'ici et je serai de retour dans peu d'instants. D'ailleurs, ma place est marquée auprès de la jeunesse.
Elle sort.
PIERRE
Depuis que cette dame vient ici, il me semble que j'ai plus de raison et plus de force. Elle exerce un grand pouvoir autour d'elle et elle persuade aisément...
Il est interrompu par l'arrivée d'André qui, d'un air effrayé, entre par le fond.
SCÈNE II. Pierre, André.
ANDRÉ
Il fait nuit dans l'escalier.
PIERRE
Et tu as peur, selon ton habitude.
ANDRÉ
Oui, parce que...
PIERRE
Parce que ?
ANDRÉ
Il m'a semblé voir passer quelque chose de noir.
PIERRE
Un fantôme, peut-être.
ANDRÉ
Non, les fantômes sont blancs, mais peut-être un voleur.
PIERRE
Et tu as peur des voleurs ?
ANDRÉ
Tout le monde en a peur.
PIERRE
Toi, surtout.
ANDRÉ
Pense donc... D'abord, ils vous volent.
PIERRE
Naturellement, sans cela ils ne seraient pas voleurs.
ANDRÉ
9 D'autres fois ils vous tuent et on vous trouve le lendemain, nageant...
PIERRE
Nageant ?
ANDRÉ
Dans le sang.
PIERRE
Comme on dit dans les journaux.
ANDRÉ
Et comme c'est vrai... Que veux-tu ? On ne peut pas se changer... Ainsi, quand il pleut...
PIERRE
Tu as peur de la pluie ?
ANDRÉ
Non, mais j'ai peur des éclairs et des tonnerres, et, la nuit, je fourre ma tête sous les draps pour ne rien voir et ne rien entendre.
PIERRE
Ta poltronnerie est ridicule ; tu n'as qu'à regarder le danger en face.
ANDRÉ
Tu veux que je regarde le tonnerre en face ?
PIERRE
Non le tonnerre, mais les sottises qui sont dans ton cerveau.
ANDRÉ
Je te l'ai dit, je ne puis pas me changer... Maintenant, Pierre, il faut que je te dise pourquoi je suis venu te voir.
PIERRE
Je t'écoute.
ANDRÉ
J'ai dit à mon petit père que je puis faire une lettre.
PIERRE
Je te crois assez intelligent pour cela.
ANDRÉ
Papa m'a donné le sujet.
PIERRE
Et quel est-il ?
ANDRÉ
Ce que je pense d'un poltron.
PIERRE
Ah ! Et tu as fait la lettre ?
ANDRÉ
Oui.
PIERRE
Peux-tu me la faire entendre ?
ANDRÉ
Je suis venu pour ça.
Il sort un papier de sa poche.
PIERRE
Lis donc.
ANDRÉ, lisant
Le poltron est à l'abri de tout danger. Il ne lui arrive jamais rien de mal. Il ne va pas sur mer, il ne risque pas d'être noyé. Si le feu prend quelque part, il n'y va pas, il ne risque pas d'être brûlé.
PIERRE
Il laisse brûler les autres.
ANDRÉ, continuant
Il ne se fait pas soldat, il ne va pas à la bataille, il ne risque pas d'être tué...
PIERRE, l'interrompant
Assez ! Je ne puis plus entendre de pareilles choses !
ANDRÉ
Est-ce que j'ai fait une faute ?
PIERRE
Oui, une faute de... français. La Dame en noir rentre par le fond. André fait un mouvement de crainte et il vient sur le devant de la scène.
SCÈNE II. Pierre, André, La Dame.
PIERRE
Madame, vous arrivez à propos ; voici un poltron comme je n'en connais pas et que je vous recommande.
LA DAME
Un poltron ! De quoi a-t-il peur ?
PIERRE
De tout.
LA DAME
En vérité !... Voulez-vous me laisser un instant avec lui ?
PIERRE
Certainement... Bonne chance, Madame.
Il sort.
SCÈNE IV. André, La Dame.
LA DAME
Approchez, mon enfant.
ANDRÉ
Vous ne me ferez pas de mal, au moins ?
LA DAME
Regardez-moi bien et dites-moi si j'ai l'air de vouloir faire du mal à quelqu'un.
ANDRÉ
C'est vrai... Vous n'avez pas l'air méchant.
LA DAME
Rassurez-vous donc et causons : vous avez toujours peur.
ANDRÉ
Oui.
LA DAME
Et pourquoi ?
ANDRÉ
Je ne sais pas ; j'ai peur parce que... j'ai peur.
LA DAME
Savez-vous que la poltronnerie est une chose bien laide ?
ANDRÉ
Pierre me l'a dit.
LA DAME
Et Pierre a bien raison. On ne peut dire de son fils, de son frère, de son ami, qu'il est un poltron, sans rougir pour lui.
ANDRÉ
Que voulez-vous ? Ce n'est pas ma faute, si j'ai peur.
LA DAME
Oui, c'est votre faute. Quand vous êtes pris de ces craintes imaginaires, rendez-vous en compte et vous les verrez disparaître aussitôt. Tout à l'heure, quand je suis entrée, vous avez eu un mouvement de frayeur, n'est-ce pas ?
ANDRÉ
Oui.
LA DAME
Et maintenant, vous êtes rassuré.
ANDRÉ
Oui.
LA DAME
Cela s'explique : La raison est venue à votre aide et votre frayeur s'est dissipée.
ANDRÉ
C'est vrai.
LA DAME
Il suffit de regarder les choses en face.
ANDRÉ
Pierre me l'a dit aussi.
LA DAME
Pierre est un garçon courageux et qui deviendra un homme, car, voyez-vous, mon cher enfant, autant le courage est honoré, autant la poltronnerie et la lâcheté qui la suit toujours sont honnies et méprisées.
ANDRÉ
Oui, c'est beau d'être courageux et je voudrais l'être.
LA DAME
Eh bien ! Voulez-vous que je vous raconte une petite histoire ?
ANDRÉ
Y a-t-il des voleurs ?
LA DAME
Oui, des voleurs... de pendules. Écoutez-moi donc bien... Mais, d'abord, savez-vous ce qu'est la France ?
ANDRÉ
Dans ma classe on n'en est pas encore à son histoire, mais je sais que la France est notre pays.
LA DAME
Oui, notre chère patrie... Je commence mon récit : Jadis, notre France était la reine du monde, elle marchait à la tête des nations et rien ne se faisait sans sa volonté... Vous ne saviez pas cela ?
ANDRÉ
Non, mais je suis content de l'apprendre.
LA DAME
Elle était puissante et forte et on la voyait toujours du côté du droit et de la justice. On rappelait le Flambeau.
ANDRÉ
C'était bien, puisqu'elle faisait voir clair aux autres.
LA DAME
Aussi, un ennemi, caché derrière le mensonge et la fourberie, l'avait environnée d'espionnage et en mille_huit_cent_soixante-dix, n'oubliez jamais cette date, mon enfant, il nous fut suscité une guerre longuement préparée et pour laquelle nous n'étions pas prêts nous-mêmes.
ANDRÉ
J'ai entendu parler de cette guerre, mais je ne savais pas tout ça.
LA DAME
Chose cruelle à dire ! La vieille gloire de la France s'y perdit...
ANDRÉ, l'interrompant
Pourtant l'on s'est battu ?
LA DAME
J'aime cette interruption, mon enfant. Oui, l'on s'est battu et battu héroïquement, mais l'ennemi avait jeté tous ses soldats sur le champ de bataille. Ils étaient dix contre un.
ANDRÉ
Dix contre un, c'est trop !
LA DAME
Cependant on a fuit des efforts inouïs, mais la force a primé le droit et la barbarie l'a emporté sur la civilisation.
ANDRÉ
C'est une injustice.
LA DAME
Nous avons été vaincus.
ANDRÉ, fermant le poing
Oh ! Les ennemis de la France !
LA DAME
Ce n'est pas tout encore : Avec une partie de ses trésors, on a arraché à la France deux filles qu'elle aimait avec adoration.
ANDRÉ
Deux filles ?
LA DAME
L'une s'appelait Alsace et l'autre s'appelait Lorraine.
ANDRÉ
Mais ces gens-là sont des voleurs !
LA DAME
Dont vous n'avez plus peur, j'espère ?
ANDRÉ
Non, car je jure que, lorsque je serai grand, je prendrai mon fusil et j'irai dire à ces gens-là : Rendez-nous ce que vous nous avez pris.
LA DAME
Et s'ils ne veulent pas ?
ANDRÉ
Je les tuerai !
PIERRE, paraissant au fond
Bravo ! André.
Il vient en scène.
SCÈNE V. André, La Dame, Pierre.
PIERRE
J'étais sûr, Madame, que vous dissiperiez les craintes d'André.
LA DAME
Il a suffi de faire appel à la raison et de démontrer que nous devons être tous forts et courageux en face de l'avenir.
ANDRÉ
Oui, je serai fort et courageux.
LA DAME
C'est bien. Maintenant, mes enfants, écoutez-moi : je vais partir ce soir.
PIERRE
Ah ?
LA DAME
Oui, je me dirige vers le Midi.
PIERRE
Est-ce que votre absence sera longue ?
LA DAME
Elle durera un certain temps. Je vous l'ai dit, ma place est marquée auprès de la jeunesse française et je dois aller voir celle do là-bas ; mais je reviendrai, soyez en sûrs.
PIERRE
Nous y comptons. Seulement, en attendant votre retour, dites-nous, je vous prie, votre nom pour l'invoquer comme un devoir quand vous ne serez pas là.
LA DAME
Vous voulez savoir mon nom ?
Elle prend Pierre et André par la main et elle les conduit sur le devant de la scène.
Eh bien ! Mes enfants, je m'appelle... La Revanche.
ANDRÉ
La Revanche ! Je mets ce nom dans ma tête.
PIERRE
Et moi, je le mets dans mon coeur.
La Dame gagne vers le fond, puis elle se retourne et elle envoie un baiser aux deux enfants.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica