Comédie en prose
Les Défauts de Paul
Personnages
- GILBERTE, 11 ans
- LUCIE, 11 ans
- PAUL, 10 ANS
- ÉTIENNE, 14 ans, mais malingre, chétif et paraissant avoir dix ans
- LA FEMME DE CHAMBRE
LES DÉFAUTS DE PAUL
La chambre de Paul. - À droite, une table avec des livres et des cahiers. - À gauche, une toilette surmontée d'une glace. - Portes à droite et au fond. - Chaises.
SCÈNE PREMIÈRE. Gilberte, Lucie.
Au lever du rideau, Gilberte et Lucie entrent par la droite.
GILBERTE
Mon cousin Paul n'est pas encore là, je voudrais bien le voir, il me tarde de le connaître.
LUCIE
Comment ! Tu ne le connais pas ?
GILBERTE
Non, il n'est jamais venu chez nous et c'est la première fois que je viens à Paris.
LUCIE
C'est vrai.
GILBERTE
Ma tante m'a dit que, ce matin, il doit prendre sa leçon de calcul, il sera donc bientôt ici et je l'attends.
LUCIE
Il sait pourtant que tu dois arriver.
GILBERTE
Je le crois, mais ma tante lui a dit de faire sa promenade au Bois comme il la fait tous les jours. D'ailleurs, il n'est pas en retard, il prend sa leçon à onze heures et il n'est que dix_heures_et_demie.
LUCIE
Qui t'a dit tout cela ?
GILBERTE
Ma tante, pendant que, ce matin, tu as un peu dormi.
LUCIE
Est-ce que ton cousin est gentil ?
GILBERTE
Assez.
LUCIE
Assez veut dire bien peu.
GILBERTE
Il parait qu'il ne manque pas d'intelligence, mais il a deux défauts.
LUCIE
Deux ?
GILBERTE
Oui.
LUCIE
C'est beaucoup.
GILBERTE
Que veux-tu ? Maman dit que les choses n'arrivent jamais seules.
LUCIE
C'est toujours ta tante qui t'a donné ces détails ?
GILBERTE
Oui, elle ne m'a parlé que de Paul ; elle a voulu peut-être me faire connaître ses défauts pour que je n'en sois pas trop surprise.
LUCIE
Et quels sont ces défauts ?
GILBERTE
D'abord, la colère.
LUCIE
C'est affreux, on devient tout blanc.
GILBERTE
Ou tout bleu.
LUCIE
On devrait en rougir.
GILBERTE
Tu as bien raison, c'est dommage...
LUCIE
C'est dommage que j'aie raison ?
GILBERTE
C'est dommage pour Paul qui a aussi des qualités.
LUCIE
Mais il a encore un défaut dont tu ne m'as pas parlé.
GILBERTE
C'est vrai, l'entêtement. Quand mon cher cousin a une idée dans la cervelle, rien ne le fait changer d'avis.
LUCIE
Avec tout cela, il me semble que ton cher cousin ne doit pas être bien aimable. Quelles qualités pourraient faire oublier la colère et l'entêtement ?
GILBERTE
Il a très bon coeur.
LUCIE
Je ne dis pas non, mais la bonté du coeur est bien peu quand la tête est aussi dure.
GILBERTE
Puis, il n'a que dix ans.
Paul parait au fond.
Le voici, sans doute.
LUCIE
Reste avec lui, ma chère Gilberte, tu me présenteras plus tard.
Elle sort par la droite. Paul vient en scène.
SCÈNE II. Gilberte, Paul.
PAUL, venant avec empressement auprès de Gilberte
Ma cousine Gilberte, n'est-ce pas ?
GILBERTE
Mon cousin Paul ?
PAUL
Je suis bien content de vous voir, chère cousine.
GILBERTE
Et moi aussi, cher cousin... Mais pourquoi me dis-tu : Vous ?
PAUL
Parce qu'il le faut.
GILBERTE
Tu, je crois, est bien plus gentil.
PAUL
Ce n'est pas mon avis.
GILBERTE
Il semble que l'on est moins cousin et cousine en se disant : Vous.
PAUL
Ce n'est pas mon avis.
GILBERTE
Cela a même l'air un peu prétentieux.
PAUL, accentuant la voix
Ce n'est pas mon avis.
GILBERTE
Alors, tant pis pour vous.
PAUL
Ça ne m'empêche pas d'être content de vous voir, cousine.
GILBERTE
Tout comme moi, cousin.
PAUL
C'est la première fois que vous venez à Paris, n'est-ce pas ?
GILBERTE
Oui. Je désirais depuis longtemps faire ce voyage et j'ai profité de l'invitation de ma tante pour venir voir ce beau Paris.
PAUL
Beau ? Oui, surtout pour les gens de province.
GILBERTE
Beau pour tout le monde ! Paris est une merveille.
PAUL
Pas tant que ça.
GILBERTE
Chacun le dit.
PAUL
C'est possible, mais ce n'est pas mon avis.
GILBERTE
Alors la réputation de Paris est perdue.
PAUL
Vous vous moquez de moi, ma cousine.
GILBERTE
J'en aurais le droit, mais...
À ce moment, Étienne parait à la porte du fond, il est petit de taille et il a l'air maladif.
ÉTIENNE
Monsieur_Paul_Devès ?
PAUL
C'est moi.
GILBERTE, se dirigeant vers la droite
Je vous laisse, mon cher cousin, je reviendrai.
PAUL
N'y manquez pas, chère cousine.
Gilberte sort.
SCÈNE III. Paul, Étienne.
ÉTIENNE
Monsieur_Rebel, mon père et votre maître de calcul, est souffrant depuis hier ; il m'a dit de le remplacer ce matin et de vous donner votre leçon.
PAUL
Il aurait mieux valu attendre à demain.
ÉTIENNE
Demain, mon père ne sera probablement pas encore en état de sortir.
PAUL, examinant Étienne
C'est que...
ÉTIENNE
Je vous comprends : vous me trouvez bien jeune ; rassurez-vous, je suis petit et maladif, mais j'ai quatorze ans et, je me permets de le dire, je puis remplacer mon père auprès de vous.
PAUL
Quatorze ans ! Je suis aussi grand que vous.
ÉTIENNE
Je ne dis pas non, mais ce n'est pas une raison pour ne pas vous donner votre leçon.
PAUL
Nous allons voir.
Tous les deux prennent place devant la table.
ÉTIENNE
Vous deviez aujourd'hui vous occuper des poids et des mesures.
PAUL
Oui.
ÉTIENNE
Dites-moi, s'il vous plaît, ce qu'est le litre.
PAUL
Le litre, c'est quelque chose qu'on boit.
ÉTIENNE
Que dites-vous ?
PAUL
Ce qui est : Un jour, j'ai entendu un homme dire à un autre : Allons boire un litre ; donc, le litre se boit.
ÉTIENNE
Permettez-moi de vous expliquer...
PAUL, avec un peu de vivacité
Vous voulez peut-être me prouver que le litre est une chose qu'on mange.
ÉTIENNE
Assurément, non.
PAUL
Eh bien ! Alors ?
ÉTIENNE
Mais cela ne se boit pas, non plus. Le litre est une mesure de capacité, elle peut contenir de l'eau comme du vin.
PAUL
Donc, cela se boit.
ÉTIENNE
Écoutez-moi, je vous prie : lorsque vous êtes à table, vous buvez ce que votre verre contient, mais vous ne buvez pas le verre lui-même, n'est-ce pas ?
PAUL
Ce serait très drôle.
ÉTIENNE
Ce serait bien plus drôle si l'on devait boire la bouteille qui contient le litre.
PAUL
Ne plaisantez pas, la moutarde me monte au nez.
ÉTIENNE
Il faut bien vous expliquer ce que vous ne comprenez pas.
PAUL, vivement
Je comprends mieux que vous !... Tenez, passons à autre chose.
ÉTIENNE
Soit... Savez-vous ce qu'est le mètre ?
Après un silence.
Répondez.
PAUL
Je répondrai, si je veux.
ÉTIENNE
Vous le devez.
PAUL
Eh bien ! Le mètre est la millionième partie du quart du méridien_terrestre.
ÉTIENNE
Vous vous trompez.
PAUL
Je ne me trompe pas.
ÉTIENNE
Le mètre est la dix-millionième partie du quart du méridien_terrestre.
PAUL
Pas du tout.
ÉTIENNE
C'est trop fort ! S'il y avait beaucoup d'élèves comme vous, le métier de professeur ne serait pas facile. Je vous dis que le mètre est la dix-millionième...
PAUL, l'interrompant avec colère
La millionième ! Croyez-vous en savoir plus que le livre d'arithmétique ? Vous m'impatientez à la fin !
ÉTIENNE
Je ne puis laisser passer une pareille sottise.
PAUL, éclatant
C'est vous qui êtes un sot !
Il prend sur la table un livre qu'il ouvre rapidement.
En voilà la preuve.
Lui présentant le livre.
Lisez !
ÉTIENNE
Mais vous ne voyez pas que dans le coin...
PAUL
Je vois que vous êtes un sot et que vous ne savez rien.
ÉTIENNE
Vous parlez grossièrement, Monsieur_Paul.
PAUL
Allez-vous en ! Sortez vite de la maison ou je vous fais mettre à la porte !
ÉTIENNE, se levant
Je vous prouverai votre ignorance.
PAUL, frappant du pied
Allez-vous en ! Allez-vous en ! Sot ! Double sot !
ÉTIENNE, gagnant la porte du fond et se retournant
Méchant !
Il sort.
SCÈNE IV.
PAUL
Tout le monde est contre moi... Ma cousine a commencé et celui-là finit... Je suis très en colère...
Après un silence.
Mais pourquoi me contrarier ?... Il est bien facile de dire comme moi et de me donner toujours raison... Ce maître entêté veut prouver mon ignorance, je lui prouverai la sienne... Mon livre d'arithmétique est là... Enfin, il est parti... Je dirai à Maman que je ne veux plus le voir et il ne reviendra plus... Maman fait toujours ce que je veux...
Une pause
La colère s'en va... Il m'a dit que je suis méchant... Ce n'est pas vrai... Je ne suis pas méchant, puisque Maman dit que j'ai bon coeur...
Gilberte entre.
SCÈNE V. Paul, Gilberte.
GILBERTE
Cher cousin, me permettez-vous de me faire coiffer dans votre chambre ?
Indiquant la chambre, à droite.
Celle-là est un peu obscure.
PAUL
Faites, ma chère cousine.
GILBERTE
Merci.
Allant vers la porte, à droite.
Venez.
LA FEMME DE CHAMBRE, entrant
Voilà, Mademoiselle.
Elle entre et elle pose des noeuds de rubans sur la toilette.
SCÈNE VI. Paul, Gilberte, La Femme de chambre.
Gilberte s'assied devant la toilette. - Paul se met devant la table où il feuillette livres et papiers.
GILBERTE, à la femme de chambre
Coiffez-moi avec attention.
LA FEMME DE CHAMBRE
Je fais de mon mieux, vous le savez, Mademoiselle.
GILBERTE
Vous le savez ! Qui vous permet un pareil langage ? Je vous ai déjà dit que vous devez me parler à la troisième personne.
LA FEMME DE CHAMBRE
Pardon, j'ai cru que ce n'était pas sérieux.
GILBERTE
Est-ce que, par hasard, vous croyez que je plaisante quand je vous donne un ordre ? Ne vous oubliez plus.
LA FEMME DE CHAMBRE
C'est bien.
GILBERTE
Coiffez-moi donc et faites attention ; hier, vous m'avez tiré les cheveux en y passant le peigne.
LA FEMME DE CHAMBRE
Mademoiselle n'a pourtant rien dit.
GILBERTE
Cela n'empêche pas que vous m'ayez tiré les cheveux.
LA FEMME DE CHAMBRE
Mademoiselle est agacée aujourd'hui.
GILBERTE
De quoi vous mêlez-vous et que vous importe que je sois agacée ou non ?
PAUL, à part
Ma chère cousine n'a pas un très bon caractère.
LA FEMME DE CHAMBRE
C'est que je reçois le contre-coup de votre agacement.
GILBERTE
Encore la deuxième personne !
LA FEMME DE CHAMBRE
Que voulez-vous ? Je ne connais ni la grammaire ni la conjugaison des personnes.
GILBERTE
Quelle ignorance ! Je vous ferai servir du foin à diner.
LA FEMME DE CHAMBRE
Je ne mange jamais avant Mademoiselle.
GILBERTE
Taisez-vous, insolente ! et coiffez-moi.
LA FEMME DE CHAMBRE
Quel ruban faut-il mettre dans les cheveux de Mademoiselle ?
GILBERTE
J'aimerais bien ce noeud rose, mais la nuance est trop foncée.
LA FEMME DE CHAMBRE
Cette nuance est pourtant très claire.
GILBERTE
Je vous dis qu'elle est foncée.
LA FEMME DE CHAMBRE
Mais...
GILBERTE, avec vivacité
Je vous dis qu'elle est foncée !
PAUL, à part
Vrai ! Ma cousine a mauvais caractère.
LA FEMME DE CHAMBRE
Alors, mettons le noeud bleu.
GILBERTE
Non, ce bleu est trop clair.
LA FEMME DE CHAMBRE
Trop clair ? Que Mademoiselle regarde mieux, ce bleu est plutôt foncé.
GILBERTE
Je vous dis qu'il est clair.
LA FEMME DE CHAMBRE
En vérité...
GILBERTE, en frappant sur la toilette
Je vous dis qu'il est clair, pécore !
LA FEMME DE CHAMBRE
Je n'y comprends plus rien.
Elle demeure un instant immobile.
GILBERTE
Eh bien ! Que faites vous là, plantée comme un piquet ?
PAUL, à part
Que faut-il qu'elle fasse ?
LA FEMME DE CHAMBRE
Essayons la nuance rouge.
GILBERTE
Vous savez bien que le rouge ne va pas à ma figure.
LA FEMME DE CHAMBRE
Pas de rose, pas de bleu, pas de rouge. Que Mademoiselle me donne ses ordres, je ne puis pas inventer des couleurs.
PAUL, à part
C'est vrai, ça.
GILBERTE
Impertinente ! Quoi ! Vous osez me répondre ainsi !... Tenez, voilà le cas que je fais des rubans que vous avez choisis !
Elle se lève et elle jette à terre chacun des noeuds en piétinant dessus.
Tenez ! Tenez !
PAUL, à part
C'est affreux !
LA FEMME DE CHAMBRE
Tant pis pour Mademoiselle, c'est elle qui paie ses rubans.
GILBERTE
Taisez-vous, ignorante ! Grossière ! Mal apprise !
LA FEMME DE CHAMBRE
Il faut être méchante pour me traiter ainsi.
PAUL, se levant et intervenant
Mais, ma cousine...
GILBERTE, à Paul
Qu'avez-vous à dire, vous, et de quoi vous mêlez-vous ?
PAUL
Je veux dire que...
GILBERTE, s'approchant de Paul
Voudriez-vous, par hasard, prendre la défense de ma femme de chambre ?
PAUL
Mais...
GILBERTE, venant regarder Paul sous le nez
Mais, quoi ? Si vous voulez être pour elle contre moi, dites-le, je vous ferai voir ce que je suis !
PAUL
Ah ! Quel horrible défaut que la colère.
GILBERTE
Je ne suis pas en colère, mais si je l'étais...
Elle ferme les poings et elle frappe des pieds.
Ah ! Si je l'étais, je vous en ferais voir bien d'autres !
PAUL, à part
Et dire que je suis souvent ainsi, j'en ai honte.
Étienne, avec un livre ouvert à la main, entre en scène.
SCÈNE VII. Paul, Gilberte, La Femme de chambre, Étienne.
ÉTIENNE, venant devant Paul
Monsieur_Paul_Devès, ce livre qui n'est pas déchiré au coin, comme le vôtre, vous prouvera que le mètre est bien la dix-millionième partie...
PAUL
Vous avez raison.
ÉTIENNE
Vous voyez que votre insistance et votre colère de tantôt n'étaient pas justifiées.
PAUL
C'est vrai et je vous en demande pardon.
ÉTIENNE
Quel rapide changement !... N'importe, je vous en félicite, car l'entêtement et la colère sont deux vilaines choses.
PAUL
Je m'en suis aperçu ici, tout à l'heure.
GILBERTE, frappant du pied
Est-ce que ?...
PAUL, à Gilberte
Non, non, en voilà assez.
À Etienne.
Je suis tout à fait guéri.
ÉTIENNE
En êtes-vous sûr ?
PAUL
Très sûr.
GILBERTE, changeant tout_à_coup de ton
Alors, mon cher cousin, permettez-moi de vous dire qu'avec Lucie, mon amie bien chère que je vous présente, nous avons arrangé cette petite scène après avoir entendu ce qui s'est passé ici. Nous avons voulu montrer ce que ces défauts ont de laid. Nous avons réussi, j'en suis charmée. Rien n'est vrai dans tout cela.
PAUL
Excepté mon retour à la raison, car pour faire ce que j'ai fait, il faut avoir perdu la tête.
À Étienne.
Vous ne m'en voulez plus, n'est-ce pas ?
ÉTIENNE, lui serrant les mains
Non, Monsieur_Paul, on pardonne tout à la bonté.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica