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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Les Heures

Adolphe Carcassonne· imprimée en 1889· 2 personnages

Personnages

  • GUSTAVE, 10 ans
  • HÉLÈNE, 7 ans

LES HEURES.

Une chambre de fillette. - À gauche, un secrétaire. - À droite une toilette. - Une fenêtre au fond. Porte à gauche.

SCÈNE PREMIÈRE. Gustave, Hélène.

HÉLÈNE

Mon cher Gustave, il est dix heures et tu n'es pas encore allé à la pension.

GUSTAVE

Tu oublies, petite soeur, que c'est aujourd'hui jeudi.

HÉLÈNE

C'est vrai.

GUSTAVE

Ah ! Quel beau jour que le jeudi ! Il n'y en à qu'un qui puisse lui être comparé, c'est le dimanche. Aussi on aurait bien dû mettre deux ou trois jeudis par semaine, cela aurait été gentil.

HÉLÈNE

On aurait dû mettre aussi deux ou trois dimanches, cela serait plus gentil encore... Paresseux, va !

GUSTAVE

Moi ! Paresseux !

HÉLÈNE

Oui, toi. Tu ne vois que congés et vacances et tu voudrais l'amuser du matin jusqu'au soir.

GUSTAVE

Par exemple !

HÉLÈNE

Comment ferais-tu si tu étais occupé autant que moi ?

GUSTAVE

Que dis-tu là ? Je crois que tu veux rire, petite soeur.

HÉLÈNE

Non, je ne ris pas. Ici, on peut te dire, la bonne et mon ami le gros chien Médor, toute la peine et tout le travail que me donne Mimi.

GUSTAVE

Mimi !... Qu'est-ce que cela ? Peut-être quelque amie qui s'endort devant ses cahiers d'études ?

HÉLÈNE

Non.

GUSTAVE

Quelque enfant qui se met à son piano moins volontiers que toi ?

HÉLÈNE

Non.

GUSTAVE

Qu'est-ce donc que Mimi ?

HÉLÈNE

Mimi, c'est ma poupée.

GUSTAVE, avec emphase

C'est sa poupée, ô ciel !...

Avec sa voix naturelle.

Comment aurais-je pu deviner le travail et la peine que cela peut te donner ?

HÉLÈNE

C'est pourtant très facile à comprendre : tous les matins je fais sa toilette...

GUSTAVE

C'est énorme !

HÉLÈNE, continuant

Je lui lave...

GUSTAVE

La tête ?

HÉLÈNE

Non.

GUSTAVE

Quoi donc, alors ?

HÉLÈNE

Le visage, Monsieur. Puis, je lisse ses jolis cheveux sur son front, puis, je lui mets sa robe.

GUSTAVE

C'est colossal, et pour cela tu dois, vraiment, te lever avant le jour.

HÉLÈNE

Ce n'est pas tout : elle est très douce et très bien élevée. Quand je lui fais une observation, elle ne répond jamais, et quand je la mets au coin, elle attend que j'aille la chercher. Tu vois que c'est un grand travail. Aussi, tous les matins...

GUSTAVE, l'interrompant

Avant le jour.

HÉLÈNE

Non, à huit heures.

GUSTAVE

Huit heures... Voilà une mauvaise heure.

HÉLÈNE

Tiens ! Pourquoi donc ?

GUSTAVE

Parce qu'elle sonne pour moi l'entrée en classe, c'est-à-dire l'heure des exercices ennuyeux et des problèmes insipides. Il faut faire des calculs qui ne finissent plus, il faut tracer des cartes où l'on perd sa route, il faut enfin travailler comme un cheval, sans compter les pensums et les retenues qui viennent agréablement s'ajouter à ces ennuis. Ah ! Quelle heure triste que huit heures !

HÉLÈNE

Quelle est donc celle que tu aimes le plus ?

GUSTAVE

C'est...

HÉLÈNE

Je vais te le dire, moi, c'est celle où tu ne fais rien.

GUSTAVE

Dis-moi que je suis un paresseux.

HÉLÈNE

Je te l'ai déjà dit.

GUSTAVE

C'est trop fort !... Mais toi qui parles tant, quelle est l'heure que tu préfères ? Huit heures, sans doute.

HÉLÈNE

Et quand cela serait, quel mal y a-t-il ? Oui, l'heure où je m'occupe de Mimi est la meilleure pour moi. À dix heures, pourtant, je fais une lecture avec petite mère et j'écris une page. À midi, je déjeune...

GUSTAVE

Oh ! Pour cela, tu ne prends pas de vacances.

HÉLÈNE

Toi, non plus.

Continuant.

À deux heures, je vais...

GUSTAVE

Fais-moi grâce du reste. Le travail des Romains n'est rien auprès du tien. Faire une page, soigner la toilette de Mimi, c'est tout dire et ceux qui n'ont pas de Mimi sont des paresseux.

HÉLÈNE

Toi surtout.

GUSTAVE

Hélène, veux-tu que je te dise ce que je pense de toi ?

HÉLÈNE

Dis.

GUSTAVE

Eh bien ! Franchement, tu n'es qu'une petite sotte.

HÉLÈNE

Tu trouves ?

GUSTAVE

Oui, et encore par bonté pour toi...

HÉLÈNE

Par bonté pour moi ? Tu es gentil.

GUSTAVE

Laisse-moi achever : par bonté pour toi, je ne me sers pas du mot que tu mérites.

HÉLÈNE, piquée

Ne te gêne pas, dis ce que tu voudras, ça m'est bien égal.

GUSTAVE

Eh bien ! Tes prétentions te rendent ridicule et tu n'es qu'une bête.

HÉLÈNE

Une bête ! Pourtant petite mère m'a donné avant-hier un premier prix.

GUSTAVE

Entendons nous ; un premier prix parce que c'est le premier qu'elle t'a donné.

HÉLÈNE

Je l'ai gagné tout de même.

GUSTAVE

Je le crois bien, tu étais seule à concourir.

HÉLÈNE

Toi, tu n'as jamais que des accessits.

GUSTAVE

C'est beaucoup, n'en a pas qui veut.

HÉLÈNE

Tais-toi, orgueilleux !

GUSTAVE

Tais-toi, petite pécore !

Pécore : Terme d'injure. Personne stupide. [L]

HÉLÈNE

Méchant !

GUSTAVE, gagnant vers la porte

Petite sotte !

HÉLÈNE

Brutal !

GUSTAVE

Petite bête !

Il sort.

SCÈNE II.

HÉLÈNE

Comme il m'a parlé !... Pécore, sotte, bête !... Et pourquoi ? Parce qu'il n'aime pas l'heure que j'aime, parce que, à cette heure-là, je m'occupe de Mimi... C'est très mal, car faire une page ou faire la toilette de sa poupée, c'est toujours travailler... Vous allez voir...

Elle va ouvrir un tiroir du meuble, et elle y prend sa poupée qu'elle regarde un instant.

Elle a pleuré, bien sûr en entendant ce que Gustave m'a dit... Il faut que je lui lave la figure.

Elle va prendre une serviette, elle la mouille et elle la passe sur le visage de la poupée.

La voilà consolée... Maintenant, je vais faire sa toilette... D'abord, voyons le temps qu'il fait.

Elle va regarder par la fenêtre du fond.

Il fait beau ; je ne puis donc pas lui laisser des souliers de peau.

Elle enlève les souliers de la poupée et elle en va prendre d'autres dans le meuble, à gauche.

Je vais lui mettre ses souliers de satin bleu.

Elle lui met les souliers.

N'est-ce pas un travail, cela ?... Je voudrais bien y voir Gustave... Ce n'est pas tout... Quel chapeau faut-il lui mettre ?

Elle cherche dans son tiroir.

Voilà son petit chapeau bleu qui lui va si bien !..

Elle lui met son chapeau.

C'est cela... Et maintenant quelle jupe ?...

Elle cherche encore.

Eh bien ! Pour assortir sa toilette, je lui mettrai sa jupe bleue.

Elle lui met sa jupe.

Ma chère Mimi, te voilà vouée au bleu... Tu es bien jolie... Quand je vais t'emmener à la promenade avec petite mère, tout le monde, va te trouver gentille...

Elle met la poupée sur le meuble.

Attends que l'heure vienne, ma chérie... Vous voyez si j'ai du travail... Je n'ai pas fini... Petite mère doit m'interroger sur le livret et je veux bien répondre.

Après un silence.

Deux fois deux font quatre... Deux fois trois font...

Elle compte sur ses doigts. Gustave parait à la porte de gauche et il s'arrête en écoutant sa soeur qui lui tourne le dos.

SCÈNE III. Hélène, Gustave.

HÉLÈNE, répétant

Deux fois trois...

Elle compte sur ses doigts

Font six... Deux fois cinq...

Comptant toujours sur ses doigts

Deux fois cinq font huit...

GUSTAVE, s'approchant

Non, chère Hélène, deux fois cinq font dix.

HÉLÈNE

Ah ! Te voilà ?

GUSTAVE

Oui, petite soeur.

HÉLÈNE

Petite soeur ? Tu veux dire petite sotte, petite bête.

GUSTAVE

Ne te fâche pas. Sais-tu d'où je viens ?

HÉLÈNE

Non.

GUSTAVE

Je viens de consulter Maman.

HÉLÈNE

Sur quoi ?

GUSTAVE

Sur ce que nous avons débattu.

HÉLÈNE

Sur les heures ?

GUSTAVE

Oui ; je lui ai demandé l'heure la meilleure pour elle.

HÉLÈNE

Elle a répondu : huit heures, n'est-ce pas ?

GUSTAVE

Non ; elle a dit ne pas avoir d'heure préférée, parce que pour elle c'est toujours celle de nous aimer.

HÉLÈNE

Oh ! La jolie réponse, et que petite mère a raison !

GUSTAVE

C'est ce que je me suis dit. Aussi, je suis venu tout de suite auprès de toi pour te prier d'oublier notre dispute. Tu n'es ni pécore, ni sotte, ni bête.

HÉLÈNE

Et toi, tu n'es ni méchant, ni brutal.

GUSTAVE

Faisons la paix.

HÉLÈNE

Faisons la paix.

GUSTAVE

Et aimons-nous toujours, comme l'a dit Maman.

HÉLÈNE

Oui ; l'heure de s'aimer est toujours la meilleure. Embrasse-moi, grand frère.

GUSTAVE

Embrasse-moi, petite soeur.

Ils s'embrassent.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica