Comédie en prose
Roi et Reine
Personnages
- LOUIS, 9 ans
- ISABELLE, 7 ans
ROI ET REINE
Un salon. - À droite, une porte entrouverte. Un guéridon au milieu.
SCÈNE PREMIÈRE. Louis, Isabelle.
LOUIS
Ma chère Isabelle, je suis furieux.
ISABELLE
C'est comme moi, je suis furieuse.
LOUIS
Contre qui ?
ISABELLE
Contre la nouvelle bonne.
LOUIS
Moi, aussi.
ISABELLE
Elle est insupportable.
LOUIS
Je suis hors de moi depuis ce matin.
ISABELLE
Moi, depuis hier au soir.
LOUIS
Figure-toi que je lui ai dit d'aller prendre un nid d'hirondelles sous le toit de la maison.
ISABELLE
Eh bien ?
LOUIS
Sais-tu ce qu'elle m'a répondu ?
ISABELLE
Non.
LOUIS
Qu'elle n'irait pas, car elle ne veut pas se casser le cou.
ISABELLE
Ce qu'elle m'a dit est bien plus mal.
LOUIS
Ah ?
ISABELLE
Hier au soir, il faisait un temps très beau.
LOUIS
C'est vrai.
ISABELLE
La lune était superbe.
LOUIS
C'est encore vrai... Et alors ?
ISABELLE
Je lui ai dit d'aller me prendre la lune.
LOUIS
Eh bien ?
ISABELLE
Elle m'a répondu d'y aller moi-même.
LOUIS
Refuser d'aller prendre un nid d'hirondelles, à moi qui suis roi !
ISABELLE
Refuser d'aller prendre la lune, à moi qui suis reine !
LOUIS
Pas autant que je suis roi.
ISABELLE
Tiens ! Et pourquoi ?
LOUIS
Parce que Maman m'appelle toujours : Mon roi.
ISABELLE
Papa m'appelle toujours : Ma reine, et c'est papa qui commande. Donc, je suis reine.
LOUIS
Non, c'est Maman qui commande. Donc, je suis roi, et le roi est plus que la reine.
ISABELLE
Non, la reine est plus que le roi.
LOUIS
Dans les contes de fées on dit : Il était une fois un roi et une reine ; donc, le roi est le premier.
ISABELLE
Mais tu ne commandes pas, frère.
LOUIS
Toi, non plus, soeur.
ISABELLE
Je commanderai plus tard, quand je serai tout à fait reine.
LOUIS
Moi, aussi quand je serai tout à fait roi.
ISABELLE
Ah ! Si j'étais reine !
LOUIS
Ah ! Si j'étais roi !
ISABELLE
Si j'étais roi ! C'est un opéra.
LOUIS
Mais c'est arrivé, puisqu'on dit que c'est dans les Mille et une nuits.
ISABELLE
Sais-tu ce que je ferais si j'étais reine ?
LOUIS
Que ferais-tu ?
ISABELLE
D'abord, je dirais à la bonne d'aller prendre la lune.
LOUIS
Ceci, petite soeur, n'est pas facile.
ISABELLE
Au contraire, c'est très facile.
LOUIS
Par exemple ! Comment cela ?
ISABELLE
Papa dit toujours que l'oncle Léon se promène dans la lune, il faut bien y monter pour s'y promener.
LOUIS
Tu ne comprends pas...
ISABELLE
Puis, papa dit aussi que la cousine Gertrude veut prendre la lune avec les dents. Tu vois bien qu'on peut y aller.
LOUIS
Tu te trompes...
ISABELLE, d'un air solennel
Une reine ne se trompe pas.
LOUIS
Alors, je n'ai plus rien à dire... Voyons, que ferais-tu encore ?
ISABELLE
J'habiterais un grand palais avec beaucoup de chambres dont la plus belle serait pour moi.
LOUIS
Naturellement.
ISABELLE
Tous les meubles seraient en or, le lit serait aussi en or avec des rideaux très épais pour que, le matin, je puisse dormir longtemps. Je me ferais habiller et déshabiller. Je ne ferais plus de devoirs de lecture et d'écriture.
LOUIS
Tu ne vas pas mal, petite soeur... Et puis ?
ISABELLE
Je ferais bâtir une fabrique de sucres d'orge et j'en donnerais à tout le monde... Après m'être bien servie.
LOUIS
Tu prendrais les gens par la douceur, ce n'est pas bête.
ISABELLE
N'est-ce pas ?
LOUIS
À mon tour, maintenant : Sais-tu ce que je ferais si j'étais roi ?
ISABELLE
Dis-le moi, frère.
LOUIS
J'apprendrais la diplomatie.
ISABELLE
La diplomatie ! Qu'est-ce que c'est ?
LOUIS
Il parait que c'est très difficile, mais les rois doivent la connaître.
ISABELLE
Et les reines aussi ?
LOUIS
Quand elles le peuvent.
ISABELLE
Explique-moi ce que c'est, je tiens à le savoir.
LOUIS
Tu n'y comprendras rien. Puis, vois-tu, j'ai appris ce que j'en sais par ce que bon papa en disait l'autre jour, au salon.
ISABELLE
Explique toujours, tant pis si je ne comprends pas.
LOUIS
Soit, petite soeur. Voici ce qu'a dit bon papa : Pour être diplomate, on met un masque sur son visage.
ISABELLE
Eh bien ? Ce n'est pas difficile, tout le monde le fait en carnaval.
LOUIS, continuant
On dit ce qu'on ne pense pas. On ne pense pas ce qu'on dit. Tu vois que cela n'est pas facile.
ISABELLE
Je ne trouve pas. Dire qu'on a chaud quand il fait froid, dire qu'on a froid quand il fait chaud, ce n'est pas du tout difficile. Je t'assure que je suis diplomate... Que ferais-tu encore, frère ?
LOUIS
Je mettrais toujours mon costume royal...
S'interrompant.
À propos de costume, as-tu vu ce qui a été préparé, bien sûr pour mon couronnement ?
ISABELLE
Non.
LOUIS
Attends un moment.
Il va dans le cabinet, à droite.
ISABELLE
Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il va chercher ? Un costume pour le couronnement ! Mais ce costume doit être pour moi et non pour lui.
Louis rentre portant un manteau d'or et une couronne qu'il pose sur le guéridon. Il met ensuite le manteau sur ses épaules et la couronne sur sa tête.
LOUIS
Maintenant, tu vas voir comment je serai roi : Comme s'il donnait congé à sa gauche. Messieurs les ministres, allez vous occuper des affaires de l'État... Les ministres me saluent et ils sortent.
Comme s'il s'adressait à quelqu'un à sa droite.
Monsieur le Grand Maître des cérémonies, introduisez les ambassadeurs Siamois... Je monte sur le trône et je reçois les ambassadeurs qui me remettent les cadeaux de leur maître avec un diamant gros comme un oeuf. Je les assure de mon amitié et ils se retirent en me baisant la main.
ISABELLE
Et puis ?
LOUIS
Je continue à être le maître et je me fais obéir de tous.
ISABELLE
De tous, c'est beaucoup.
LOUIS, accentuant le mot
De tous... et de toi aussi.
ISABELLE
De moi, non.
LOUIS
Oui.
ISABELLE
Non.
LOUIS
Si, étant roi, je t'ordonnais d'aller prendre un nid d'hirondelles sous le toit de la maison, que répondrais-tu ?
ISABELLE
Que je ne veux pas me casser le cou.
LOUIS
Comme la bonne.
ISABELLE
Oui.
LOUIS
Et tu n'irais pas ?
ISABELLE
Non.
LOUIS
Pourquoi ?
ISABELLE
Parce que je suis reine et que tu dois m'obéir.
LOUIS
Toujours la même question.
ISABELLE
Toujours.
LOUIS
Eh bien ! Je veux en finir.
I1 enlève le manteau et la couronne et il les remet sur le guéridon.
Je vais, une fois pour toutes, établir mon droit et prouver que je suis le roi.
Il sort.
SCÈNE II.
ISABELLE
Comme il est entêté !.. Il m'a parlé comme s'il était le maître... Il m'enverrait chercher le nid d'hirondelles... Eh bien ! Non, je n'irai pas... Il a beau dire : c'est moi qui commande... Oh ! oh ! Je serai très belle en reine... Voyez.
Elle met le manteau sur ses épaules.
Il me va très bien, on comprend qu'il a été fait pour moi...
Elle met la couronne sur sa tête.
Et la couronne aussi... Je serai très belle et tout le monde m'obéira... Imitant le geste de Louis donnant congé à quelqu'un. Messieurs les ministres, allez vous occuper des affaires de l'État. Ils me saluent et ils sortent...
Se tournant vers la droite comme Louis l'avait fait.
Monsieur le Grand Maître des cérémonies, introduisez les frères Siamois...
Se reprenant.
Non, les ambassadeurs Siamois... Je monte sur le trône et je reçois les ambassadeurs qui me portent un oeuf...
Se reprenant encore.
Non, un diamant gros comme un oeuf... Je les assure de mon amitié et je leur donne mon pied à baiser... Le pied d'une reine c'est bien plus gentil que la main d'un roi... Oh ! Je serai très bien, très bien.
Louis rentre, il a entendu la dernière phrase dite par Isabelle.
SCENE III. Isabelle, Louis.
LOUIS
Oui, petite soeur, tu es très bien, très bien.
ISABELLE
N'est-ce pas ? Aussi...
LOUIS
Tu vas me donner tes ordres.
ISABELLE
Certainement.
Se drapant dans le manteau.
Va me chercher la lune.
LOUIS
Je m'y attendais.
Il se met à rire aux éclats.
ISABELLE
Pourquoi ris-tu ?
LOUIS
Tu veux que j'aille chercher la lune ?
ISABELLE
Oui, je te l'ordonne.
LOUIS
C'est inutile, nous en venons.
ISABELLE
Nous en venons ?
LOUIS
Oui, nous étions en train de nous y promener.
ISABELLE
Je ne comprends pas.
LOUIS
Petite soeur, se promener dans la lune, c'est croire à quelque chose qui n'est pas.
ISABELLE
Eh bien ?
LOUIS
J'ai cru que j'étais roi parce que Maman m'appelle toujours : Mon roi. Toi, tu as cru que tu étais reine parce que papa t'appelle toujours : Ma reine.
ISABELLE
Oui.
LOUIS
Eh bien ! Nous ne sommes ni roi ni reine.
ISABELLE
Qui te l'a dit ?
LOUIS
Bon papa à qui je l'ai demandé. Il m'a expliqué que Mon roi et Ma reine sont des mots de gâterie pour nous et rien de plus.
ISABELLE
Tiens !
LOUIS
Sais-tu que nous nous sommes presque disputés ?
ISABELLE
C'est vrai et c'est très mal...
Après un silence.
Mais alors, dis, frère, pourquoi ce manteau et cette couronne ?
LOUIS
Bon papa me l'a expliqué aussi : On va jouer chez nous une pièce où doit figurer Louis_XIV enfant, et c'est pour lui qu'on a fait la couronne et le manteau.
ISABELLE
Qui nous ont brouillés un moment.
LOUIS
Et qui allaient nous mettre en guerre.
ISABELLE
Aussi, aide-moi vite à m'en débarrasser.
Elle remet le manteau et la couronne sur le guéridon.
Adieu, manteau, adieu, couronne, je ne vous regrette pas ; j'aime bien mieux mon frère Louis.
LOUIS
Et moi, ma soeur Isabelle.
Il l'embrasse.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica