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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Roi et Reine

Adolphe Carcassonne· imprimée en 1889· 2 personnages

Personnages

  • LOUIS, 9 ans
  • ISABELLE, 7 ans

ROI ET REINE

Un salon. - À droite, une porte entrouverte. Un guéridon au milieu.

SCÈNE PREMIÈRE. Louis, Isabelle.

LOUIS

Ma chère Isabelle, je suis furieux.

ISABELLE

C'est comme moi, je suis furieuse.

LOUIS

Contre qui ?

ISABELLE

Contre la nouvelle bonne.

LOUIS

Moi, aussi.

ISABELLE

Elle est insupportable.

LOUIS

Je suis hors de moi depuis ce matin.

ISABELLE

Moi, depuis hier au soir.

LOUIS

Figure-toi que je lui ai dit d'aller prendre un nid d'hirondelles sous le toit de la maison.

ISABELLE

Eh bien ?

LOUIS

Sais-tu ce qu'elle m'a répondu ?

ISABELLE

Non.

LOUIS

Qu'elle n'irait pas, car elle ne veut pas se casser le cou.

ISABELLE

Ce qu'elle m'a dit est bien plus mal.

LOUIS

Ah ?

ISABELLE

Hier au soir, il faisait un temps très beau.

LOUIS

C'est vrai.

ISABELLE

La lune était superbe.

LOUIS

C'est encore vrai... Et alors ?

ISABELLE

Je lui ai dit d'aller me prendre la lune.

LOUIS

Eh bien ?

ISABELLE

Elle m'a répondu d'y aller moi-même.

LOUIS

Refuser d'aller prendre un nid d'hirondelles, à moi qui suis roi !

ISABELLE

Refuser d'aller prendre la lune, à moi qui suis reine !

LOUIS

Pas autant que je suis roi.

ISABELLE

Tiens ! Et pourquoi ?

LOUIS

Parce que Maman m'appelle toujours : Mon roi.

ISABELLE

Papa m'appelle toujours : Ma reine, et c'est papa qui commande. Donc, je suis reine.

LOUIS

Non, c'est Maman qui commande. Donc, je suis roi, et le roi est plus que la reine.

ISABELLE

Non, la reine est plus que le roi.

LOUIS

Dans les contes de fées on dit : Il était une fois un roi et une reine ; donc, le roi est le premier.

ISABELLE

Mais tu ne commandes pas, frère.

LOUIS

Toi, non plus, soeur.

ISABELLE

Je commanderai plus tard, quand je serai tout à fait reine.

LOUIS

Moi, aussi quand je serai tout à fait roi.

ISABELLE

Ah ! Si j'étais reine !

LOUIS

Ah ! Si j'étais roi !

ISABELLE

Si j'étais roi ! C'est un opéra.

LOUIS

Mais c'est arrivé, puisqu'on dit que c'est dans les Mille et une nuits.

ISABELLE

Sais-tu ce que je ferais si j'étais reine ?

LOUIS

Que ferais-tu ?

ISABELLE

D'abord, je dirais à la bonne d'aller prendre la lune.

LOUIS

Ceci, petite soeur, n'est pas facile.

ISABELLE

Au contraire, c'est très facile.

LOUIS

Par exemple ! Comment cela ?

ISABELLE

Papa dit toujours que l'oncle Léon se promène dans la lune, il faut bien y monter pour s'y promener.

LOUIS

Tu ne comprends pas...

ISABELLE

Puis, papa dit aussi que la cousine Gertrude veut prendre la lune avec les dents. Tu vois bien qu'on peut y aller.

LOUIS

Tu te trompes...

ISABELLE, d'un air solennel

Une reine ne se trompe pas.

LOUIS

Alors, je n'ai plus rien à dire... Voyons, que ferais-tu encore ?

ISABELLE

J'habiterais un grand palais avec beaucoup de chambres dont la plus belle serait pour moi.

LOUIS

Naturellement.

ISABELLE

Tous les meubles seraient en or, le lit serait aussi en or avec des rideaux très épais pour que, le matin, je puisse dormir longtemps. Je me ferais habiller et déshabiller. Je ne ferais plus de devoirs de lecture et d'écriture.

LOUIS

Tu ne vas pas mal, petite soeur... Et puis ?

ISABELLE

Je ferais bâtir une fabrique de sucres d'orge et j'en donnerais à tout le monde... Après m'être bien servie.

LOUIS

Tu prendrais les gens par la douceur, ce n'est pas bête.

ISABELLE

N'est-ce pas ?

LOUIS

À mon tour, maintenant : Sais-tu ce que je ferais si j'étais roi ?

ISABELLE

Dis-le moi, frère.

LOUIS

J'apprendrais la diplomatie.

ISABELLE

La diplomatie ! Qu'est-ce que c'est ?

LOUIS

Il parait que c'est très difficile, mais les rois doivent la connaître.

ISABELLE

Et les reines aussi ?

LOUIS

Quand elles le peuvent.

ISABELLE

Explique-moi ce que c'est, je tiens à le savoir.

LOUIS

Tu n'y comprendras rien. Puis, vois-tu, j'ai appris ce que j'en sais par ce que bon papa en disait l'autre jour, au salon.

ISABELLE

Explique toujours, tant pis si je ne comprends pas.

LOUIS

Soit, petite soeur. Voici ce qu'a dit bon papa : Pour être diplomate, on met un masque sur son visage.

ISABELLE

Eh bien ? Ce n'est pas difficile, tout le monde le fait en carnaval.

LOUIS, continuant

On dit ce qu'on ne pense pas. On ne pense pas ce qu'on dit. Tu vois que cela n'est pas facile.

ISABELLE

Je ne trouve pas. Dire qu'on a chaud quand il fait froid, dire qu'on a froid quand il fait chaud, ce n'est pas du tout difficile. Je t'assure que je suis diplomate... Que ferais-tu encore, frère ?

LOUIS

Je mettrais toujours mon costume royal...

S'interrompant.

À propos de costume, as-tu vu ce qui a été préparé, bien sûr pour mon couronnement ?

ISABELLE

Non.

LOUIS

Attends un moment.

Il va dans le cabinet, à droite.

ISABELLE

Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il va chercher ? Un costume pour le couronnement ! Mais ce costume doit être pour moi et non pour lui.

Louis rentre portant un manteau d'or et une couronne qu'il pose sur le guéridon. Il met ensuite le manteau sur ses épaules et la couronne sur sa tête.

LOUIS

Maintenant, tu vas voir comment je serai roi : Comme s'il donnait congé à sa gauche. Messieurs les ministres, allez vous occuper des affaires de l'État... Les ministres me saluent et ils sortent.

Comme s'il s'adressait à quelqu'un à sa droite.

Monsieur le Grand Maître des cérémonies, introduisez les ambassadeurs Siamois... Je monte sur le trône et je reçois les ambassadeurs qui me remettent les cadeaux de leur maître avec un diamant gros comme un oeuf. Je les assure de mon amitié et ils se retirent en me baisant la main.

ISABELLE

Et puis ?

LOUIS

Je continue à être le maître et je me fais obéir de tous.

ISABELLE

De tous, c'est beaucoup.

LOUIS, accentuant le mot

De tous... et de toi aussi.

ISABELLE

De moi, non.

LOUIS

Oui.

ISABELLE

Non.

LOUIS

Si, étant roi, je t'ordonnais d'aller prendre un nid d'hirondelles sous le toit de la maison, que répondrais-tu ?

ISABELLE

Que je ne veux pas me casser le cou.

LOUIS

Comme la bonne.

ISABELLE

Oui.

LOUIS

Et tu n'irais pas ?

ISABELLE

Non.

LOUIS

Pourquoi ?

ISABELLE

Parce que je suis reine et que tu dois m'obéir.

LOUIS

Toujours la même question.

ISABELLE

Toujours.

LOUIS

Eh bien ! Je veux en finir.

I1 enlève le manteau et la couronne et il les remet sur le guéridon.

Je vais, une fois pour toutes, établir mon droit et prouver que je suis le roi.

Il sort.

SCÈNE II.

ISABELLE

Comme il est entêté !.. Il m'a parlé comme s'il était le maître... Il m'enverrait chercher le nid d'hirondelles... Eh bien ! Non, je n'irai pas... Il a beau dire : c'est moi qui commande... Oh ! oh ! Je serai très belle en reine... Voyez.

Elle met le manteau sur ses épaules.

Il me va très bien, on comprend qu'il a été fait pour moi...

Elle met la couronne sur sa tête.

Et la couronne aussi... Je serai très belle et tout le monde m'obéira... Imitant le geste de Louis donnant congé à quelqu'un. Messieurs les ministres, allez vous occuper des affaires de l'État. Ils me saluent et ils sortent...

Se tournant vers la droite comme Louis l'avait fait.

Monsieur le Grand Maître des cérémonies, introduisez les frères Siamois...

Se reprenant.

Non, les ambassadeurs Siamois... Je monte sur le trône et je reçois les ambassadeurs qui me portent un oeuf...

Se reprenant encore.

Non, un diamant gros comme un oeuf... Je les assure de mon amitié et je leur donne mon pied à baiser... Le pied d'une reine c'est bien plus gentil que la main d'un roi... Oh ! Je serai très bien, très bien.

Louis rentre, il a entendu la dernière phrase dite par Isabelle.

SCENE III. Isabelle, Louis.

LOUIS

Oui, petite soeur, tu es très bien, très bien.

ISABELLE

N'est-ce pas ? Aussi...

LOUIS

Tu vas me donner tes ordres.

ISABELLE

Certainement.

Se drapant dans le manteau.

Va me chercher la lune.

LOUIS

Je m'y attendais.

Il se met à rire aux éclats.

ISABELLE

Pourquoi ris-tu ?

LOUIS

Tu veux que j'aille chercher la lune ?

ISABELLE

Oui, je te l'ordonne.

LOUIS

C'est inutile, nous en venons.

ISABELLE

Nous en venons ?

LOUIS

Oui, nous étions en train de nous y promener.

ISABELLE

Je ne comprends pas.

LOUIS

Petite soeur, se promener dans la lune, c'est croire à quelque chose qui n'est pas.

ISABELLE

Eh bien ?

LOUIS

J'ai cru que j'étais roi parce que Maman m'appelle toujours : Mon roi. Toi, tu as cru que tu étais reine parce que papa t'appelle toujours : Ma reine.

ISABELLE

Oui.

LOUIS

Eh bien ! Nous ne sommes ni roi ni reine.

ISABELLE

Qui te l'a dit ?

LOUIS

Bon papa à qui je l'ai demandé. Il m'a expliqué que Mon roi et Ma reine sont des mots de gâterie pour nous et rien de plus.

ISABELLE

Tiens !

LOUIS

Sais-tu que nous nous sommes presque disputés ?

ISABELLE

C'est vrai et c'est très mal...

Après un silence.

Mais alors, dis, frère, pourquoi ce manteau et cette couronne ?

LOUIS

Bon papa me l'a expliqué aussi : On va jouer chez nous une pièce où doit figurer Louis_XIV enfant, et c'est pour lui qu'on a fait la couronne et le manteau.

ISABELLE

Qui nous ont brouillés un moment.

LOUIS

Et qui allaient nous mettre en guerre.

ISABELLE

Aussi, aide-moi vite à m'en débarrasser.

Elle remet le manteau et la couronne sur le guéridon.

Adieu, manteau, adieu, couronne, je ne vous regrette pas ; j'aime bien mieux mon frère Louis.

LOUIS

Et moi, ma soeur Isabelle.

Il l'embrasse.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica