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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Rose et Rosette

Adolphe Carcassonne· imprimée en 1889· 3 personnages

Personnages

  • ROSE, 7 ans
  • ROSETTE, 7 ans
  • MADAME DE LANCY, mère de Rose

ROSE ET ROSETTE

Un petit salon chez Madame de Lancy. Porte au fond et a gauche. Un guéridon au milieu. Fauteuils.

Au lever du rideau, Rose est en scène. Rosette entre par le fond avec un bouquet à la main.

ROSETTE, présentant le bouquet

Je viens vous souhaiter une bonne fête et vous offrir ce petit bouquet pour Maman et pour moi.

ROSE

Merci pour toi, ma chère Rosette, et pour ta mère qui ne m'a pas oubliée.

ROSETTE

Maman vous oublier ! Oh ! Non ; elle parle de vous tous les jours et elle dit qu'elle n'a jamais vu de maîtresse aussi bonne que Madame_de_Lancy.

ROSE

C'est comme Maman qui dit toujours que ta mère a été sa plus gentille femme de chambre. Comment va celle bonne Émilie ?

ROSETTE

Elle est très bien et je suis contente que vous me parliez d'elle, car elle m'a dit de vous demander quelque chose.

ROSE

Dis-moi vite ce qu'elle veut.

ROSETTE

Une de nos voisines a une jeune fille qui s'appelle Marthe et qui est du même âge que moi. La voisine veut qu'avec sa petite Marthe nous jouions à la Dame dans une fête_de_famille. Je ne connais pas ce jeu ; Marthe, non plus. Pouvez-vous me dire ce que c'est ? Vous ferez bien plaisir à Maman et à moi.

ROSE

Je le puis, ma chère Rosette. Beaucoup de dames viennent voir Maman ; je connais donc très bien ce jeu et je vais le jouer devant toi.

ROSETTE

Que vous êtes bonne ! Merci.

ROSE

Ce n'est pas difficile, tu n'as qu'à bien suivre ce que je dis.

Elle roule deux fauteuils au milieu de la scène, puis, elle va vers la porte du fond en tendant les mains.

- Bonjour, chère, je suis charmée de vous revoir.

Changeant de voix comme si l'autre dame parlait.

- Que vous êtes aimable !

Elle s'approche du fauteuil de gauche et elle indique celui de droite.

- Asseyez-vous.

Elle continue à changer de voix chaque fois que la visiteuse est censée parler.

- Quel joli chapeau vous avez ! Il vous va à merveille.

- Vous trouvez ? Il me semble qu'il m'allonge un peu la figure.

- N'en croyez rien, vous êtes belle comme un ange... Voyons, qu'avez-vous fait ? Qu'êtes-vous devenue ?

- J'ai été à Marseille.

- Au pays du soleil ?

- Oui, mais ce n'est pas le soleil que j'y ai trouvé.

- Ah ! Et quoi donc ?

- Le mistral.

- J'ai entendu parler de lui, mais je ne le connais pas.

- Ne désirez pas faire sa connaissance, ma chère. C'est une chose insupportable. La bise qui passe sur les ponts de Paris est un zéphir auprès de ces coups de vent qui vous mettent les robes sur la tête.

ROSETTE, interrompant

Oh ! Les robes sur la tête ! Ce n'est pas joli, ça.

ROSE

Bien sûr que ce n'est pas joli, mais le mistral n'a pas d'éducation... Tu comprends bien le jeu, n'est-ce pas ?

ROSETTE

Très bien.

ROSE

Alors, je continue.

ROSETTE

Oui, oui.

ROSE

- Vous allez rester à Paris quelque temps encore, j'espère.

- Jusqu'à mon départ pour Étretat... J'admire votre toilette.

- Je suis charmée qu'elle soit à votre goût... À propos, étiez-vous hier au concert_Lamoureux ?

- Hélas ! Oui.

- Pourquoi, hélas ?

- Je m'y suis mortellement ennuyée.

- C'était du Wagner, cependant ; vous n'aimez peut-être pas ce genre.

- Le genre m'importe peu, mais je n'aime pas la musique de qui n'aime pas mon pays.

ROSETTE, interrompant encore

C'est très bien, ça.

ROSE

C'est Maman qui l'a dit l'autre jour en parlant avec une dame et je l'ai retenu.

ROSETTE

Je le crois bien... Maintenant, Mademoiselle_Rose, je comprends le jeu et je vous remercie.

ROSE

Veux-tu essayer de finir la scène ?

ROSETTE

Volontiers.

Elle s'assied sur le fauteuil de droite.

- Vous n'irez plus à ces concerts.

- J'irai quand on y jouera une autre musique.

Se levant.

- Quoi ! Vous partez déjà ?

— Il le faut, ma chère ; je dois aller voir toutes mes amies ; j'ai commencé par vous.

- Merci.

Faisant mine de l'accompagner vers le fond.

- Quand vous reverrai-je ?

- Le plus tôt sera le mieux pour moi.

- Et pour moi, donc !

- Que vous êtes charmante !

- À bientôt.

- À bientôt.

Elle salue et elle revient en scène

- Ouf ! Elle est partie.

ROSE

C'est cela et tu peux jouer à la Dame aussi bien que moi.

ROSETTE

Je vous remercie encore.

Elle fait quelques pas vers le fond.

ROSE

Mais, ma chère Rosette, c'est aussi ta fête aujourd'hui. Je te la souhaite bonne en t'embrassant de tout mon coeur.

Elle l'embrasse ; puis, après un silence.

Veux-tu voir les cadeaux que j'ai reçus ?

ROSETTE

Oui, Mademoiselle_Rose.

Rose sort par la gauche et elle revient d'abord avec une petite voiture, puis, avec une poupée et un berceau qu'elle met sur le guéridon

ROSETTE

Oh ! Les jolis cadeaux ! La belle poupée !

ROSE

Ce n'est pas tout, regarde.

Elle lui met un bracelet sous les yeux.

ROSETTE

Un bracelet... Il est aussi bien joli.

ROSE

On m'a gâtée, n'est-ce pas ?

Après un nouveau silence.

Dis-moi, de tous ces cadeaux quel est celui que tu aimes le plus ?

ROSETTE, montrant la poupée

Celui-là.

ROSE

Vrai, tu trouves cette poupée jolie ?

ROSETTE

Bien jolie.

ROSE

Moi, non.

ROSETTE

Comment ! Cette poupée ne vous plait pas ?

ROSE

Non, elle est trop pâle... puis, elle est malade.

ROSETTE

Il me semble qu'elle se porte bien.

ROSE

Non, moi qui la connais déjà, je puis t'assurer qu'elle est malade et même très malade.

Comme frappée d'une idée subite.

Écoute-moi, Rosette : comme je ne peux pas la soigner assez bien, veux-tu la soigner toi-même ?

ROSETTE

Oh ! Oui.

ROSE, prenant la poupée sur le guéridon

Si tu la sauves, elle deviendra ta petite fille et elle restera avec toi. Le veux-tu ?

ROSETTE

Je n'ose pas dire oui... Vous êtes trop bonne pour moi.

ROSE

C'est entendu et la voilà.

Elle met la poupée dans les bras de Rosette

ROSETTE, à la poupée

Je t'aime déjà, ma chérie. Je vais bien te soigner pour que tu sois vite guérie et que nous puissions venir revoir mademoiselle_Rose.

ROSE

Je l'espère bien... Mais j'y pense... Quand un malade a besoin d'être soigné, la première chose qu'il lui faut, c'est un bon lit. Tiens, voilà le berceau où tu mettras ta chère poupée.

Elle prend le berceau sur le guéridon et elle le met près de Rosette.

ROSETTE

Oh ! Non, je n'accepte pas cela, mademoiselle_Rose, c'est beaucoup trop. Je soignerai ma petite malade et quand elle sera fatiguée, je la mettrai dans mon lit.

ROSE

Non, non, elle est habituée à son berceau et elle ne dormirait pas dans ton lit. Accepte donc.

ROSETTE

Non, je n'accepte pas. Votre mère, si elle le savait, vous gronderait...

Madame de Lancy parait à la porte de gauche.

MADAME DE LANCY

Non, mes enfants, je ne gronderai pas Rose pour ce qu'elle veut faire et l'approuve entièrement.

À Rosette, en venant en scène.

Accepte donc la poupée et le berceau. Aujourd'hui même, je remplacerai l'une et l'autre à ma chère Rose.

ROSETTE, frappant des mains

Alors, j'accepte ! Oh ! Que je vais aimer ma chère poupée et que je vous aime aussi, Mademoiselle_Rose !

Elle l'embrasse, puis, elle vient faire une révérence devant Madame de Lancy.

Merci, Madame.

MADAME DE LANCY

J'enverrai tout cela chez toi, ma chère Rosette.

ROSE

Que tu es gentille et que je t'aime, petite mère.

MADAME DE LANCY

Tu as fait une bonne action, ma fille, et une bonne action est toujours récompensée.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica