Comédie en prose
Un Duel
Personnages
- ALFRED, 12 ans
- CHARLES, son frère. 7 ans
- FRANCIS, 12 ans
- LOUIS, 12 ans
- CLÉMENT, 12 ans
- ROBERT, jeune anglais. 12 ans
- L'ONCLE ROLLAND, ancien lieutenant de vaisseau
- UN MAITRE D'ÉTUDES
UN DUEL
Un jardin. - À droite et à gauche, une allée par laquelle on arrive en scène.
SCÈNE PREMIÈRE. Alfred, Charles.
CHARLES
Frère, dis-moi ce que c'est qu'un duel, tous les grands de la classe en parlent.
ALFRED
Un duel, petit frère, est une rencontre dans laquelle deux adversaires se battent jusqu'à ce que l'un des deux soit tué ou mis hors de combat.
CHARLES
Et comment se bat-on ?
ALFRED
L'arme est choisie d'avance par celui qui est offensé. On se bat au pistolet, au sabre...
CHARLES
Je croyais qu'on se battait avec des canons.
ALFRED
C'est le cas dans les grandes batailles où les armées luttent entre elles, mais tu comprends, petit frère, que pour se battre en duel, on ne peut tenir un canon dans la main.
CHARLES
Ça pèse trop.
ALFRED
D'abord, puis il y a le recul.
CHARLES
Comment ! Le canon recule ?
ALFRED
Oui, petit frère.
CHARLES
Est-ce qu'il a peur ?
ALFRED
Non ; c'est la réaction du coup qui détermine le mouvement en arrière. Tu sauras cela plus tard.
CHARLES
Tu m'as dit qu'on se bat au sabre aussi.
ALFRED
Oui, mais moins souvent. Les étudiants allemands se battent ainsi parce qu'ils tiennent à porter sur le visage ces balafres dont ils sont fiers et qui, pourtant, ont l'air d'un tatouage.
CHARLES
D'un tatouage, comme les sauvages du Petit_Robinson.
ALFRED
Oui, comme les sauvages... Mais le duel le plus en usage est le duel à l'épée.
CHARLES
Ah ?
ALFRED
Là, c'est la véritable escrime, le véritable combat. On pare, on est prêt à la riposte.
Prenant la pose de quelqu'un qui se bat
On prépare une feinte.
Se fendant et frappant du pied ;
On porte une botte.
CHARLES
Quoi ! On porte...
Il est interrompu par l'arrivée de Louis et de Clément qui viennent par l'allée de droite.
SCÈNE II. Alfred, Charles, Louis, Clément.
LOUIS, à Alfred
Pouvons-nous causer un moment avec toi ?
ALFRED
Certainement.
LOUIS
Nous venons de la part de Francis qui, tu le sais, est notre ami.
ALFRED
Je le sais.
CLÉMENT
Tu as dit que Francis est un crétin.
ALFRED
C'est vrai.
CLÉMENT
Hein ?
LOUIS, à Clément
C'est vrai qu'il l'a dit.
CLÉMENT
Et notre ami s'en trouve offensé.
ALFRED
Naturellement, il n'y a que la vérité qui offense.
LOUIS
C'est une nouvelle insulte.
ALFRED
Non, c'est une affirmation.
LOUIS
Ainsi faire injure au mérite de Francis est une indignité.
CLÉMENT
Il est le plus fort de nous tous.
ALFRED
Voilà pourquoi il n'est jamais premier.
LOUIS
On est jaloux de lui.
ALFRED
Vous voyez cela, vous autres qui êtes des...
CLÉMENT
Des crétins ?
ALFRED
Non, de bons enfants. Il dessine un oeil et vous en faites un peintre ; il fait deux vers_de_mirliton et vous l'appelez poète. Enfin, cela vous regarde... Arrivons maintenant à ce qui vous amène auprès de moi.
CLÉMENT
Nous y voilà. Francis se croyant insulté, demande une réparation par les armes.
ALFRED
C'est très juste.
CLÉMENT
Et en sa qualité d'offensé, il choisit l'épée.
ALFRED
C'est encore très juste.
CLÉMENT
La rencontre peut donc avoir lieu ici.
ALFRED
Fort bien.
CLÉMENT
Et tout de suite, si tu veux.
ALFRED
Tout de suite.
CLÉMENT
Il te faut deux témoins.
ALFRED, apercevant Robert qui entre par l'allée de gauche
Justement, voici Robert qui m'en servira avec son frère Percy.
SCÈNE III. Alfred, Charles, Louis, Clément, Robert.
ALFRED, à Robert
Mon cher Robert, je sais que je puis toujours compter sur ton amitié.
ROBERT, avec l'accent anglais
Bien sûr.
ALFRED
Je te prie donc d'être mon témoin dans un duel qui va avoir lieu ici, tout à l'heure.
ROBERT
Un duel, à quoi ?
ALFRED
À l'épée.
ROBERT
Avec qui ?
ALFRED
Avec Francis.
ROBERT
Un duel à l'épée ! Avec Francis ! Mais, comme on dit chez vous, quelle mouche vous pique ? Tout le monde ici parle de duel comme si c'était une chose simple et naturelle. En Angleterre, on trouve le duel stupide et l'on a bien raison. En effet, dans ces rencontres, celui qui a le droit pour lui peut être blessé ou tué. C'est absolument ridicule.
LOUIS
Il faut cependant relever les insultes reçues.
ROBERT
Certainement, mais pour cela on n'a pas besoin de se tuer.
CLÉMENT
Alors, que fait-on ?
ROBERT, mettant les deux poings en avant
On boxe... La boxe est, chez nous, le règlement de tous les différends. Depuis le lord jusqu'au paysan ; tout le monde boxe... Si l'on vous regarde de travers, boxe !... Si l'on parle mal de vous, boxe !... La boxe et toujours la boxe !... On se casse les dents, on se poche les yeux, on s'enfonce les côtes, mais on ne se tue pas et, comme on dit encore chez vous, tout est bien qui finit bien.
ALFRED
C'est une théorie très jolie, mais...
ROBERT
On n'appelle pas théorie ce qui se pratique tous les jours.
ALFRED
Je ne conteste pas les avantages de la boxe, mais il s'agit maintenant d'une rencontre à l'épée et dans laquelle toi et ton frère Percy serez mes témoins. Je compte sur tous les deux, n'est-ce pas ?
ROBERT
Sans doute... Je fais seulement une restriction.
LOUIS
Ah ?
ALFRED
Et laquelle ?
ROBERT
Je la ferai connaître quand les adversaires seront en présence.
CLÉMENT
J'espère qu'elle n'a rien de contraire à l'honneur.
ALFRED
J'en suis certain.
CLÉMENT
Nous allons donc chercher Francis.
ROBERT
Moi, je vais appeler mon frère.
Louis et Clément sortent par la droite, Robert par la gauche ; Charles sort de ce côté lentement et d'un air pensif.
SCÈNE IV. Alfred, puis L'Oncle Rolland.
ALFRED
Ce Robert est étrange, presque excentrique, mais, dans le fond, ce qu'il dit est vrai. Certes, je n'ai pas une grande admiration pour le duel à coups de poings ; cela manque un peu de distinction ; mais ne pas tuer quelqu'un, c'est quelque chose. Enfin...
L'oncle Rolland entre ; il marche lentement en s'appuyant sur une canne.
ROLLAND
Te voilà, mon cher Alfred.
ALFRED
Oui, mon oncle.
ROLLAND
Tu ne t'attendais pas à ma visite aujourd'hui, n'est-ce pas ?
ALFRED
Non, je l'avoue.
ROLLAND
J'ai voulu te voir avant mon départ.
ALFRED
Quoi ! Vous partez, mon oncle ?
ROLLAND
Oui, mon garçon. Une lettre très pressante m'appelle au Havre où je dois me rendre aujourd'hui même et où, selon toute apparence, il me faudra demeurer quelque temps.
ALFRED
Vous êtes bien gentil d'être venu.
Remarquant que son oncle fait quelques pas en traînant la jambe.
Vous semblez boiter, mon oncle.
ROLLAND
C'est ma satanée balle qui fait des siennes.
ALFRED
Une balle ?
ROLLAND
Oui, une balle reçue à la jambe gauche et qu'on n'a jamais pu extraire.
ALFRED
Dans quel combat avez-vous reçu cette blessure ?
ROLLAND
Ce n'est pas dans un combat, c'est dans un duel.
ALFRED
Vraiment ?
ROLLAND
Oui, à bord du BAYARD, avec un de mes camarades, lieutenant_de_vaisseau, comme moi.
ALFRED
Et puis-je vous en demander la cause ?
ROLLAND
Assurément : Ce monsieur s'était permis de dire que j'étais embêtant comme la pluie et que je l'agaçais. Je ne pouvais tolérer de tels propos ; je lui en demandai raison et le lendemain, au point du jour, nous nous battîmes au pistolet, à l'arrière du vaisseau. Mon adversaire fut atteint en pleine poitrine d'un coup dont il faillit mourir et moi, je reçus cette balle qu'on n'a pu enlever et qui a élu domicile dans ma jambe.
ALFRED
Vous auriez pu être tué, mon oncle.
ROLLAND
Sans doute, mais qu'importe ? L'honneur a des lois imprescriptibles auxquelles personne ne peut toucher. Une offense, si légère qu'elle soit, doit être relevée sous peine de déchéance de l'insulté.
ALFRED
À ce point ?
ROLLAND
Je partage en cela l'opinion de mon glorieux homonyme, le capitaine_Rolland dont les principes faisaient règle au temps de Henri_IV.
ALFRED
Henri_IV est mort depuis bien longtemps.
ROLLAND
Les hommes passent et les principes restent.
Une heure sonne.
Une heure... Il faut que je te laisse, mon cher Alfred, et je ne puis continuer ma thèse ; mais puisque tu entres dans la vie, rappelle-toi, lorsque tu seras un homme, que jamais on no transige avec l'honneur et que dans un duel il est permis de mourir et non de reculer. Sur ce, adieu, mon garçon ; tu embrasseras Charlot pour moi.
ALFRED
Oui, mon oncle. Vous nous donnerez de vos nouvelles, n'est-ce pas ?
ROLLAND
Je n'y manquerai pas... Adieu, mon cher Alfred.
ALFRED
Au revoir mon oncle.
Rolland sort.
ALFRED
S'il avait entendu ce que Robert disait tout à l'heure, que serait-il advenu ?... Vraiment, on ne sait de quel côté faire pencher la balance ; tous les deux ont raison...
Regardant à droite.
Ah ! Voici Francis et ses témoins.
Louis et Clément viennent par la droite, suivis de Francis. Louis porte deux épées. Robert et Percy, personnage muet, entrent par la gauche.
SCÈNE V. Alfred, Louis, Clément, Francis, Robert.
LOUIS, à Robert
Une rencontre est devenue inévitable entre Francis et Alfred, car Francis persiste à demander raison de l'insulte reçue...
FRANCIS
Absolument.
LOUIS, continuant
Et Alfred persiste à ne pas faire des excuses.
ALFRED
Absolument.
LOUIS
Mesurons les épées.
RORERT
Permettez : vous allez vous battre, mais je ne sais pas encore pourquoi.
FRANCIS
Alfred a dit que je suis un crétin.
RORERT
Eh bien ! Qu'est-ce que cela prouve ?
FRANCIS
Cela prouve que je suis offensé.
ROBERT
Ce n'est pas mon opinion. Tu es un crétin ou tu nE l'es pas ; si tu ne l'es pas, c'est Alfred qui, aux yeux de tous, passera pour tel et, alors, tant pis pour lui. Si tu l'es...
FRANCIS
Si je le suis ?
ROBERT
Alors, tant pis pour toi ; mais de façon ou d'autre, je ne vois pas de raison pour se battre.
LOUIS
Allons donc ! Tout le monde ici est d'un avis contraire.
CLÉMENT
Évidemment.
LOUIS
Voici les épées.
Il donne une épée à Francis et l'autre à Alfred.
CLÉMENT
Allons !
ROBERT
Pardon...
LOUIS
Encore !
ROBERT
J'ai dit que je ferai une restriction. Appelez-moi original, excentrique, tout ce que vous voudrez, mais je la ferai ou je ne serai pas témoin. Le combat a lieu à l'épée, mais je me réserve la distance ; on se battra à quinze pas.
CLÉMENT
Pas de plaisanterie !
ALFRED, à Robert
Je t'ai prié d'être mon témoin...
FRANCIS
Allons, en garde !
Il fait un pas vers Alfred, lorsque Charles entre ; il tient à la main un paquet enveloppé.
SCÈNE VI. Les mêmes, Charles.
CHARLES, venant devant Francis
C'est toi qui veux te battre avec grand frère, dis ?
FRANCIS
Ôte toi de là, morveux !
CHARLES
Non ; c'est avec moi que tu te bâtiras !
Il défait rapidement le paquet qu'il tient, il en sort une botte, puis il prend une pose d'escrime en disant à Francis :
Je te porte une botte !
Tous partent d'un éclat de rire.
ROBERT
Très bien, Chariot. Voilà comment je comprends le duel...
Riant
Ah ! Je ris.
À Francis.
Tu ris.
Regardant Alfred.
Il rit.
S'indiquant lui-même et indiquant encore Alfred et Francis.
Nous rions.
À Louis et à Clément,
Vous riez... Tous, ils rient... Eh bien ! Mes amis, croyez-moi, jetez vos épées, car, ainsi qu'on le dit chez vous, quand on rit, on est désarmé... Allons, un bon mouvement, et tendez-vous les mains.
ALFRED
Eh bien ! Oui !
Il jette son épée, Francis jette la sienne.
Mon cher Francis, sans rancune.
FRANCIS, lui tendant la main
Aucune.
LOUIS
La rime y est.
CLÉMENT
Et la raison aussi.
Apercevant le maître d'études qui est entré en même temps que Charles et qui s'est tenu vers le fond.
Le pion !
LE MAITRE D'ÉTUDES, venant en scène
Vous vous tendez la main et vous avez raison. Pour mettre un terme à vos idées belliqueuses et ridicules, je vous portais un ordre de retenue de quinze jours, combattants et témoins ; mais vous avez ri devant l'exploit de Charles et je pardonne, car j'ai ri aussi et aussi je suis désarmé.
ALFRED, à Charles
Bravo ! Charlot, ta botte a porté.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica