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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Un Duel

Adolphe Carcassonne· imprimée en 1889· 8 personnages

Personnages

  • ALFRED, 12 ans
  • CHARLES, son frère. 7 ans
  • FRANCIS, 12 ans
  • LOUIS, 12 ans
  • CLÉMENT, 12 ans
  • ROBERT, jeune anglais. 12 ans
  • L'ONCLE ROLLAND, ancien lieutenant de vaisseau
  • UN MAITRE D'ÉTUDES

UN DUEL

Un jardin. - À droite et à gauche, une allée par laquelle on arrive en scène.

SCÈNE PREMIÈRE. Alfred, Charles.

CHARLES

Frère, dis-moi ce que c'est qu'un duel, tous les grands de la classe en parlent.

ALFRED

Un duel, petit frère, est une rencontre dans laquelle deux adversaires se battent jusqu'à ce que l'un des deux soit tué ou mis hors de combat.

CHARLES

Et comment se bat-on ?

ALFRED

L'arme est choisie d'avance par celui qui est offensé. On se bat au pistolet, au sabre...

CHARLES

Je croyais qu'on se battait avec des canons.

ALFRED

C'est le cas dans les grandes batailles où les armées luttent entre elles, mais tu comprends, petit frère, que pour se battre en duel, on ne peut tenir un canon dans la main.

CHARLES

Ça pèse trop.

ALFRED

D'abord, puis il y a le recul.

CHARLES

Comment ! Le canon recule ?

ALFRED

Oui, petit frère.

CHARLES

Est-ce qu'il a peur ?

ALFRED

Non ; c'est la réaction du coup qui détermine le mouvement en arrière. Tu sauras cela plus tard.

CHARLES

Tu m'as dit qu'on se bat au sabre aussi.

ALFRED

Oui, mais moins souvent. Les étudiants allemands se battent ainsi parce qu'ils tiennent à porter sur le visage ces balafres dont ils sont fiers et qui, pourtant, ont l'air d'un tatouage.

CHARLES

D'un tatouage, comme les sauvages du Petit_Robinson.

ALFRED

Oui, comme les sauvages... Mais le duel le plus en usage est le duel à l'épée.

CHARLES

Ah ?

ALFRED

Là, c'est la véritable escrime, le véritable combat. On pare, on est prêt à la riposte.

Prenant la pose de quelqu'un qui se bat

On prépare une feinte.

Se fendant et frappant du pied ;

On porte une botte.

CHARLES

Quoi ! On porte...

Il est interrompu par l'arrivée de Louis et de Clément qui viennent par l'allée de droite.

SCÈNE II. Alfred, Charles, Louis, Clément.

LOUIS, à Alfred

Pouvons-nous causer un moment avec toi ?

ALFRED

Certainement.

LOUIS

Nous venons de la part de Francis qui, tu le sais, est notre ami.

ALFRED

Je le sais.

CLÉMENT

Tu as dit que Francis est un crétin.

ALFRED

C'est vrai.

CLÉMENT

Hein ?

LOUIS, à Clément

C'est vrai qu'il l'a dit.

CLÉMENT

Et notre ami s'en trouve offensé.

ALFRED

Naturellement, il n'y a que la vérité qui offense.

LOUIS

C'est une nouvelle insulte.

ALFRED

Non, c'est une affirmation.

LOUIS

Ainsi faire injure au mérite de Francis est une indignité.

CLÉMENT

Il est le plus fort de nous tous.

ALFRED

Voilà pourquoi il n'est jamais premier.

LOUIS

On est jaloux de lui.

ALFRED

Vous voyez cela, vous autres qui êtes des...

CLÉMENT

Des crétins ?

ALFRED

Non, de bons enfants. Il dessine un oeil et vous en faites un peintre ; il fait deux vers_de_mirliton et vous l'appelez poète. Enfin, cela vous regarde... Arrivons maintenant à ce qui vous amène auprès de moi.

CLÉMENT

Nous y voilà. Francis se croyant insulté, demande une réparation par les armes.

ALFRED

C'est très juste.

CLÉMENT

Et en sa qualité d'offensé, il choisit l'épée.

ALFRED

C'est encore très juste.

CLÉMENT

La rencontre peut donc avoir lieu ici.

ALFRED

Fort bien.

CLÉMENT

Et tout de suite, si tu veux.

ALFRED

Tout de suite.

CLÉMENT

Il te faut deux témoins.

ALFRED, apercevant Robert qui entre par l'allée de gauche

Justement, voici Robert qui m'en servira avec son frère Percy.

SCÈNE III. Alfred, Charles, Louis, Clément, Robert.

ALFRED, à Robert

Mon cher Robert, je sais que je puis toujours compter sur ton amitié.

ROBERT, avec l'accent anglais

Bien sûr.

ALFRED

Je te prie donc d'être mon témoin dans un duel qui va avoir lieu ici, tout à l'heure.

ROBERT

Un duel, à quoi ?

ALFRED

À l'épée.

ROBERT

Avec qui ?

ALFRED

Avec Francis.

ROBERT

Un duel à l'épée ! Avec Francis ! Mais, comme on dit chez vous, quelle mouche vous pique ? Tout le monde ici parle de duel comme si c'était une chose simple et naturelle. En Angleterre, on trouve le duel stupide et l'on a bien raison. En effet, dans ces rencontres, celui qui a le droit pour lui peut être blessé ou tué. C'est absolument ridicule.

LOUIS

Il faut cependant relever les insultes reçues.

ROBERT

Certainement, mais pour cela on n'a pas besoin de se tuer.

CLÉMENT

Alors, que fait-on ?

ROBERT, mettant les deux poings en avant

On boxe... La boxe est, chez nous, le règlement de tous les différends. Depuis le lord jusqu'au paysan ; tout le monde boxe... Si l'on vous regarde de travers, boxe !... Si l'on parle mal de vous, boxe !... La boxe et toujours la boxe !... On se casse les dents, on se poche les yeux, on s'enfonce les côtes, mais on ne se tue pas et, comme on dit encore chez vous, tout est bien qui finit bien.

ALFRED

C'est une théorie très jolie, mais...

ROBERT

On n'appelle pas théorie ce qui se pratique tous les jours.

ALFRED

Je ne conteste pas les avantages de la boxe, mais il s'agit maintenant d'une rencontre à l'épée et dans laquelle toi et ton frère Percy serez mes témoins. Je compte sur tous les deux, n'est-ce pas ?

ROBERT

Sans doute... Je fais seulement une restriction.

LOUIS

Ah ?

ALFRED

Et laquelle ?

ROBERT

Je la ferai connaître quand les adversaires seront en présence.

CLÉMENT

J'espère qu'elle n'a rien de contraire à l'honneur.

ALFRED

J'en suis certain.

CLÉMENT

Nous allons donc chercher Francis.

ROBERT

Moi, je vais appeler mon frère.

Louis et Clément sortent par la droite, Robert par la gauche ; Charles sort de ce côté lentement et d'un air pensif.

SCÈNE IV. Alfred, puis L'Oncle Rolland.

ALFRED

Ce Robert est étrange, presque excentrique, mais, dans le fond, ce qu'il dit est vrai. Certes, je n'ai pas une grande admiration pour le duel à coups de poings ; cela manque un peu de distinction ; mais ne pas tuer quelqu'un, c'est quelque chose. Enfin...

L'oncle Rolland entre ; il marche lentement en s'appuyant sur une canne.

ROLLAND

Te voilà, mon cher Alfred.

ALFRED

Oui, mon oncle.

ROLLAND

Tu ne t'attendais pas à ma visite aujourd'hui, n'est-ce pas ?

ALFRED

Non, je l'avoue.

ROLLAND

J'ai voulu te voir avant mon départ.

ALFRED

Quoi ! Vous partez, mon oncle ?

ROLLAND

Oui, mon garçon. Une lettre très pressante m'appelle au Havre où je dois me rendre aujourd'hui même et où, selon toute apparence, il me faudra demeurer quelque temps.

ALFRED

Vous êtes bien gentil d'être venu.

Remarquant que son oncle fait quelques pas en traînant la jambe.

Vous semblez boiter, mon oncle.

ROLLAND

C'est ma satanée balle qui fait des siennes.

ALFRED

Une balle ?

ROLLAND

Oui, une balle reçue à la jambe gauche et qu'on n'a jamais pu extraire.

ALFRED

Dans quel combat avez-vous reçu cette blessure ?

ROLLAND

Ce n'est pas dans un combat, c'est dans un duel.

ALFRED

Vraiment ?

ROLLAND

Oui, à bord du BAYARD, avec un de mes camarades, lieutenant_de_vaisseau, comme moi.

ALFRED

Et puis-je vous en demander la cause ?

ROLLAND

Assurément : Ce monsieur s'était permis de dire que j'étais embêtant comme la pluie et que je l'agaçais. Je ne pouvais tolérer de tels propos ; je lui en demandai raison et le lendemain, au point du jour, nous nous battîmes au pistolet, à l'arrière du vaisseau. Mon adversaire fut atteint en pleine poitrine d'un coup dont il faillit mourir et moi, je reçus cette balle qu'on n'a pu enlever et qui a élu domicile dans ma jambe.

ALFRED

Vous auriez pu être tué, mon oncle.

ROLLAND

Sans doute, mais qu'importe ? L'honneur a des lois imprescriptibles auxquelles personne ne peut toucher. Une offense, si légère qu'elle soit, doit être relevée sous peine de déchéance de l'insulté.

ALFRED

À ce point ?

ROLLAND

Je partage en cela l'opinion de mon glorieux homonyme, le capitaine_Rolland dont les principes faisaient règle au temps de Henri_IV.

ALFRED

Henri_IV est mort depuis bien longtemps.

ROLLAND

Les hommes passent et les principes restent.

Une heure sonne.

Une heure... Il faut que je te laisse, mon cher Alfred, et je ne puis continuer ma thèse ; mais puisque tu entres dans la vie, rappelle-toi, lorsque tu seras un homme, que jamais on no transige avec l'honneur et que dans un duel il est permis de mourir et non de reculer. Sur ce, adieu, mon garçon ; tu embrasseras Charlot pour moi.

ALFRED

Oui, mon oncle. Vous nous donnerez de vos nouvelles, n'est-ce pas ?

ROLLAND

Je n'y manquerai pas... Adieu, mon cher Alfred.

ALFRED

Au revoir mon oncle.

Rolland sort.

ALFRED

S'il avait entendu ce que Robert disait tout à l'heure, que serait-il advenu ?... Vraiment, on ne sait de quel côté faire pencher la balance ; tous les deux ont raison...

Regardant à droite.

Ah ! Voici Francis et ses témoins.

Louis et Clément viennent par la droite, suivis de Francis. Louis porte deux épées. Robert et Percy, personnage muet, entrent par la gauche.

SCÈNE V. Alfred, Louis, Clément, Francis, Robert.

LOUIS, à Robert

Une rencontre est devenue inévitable entre Francis et Alfred, car Francis persiste à demander raison de l'insulte reçue...

FRANCIS

Absolument.

LOUIS, continuant

Et Alfred persiste à ne pas faire des excuses.

ALFRED

Absolument.

LOUIS

Mesurons les épées.

RORERT

Permettez : vous allez vous battre, mais je ne sais pas encore pourquoi.

FRANCIS

Alfred a dit que je suis un crétin.

RORERT

Eh bien ! Qu'est-ce que cela prouve ?

FRANCIS

Cela prouve que je suis offensé.

ROBERT

Ce n'est pas mon opinion. Tu es un crétin ou tu nE l'es pas ; si tu ne l'es pas, c'est Alfred qui, aux yeux de tous, passera pour tel et, alors, tant pis pour lui. Si tu l'es...

FRANCIS

Si je le suis ?

ROBERT

Alors, tant pis pour toi ; mais de façon ou d'autre, je ne vois pas de raison pour se battre.

LOUIS

Allons donc ! Tout le monde ici est d'un avis contraire.

CLÉMENT

Évidemment.

LOUIS

Voici les épées.

Il donne une épée à Francis et l'autre à Alfred.

CLÉMENT

Allons !

ROBERT

Pardon...

LOUIS

Encore !

ROBERT

J'ai dit que je ferai une restriction. Appelez-moi original, excentrique, tout ce que vous voudrez, mais je la ferai ou je ne serai pas témoin. Le combat a lieu à l'épée, mais je me réserve la distance ; on se battra à quinze pas.

CLÉMENT

Pas de plaisanterie !

ALFRED, à Robert

Je t'ai prié d'être mon témoin...

FRANCIS

Allons, en garde !

Il fait un pas vers Alfred, lorsque Charles entre ; il tient à la main un paquet enveloppé.

SCÈNE VI. Les mêmes, Charles.

CHARLES, venant devant Francis

C'est toi qui veux te battre avec grand frère, dis ?

FRANCIS

Ôte toi de là, morveux !

CHARLES

Non ; c'est avec moi que tu te bâtiras !

Il défait rapidement le paquet qu'il tient, il en sort une botte, puis il prend une pose d'escrime en disant à Francis :

Je te porte une botte !

Tous partent d'un éclat de rire.

ROBERT

Très bien, Chariot. Voilà comment je comprends le duel...

Riant

Ah ! Je ris.

À Francis.

Tu ris.

Regardant Alfred.

Il rit.

S'indiquant lui-même et indiquant encore Alfred et Francis.

Nous rions.

À Louis et à Clément,

Vous riez... Tous, ils rient... Eh bien ! Mes amis, croyez-moi, jetez vos épées, car, ainsi qu'on le dit chez vous, quand on rit, on est désarmé... Allons, un bon mouvement, et tendez-vous les mains.

ALFRED

Eh bien ! Oui !

Il jette son épée, Francis jette la sienne.

Mon cher Francis, sans rancune.

FRANCIS, lui tendant la main

Aucune.

LOUIS

La rime y est.

CLÉMENT

Et la raison aussi.

Apercevant le maître d'études qui est entré en même temps que Charles et qui s'est tenu vers le fond.

Le pion !

LE MAITRE D'ÉTUDES, venant en scène

Vous vous tendez la main et vous avez raison. Pour mettre un terme à vos idées belliqueuses et ridicules, je vous portais un ordre de retenue de quinze jours, combattants et témoins ; mais vous avez ri devant l'exploit de Charles et je pardonne, car j'ai ri aussi et aussi je suis désarmé.

ALFRED, à Charles

Bravo ! Charlot, ta botte a porté.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica