Proverbe en prose· Comédie
A Bon Chat Bon Rat
Représenté pour la première fois en 1768 à Bagatelle chez Madame la Marquise de Mauconseil.
Personnages
- MADAME SAVON, blanchisseuse
- SUZETTE, sa fille, coiffeuse
- MADAME LAIGUILLE, tante de Suzette, couturière
- MONSIEUR THÉRIAQUE, apothicaire
- MONSIEUR FOULON, chapelier
- MADAME FOULON
- FOULONET, leur fils, amant de Suzette
- MONSIEUR LA PLUME, écrivain public
- MADAME ROGNON, gargotière
- GILLES, valet de Mme Savon
- UN NOTAIRE
- UN GARÇON ROTISSEUR
- UN SAVOYARD
SCÈNE I.
GILLES, seul, mettant les couverts
Voyons t'un peu si je n'oublions rien : v'là ici la place le m'ame Savon, là au beau mitan, entre le marié et la nariée : ici, c'est Monsieur Thériaque, le compère, et pis en face, vis-à-vis de lui, la commère m'ame Laiguille ; à l'autre bout, le père et la mère du futur, et pis moi... Oh ! Moi, j'irons et je viendrons... Oui-da, v'là qu'est ben symétrique comme ça. I'ne manque que le fricot. Ah ! Gilles, mon ami, comme tu vas t'en donner ! Je crains tant seulement d'attraper zune indigestion : quand zon n'est pas stylé à manger tout son soûl, y a du risque. Ah ! Morguenne ! Aussi pourquoi qu'un jour de noce ne revient pas trois fois par semaine ?
SCÈNE II. Monsieur La Plume, Gilles.
LA PLUME
Bonjour, Gilles, te voilà bien occupé !
GILLES
Et vous, morgue ! Vous v'là ben arrivé ! Jarniguoi ! Qu'ous avez le nez fin !
LA PLUME
Je viens souhaiter la bonne année à ma voisine et à mam'selle sa fille.
GILLES
Ah ! Sainte Opportune, queue défaite ! Et au festin de la noce, est-ce que vous ne l'i souhaiterez rien ?
LA PLUME
C'est donc aujourd'hui le grand jour pour Suzette ?
GILLES
Ah ! Dame oui, i'n'y a pus à barguigner : c'est aujourd'hui qu'il faut en découdre.
Barguigner : se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. [F]
LA PLUME
Es-tu bien sûr de ça, Gilles, que ça soit aujourd'hui ?
GILLES
Plus sûr que de mon père, voyez-vous. Eh ! Jarni ! Regardez donc c'te table. Crayez-vous que m'ame Savon se mette en dépense pour rien ? I' gn'y a, morgue ! Pas de saint dans l'année qui la mette en ribote comme ça, n'était c'ti-là du mariage.
Ribote : Terme populaire. Débauche de table ; excès de boisson.[L]
LA PLUME
Ainsi donc, mon cher Gilles, tu es sûr que mam'selle Suzette se marie aujourd'hui ?
GILLES
Ah ! Jarniguoi ! Vous me feriez tourner la tête, avec vos croyances du oui ou du non : je vous disons encore un coup que mam'selle, pisque m'ainselle y a, sera madame ce soir, à moins que le diable ne s'en mêle.
Jarniguoi : sorte de jurement.
LA PLUME, ricanant
Eh bien ! Il s'en mêlera ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
GILLES
Comment ! Y s'en mêlera !
LA PLUME
Oui, mon ami, hi ! Hi ! Hi ! Hi !
GILLES
Ah ! çà, ne badinez pas, monsieur de La Plume ; est-ce que vous auriez queuque tripotage ensemble, queuque ?...
LA PLUME, riant
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
GILLES
Ah ! Me v'là ben savant avec vos risées !
LA PLUME
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Rira bien qui rira le dernier.
GILLES
Eh ! Morgue ! Contez-moi donc ça : j'aimerions autant qu'on ne nous disît rien que de nous rien apprendre.
LA PLUME
Écoute-moi, Gilles, et promets-moi le secret : je te dirai tout ; aussi bien j'aurais besoin de toi pour glisser queuque mot à mam'selle Suzette.
GILLES
Dites toujours : je vous promets de garder le silence à bouche que veux-tu.
LA PLUME
Je t'ai déjà fait confidence que j'aimais m'amselle Suzette, mais tu m'as dit qu'elle était promise à Foulonet, et ce mariage a été si précipité que je n'ai pas eu le temps de trouver les moyens de l'empêcher...
GILLES
Eh ben ! I' se fera donc, comme ça ?
LA PLUME
Écoute-moi, tu vas voir.
GILLES
Ah ! Voyons, voyons.
LA PLUME
Foulonet avait promis mariage à une autre fille avant Suzette, qui s'appelle tout comme elle, et ce matin il leur a écrit à toutes les deux, pour leur envoyer des étrennes. Il m'est venu trouver à mon bureau pour ça. Ne t'inquiète pas, Gilles, quand la lettre de Suzette va venir, tu verras de la besogne bien faite, va.
Besogne : Travail, occupation à quoi que ce soit qui est utile. [F]
GILLES
Ah ! Ventregué ! Queue manigance ! Contez-moi donc ça de fil en aiguille.
LA PLUME
Tais-toi, voilà Madame Savon avec sa fille, je te conterai tout ça une autre fois : je vas leux faire non compliment.
SCÈNE III. Les Précédents, Madame Savon, Suzette endimanchée.
MADAME SAVON, à Suzette
Allons donc, Suzette, tiens-toi donc : t'as un air gauche. Est-ce qu'on se laisse aller somme ça un jour de noce, donc ? T'as l'air d'un lendenain.
LA PLUME
Madame Savon, je vous présente bien mes petits respects. En qualité de voisin je viens vous la souhaiter bonne et heureuse, ainsi qu'à m'amselle Suzette, accompagnée de plusieurs autres, et de la santé par-dessus tout.
MADAME SAVON
Ben obligée, monsieur. Dame ! Suzette, v'là qu'est tourné : on voit ben que monsieur za la plume en main.
SUZETTE
Vraiment, ma mère, c'est que monsieur est versé dans l'écriture.
LA PLUME
Ah ! Mademoiselle, quand on voit des personnes comme vous et Madame votre mère, il est ben facile d'être versé dans la politesse.
MADAME SAVON
Tredame, ma fille, v'là qui nous surpasse.
Tredame : abréviation du juron "Notre Dame".
GILLES
Pardine ! Oui, c'est le proverbe : dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu fréquentes.
LA PLUME
Madame Savon veut-elle bien recevoir ces deux fines oranges et permettre qu'on l'embrasse ?
MADAME SAVON
Ah ! Monsieur, de tout mon coeur... Gilles, portez ces oranges-là dans l'aute chambre : vous les mettrez dessus la cheminée.
LA PLUME
En voici deux autres pour m'amselle Suzette : veut-elle bien permettre aussi...
Il l'embrasse.
SUZETTE
Comment donc, monsieur de La Plume, vous vous êtes mis en dépense ! Tiens, Gilles.
Elle lui donne les oranges.
Au XVIIIème, les oranges étaient connues mais rares et chères.
GILLES
Fouillez-vous donc, Monsieur de La Plume : est-ce qu'il n'y en a pas pour moi aussi ?
MADAME SAVON
Monsieur de La Plume, je ne savons comment vous remercier de vot' politesse ; mais t'nez, c'est aujourd'hui le mariage de Suzette : j'allons faire la noce ici, faites-nous l'amiquié d'y rester. Vous êtes entendu, vous serez le garçon d'honneur ; pas vrai, Suzette ?
LA PLUME
Madame, c'est bien de l'honneur pour moi.
SUZETTE
Oh ! Monsieur, l'honneur sera pour nous.
GILLES
Eh ! Morgue ! Y aura pus d'honneur dans tout ça que de profit.
SCÈNE IV. Les Précédents, Madame Laiguille, Monsieur Thériaque.
MADAME LAIGUILLE
Eh ! Bonjour donc, ma commère ; bonjour, mon enfant.
MADAME SAVON
Ah ! V'là la commère, et Monsieur Thériaque, l'apothicaire de feu mon homme.
Commère : Femme ou fille qui ont tenu avec quelqu'un un enfant sur les fonds du baptême. Se dit aussi d'une femme de basse condition qui s'ingère de parler de tout, et qui veut savoir toutes les nouvelles du quartier. [F]
Apothicaire : Qui exerce cette patie de la médecine qui consiste en la préparation des remèdes. [F]
SUZETTE
Bonjour, ma tante ; bonjour, monsieur.
THÉRIAQUE, embrassant
C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse, commère, et vous, ma belle enfant.
MADAME LAIGUILLE
Tenez, commère, v'là des dragées que je vous apporte.
MADAME SAVON
Vous êtes ben bonne, commère... Prends tout ça, Gilles : ça servira pour le repas.
THÉRIAQUE
Tenez, commère, voilà des marrons de Lyon, de la bonne faiseuse : je les ai commandés exprès pour vous.
MADAME SAVON
Comme il est agréable, le compère ! Il a toujours le mot pour rire.
MADAME LAIGUILLE, s'écriant avec force
Ah ! Mon_Dieu ! Mon pauvre Gilles, cours donc bien vite...
GILLES, effrayé, laisse tomber les oranges
Eh ! Jarniguoi ! Quoi que vous avez donc ?
SUZETTE
Queu qu'c'est donc, ma tante ?
MADAME LAIGUILLE
Eh ! Mon enfant, nous causons là, et le fiacre qui est zà la porte !
Fiacre : C'est un nom qu'on a donné depuis peu [fin XVIIème] aux carrosses de louage, du nom d'un fameux loueur de carrosses qui s'appelait ainsi, ou plutôt comme l'atteste Mr. Ménage du nom de l'image de Saint Fiacre qui servait de d'enseigne à un certain logis de la rue Saint Antoine de Paris. Quoiqu'il en soit, quand on parle d'un carrosse malpropre, ou mal attelé, on l'appelle par mépris un fiacre. [F]
THÉRIAQUE
Ah ! Morbleu, je n'y pensais pus ! Tiens, Gilles, porte-lui ces vingt-quatre-sous-là.
Gilles sort.
MADAME SAVON
Vous êtes donc venus ten carrosse ?
MADAME LAIGUILLE
Hélas ! Oui, commère. Y a si loin de c'te porte Saint-Antoine ! I'semble qu'all'recule tous les jours.
Porte Saint-Antoine : Une des portes de Paris située à l'Est au niveau de l'actuelle Place de la Bastille.
THÉRIAQUE
Et puis on danse aujourd'hui, il faut ben faire la fine jambe et le fin bas blanc.
MADAME SAVON
Vantez-vous-en : j'espère ben que je danserons ensemble, compère.
THÉRIAQUE
Mais ça se doit : j'ouvrirons le bal.
MADAME LAIGUILLE
À propos de ça, tiens, Suzette, v'là zun petit présent de noce que je t'apporte.
SUZETTE
Ben obligée, ma tante...
Elle défait le papier.
Ah ! Ma mère, c'est des rubans à l'anglaise.
MADAME SAVON, les prenant
Avec des devises, da ! C'est du galant ! Feu mon homme m'en donnait comme ça de couleur de rose, avec les fontanges pareilles : ça m'allait, dame ! Fallait voir ! Aussi le garçon d'honneur quand il prit la jarretière de la mariée... À propos, je t'avertis de ça, Suzette : faut te laisser faire.
Fontange : noeud de ruban que les femmes portaient sur leur coiffure. [L]
Jarretière : Lien avec lequel on atache ses bas vers le jarret. [F] Il est de tradition que la jarretière de la mariée soit mise aux enchères auprès des invités de la noce. La vainqueur peut la lui retirée.
THÉRIAQUE
Ah ! Dame ! Oui ! Mam'selle. Ne vous inquiétez pas, je me charge de l'opération.
MADAME SAVON
Eh ben ! Mais monsieur de La Plume, vous ne dites rien : vous êtes là comme une silence !
LA PLUME
J'écoute, madame, j'écoute.
MADAME LAIGUILLE
Je crois me remettre d'avoir vu monsieur queuque part.
LA PLUME
Madame, c'est bien de l'honneur pour moi.
MADAME SAVON
Pardine ! C'est Monsieur de La Plume, qui a son bureau sous les Charniers, à trois pas de la boutique où c'qu'est ma fille.
Charniers : quartier populaire de Paris.
THÉRIAQUE
Ah ! Monsieur est un homme de lettres !
LA PLUME
À votre service, Monsieur.
SUZETTE
Ah ! Dame ! Oui, monsieur est un savant.
MADAME SAVON, lui présentant les jarretières
Eh ben ! Dites donc un peu, monsieur de La Plume, queu qu' ça veut dire c'te devise-là ?
MADAME LAIGUILLE
Pardi ! C'est un coeur qui s'envole, et un chien qui court après.
MADAME SAVON
Je le voyons ben ; mais l'énigme de ça ?
LA PLUME
Madame, on appelle ça un anglème : ça signifie la fidélité et la persévérance.
Anglème : babarisme probablement pour emblème.
Chien : représente la fidélité.
THÉRIAQUE
Oui, ma foi, c'est bien trouvé.
MADAME SAVON
Ah ! Dame, oui, v'là ce que c'est que l'esprit : c'est zune sentence.
SCÈNE V. Les Précédents, Gilles, Un Savoyard, portant une serviette en paquet.
GILLES, annonçant
De la part de Monsieur Foulonet, madame.
MADAME SAVON
Ah ! C'est le valet de mon gendre. Entrez, mon ami.
LE SAVOYARD
Madame, je viens de la part de mon naître, qui dit comme ça qu'il vous souhaite une bonne année, ainsi qu'à mam'selle, et comme par lequel il vous envoie ces oranges-là pour vos étrennes, en attendant qu'il vienne lui-même vous apporter le présent de noce.
Dans les campagnes et par tradition, on offrait des oranges pour la nouvelle année encore au milieu du XXème siècle.
MADAME SAVON
C'est fort ben, mon enfant ; dites à vot' maître que je l'attendons tretous avec impatience... Gilles, emmène-le avec toi au cabaret du coin, où ce qu'on fait le repas, et fais-l'i boire un coup à not' santé.
LE SAVOYARD
Grand merci, madame ; pour qu'ail'soit meilleure, j'en boirons ben deux.
MADAME SAVON
Gilles, ne t'éloigne pas, j'allons tavoir besoin de loi.
GILLES
Eh ! Morgue ! Je n'ons garde : je ne sortirons pas du cabaret.
LE SAVOYARD, revenant
Ah ! Tenez, mam'selle, v'là me letttre que mon maître m'a chargé de vous remettre.
Il s'en va.
SUZETTE
Écoutez donc, faut-il zune réponse ?
LE SAVOYARD, revenant
Une réponse ?...
GILLES, bas
Eh ! Jarniguoi ! Si t'attends la réponse, n'y aura pus de quoi boire, viens toujours.
LE SAVOYARD
Eh ben ! Je la prendrons en sortant du cabaret : vous n'avez qu'à la tenir prête.
Il s'en va avec Gilles.
SCÈNE VI. Monsieur Thériarque, Madame Savon, Madame Laiguille, Suzette, La Plume.
SUZETTE, lisant
Ah ! Ciel ! Ma mère !...
MADAME SAVON
Que que t'as donc, mon enfant ? Te v'là toute comme une surprise !
SUZETTE
Ah ! L'indigne ! Est-il possible !
MADAME LAIGUILLE
De de quoi que c'est donc.
MADAME SAVON, lui arrachant la lettre
Queu qu'ça dit donc, ce chiffon-là ? Voyons un peu, monsieur de Ls Plume, débrouillez-nous ça.
LA PLUME, lit
« Mademoiselle, je profite de l'occasion de la nouvelle année, pour vous la souhaiter bonne et heureuse ; mais je suis trop honnête-homme pour vous laisser ignorer ce qui se passe... »
MADAME SAVON, interrompant
Eh ben ! Qui donc qui se passe ?
LA PLUME, lit
« Je vous avertis que j'ai une inclination ailleurs... »
Inclination : Se dit aussi de l'amour, du penchant, de l'attachement qu'on a pour quelqu'un. [F]
MADAME SAVON, interrompant
Ah ! Le scélérat ! Queu noirceur !
LA PLUME, lit
« Je vous ai promis mariage, je ne suis plus en pouvoir de vous tenir parole... »
MADAME LAIGUILLE
Tredame ! On peut ben l'y forcer.
MADAME SAVON
Ah ! Vantez-vous-en que le chien n'ei sera pas quitte pour se dédire... Allez, monsieur de La Plume, continuez.
LA PLUME lit
« Pour vous dédommager de la perte de mon coeur, je vous prie d'accepter cette douzaine d'oranges que je vous envoie... »
MADAME SAVON
Ah ! Qu'elles t'étranglent, tes chiennes d'oranges, ailes mettraient la peste dans la maison. Lisez toujours, monsieur de La Plume.
LA PLUME lit
« Au reste, quoique vous soyez ben aimable, vous n'étiez pas de compétence faite pour épouser le fils d'un chapelier. Votre serviteur, FOULONET. »
SUZETTE
Ah ! Ma mère !
MADAME LAIGUILLE
Ah ! Ciel ! Queu blasphème !
MADAME SAVON
Le fils d'un chapelier ! Tredame ! V'là-t-il pas zune famille ben relevée donc ! Parce que son père étale des chapeaux retournés sous le petit Châtelet.
MADAME LAIGUILLE
Eh pardine ! Si son père fait des chapeaux, ma nièce est coiffeuse, ça va de pair.
THÉRIAQUE
Pour ça, oui. Madame valait ben monsieur.
SUZETTE
Ah ! Ma tante ! Me faire un affront comme ça ! À une fille d'honneur !
MADAME SAVON
Apparemment, c'est que t'en as trop pour lui. Jour de Dieu ! Qu'il ne se montre pas devant moi, car je l'étranglerais mort ou vif.
MADAME LAIGUILLE
Console-toi, va, ma nièce, si tu ne coiffes pas c'ti-là, t'en coifferas queuque autre.
Coiffer : On dit figur. et famil. Se coiffer de quelqu'un, d'une opinion, pour dire, Se préoccuper, s'entêter de quelqu'un, d'une opinion. [Acad. 1762]
MADAME SAVON
Pardine ! Oui, que jeté voie pleurer pour un gueux comme ça ! As-tu peur d'en manquer ?
THÉRIAQUE
Mam'selle n'est pas faite pour ça.
LA PLUME
Assurément, et si mam'selle voulait, y a ici des personnes qui aimeraient ben mieux payer les violons pour leur compte que de voir danser les autres.
MADAME SAVON
Tiens, v'là-t-il zune proposition qu'on e propose déjà ! Ah ! Va, va, pour un de perdu cent de retrouvés.
SCÈNE VII. Les Précédents, Monsieur et Madame Foulon.
MONSIEUR FOULON
Eh ! Bonjour, madame Savon.
Il vient pour l'embrasser.
MADAME FOULON, à Suzette
Bonjour, mon enfant.
MADAME SAVON, repoussant Monsieur Foulon
Eh ! Mon_Dieu ! Ne vous blessez donc pas. Vous êtes ben complimenteux dans la famille !
SUZETTE, repoussant Madame Foulon
Laissez-moi, Madame.
Elle s'en va.
SCÈNE VIII. Les Précédents, excepté Suzette.
MADAME FOULON
Où va donc la petite ?
MADAME SAVON
Au fait ben. All' sent qu'ail' n'est pas faite pour le fils d'un chapelier.
MONSIEUR FOULON
Mais qu'avez-vous donc, madame Savon ?
MADAME LAIGUILLE
Faut être ben traître pour venir encore embrasser les gens.
THÉRIAQUE
Fi ! cela n'est guère honnête !
MADAME FOULON
Comment ! Mais que voulez-vous donc dire ?
MADAME SAVON, lui mettant les oranges dans son tablier
Demandez-le à votre fils. En attendant, portez-l'i ses oranges, et recommandez-l'i ben de ne pas regarder ma porte en face, ou sinon je vous le repasserai, moi, votre fils de chapelier.
SCÈNE IX. Les Précédents, Des Garçons rotisseurs apportant des plats.
UN GARÇON
C'est-i pas ici cheux Mme Savon ?
MADAME SAVON
Eh ben ! Quoi que c'est ?
UN GARÇON
C'est le repas de noce. Tout est prêt.
MADAME SAVON
Tu te trompes, mon ami. Quiens porte-les cheux ce beau monsieur-là. Vois-tu sous le petit Châtelet, à gauche, à l'enseigne du Ben-Rotapé. C'est la noce de Monsieur son fils.
MONSIEUR FOULON
Mais, madame Savon, perdez-vous la tête ?
MADAME SAVON
Allez donc, monsieur, trop d'honneur ; vous avez oublié queuque chose chez vous. Vot' fils vous dira l'mot du guet.
MADAME FOULON
Ah ! Mon ami, vous ne voyez pas qu'on nous insulte. Allons-nous-en ou je vas me trouver mal ici.
MADAME SAVON
Mais, vraiment, je ne vous y trouvons déjà pas ben. Allez, vous serez mieux dehors.
LE GARÇON
Mais, Madame, où mettrai-je-t-i' ces plats ?
MADAME SAVON
Eh ! va-t'en au diable avec tes plats, cuisinier de malheur.
Elle le prend par un bras, le pousse et fait tomber un plat ; un gigot roule à terre.
THÉRIAQUE, la retenant
Doucement, commère.
Au garçon.
Va-t'en , mon ami : tu vois bien qu'on n'en veut pas.
LE GARÇON, jetant le reste à terre
Ma foi, le v'là toujours. Je m'en vais dire ça à Madame Rognon : vous vous arrangerez avec elle.
MADAME SAVON
Attends,attends-moi ; je te vas conduire.
Les garçons s'en vont.
SCÈNE X. Les Précédents, excepté Les Garons.
MADAME SAVON, à Foulon et à sa femme
Eh ben ! Vous autres, est-ce que vous plantez là l'piquet ? Allez, allez tourner vos vieux chapeaux.
MONSIEUR FOULON
Ah ! Madame Savon, voilà qui est trop ! Vous vous souviendrez de celle-là. Allons-nous-en, femme, allons-nous-en.
Ils sortent.
MADAME SAVON
Bon voyage. Écoutez donc, si vous rentrez les violons, faites-vous jouer la conduite de Grê***le, ça vous égayera sur le chemin.
SCÈNE X.. Madame Savon, Monsieur Laiguille, Thériarque, La Plume.
THÉRIAQUE
Ma foi, Madame Savon, c'est affaire à |****]. Vous leux avez ben donné la monnaie de leur pièce.
MADAME LAIGUILLE
La commère a raison : j'en aurais ben fait autant.
LA PLUME
Oh ! Oui, ça valait ça.
SCÈNE XII. Les Précédents, Madame Rognon, Un Garçon.
MADAME ROGNON
Parlez donc, m'ame Savon, c'est-i' du vrai qu'ous ne voulez pus du festin ?
MADAME SAVON
Dame ! Vantez-vous-en. Que c'ti-là qui se marie le mange.
MADAME ROGNON
Répétez-nous donc ça : je n'entendons pas de c't'oreille-là.
MADAME SAVON
C'est pourtant du clair : quand z'i gn'y a pas d' noce, i'gn'y a pas de festin, p't.-êt'.
MADAME ROGNON
Tout ça m'est égal, à moi. Mon festin zest commandé : qu'on le mange ou non, faut qu'on l'paye.
MADAME SAVON
Ah ! ça ne sera pas du vrai.
MADAME ROGNON
Non-da.
À son garçon.
Écoute un peu François, je n'ons pas le temps de disputer : va-t'en me chercher un commissaire.
THÉRIAQUE
Mais écoutez donc, madame Rognon faut être raisonnable, faut vivre avec les vivants. D'abord qu'on ne le mange pas, vous pourriez le reprendre, moyennant queuque bénéfice.
MADAME ROGNON
Quiens ! Monsieur Jocrisse ! Eh ! Que bénéfice voulez-vous que j'y fasse ? Est-ce que ça aura de la vente ça ?
Elle ramassse le gigot qui est par terre.
Tenez v'ià-t-il pas un gigot qui a bonne mine !
LA PLUME
Ah ! Si Mme Savon voulait, il y aura bien une manière d'arranger tout cela : il ne faudra renvoyer ni le repas ni les violons.
MADAME SAVON
Eh ben ! Mais, voyons ; queu qu'i' faudrait pour ça ?
LA PLUME
Il ne faudrait dire qu'un mot.
THÉRIAQUE
Qu'un mot ! Ça n'est pas la mer à boire.
MADAME LAIGUILLE
Expliquez-vous donc, monsieur La Plume.
LA PLUME
Tenez, madame Savon, l'occasion, comme a dit, fait le larron : j'aime mam'selle votre fille depuis longtemps, et je pourrais faire un bon parti pour elle. Le contrat, la noce et les violons sont commandés : si vous voulez me la donner en mariage, il n'y a que faire ne rien renvoyer, je payerai tout.
MADAME ROGNON
Ah ! Dame, oui, v'là qu'est ben comode.
MADAME SAVON
Monsieur de La Plume, v'là qui demande réflexion.
MADAME ROGNON
Bon, réflexion ! Et le repas qui est tout chaud.
MADAME LAIGUILLE
Ma foi, commère, si j'étais que de vous, je ne barguignerais pas : je prendrais Monsieur de La Plume au mot ; ça vengerait vot' fille, et ce gueux de Toulonet en crèverait de dépit.
MADAME SAVON
Qu'en pensez-vous, monsieur Thériaque ?
THÉRIAQUE
Moi, je suis assez de c't avis-là. En fait de mariage, il ne faut jamais faire venir l'eau à la cruche d'une fille pour rien.
MADAME SAVON
Eh bien ! monsieur de La Plume, v'là c'est conclu : je vous prends pour mon gendre. Vous, commère, allez un peu disposer Suzette à c'te petite vengeance-là.
MADAME LAIGUILLE
Oui, oui, laissez-moi faire : je vais sonder sur c't article-là.
Elle s'en va dans l'autre chambre.
SCÈNE XIII. Les Précédents, excepté Mme Laiguille.
LA PLUME
Ah ! Madame, que je suis heureux d'être au monde !... Combien vous faut-il pour le repas, madame Rognon ?
MADAME ROGNON
Tenez, à cause de l'occasion, je vous ferai bon marché.
THÉRIAQUE
Dame ! Oui, c'est du hasard : il ne faut vendre ça comme neuf.
MADAME ROGNON
Écoutez, parce que c'est vous, donnez-moi dix écus, et j'allons vous repasser ce gigot-là dans la sauce.
LA PLUME
Tenez, v'là toujours quinze francs à compte. Faites-nous tenir les plats bien chauds. Il n'y a qu'un pas d'ici chez nous : je m'en vas vous chercher votre reste.
MADAME ROGNON
Je suis t'a vos ordres : vot' servante, messieurs et dames.
Elle sort.
SCÈNE XIV. Madame Savon, Thériaque, Le Plume.
LA PLUME
Et moi, madame Savon, en chemin faisant, je m'en vais passer chez le notaire et lui dire d'apporter le contrat.
MADAME SAVON
Allez, monsieur de La Plume, pendant c' temps-là j'allons couler ça à Suzette, et quand vous reviendrez, all' sera prête. Venez-vous-en, monsieur Thériaque.
La Plume sort ; Madame Savon, et Thériaque entrent dans l'autre chambre.
SCÈNE XV.
GILLES
Quoi que ça signifie donc tout ça ? J'avons vu les garçons remporter le festin. Ah ! Morgue ! Queu crève-coeur ! Je nous verrions passer devant le nez un gueuleton comme c'ti-là, et je n'en aurions que la fumée !... Non jarniguoi ! ça ne se passera pas comme ça... C'est c'te chienne de lettre, tenez. Au diable soit M. de La Plume avec son invention, qui fait jeûner les gens. Je l'i avons promis le secret ; mais, morgue ! Je n'en savions pas la conséquence. Encore s'il donnait pourboire, là, queuque dédommagement ; mais il ne sonne mot et l'on remporte les plats... Ah ! Jarnonbille ! J'allons tout découvrir à Madame Savon.
SCÈNE XVI. Foulonet, Gilles.
FOULONET
Ah ! Mon ami Gilles, que je te trouve à propos sous ma main. Dis-moi, queu qu' Mme Savon veut donc dire ? Elle a chanté pouille à mon père, elle a dit des sottises à ma mère, et elle veut m'étrangler. Moi.
Pouilles : Vilaines injures et reproches. Les gueux, les harengères chantent pouilles aux honnêtes gens. Les femmes qui se querellent se disent mille vilaines pouilles et ordures. [F]
GILLES, à part
Je l'avions ben dit : c'est la lettre Monsieur de La Plume.
FOULONET
Réponds-moi, mon ami, et tire-moi de l'embarras, de l'inquiétude où le silence de ton obstination est capable de me plonger.
GILLES
Écoutez, i' ne tient qu'à moi de vous tirer tout ça zau clair.
FOULONET
Ah ! Mon cher Gilles, achève. Tiens, prends ma bourse, prends ma fortune ; prends, mon ami. V'là le profit de ma dernière semaine. Prends-les, et donne-moi queuque consolation dans la douleur de mon affliction.
GILLES, prenant l'argent
Ah ! Monsieur Foulonet, cet argent a les manières trop nobles : on n'y peut pas tenir, vous n'êtes pas fait pour être susplanté par un vilain chiffonneur de papier... Mais v'là mam'selle Suzette : je vais vous expliquer tout ça devant elle.
SCÈNE XVII. Foulonet, Suzetten Gilles.
SUZETTE, sortant de l'autre chambre
Non, c'est énutile ; je veux pus entendre parler de mariage.
FOULONET
Ah ! Ma chère Suzette !
SUZETTE, le repoussant
Comment, monsieur, vous avez la hardiesse d'avoir l'impudence...
GILLES
Doucement, mem'selle doucement... Zun peu de sang-froid. Y a ici du quiproquo, et je venais pour vous débrouiller tout ça... Vous, monsieur, n'avez-vous pas t'écrit ce matin des lettres ?
FOULONET
Oui-da, Gilles ; mais comme il m'est survenu zun mal d'aventure au pouce, j'ai prié M. de La Plume de me les écrire.
GILLES
Eh ben ! Monsieur, il vous a joué un tour pour faire rompre votre mariage.
FOULONET
Oh ! Ciel ! Est-il possible que ça se puisse.
SUZETTE
Tenez, monsieur, la v'là vot' belle lettre. Lisez-la : vous y avez peut-être oublié queuque chose.
FOULONET, lisant
Ah ! Queue trahison ! Il a changé l'adresse. C'te lettre n'était pas pour vous : c'est z'un congé que je donnais tà une autre personne pour ne conserver tout entier tà ma chère Suzette.
SUZETTE
Zhélas ! Puis-je croire ce que vous me dites ?
FOULONET
Que la foudre !... Que les éclairs !... Qu'un tremblement !... Que cinq cent mille diables !...
GILLES
Eh ! Ne jurez pas, je réponds de tout... Ce La Plume m'est venu conter ça tout chaud... Mais, mais ! Queulle invention diabolique ! I' faut, morgue ! Qui ait l'esprit pus noir que sa bouteille à l'encre.
FOULONET
Quen scélérat ? Sa vie ne tient plus qi un fil !
Il tire l'épée.
SUZETTE
Arrêtez, cher zamant !... Ne vous emportez pas tà des violences qui ne serviraient zà rien. Venez-voùs-en plutôt faire entendre raison à ma ch' mère et toute ma famille qui est dans une colère de chien contre vous.
FOULONET
Vous avez raison, ma chère Suzette, j'aurai toujours le temps de lui couper le nez et les oreilles ; mais, comme dit le proverbe, charité bien ordonnée commence par soi-même.
SCÈNE XVIII. Les Précédents, Madame Savon, Madame Laiguille, Thériaque.
MADAME SAVON, entrant en colère
N'ai-je- pas entendu la voix de c't indigne renégat ?
FOULONET
Ah ! Madame, je viens taux pieds dé vot' compassion...
MADAME SAVON
Ôte-toi de devant mes yeux, affronteur, enragé, suborneur ! Retenez-moi, compère ; car, tenez, pour un rien, je déferais un scélérat comme ça.
Défferer : Se dit figurément en choses morales. On dit qu'on a défférer un homme des quatre pieds ; pour dire, qu'on l'a rendu muet, qu'on l'a hors d'état de passer plus avant en quelque dispute. [F]
THÉRIAQUE
Allons, m'ame Savon, allons, remettez vous dans vot' tranquille.
MADAME LAIGUILLE, à Foulonet
Fi ! C'est indigne. Vous devriez rougir.
SUZETTE
Ah ! Ma tante.
FOULONET
Ah ! Madame, écoutez-moi seulement une parole.
MADAME SAVON
Queu qu'tu diras, langue de serpent ? Qu'eu qu' tu diras ? N'en as-tu pas tassez t'écrit ?... Et, Suzette, faut que t'aies ben peu de coeur, après sa lettre.
SUZETTE
Ah ! Ma mère, c'est zune trahison.
FOULONET
Hélas ! Oui, madame : rien n'est pus faux. Pas vrai, Gilles, tu sais la vérité de ça.
GILLES
Eh ! Ventreguenne ! Oui, not' maîtressé, c'est zun startagème de Monsieur de La Plume, donc que vous avez donné dedans comme une bête.
FOULONET
Oui, madame : ce matin je l'ai prié d'écrire une lettre pour ma chère Suzette, et une : aut' pour une fille qui voulait m'épouser, mais que je ni tant seulement pas regardée depis que je connais ma chère Suzette. Je lui déclarais qu'elle ne devait pas songer zà moi, et ce coquin de La Plume a mis texprès, l'adresse de l'une sur l'aut', et voilà ce qui a fait vot'colère, mais dont je suis tinnocent, et dont je vous en demande mille pardons, à la tendresse de l'amour que j'ai pour vot' chère fille, pour vous, madame ; et pour toute vot' chère et aimable famille.
SUZETTE
Ah ! Ma mère, vous voyez, ça n'est pas sa faute.
MADAME LAIGUILLE
Allons, commère, faut l'i pardonner : pi, ça m'attendrit, que j'en avons la larme à l'oeil.
THÉRIAQUE
Allons, commère, allons, laissez-vous ****.
GILLES
Eh ben ! Not' maîtresse, irons-je-ti chercher les violons ?
MADAME SAVON
Ah ! Queu scélérat que ce La Plume l' me le payera, ou je ne serons pas Mme Savon ; voyez-vous le serment que je fais... Monsieur, puisque vous aimez toujours ma fille, i' gn'y a rien de gâté. Gilles ! Va-t'en ben vite chercher Monsieur et Madame Foulon, ramène-les dans un fiacre, et dis-leux ben que c'est un malentendu ; mais que dans tout çà i' gn'y a pas de quoi fouetter zun chat.
FOULONET
Ah ! Madame, vous mettez le comble au bonheur de ma satisfaction.
GlLLES, qui était parti, revient
Eh ! Voilà Monsieur de La Plume qui monte.
FOULONET
Ah ! L'indigne ! Je vas le mettre à feu et à sang.
SUZETTE
Ah ! Ciel, mon cher zamant, ne vous exposez pas à la trahison d'un traître.
FOULONET
Ne craignez rien, ma chère Suzette : je vous jure, par l'épée que je porte, que je vas l'y enfoncer la garde au travers du corps.
MADAME SAVON
Il a raison, ça ne mérite pas de vivre.
THÉRIAQUE
Sans doute, mais il est plus prudent de prendre les voies de la prudence.
MADAME LAIGUILLE
C'est ben dit : écoulez, mon cher enfant, c'est un vilain ladre : il vaut mieux le prendre par son avarice, ça l'i sera plus sensuel. Cachez-vous j'allons l'i faire payer tous les frais de la noce, et quand si sera temps, vous vous montrerez.
THÉRIAQUE
Oui, morbleu ! À bon chat bon rat ! Il a voulu vous attraper, il faut qu'il le soit lui-même.
MADAME SAVON
Oui, cachez-vous, mon gendre, et laissez-nous mener tout ça.
FOULONET
Eh bien ! Mesdames, je remets entre vos mains mon amour et ma vengeance.
Il se cache.
SCÈNE XIX. Les Précédents, La Plume entre avec le notaire et deux joueurs de violon.
LA PLUME, à Madame Savon
Tout est arrangé, madame : j'ai payé le repas, et voilà le notaire et la musique que je vous amène.
MADAME SAVON
Peste ! C'est affaire à vous, monsieur de La Plume.
MADAME LAIGUILLE
Monsienr a l'air d'un vivant qui ne s'endort pas sur le rôti.
THÉRIAQUE
Il a raison : faut battre le fer quand il est chaud.
LA PLUME, à Suzette
Voilà, mam'selle Suzette, une tite paire de bracelets faits des propres cheveux de ma perruque, avec mon chiffre : c'est un petit présent de noce que je vous prie d'accepter.
Chiffre : Est aussi un caractère mystérieux composé de quelques lettres entrelacées ensembe ; qui sont d'ordinaire les lettre sinitiales du nim de la personne pour qui il est fait. [F]
SUZETTE, avec embarras
Monsieur...
MADAME SAVON
Prends, prends, ma fille... Monsieur est trop honnête, on ne peut rien l'i refuser.
LE NOTAIRE
Madame, le contrat était tout fait dès tantôt, il n'y avait plus que les noms à remplir ; si vous voulez me les dicter...
MADAME SAVON
Avec plaisir : venez ici, monsieur... Ma commère, faites compagnie à Monsieur de La Plume en attendant.
MADAME LAIGUILLE
Oui, oui, commère, faites toujours... La vérité, Suzette, faut convenir que t'es née coiffée, zavoir trouvé comme ça zun épouseux à point nommé.
LA PLUME
C'est moi, madame, qui suis trop heureux que l'occasion m'ait été si favorable : aussi je me suis empressé de la prendre au vol, comme l'on dit.
THÉRIAQUE
Au vol ! Oui, ma foi, c'est bien trouvé ! Morbleu ! Monsieur de La Plume, vous en savez long !...
MADAME SAVON, avançant à eux
Allons, mes enfants, voilà qui est fait : il n'y a plus qu'à signer. À vous, Monsieur de La Plume.
LA PLUME, signant
Ah ! Madame, y a ben longtemps que j'ai tenu la plume pour la première fois, mais je n'ai jamais rien écrit qui m'ait fait tant de plaisir !
MADAME LAIGUILLE
À merveille, monsieur de La Plume. V'là qu'est pis qu'un compliment... À toi, Suzette... Vous, compère, et pis moi.... Allons, morguenne ! Y a pus à s'en dédire. Êtes-vous payé, monsieur Bonnefoi ?
LE NOTAIRE
Oui, madame.
MADAME LAIGUILLE
Eh ben ! Emportez tout ça.
LA PLUME
Ah ! Madame, quel plaisir ! Quel bonheur !... Allons, violons, voilà de quoi boire. Jouez-nous toujours un menuet, nous allons danser en attendant le repas.
MADAME SAVON
C'est ben pensé : de la joie, mes amis. Allons, Suzette, faut commencer le bal avec mon gendre.
LA PLUME
De tout mon coeur ; mais je vous retiens pour mon second, m'ame Savon.
Les violons jouent ; La Plume prend Suzette pour danser, mais lorsqu'il fait la révérence, Foulonet entre, prend la main de Suzette et repousse La Plume.
SCÈNE XX. Les Précédents, Foulonet.
FOULONET
Zun instant, mon cher monsieur de La Plume. Chacun à son tour : vous avez fait le mariage pour moi et maintenant je vas danser pour vous.
LA PLUME
Comment ? Que voulez-vous dire !
GILLES
Ah ! Monsieur de La Plume, vous arrivez trop tard : vous êtes le plus habile à mettre les adresses, mais pour les contrats, vous n'y entendez rien.
LA PLUME
Qu'est-ce que cela signifie ?
MADAME SAVON
Ça signifie que vous avez signé pour témoin, vous, mais qu'v'là l'épouseux.
Montrant Foulonet.
LA PLUME
Comment donc, Gilles !...
GILLES
Hélas ! Oui. J'ons découvert le pot au noir.
LA PLUME
Ah ! Ventrebleu !
FOULONET
De la modération, monsieur de La Plume : avalez ça en douceur, ou sinon...
Il fait mine de tirer l'épée.
MADAME LAIGUILLE
Oui-da, vous v'là tout porté. Si vous voulez t'être de la noce, vous aurez toujours la jartière de la mariée, c'est toujours ça. Pas vrai donc, Monsieur Thériaque ?
THÉRIAQUE
Sans doute. Et si c'te cérémonie-là vous fait mal au coeur, je vous donnerai encore une petite médecine par-dessus le manche. Dame ! Tout ça fait ben intérêt de vot' argent.
LA PLUME, à part
Morbleu ! Je mérite ça.
Haut.
Grand merci, messieurs et dames, et vot' serviteur... C'est à toi que j'ai l'obligation de ça, mon ami Gilles !
GILLES
Eh ben ! Not' maître, payez-nous pendant que vous êtes en train.
LA PLUME, se fouillant
Je n'ai pas d'argent sur moi, mais si jamais je te rencontre, maraud, je te promets vingt coups de bâton.
Il s'en va.
GILLES
Eh ! Je ne sommes pas intéressé. Prenez ne je vous ayons servi gratis.
MADAME SAVON
Allons, mes enfants, divertissons-nous, et que Monsieur de La Plume nous apprenne que la tricherie et revient toujours à son maître.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0