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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

L'Abbé de Coure-Dîner.

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1822· 12 personnages

Personnages

  • DAME ANNE, gouvernante de l'Abbé
  • MONSIEUR DE MONTFORT, homme de finance
  • CHAMPAGNE, laquais de Monsieur de Montfort
  • LE PRÉSIDENT DES BOUQUINS, amateur de livres
  • LA FRANCE, laquais du Président
  • LA MARQUISE D'AIMETOUT
  • JULIE, femme-de-chambre de la Marquise
  • BEAULIEU, valet-de-chambre du vicomte de Guermont
  • FLAMAND, laquais du Vicomte
  • MONSIEUR BOURNIN, médecin
  • MADAME BERTRAND, voisine de l'Abbé
  • BABET, fille de Madame Bertrand, voisine de l'Abbé

L'ABBÉ DE COURE-DÎNER

SCÈNE PREMIÈRE. L'Abbé, Dame Anne.

La scène est chez l'Abbé.

L'ABBÉ, sortant

Vous entendez bien ce que je vous dis, dame Anne ?

DAME ANNE

Oui, Monsieur l'Abbé ; mais je suis fâchée que vous ne vouliez pas diner ici ; vous auriez un gigot bien mortifié, bien bon.

L'ABBÉ

Un gigot, un gigot ! Voilà un joli diner, quand on a grand appétit. Je m'en vais chez Monsieur de Montfort.

DAME ANNE

Ah ! Vous ferez meilleure chère là qu'ici.

L'ABBÉ

Je vous en réponds.

DAME ANNE

En ce cas-là, monsieur l'Abbé ne reviendra que ce soir ?

L'ABBÉ

Non. Passez un peu chez la blanchisseuse de rabats.

DAME ANNE

Oui, oui, monsieur l'Abbé ; j'irai voir ma soeur en même temps.

L'ABBÉ

Si l'imprimeur m'apporte une feuille, vous lui direz de re venir demain matin ; elle sera corrigée.

DAME ANNE

Je vous apprêterai de l'encre pour ce soir.

SCÈNE II. Monsieur de Montfort ; écrivant à son bureau, Champagne.

La scène est chez Monsieur de Montfort.

MONSIEUR DE MONTFORT

Qu'est-ce que c'est que cela !

CHAMPAGNE

Ce sont vos lettres que vous aviez laissées hier dans le salon.

MONSIEUR DE MONTFORT

C'est bon.

Champagne s'en va.

Met-on mes chevaux ?

CHAMPAGNE

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DE MONTFORT

Vous m'avertirez quand ils seront mis.

CHAMPAGNE, annonçant

Monsieur l'Abbé de Coure-Dîner.

MONSIEUR DE MONTFORT

Qu'il entre.

SCÈNE III. Monsieur de Montfort, L'Abbé.

MONSIEUR DE MONTFORT, écrivant

Bonjour, monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Vous êtes en affaire ?

MONSIEUR DE MONTFORT

Non, voilà qui est fini.

Il n'écrit plus.

Eh bien, savez-vous quelque chose de nouveau ?

L'ABBÉ

Non, je n'ai vu personne d'aujourd'hui. J'ai dîné hier chez Monsieur votre frère, où nous avons eu une longe de veau de Rouen, qui était délicieuse.

MONSIEUR DE MONTFORT

Eh bien, vous mangerez la pareille ici.

L'ABBÉ, avec joie

Ma foi, je n'en serai pas fâché ; car j'avoue que c'est ce que j'ai mangé de meilleur.

MONSIEUR DE MONTFORT

Aimez-vous les guignards de Chartres ?

L'ABBÉ

Je vous en réponds.

MONSIEUR DE MONTFORT

J'en ai aussi ; et des coqs de bruyère...

L'ABBÉ

Savez-vous que personne ne fait aussi bonne chère que vous.

MONSIEUR DE MONTFORT

Je m'en pique un peu, à vous dire vrai. Que diable ! Il faut bien vivre ; l'argent n'est fait que pour s'en servir. J'attends une truite du lac de Genève, dont je veux que vous mangiez aussi.

L'ABBÉ

Je les connais. Diable ! C'est admirable.

MONSIEUR DE MONTFORT

Je suis bien fâché qu'elle ne soit pas arrivée.

L'ABBÉ

Oh, il ne faut pas tout manger le même jour !

MONSIEUR DE MONTFORT

N'en dites rien à mon frère.

L'ABBÉ

Je n'ai garde ; personne n'en pourrait avoir. Il faut avouer que c'est un furieux mangeur.

MONSIEUR DE MONTFORT

Mais vous ne lui cédez guère, vous, l'Abbé.

L'ABBÉ

Oh, je ne mange plus ! Autrefois c'était bien différent ; je suis bien baissé.

MONSIEUR DE MONTFORT

Cela va bien encore. Ah çà, viendrez-vous dîner demain avec moi ?

L'ABBÉ, avec inquiétude

Demain ?

MONSIEUR DE MONTFORT

Oui ; la truite sera peut-être arrivée.

SCÈNE IV. Monsieur de Montfort, L'Abbé, Champagne.

CHAMPAGNE

Monsieur, vos chevaux sont mis.

MONSIEUR DE MONTFORT

C'est bon.

Il se lève, Champagne lui donne son épée.

L'ABBÉ

Vous ne dînez donc pas ici aujourd'hui ?

MONSIEUR DE MONTFORT

Non, je m'en vais dîner à Auteuil chez un de mes confrères. Où dînez-vous ? Voulez-vous que je vous mène ?

L'ABBÉ

Je vous suis obligé : ce n'est pas votre chemin, et il est tard. Je vais chez le président des Bouquins.

MONSIEUR DE MONTFORT

Vous ferez mauvaise chère là.

L'ABBÉ

Oui, vraiment ; mais c'est que j'ai affaire à lui. Quelquefois cependant...

MONSIEUR DE MONTFORT

À demain. Allons, passez donc.

Ils s'en vont.

SCÈNE V. Le Président, en robe de chambre, entrant ; La France, apportant des livres.

La scène est chez le Président des Bouquins.

LE PRÉSIDENT

Est-ce là tout ce qu'il vous a donné ?

LA FRANCE

Oui, Monsieur.

LE PRÉSIDENT

Mais il y en a un plus grand.

LA FRANCE

Il l'avait vendu ; si monsieur le Président avait envoyé une heure plus tôt, il l'aurait eu.

LE PRÉSIDENT

Je lui avais dit que je le prendrais. Voyez qui est là.

LA FRANCE

C'est Monsieur l'abbé de Coure-Dîner.

SCÈNE VI. Le Président, L'Abbé.

LE PRÉSIDENT

Ah, l'Abbé, c'est bien honnête de me venir voir !

L'ABBÉ

Monsieur le Président sait bien que quand je ne viens pas ici, ce n'est pas ma faute.

LE PRÉSIDENT

J'en suis persuadé. Eh bien, le manuscrit en question ? La Byzantine grecque ; c'est-il bientôt traduit ?

L'ABBÉ

Vous ne pouvez l'avoir que dans un an ; mais vous l'aurez. Vous aurez aussi la Sagesse de Charon, sans année.

LE PRÉSIDENT

Allons, c'est bon ; je vous ferai voir de nouvelles acquisitions que j'ai faites, qui ne dépareront pas ma bibliothèque.

L'ABBÉ, un peu inquiet

Je le crois ; vous êtes assez connaisseur pour cela.

LE PRÉSIDENT

J'attends encore un homme qui a beaucoup voyagé, et avec qui je veux vous faire diner.

L'ABBÉ, avec joie

Je ne demande pas mieux.

LE PRÉSIDENT

J'arrangerai pour que cela soit un de ces jours.

L'ABBÉ

Je croyais que c'était aujourd'hui.

LE PRÉSIDENT

Non ; aujourd'hui je n'aurais pas pu, parce que j'ai toujours remis à prendre des eaux depuis un mois ; et j'ai enfin commencé. Cela demande du régime.

L'ABBÉ, se lève

C'est très bien fait.

LE PRÉSIDENT

Je suis bien aise qu'on vous ait laissé entrer, vous mangerez un poulet avec moi.

L'ABBÉ

Je vous suis bien obligé ; je ne peux pas avoir cet honneur-là.

LE PRÉSIDENT

Pourquoi ? Avec vous je ne ferai point de façons ; j'ai un pâté de perdrix. Nous causerons, restez.

L'ABBÉ

Je suis engagé, et il est tard ; j'ai même peur de me faire attendre. Une autre fois je serai charmé de passer un peu de temps seul avec vous.

LE PRÉSIDENT

Où allez-vous ?

L'ABBÉ

Chez la marquise d'Aimetout ; et je suis très pressé.

LE PRÉSIDENT

Oh, elle ne dîne pas de bonne heure.

L'ABBÉ

Je vous demande pardon. Elle a changé d'heure en changeant de jour.

LE PRÉSIDENT

C'est que si vous y voyez l'abbé Basane, vous me feriez plaisir de lui dire ce que je vais vous expliquer. Asseyez-vous.

L'ABBÉ

Et non,je vous l'enverrai, cela vaudra mieux.

LE PRÉSIDENT

Je voudrais qu'il fût prévenu. Cela sera fait dans un instant.

L'ABBÉ

S'il n'y est pas je viendrai vous revoir.

LE PRÉSIDENT

C'est que je voudrais vous éviter cette peine-là.

L'ABBÉ

Ce n'est jamais une peine pour moi.

LE PRÉSIDENT

Si fait, vous avez des affaires. En deux mots...

L'ABBÉ

Il est près de deux heures et demie. Je ne peux pas.

LE PRÉSIDENT

Eh bien, en vous reconduisant, vous serez au fait aussi bien que moi.

L'Abbé s'en va et le Président suit.

L'abbé Basane connaît un homme depuis mille sept cent quarante-cinq, qui a envie d'avoir un morceau que j'ai, qui est unique ; c'est... vous le connaissez....

Ils sortent tous deux.

Les Labyrinthes de Bernard Hachin.

SCÈNE VII. La Marquise, Julie.

La scène est chez la Marquise.

LA MARQUISE, s'asseyant

Mademoiselle, où a-t-on mis le tableau que j'ai envoyé ici ?

JULIE

Dans le boudoir, Madame.

LA MARQUISE

Comment le trouvez-vous ?

JULIE

Je ne l'ai pas regardé, Madame.

LA MARQUISE

Comment, vous n'avez pas plus de curiosité que cela ?

JULIE

Si c'étaient des rubans ou des dentelles, je les verrais, parce que je m'y connais.

LA MARQUISE

Et ce magot, qu'on m'a donné hier, qui est unique ?

JULIE

Ah ! Madame, il m'a bien amusée, parce qu'il remue la tête.

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. [L]

LA MARQUISE

Mais ce n'est pas cela qu'il y a à considérer ; c'est comme il est bien fait, c'est la vérité qu'il y a dans le visage.

JULIE

La vérité. Est-ce qu'il parle ? Je n'en savais rien.

LA MARQUISE

Vous êtes insupportable ! Vous n'entendez seulement pas la valeur des mots.

JULIE

J'ai cru que la vérité était de ne pas mentir, et qu'il fallait parler pour cela. Voilà ce que je veux dire.

LA MARQUISE

Elle croit que je ne comprends pas ce qu'elle me dit, elle me l'explique ; c'est délicieux, cela, par exemple ! Donnez moi cet in-folio, qui est sur mon secrétaire.

JULIE

Un in... ?

LA MARQUISE

Un grand livre.

JULIE, annonçant

Monsieur l'abbé de Coure-Dîner.

LA MARQUISE

Non, mademoiselle, je n'en ai plus que faire ; allez-vous-en dîner.

SCÈNE VIII. La Marquise, L'Abbé.

LA MARQUISE

Ah, l'Abbé ! Vous voilà de bonne heure aujourd'hui ! J'en suis enchantée.

L'ABBÉ

Je craignais qu'il ne fût plus tard ; c'est mon impatience ordinaire quand je viens ici.

LA MARQUISE

L'Abbé, eh bien, cette pièce nouvelle que vous et moi nous avions trouvée charmante, et qui est tombée ! Expliquez-moi donc cela.

L'ABBÉ

Madame, je la soutiens toujours très bonne ; et sa chute est une chose toute simple : nous devions la prévoir.

LA MARQUISE

Comment cela ?

L'ABBÉ

C'est un genre qui n'est pas fait pour tout le monde ; avant de faire de pareilles pièces, il faut former le goût du public.

LA MARQUISE

Oui ; mais comment y parvenir ?

L'ABBÉ

Comme je fais, par exemple, par des dissertations bien raisonnées.

LA MARQUISE

Qui est-ce qui lit ces ouvrages-là ? Ceux qui n'en ont que faire.

L'ABBÉ

Madame, les nouvelles routes trouvent toujours des difficultés ; mais...

LA MARQUISE

Qu'est-ce que vous regardez ?

L'ABBÉ

Il n'est que deux heures à votre pendule ?

LA MARQUISE

Elle est arrêtée depuis huit jours. Et puis moi je ne me soucie pas de savoir l'heure qu'il est. Est-ce que vous avez affaire ?

L'ABBÉ

Non, pas à présent.

LA MARQUISE

Eh bien, que vous fait l'heure ?

L'ABBÉ

C'est que je ne vois arriver personne aujourd'hui.

LA MARQUISE

Pour quoi faire ?

L'ABBÉ

Pour dîner.

LA MARQUISE

Vous n'avez pas dîné ?

L'ABBÉ

Non, vraiment.

LA MARQUISE

Il fallait donc dire cela, l'Abbé. J'ai changé encore mon jour ; est-ce que vous ne le savez pas ?

L'ABBÉ

Non, madame, en vérité.

LA MARQUISE

Eh bien, l'on va vous faire quelque chose.Je ne dîne pas moi, parce que je suis d'un souper de noce ; mais je vous tiendrai compagnie.

L'ABBÉ

En ce cas-là, madame, permettez...

LA MARQUISE

Où irez-vous à l'heure qu'il est ?

L'ABBÉ

Chez le vicomte de Guermont, où je peux arriver à toute heure.

LA MARQUISE

Le Vicomte ? Il est malade, je crois.

L'ABBÉ

Je l'ai vu avant-hier.

LA MARQUISE

Je peux bien me tromper. Je voudrais pourtant bien que vous restassiez ; je vous ferais voir un oursin qu'on va m'envoyer, qui est de la plus grande beauté, une momie, et une scalata qui est admirable !

L'ABBÉ

Je verrai cela une autre fois.

LA MARQUISE

Pourquoi ? On vous fera des oeufs brouillés, je ne sais quoi ; vous en souperez mieux.

L'ABBÉ

Je vous suis bien obligé, je ne soupe jamais.

LA MARQUISE

Ah çà, l'Abbé, c'est jeudi que j'ai pris... Souvenez-vous en.

L'ABBÉ

Oui, oui, madame.

LA MARQUISE

Ah y j'oubliais ! L'Abbé ! L'Abbé !

Elle court après lui.

SCÈNE IX. Beaulieu, Monsieur Bournin.

La scène est dans l'anti-chambre du vicomte de Guermont.

BEAULIEU, sortant d'une chambre et suivant M. Bournin

Monsieur, quand reviendrez-vous ?

MONSIEUR BOURNIN

À cinq heures, parce que nous verrons comme il sera ; peut-être le saignerons-nous du pied.

BEAULIEU

C'est donc une maladie bien sérieuse ?

MONSIEUR BOURNIN

Je n'en sais rien encore ; cela commence vivement : nous verrons ce que la saignée déterminera. Donnez-lui un lavement, comme je vous l'ai dit.

BEAULIEU

Monsieur, j'ai envoyé un exprès à Monsieur votre frère et à madame sa soeur.

MONSIEUR BOURNIN

Vous avez bien fait. Mettez ce que je vous ai dit dans le lavement.

BEAULIEU

Je m'en vais en envoyer chercher tout-à-l'heure. Vous n'oublierez pas de revenir, Monsieur ?

MONSIEUR BOURNIN

Non, sûrement.

BEAULIEU

Vous aurez le carrosse chez vous à cinq heures.

MONSIEUR BOURNIN

Eh bien, oui.

SCÈNE X. Beaulieu, Flamand.

BEAULIEU

Flamand, Flamand !

FLAMAND, se réveillant

Eh bien, qu'est-ce que vous voulez ?

BEAULIEU

Tenez, allez chez l'herboriste, chercher cela.

Il lui donne un papier.

FLAMAND

C'est écrit là-dessus ?

BEAULIEU

Oui ; allez donc, j'attends après.

FLAMAND, lentement

Allons, j'y vais, j'y vais.

SCÈNE XI. L'Abbé, Beaulieu.

L'ABBÉ

Vous grondez ce pauvre Flamand ?

BEAULIEU

Oui, parce qu'il dort toujours.

L'ABBÉ

Dites-moi un peu, Monsieur Beaulieu, y a-t-il longtemps qu'on est à table ?

BEAULIEU

À table, Monsieur l'Abbé ?

L'ABBÉ

Oui ; je n'ai pas pu venir plus tôt.

BEAULIEU

Eh ! Monsieur le Vicomte est dans son lit ; il a été saigné six fois depuis hier midi, et peut-être sera-t-il saigné du pied à cinq heures.

L'ABBÉ

Et quelle est sa maladie ?

BEAULIEU

On n'en sait rien encore. Monsieur Bournin sort d'ici, il doit revenir à cinq heures.

L'ABBÉ

Cela est bien prompt. Puis-je entrer ? Je vous dirais bien, moi...

BEAULIEU

Non, il a défendu de lui laisser voir personne. Si madame sa soeur était ici, cela serait différent : mais je suis tout seul, et... vous entendez bien ?

L'ABBÉ

Oui, oui, vous avez raison.

BEAULIEU

Je m'en vais auprès de lui.

L'ABBÉ

Je viendrai savoir de ses nouvelles.

BEAULIEU

Faites-moi demander, Monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Oui, oui.

Beaulieu rentre.

Je n'ai pas autre chose à faire que de m'en retourner chez moi. Je meurs de faim ; et il est trop tard pour aller ailleurs.

Il sort.

SCÈNE XII. Madame Bertrand avec une quenouille, Babet son ouvrage à la main.

La scène est à la porte de l'Abbé, sur le palier de l'escalier.

BABET, écoutant à la porte de l'Abbé

Ma mère, je n'entends rien.

MADAME BERTRAND

Il me semble pourtant que c'est le chien de dame Anne, qui hurlait.

BABET

Écoutez vous-même.

MADAME BERTRAND, écoutant

C'est vrai, je n'entends rien non plus.

BABET

Quand je vous dis que je l'ai vu sortir avec elle.

MADAME BERTRAND

Quand je vous dis, quand je vous douze : elle veut toujours savoir mieux que moi.

BABET

N'allez-vous pas vous fâcher pour cela ?

MADAME BERTRAND

Je suis la maîtresse de me fâcher si je veux, apparemment.

BABET

Oui, voilà un beau plaisir. Tenez, écoutez à présent, entendez-vous ?

MADAME BERTRAND

Non.

BABET

Vous voyez bien que c'est le chien du charron ; je l'entends souvent, j'en suis sûre.

MADAME BERTRAND

Elle sait toujours tout ; les autres sont des bêtes, à l'entendre.

BABET

Est-ce que je dis cela ?

MADAME BERTRAND

Il vaudrait mieux. Ah ! Voilà Monsieur l'Abbé. Nous allons voir si j'ai raison ou tort.

SCÈNE XIII. L'Abbé, Mme Bertrand, Babet.

MADAME BERTRAND

Ah, Monsieur l'Abbé !...

L'ABBÉ

Qu'est-ce que vous voulez, Madame Bertrand ?

MADAME BERTRAND

C'est que nous croyons entendre hurler le chien de dame ANne.

L'ABBÉ

Est-ce qu'elle n'y est pas ?

BABET

Non, elle est sortie ; et elle nous a dit qu'elle ne reviendrait pas de sitôt.

MADAME BERTRAND

Mais, il y a longtemps. Ouvrez donc, que nous voyons si son chien y est.

L'ABBÉ, fouillant dans sa poche

Bon, je n'ai pas ma clef à présent. Tout me contrarie aujourd'hui !

MADAME BERTRAND

C'est bien malheureux ! Nous aurions sûrement trouvé le chien.

L'ABBÉ

Ce n'est pas le chien que je voudrais trouver. Comment faire ?

MADAME BERTRAND

Si vous voulez quelque chose, monsieur l'Abbé...

L'ABBÉ

Je voudrais dîner.

MADAME BERTRAND

Vous n'avez pas dîné ?

L'ABBÉ

Et non, vraiment.

MADAME BERTRAND

Tu vois bien, Babet, qu'il n'est pas si tard que tu disais.

L'ABBÉ

Eh parbleu, si fait, il est tard.

BABET

Vous voyez bien aussi que j'ai raison, ma mère.

MADAME BERTRAND

Allons, tais-toi.

L'ABBÉ

Il faut bien que je m'en aille. Écoutez, Madame Bertrand.

MADAME BERTRAND

Oui, Monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Vous direz à dame Anne de mettre le gigot à la broche tout-à-l'heure.

MADAME BERTRAND

Oui, Monsieur l'Abbé.

BABET

Mais elle ne reviendra pas de longtemps.

MADAME BERTRAND

Qu'est-ce que cela fait ? Écoutons Monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Cela fait tout. Qu'elle me fasse une soupe à l'oignon et une omelette, pendant que le gigot cuira.

MADAME BERTRAND

Oui, monsieur l'Abbé.

BABET

Elle ne reviendra pas avant sept heures ; car elle a dit qu'elle ne serait de retour qu'à la nuit.

MADAME BERTRAND

Veux-tu te taire ?

L'ABBÉ

À sept heures ?

BABET

Oui, Monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Il en sera plus de huit, quand tout cela sera fait.

BABET

Au moins.

L'ABBÉ

Allons, je m'en vais prendre une tasse de café au lait ; et j'irai à la comédie en attendant. Dites-lui bien de faire tout ce que je vous ai dit, entendez-vous ?

MADAME BERTRAND

Oh, oui, monsieur l'Abbé, nous n'y manquerons pas.

L'ABBÉ

Adieu, Madame Bertrand ; je vous serai bien obligé.

Il s'en va.

MADAME BERTRAND

Monsieur, je suis bien votre servante. Tu es bien aise qu'il n'avait pas sa clef, à cause du chien ?

BABET

Pour cela non ; car vous auriez vu qu'il n'y était pas.

MADAME BERTRAND

Allons, allons, rentre travailler, et ne me raisonne pas davantage.

Elles rentrent toutes les deux.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0