Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
L'Abbé de Plâtre
Représentée par les Comédiens Italiens, pour la première fois, le 26 Octobre 1779.
Personnages
- MONSIEUR DE LEURMONT, Maître des Comptes. M. Rofiere
- MADEMOISELLE AGATHE, fille de M. de Leurmont. Mad. Pitro
- MONSIEUR DE SAINT-IVAL père, Payeur des Rentes. M. Suin
- MONSIEUR DE SAINT-IVAL, M. Michu
- LABRIE, Laquais de M. de Saint Ival. M. Valroy
- LAURENT, Jardinier de M. de Leurmont. M Meunier
- MONSIEUR L'ÉCHALAS, Treillageur. M. Thomaffin
- LE COMMISSAIRE
- Des ARCHERS
L'ABBÉ DE PLÂTRE
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur de Saint-Ival, Labrie.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Tu dis que Monsieur de Leurmont va arriver de Paris ?
LABRIE
Oui, Monsieur, avec Mademoiselle Agathe ; le carrosse était à leur porte lorsque je suis parti, et suis venu au grand galop : mais vous savez que de Paris à Pantin il n'y a que cinq quarts de lieue.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Nous avons du temps.
LABRIE
Oui ; et s'il me trouvait ici avec vous, je serais fort embarrassé. Je vous assure que ce que vous allez faire est d'une grande folie.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Bon, folie !
LABRIE
Ma foi, vous vous en tirerez comme vous pourrez, pourvu que je ne m'en mêle pas davantage. Et si Laurent le jardinier vous surprenait ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Il est aussi à Paris ; il ne reviendra pas avant son maître ; et puis tu sais comme il est.
LABRIE
Comme tous les Domestiques, qui dédaignent toujours tout ce qu'on aime le plus dans une maison.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
C'est pour cela qu'il ne prendra pas garde à moi, en me voyant ici en Abbé de Plâtre.
LABRIE
Oui ; mais Monsieur de Leurmont ? Je suis sûr qu'il en est enchanté, de son Abbé de Plâtre, lui qui croit son jardin plus beau que tous ceux de ses voisins, qui y passe sa vie, qui n'a pas d'autre occupation que celle de le parcourir sans cesse, examiner chaque arbre, chaque plante, chaque fleur, et avec la plus grande attention.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Comment crois-tu qu'il puisse s'amuser de tout cela, avec sa mauvaise vue ?
LABRIE
Monsieur, de même que les boiteux veulent toujours marcher, les gens à mauvaise vue veulent toujours tout voir. N'ont-ils pas des cabinets de tableaux, d'estampes, d'histoire naturelle ? Je parirais que depuis que Monsieur de Leurmont a mis cet Abbé dans son jardin, il est continuellement à l'admirer.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
À propos, il me semble que c'est là l'endroit où il étoit placé.
LABRIE
Justement, c'était ici. Nous avons bien fait de l'enterrer cette nuit dans le petit bois, afin qu'on ne le trouve pas ailleurs. Je ne croyais pas que tous ces Abbés, qu'on voit sur les Boulevards, chez les Sculpteurs, fussent si pesants.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
C'est pourtant là que Monsieur de Leurmont a acheté le sien ; je m'en suis informé, pour y envoyer mon Tailleur, afin que mon habillement fût tout pareil.
LABRIE
Nous perdons du temps : si vous vouliez vous habiller.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Allons, tu as raison : dépêchons-nous.
LABRIE
Tenez, voilà l'habit.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Donne.
LABRIE
Il ne faut pas le boutonner. Là, fort bien ! Voilà le chapeau.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Et le livre ?
LABRIE
Le voilà.
Il le lui donne.
Placez-vous un peu pour voir.
Monsieur de Saint Ival se tient assis comme un Abbé de Plâtre.
À merveille ! C'est cela même.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, se levant, et rendant le livre à Labrie
Tu trouves donc qu'on pourra s'y tromper ?
LABRIE
Sûrement, surtout Monsieur de Leurmont. Ah çà, Monsieur, combien comptez-vous rester ici de temps en statue ? Apparemment que Mademoiselle Agathe vous nourrira, puisque vous ne me demandez rien à manger.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Comment, coquin ! Oserais-tu la soupçonner.....
LABRIE
Ma foi, Monsieur...
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Tais-toi, et apprends à respecter ce que j'aime.
LABRIE
Et que voulez-vous donc faire ici ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Savoir si je pourrai être aimé.
LABRIE
Quoi ! Vous n'en êtes encore que là ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
J'ignore ce qu'elle peut penser de mon amour : je lui ai écrit plusieurs fois pour le savoir, et elle ne m'a fait aucune réponse.
LABRIE
Et vous croyez qu'elle vous aime ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je n'en sais rien, te dis-je : je sais seulement qu'elle a reçu mes lettres ; et quoiqu'elle ne m'ait pas répondu, elle paroît me voir sans peine. Peut-être la timidité et la pudeur la retiennent. Enfin, je veux savoir mon sort, et pour cela, être à portée de lui parler et de la faire expliquer.
LABRIE
Et si vous ne réussissez pas et qu'on vous découvre, Monsieur de Saint Ival sera furieux contre vous, s'il apprend tout ceci.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je ne saurois le croire ; mon pere m'aime, il a connu l'amour, il excusera mon imprudence ; et si j'ai le bonheur d'être aimé, il sollicitera Monsieur de Leurmont, pour qu'il me donne....
LABRIE
Sa fille, Mademoiselle Agathe ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Voilà ce que je désire, et ce que je n'ose espérer.
LABRIE
N'est-ce pas dans ce pavillon qu'elle demeure ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Oui.
LABRIE
Vous ne seriez pas mal là pour....
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
J'entends quelqu'un.
LABRIE
C'est Monsieur de Leurmont : je m'enfuis.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Et le livre, où est-il ? Je ne puis pas me placer sans le livre. Je vais me cacher, en attendant, derrière ces arbres ; il ne pensera peut-être pas à l'Abbé.
SCÈNE II. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival, caché ; Laurent, qui ne paraît pas.
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui, je suis assez content de mon jardin : mais, Laurent, je voudrais... Eh bien, où est-il donc ? Laurent.
LAURENT, sans paraître
Monsieur, je suis à vous tout-à-l'heure.
MONSIEUR DE LEURMONT
Il aura trouvé quelques branches qui passent sans doute. Ah çà, voyons un peu... Eh bien, où est donc mon Abbé ? Je ne le vois pas ; est-ce qu'on me l'aurait volé ? Laurent, Laurent ?
LAURENT
Je ne vous demande qu'un moment.
MONSIEUR DE LEURMONT
Quitte tout, et viens tout de suite.
LAURENT
Allons, allons, cela est bon.
MONSIEUR DE LEURMONT
Laurent, je te dis de venir.
LAURENT
Oui, oui.
MONSIEUR DE LEURMONT
Il faut que j'aille le chercher.
Il sort.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, paraissant
Ah ! Voilà le livre.
Il le ramasse à terre.
Je vais me remettre en place.
Il se met à la place de l'Abbé.
MONSIEUR DE LEURMONT, ramenant Laurent
Je te dis qu'il n'y est pas.
LAURENT
Ah ! Pardi, je ne crois pas celui-là.
MONSIEUR DE LEURMONT
Tu vas voir. Regarde.
LAURENT
Que voulez-vous que je regarde ? Est-ce que ne le voilà pas votre Abbé ?
Il travaille à la palissade.
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui ; tu as raison, le voilà !
LAURENT
Sûrement, le voilà.
MONSIEUR DE LEURMONT
Cela est singulier !
LAURENT
Oui, singulier ! Je le trouve, moi, très ordinaire : voilà comme vous croyez toujours qu'on vous prend tout.
MONSIEUR DE LEURMONT
Allons, ne gronde pas, et écoute-moi.
LAURENT
Croire qu'on va lui prendre son Abbé ! Voilà encore quelque chose de beau !
MONSIEUR DE LEURMONT
Sûrement, et moi je l'aime beaucoup.
LAURENT
Oui ; c'est une chose bien rare ! On en voit par-tout, et cela n'attrape seulement pas les chiens ; car ils y vont...
MONSIEUR DE LEURMONT
Tiens, écoute mon projet.
LAURENT
Vous n'avez qu'à toujours parler, pendant que je travaille.
MONSIEUR DE LEURMONT
Je veux faire faire une niche à mon Abbé.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Me faire une niche.
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui, une niche en treillage, et le Treillageur va venir tout-à-l'heure, pour en prendre la mesure.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Ah ! Je suis perdu !
MONSIEUR DE LEURMONT
Qu'est-ce que tu dis ?
LAURENT
Moi ? Rien.
MONSIEUR DE LEURMONT
Tu as dit que c'était autant d'argent perdu.
LAURENT
Ma foi, il me paraît que vous entendez comme vous voyez.
MONSIEUR DE LEURMONT
Oh ! Je sais bien que tu n'aimes pas mon treillageur ; mais c'est un habile homme.
LAURENT
Oui, parce qu'il voudrait mettre tout votre jardin en bois et en copeaux peints en verd ; mais....
MONSIEUR DE LEURMONT
Eh bien , où vas-tu ?
LAURENT
À mes affaires.
MONSIEUR DE LEURMONT
Attends le Treillageur, et viens me trouver avec lui dans mon cabinet, nous reviendrons ici tous trois ensemble.
LAURENT
Oui, oui.
MONSIEUR DE LEURMONT
Sûrement une niche fera bien au-dessus de mon Abbé : oui, mon cher Abbé, vous serez à couvert. Mais nous verrons cela avec le Treillageur. Adieu, cher Abbé, à tantôt.
SCÈNE III. Monsieur de Saint-Ival, Labrie.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, du côté par où Labrie est sorti
Labrie, Labrie.
LABRIE
Me voilà, me voilà.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je suis perdu, Labrie !
LABRIE
Comment donc ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Il faut que je renonce à mon projet.
LABRIE
Pourquoi cela ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Monsieur de Leurmont attend son Treillageur pour me faire une niche.
LABRIE
Ah ! Celle-là sera bien véritable, par exemple.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Peux-tu rire dans l'embarras où je suis ?
LABRIE
Sûrement.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Mais si ce Treillageur vient ici, en prenant ses mesures, il tournera autour de moi, et il ne s'y méprendra pas.
LABRIE
Je l'empêcherai d'arriver.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Comment feras-tu ?
LABRIE
Je le connais, il s'appelle l'Échalas ; c'est un ivrogne ; je viens de le voir entrer dans un cabaret ; je vais le trouver, je vous réponds qu'il n'en sortira pas si-tôt, et que lorsque je l'en laisserai sortir, il sera ivre à ne pas distinguer les objets.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Va donc promptement.
LABRIE
Je pars. Mais qu'est-ce que j'entends-là ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Où ?
LABRIE
Là-dedans ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ah ! C'est sans doute Mademoiselle Agathe.
LABRIE
Allons, profitez du moment, et comptez sur moi.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
C'est elle-même qui va sortir. Va-t-en.
SCÈNE IV. Mademoiselle Agathe, Monsieur de Saint-Ival.
MADEMOISELLE AGATHE, lisant une lettre, soupire
Ah !
Elle tombe assise sur un banc, et elle continue de lire.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, bas
Ô Dieux ! Que lit-elle là ?
MADEMOISELLE AGATHE
Quel bonheur si...
Elle baise la lettre et lit.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, bas
Si c'était ma lettre ! Chantons pour la faire tourner de mon côté.
MADEMOISELLE AGATHE, se lève et avance
Je croyais entendre quelque chose. Ah ! Si c'étoit lui !
Elle continue de lire.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, chante à voix basse
Air : Je suis Lindor, du Barbier de Séville.
Tout reconnaît votre charmant empire, Vous inspirez l'amour le plus constant. Auprès de vous, que mon coeur est content, Si c'est pour moi que le vôtre soupire.MADEMOISELLE AGATHE
Quelle douce voix !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, chante
Seroit-ce en vain que mon amour se flatte ? Ah ! Répondez, daignez combler mes voeux : Vous me rendrez l'Amant le plus heureux ! À vos genoux, voyez-moi chère Agathe.Il se jette à genoux.
MADEMOISELLE AGATHE
Ô ciel !
SCÈNE V. Mademoiselle Agathe, Monsieur de Leurmont ; Monsieur de Saint-Ival, à genoux.
MONSIEUR DE LEURMONT
Eh bien ! Qu'as-tu donc ? Bon ! Mon Abbé est tombé à terre !
MADEMOISELLE AGATHE, cachant Monsieur de Saint Ival
Mon père...
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais aussi pourquoi toucher à cet Abbé ? Il faut le relever. Laurent, Laurent. Reste-là, je vais le chercher.
SCÈNE VI. Mademoiselle Agathe, Monsieur de Saint-Ival.
MADEMOISELLE AGATHE
Monsieur, retirez-vous promptement.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Cela m'est impossible.
MADEMOISELLE AGATHE
Vous me perdrez.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ne craignez rien ; je vais me remettre à ma place.
Il se remet en attitude.
MADEMOISELLE AGATHE
Voici mon père.
SCÈNE VII. Monsieur de Leurmont, Mademoiselle Agathe, Monsieur de Saint-Ival, Laurent.
MONSIEUR DE LEURMONT
Je te dis que c'est ma fille, qui a touché l'Abbé et qui l'a fait tomber.
MADEMOISELLE AGATHE
Moi, mon père.
MONSIEUR DE LEURMONT
Sûrement.
LAURENT
Eh ! Monsieur, que voulez-vous qu'elle fasse d'un homme de plâtre ?... Mais, il n'est pas tombé.
MONSIEUR DE LEURMONT
Comment, il n'est pas tombé ?
LAURENT
Parbleu non ; regardez-le.
MONSIEUR DE LEURMONT
Cela est vrai.
LAURENT
Si je vous croyais, je perdrais ici tout mon temps.
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais c'est qu'il m'avait semblé.... Tu y étais toi, ma fille, et tu l'as va comme moi.
LAURENT
Je parierais bien que non, que Mademoiselle ne l'a pas vu comme vous. N'est-ce pas, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE AGATHE
Mais, Laurent.....
LAURENT
Vous ne voulez pas démentir Monsieur votre père ; il a beau aimer son Abbé , je suis sûr que vous ne l'aimez pas comme lui. Mais je perds ici mon temps, et mon ouvrage ne se fait pas. Je m'en vas : vous aurez beau m'appeler, je ne reviendrai plus.
MONSIEUR DE LEURMONT
Moi, je vais aller attendre le Treillageur. Ah çà tu restes ici, toi ma fille ?
MADEMOISELLE AGATHE
Mon pere, je vais aller avec vous.
MONSIEUR DE LEURMONT
Non, mon enfant, je t'en prie, reste-là : je veux que tu gardes mon Abbé, et tu me diras si quelqu'un vient le déranger de sa place ; car je ne crois pas m'être trompé deux fois, cela n'est pas possible.
MADEMOISELLE AGATHE
Mais, mon pere, c'est que je voudrais aller...
MONSIEUR DE LEURMONT
Allons, allons, je t'en prie, par complaisance pour moi, fais-moi le plaisir de rester ici.
MADEMOISELLE AGATHE
Puisque vous le voulez.....
MONSIEUR DE LEURMONT
Je te dis que je t'en prie. Adieu.
Il la baise au front.
SCÈNE VIII. Mademoiselle Agathe, Monsieur de Saint-Ival.
MADEMOISELLE AGATHE
Rentrons.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, l'arrêtant
Ah Mademoiselle, arrêtez, je vous en supplie, et daignez m'entendre.
MADEMOISELLE AGATHE
Non, Monsieur, je ne le puis : dois-je vous aider à tromper mon père ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je ne veux tromper personne.
MADEMOISELLE AGATHE
Croyez-vous que je puisse approuver les moyens que vous avez tenté pour me surprendre ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Moi ? Ah ! Je me punirais ; si j'avais eu le dessein de vous déplaire, d'attenter à rien qui pût vous donner une opinion désavantageuse de moi, de mon amour.
MADEMOISELLE AGATHE
Que voulez-vous donc que je croie ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Que je vous aime, que je vous adore....
MADEMOISELLE AGATHE
Si vous m'aimiez, vous me respecteriez davantage.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je suis bien éloigné de vouloir manquer au respect que tout l'amour que j'ai pour vous m'inspire ! Pardonnez à un malheureux qu'il a rendu coupable : oui, c'est le désespoir où m'a réduit votre silence, qui m'a fait tout hasarder, pour apprendre mon sort de votre bouche.
MADEMOISELLE AGATHE
Je croyais qu'il devait vous suffire que je ne vous eusse pas répondu.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Que dites-vous ? Serais-je assez malheureux...
MADEMOISELLE AGATHE
Je ne dois point faire de choix.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ah ! Tôt ou tard, si vous en aimez un autre, je ne le saurai que trop !
MADEMOISELLE AGATHE
Je vous aimerais, qu'après ce que vous venez de faire, l'honneur et la vertu me forceraient d'étouffer mon amour.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ô ciel !
MADEMOISELLE AGATHE
Oui, Monsieur. Voyez à quoi vous m'exposez : votre démarche ne peut être toujours ignorée, et ma réputation...
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Moi, je pourrais hasarder de vous nuire, j'en aurais le projet ? Non, Mademoiselle, vous ne le croyez pas. Depuis que je vous aime, qu'elle a été ma conduite, et qu'ai-je fait qui ait pu mériter tant de rigueur ?
MADEMOISELLE AGATHE
Un moment suffit pour vous dévoiler à mes yeux ; cette hardiesse est impardonnable.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ah ! voyez mon repentir, il doit me rendre digne de votre pitié.
À genoux.
Ah ! Mademoiselle, je vous en supplie, daignez me regarder !
MADEMOISELLE AGATHE
Que faites-vous encore ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Si vous ne me pardonnez, je meurs à vos pieds.
MADEMOISELLE AGATHE, soupirant
Ah !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Vous soupirez ? Dieux !.... Mais, non....
MADEMOISELLE AGATHE
On vient, levez-vous.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Un mot, seulement ?
MADEMOISELLE AGATHE
Non, je ne puis plus rien entendre ; je ne vous ai que trop écouté. Fuyons.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Remettons-nous encore : peut-être trouverai-je un autre moment.
Il reprend sa place.
SCÈNE IX. Monsieur de Saint-Ival, L'Échalas.
MONSIEUR L'ÉCHALAS, ivre
Eh bien, je ne le trouve nulle_part, ce Monsieur de Leurmont.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Ah ! C'est le Treillageur ! Que devenir ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Je frappe à toutes les portes, à toutes les fenêtres, visage de bois partout ; personne ne me répond.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Voyez un peu ce coquin de Labrie qui le laisse échapper !
MONSIEUR L'ÉCHALAS
On ne sait plus à présent par où entrer dans les maisons ; on ne trouve que des fausses portes, des fausses fenêtres...
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Comment faire ? M'en irai-je ? Écoutons ; puisqu'il parle seul.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oui, c'est toujours de la peinture par-ci, de la peinture par-là ; et avec toutes ces chiennes de décorations d'à présent, on vous fait casser le nez contre les murailles.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Il me paraît assez ivre.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Si je n'y avais été attrapé qu'une fois, à la bonne-heure ; mais c'est que cela m'arrive tous les jours, encore hier.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je crois que j'en tirerai parti.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Qu'est-ce qui dit que j'en ai menti ? C'était le soir ; ma foi, la nuit tous chats sont gris.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Il était ivre comme aujourd'hui.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Sûrement on fait comme l'on puis. Mais où est donc ce diable d'Abbé ? j'ai parcouru tout le jardin, et je ne le trouve nulle_part. Cherchons encore, puisque c'est pour lui que je suis venu ici.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Si tu me trouves, il t'en souviendra.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Qu'est-ce qui dit que cela n'est pas ? J'ai la lettre de Monsieur de Leurmont dans ma poche. La voilà, et je vais la lire.
Il veut lire.
Cela est singulier ! Je la lisais bien ce matin et ce soir.... Mais je la sais par cour. Oui, par cour, vous allez voir. Comment donc est-ce qu'elle disait ?... Ah ! je m'en souviens. Je vous prie, Monsieur l'Échalas...
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Il est bien honnête. Monsieur l'Échalas !
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oui, Monsieur l'Échalas.
Il rit.
Ah, ah, ah. Je m'étonnais d'entendre répéter mon nom c'est qu'il y a un écho sans doute ici. Je vous prie, Monsieur l'Échalas.....
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
L'Échalas.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Ah, ah, ah ! Le drôle de corps que cet écho ! Je vous prie, Monsieur l'Échalas.
Il écoute.
Il ne dit plus rien. De venir prendre la mesure de mon Abbé de Plâtre, pour lui faire une niche en treillage. La voilà la lettre.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Nous verrons s'il approchera.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Mais où diable est-il donc fourré encore une fois, ce chien d'Abbé ? Ah ! voilà un Monsieur il faut que je lui demande s'il ne sait pas où on l'a mis.
Il note son chapeau et il approche.
Bon ! Eh ! Le voilà lui-même.
Il rit.
Ah, ah, ah ! cela est plaisant ! Moi qui en ai tant vu, j'y ai été pris comme un autre. Allons, voyons, prenons nos mesures.
Il met un pied sur la cuisse de l'Abbé, qui le fait tomber à terre, qui le bat avec sa règle, et qui se remet après à sa place. Monsieur l'Échalas à terre, dit :
Ah ! Mais ne badinons pas.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, d'une voix sépulcrale
Sors d'ici tout-à-l'heure.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Comment ! Qui est-ce donc qui me parle ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Moi.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Et qui m'a tant rossé ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Moi.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Je ne vois personne. Il faut que je rêve apparemment.
Il se relève et se rapproche.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, lui donnant un coup de pied au cul
Je te dis, va-t-en.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oh ! Je ne rêve pas assurément. Mais qui a donc pu me frapper ? Je ne conçois pas cela, et si pourtant je suis de sang-froid. Continuons.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ah ! Tu y reviens.
Il lui donne un soufflet avec son livre.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Pour le coup, c'est l'Abbé lui-même ; je l'ai bien vu ; je n'en puis plus douter. Est-ce que ce serait un esprit de pierre que cet Abbé de Plâtre ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Oui, je suis un esprit, et je vais te tordre le cou, si tu m'approches encore.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Ah ! Je l'ai deviné.
SCÈNE X. Monsieur de Saint-Ival, Labrie, Monsieur L'Échalas.
LABRIE
Eh bien, Monsieur l'Échalas, que venez-vous donc faire ici ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
J'y suis venu.... Ah ! J'y suis venu pour recevoir cent coups de règle, un coup de pied au cul, et un soufflet.
LABRIE
Et qui vous a donné tout cela ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Qui ?
LABRIE
Oui.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Eh ! C'est ce diable d'Abbé là, qui dit qu'il est un esprit, et qu'il me tordra le cou, si je m'en approche davantage.
LABRIE
Eh bien, sauvez-vous.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Par où ?
LABRIE
Tenez, par cette petite porte que vous voyez.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Allons, en vous remerciant, Monsieur de Labrie. Je vais chercher Monsieur de Leurmont pour me plaindre à lui, de m'avoir fait rouer de coups moi-même, dans son jardin.
LABRIE
Allez plutôt boire un verre de vin pour vous remettre.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Un verre de vin ?
LABRIE
Ou deux.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Je crois que vous avez raison ; vous me donnez là un bon conseil, un conseil d'ami, et je vais le suivre.
LABRIE
Attendez-moi, j'irai vous retrouver.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Je vous attendrai le verre à la main.
LABRIE
Fort bien, fort bien.
SCÈNE XI. Monsieur de Saint-Ival, Labrie.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, se levant
Malheureux ! Tu m'as laissé surprendre par cet ivrogne.
LABRIE
Ah ! Monsieur, il est question de choses bien plus sérieuses !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Comment ! Le Treillageur.....
LABRIE
Je le croyois endormi ; mais nous n'avons pas un moment à perdre.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Quoi donc ?
LABRIE
Vos chevaux sont sellés ; il faut partir à l'instant.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Que veux-tu dire.
LABRIE
Quoique nous ne soyons pas coupables, il vaut mieux avoir affaire à la Justice de loin que de près.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Qu'est-ce que cela signifie ? Es-tu ivre ?
LABRIE
Non , Monsieur, je suis de sang-froid, et ce qu'on vient de me dire m'aurait désenivré, si je m'étais laissé surprendre par le vin.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Mais quoi encore ? Parle donc ?
LABRIE
J'étais au cabaret à enivrer le Treillageur comme je vous l'avais promis, lorsqu'un de mes amis, Clerc d'un Commissaire, est venu me trouver pour me dire : Je vous conseille, vous et Monsieur de Saint Ival, de vous sauver promptement : on vous accuse tous les deux d'avoir tué un homme , et vraisemblablement, nous allons avoir ordre de vous faire arrêter.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Mais tu sais bien que cela, n'est pas vrai.
LABRIE
Sans doute ; cependant nous n'en serions pas moins en prison longtemps ; et après, qui sait....
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Allons, je ne crains rien.
LABRIE
En vérité, Monsieur....
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ce soir nous verrons cela. A présent, je ne veux point sortir d'ici que je ne sois sûr d'être aimé d'Agathe.
LABRIE
Mais si vous l'étiez, vous n'en auriez que plus de regrets de mourir.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Allons, laisse-moi attendre le moment de la revoir. J'entends quelqu'un ; va-t-en, te dis-je.
Il reprend sa position.
LABRIE
Je ne fuirai pas seul, et vous serez cause de notre perte à tous deux.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
J'entends Monsieur de Leurmont.
LABRIE
Et je vois Monsieur votre pere avec lui.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Mon père.
LABRIE
Oui, je vais les écouter.
Il sort.
SCÈNE XII. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival père, Monsieur de Saint-Ival.
MONSIEUR DE LEURMONT
Tenez, asseyons-nous ici ; ma fille n'est pas chez elle, et personne ne nous entendra.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Je le veux bien.
MONSIEUR DE LEURMONT
Qu'est-ce qui peut donc vous occuper aujourd'hui, Monsieur de Saint Ival ? Je vous trouve l'air bien sérieux.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Mon ami, on est quelquefois bien à plaindre d'avoir des enfans !
MONSIEUR DE LEURMONT
Pourquoi donc ? Je ne trouve pas cela, moi, et je serais très-fâché de n'avoir pas ma fille. A nos âges qui aimera-t-on, si l'on n'a pas d'enfants ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Vous avez raison ; mais si tout ce qu'on m'a dit qui s'était passé ici, cette nuit, était vrai.
MONSIEUR DE LEURMONT
Comment ici ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Oui. Vous n'en savez rien ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Non.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
C'est sûrement un conte, et mon fils n'est pas capable....
MONSIEUR DE LEURMONT
Comment, pas capable ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
De ce dont on l'accuse. Non, cela ne saurait être.
MONSIEUR DE LEURMONT
Dites donc ce que c'est ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
On m'a dit que c'était ici.
MONSIEUR DE LEURMONT
Eh bien, quoi ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Je vous dis, vous vous moqueriez de moi.
MONSIEUR DE LEURMONT
Pourquoi cela ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Si je croyais ce qu'on m'a dit. Sûrement....
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais, que vous a-t-on dit ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Que c'est chez, vous.
MONSIEUR DE LEURMONT
Chez moi ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Oui, dans votre jardin.
MONSIEUR DE LEURMONT
Eh bien, qu'a-t-on fait ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Qu'on a enterré le mort.
MONSIEUR DE LEURMONT
Un mort dans mon jardin ! Cela ne se peut pas.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Il y a pourtant un témoin.
MONSIEUR DE LEURMONT
Quel est-il ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Un paysan, qui prétend avoir tout vu.
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais quoi donc ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
C'est un Abbé.
MONSIEUR DE LEURMONT
Un Abbé !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Oui, qu'il dit que mon fils et son laquais ont enterré dans votre bois, après l'avoir tué.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
Ah ! Je respire.
MONSIEUR DE LEURMONT
Un Abbé !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Eh bien, vous ne répondez pas ? Vous m'alarmez !
MONSIEUR DE LEURMONT
Attendez, attendez.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Comment ?
MONSIEUR DE LEURMONT
C'est que je pense que cet Abbé qui changeait de place tantôt....
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Que dites-vous donc ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Croyez-vous aux esprits, vous ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Non, assûrément.
MONSIEUR DE LEURMONT
Eh bien, je suis certain que tout ce qu'on vous a dit n'est pas vrai.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Cependant, c'est le Commandant de la Maréchaussée, qui est de mes amis, qui m'a conseillé de faire sauver mon fils : vous voyez bien qu'il croit l'affaire sérieuse.
MONSIEUR DE LEURMONT
Et est-il sauvé ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Je ne sais pas seulement s'il se doute de tout ceci.
MONSIEUR DE LEURMONT
Tant mieux, s'il n'est pas sauvé.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Comment, tant mieux ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui, parce que ce seroit s'avouer coupable.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Et si on le croit ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Je vous dis qu'il ne peut pas l'être. Tenez, j'ai toujours été une manière d'esprit fort, moi , et je ne crois les choses que quand je les vois.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Mais supposons que l'on trouve cet Abbé chez vous.
MONSIEUR DE LEURMONT
Mort ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Oui mort, et enterré ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Je n'en crois rien.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Eh bien, pour lors, donnerez-vous toujours votre fille à mon fils ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à part
À moi !
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais...
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Vous voyez bien, quand la chose vous touche de près, que vous n'êtes plus si ferme.
MONSIEUR DE LEURMONT
Qu'appelez-vous, Monsieur, que je ne suis plus si ferme ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Ne vous fâchez pas, et cherchons ensemble l'endroit ou ce paysan a dit qu'ils ont mis cet Abbé.
MONSIEUR DE LEURMONT
Monsieur, l'on ne trouvera ici d'autre Abbé, que mon Abbé de Plâtre que voilà, et que j'aime beaucoup.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Comment votre Abbé de Plâtre ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui, vraiment. Voyez comme il est bien fait !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE, approchant
Mais, il remue, votre Abbé !
MONSIEUR DE LEURMONT
II remue ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Oui , il vient de tourner la tête.
MONSIEUR DE LEURMONT
Je n'avais donc pas tort tantôt.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Eh ! C'est mon fils !
MONSIEUR DE LEURMONT
Votre fils ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Oui, mon père, oui Monsieur ; je vous demande pardon à tous deux.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Quelle est cette folie ? Qu'as-tu donc fait ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Vous avez bien raison ; c'en est une, et dont je ne suis que trop puni !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Comment ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Je vous ai causé des alarmes, et je n'ai pas réussi dans mon projet.
MONSIEUR DE LEURMONT
Vous n'avez donc pas assassiné cet Abbé ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Moi, Monsieur ; quelle horreur ! Mais je n'en mourrai pas moins de douleur ! Je suis haï, méprisé....
MONSIEUR DE LEURMONT
Haï, méprisé ! Je te réponds bien que non , et je ferai bien voir à ton pere que je suis ferme : je lui avois promis de te donner Agathe en mariage, et je te la donnerai.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Eh ! Monsieur, que me serviront vos bontés, si j'ai le malheur de lui déplaire, si elle ne peut pas m'aimer ?
SCÈNE XIII. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival, Monsieur de Saint-Ival père, Laurent.
LAURENT
Eh ! Monsieur de Leurmont, venez donc ; venez donc vite. Voilà un Commissaire et des gens de justice qui saccagent tout votre jardin.
MONSIEUR DE LEURMONT
Comment, comment donc !
LAURENT
Ils prétendent qu'on y a enterré quelqu'un, et il y a un paysan qui les conduit, qui dit qu'il en a été témoin.
MONSIEUR DE LEURMONT, riant
Ah ! voilà un bon tour !
LAURENT
Oui, riez, riez ; il sont à présent à fouiller dans le petit bois.
MONSIEUR DE LEURMONT, à Monsieur de Saint-Ival père
Mon ami, ils ne trouveront sûrement rien.
LAURENT
Mais que diable a-t-il donc aujourd'hui, lui qui aime tant son jardin ?
MONSIEUR DE LEURMONT, riant
Ils seront bien attrapés !
SCÈNE XIV. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival père, Monsieur de Saint-Ival, Le Commissaire, Laurent, Des Archers.
UN ARCHER
Monsieur le Commissaire, le paysan qui nous conduisait s'est enfui, dès qu'il a vu cette statue que je vous ai dit qu'on avait trouvé.
LE COMMISSAIRE
Cela ne fait rien ; il faut parler au maître de la maison. Lequel de vous deux, Messieurs, est Monsieur de Leurmont ?
MONSIEUR DE LEURMONT
C'est moi, Monsieur. Que voulez-vous ?
LE COMMISSAIRE
Je ne sais pas pourquoi vous riez, Monsieur ; mais vous verrez qu'il n'y a rien de plaisant dans ce qui m'amène.
MONSIEUR DE LEURMONT
Non, pour vous.
LE COMMISSAIRE
C'est pour vous-même, Monsieur, et l'on ne se moque pas de la Justice : en un mot, il y a un homme enterré ici.
MONSIEUR DE LEURMONT
Je ne crois pas cela.
LE COMMISSAIRE
Vous niez le fait ? Il faut sûrement que vous soyez complice de ce délit.
MONSIEUR DE LEURMONT
Je ne saurois être complice d'une chose qui n'est pas ; vos recherches seront inutiles, et je vous conseille de ne pas perdre votre tems ici davantage.
LE COMMISSAIRE
Monsieur, Monsieur, je n'ai que faire de vos conseils, et je ne m'en irai point que je n'aie trouvé ce que je cherche.
SCÈNE XV. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival, Monsieur de Saint-Ival père, Le Commissaire, Laurent, Monsieur L'Échalas, Labrie, Des archers.
MONSIEUR L'ÉCHALAS, ivre
Monsieur le Commissaire ?
LE COMMISSAIRE
Qu'est-ce qu'il y a ?
LABRIE, à Monsieur l'Échalas
Taisez-vous donc.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Je vous dis que je suis au fait.
LE COMMISSAIRE
Laissez-le parler.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Monsieur le Commissaire, vous cherchez un Abbé qui est mort ?
LE COMMISSAIRE
Oui, mon ami.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Eh bien, Monsieur le Commissaire, je l'ai trouvé ici tantôt, moi.
LE COMMISSAIRE
Vous ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oui, moi.
LE COMMISSAIRE
Où cela ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Il était là.... Quelque part.
LE COMMISSAIRE
Vous verrez qu'on l'a fait enlever.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Eh tenez, parbleu, le voilà.
LE COMMISSAIRE
Qu'est-ce que vous dites-donc ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oui, Monsieur le Commissaire. Quand je dis que c'est lui.... C'est-à-dire que c'est son esprit.
LE COMMISSAIRE
Son esprit ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oui, l'esprit de l'Abbé que vous cherchez. Oh ! Rien n'est plus vrai, et je ne vous conseille pas de vous en trop approcher car il pourrait bien....
LE COMMISSAIRE
Quoi donc ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Il pourrait bien.... Vous rosser comme tous les diables, comme il m'a fait tantôt. Demandez-lui, et s'il ne m'a pas assuré qu'il me tordrait le cou, si je ne m'en allais pas bien vite ; aussi je n'ai pas demandé mon reste.
LE COMMISSAIRE
Expliquez-nous ce que cela signifie, Monsieur l'Abbé ; répondez, je vous prie.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Monsieur, cela est fort aisé ; je ne suis point Abbé, et je sais ce qui a causé l'erreur de celui qui vous a conduit ici.
LE COMMISSAIRE
Comment l'erreur ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Oui, Monsieur, j'ai voulu faire une plaisanterie à Monsieur de Leurmont, et pour cela j'ai enterré, cette nuit, un Abbé de Plâtre qui était dans ce jardin, afin de pouvoir me mettre aujourd'hui à sa place. Voilà ce que le paysan qui vous a amené a vu. Si vous voulez faire fouiller.....
LE COMMISSAIRE
Eh ! Si ce n'est que cela, nous l'avons déjà trouvé. Voilà une plaisanterie dont nous nous serions bien passez. Messieurs , je vous souhaite bien le bonjour. Allons, allons-nous-en.
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais n'avez-vous pas cassé mon Abbé en fouillant ?
LE COMMISSAIRE
Monsieur, je n'en sais rien.
SCÈNE XVI. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival, Monsieur de Saint-Ival père, Monsieur L'Échalas, Laurent, Labrie.
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Je savais bien, moi, qu'il n'oserait pas approcher de l'Abbé.
MONSIEUR DE LEURMONT
Monsieur l'Échalas, vous reviendrez pour faire la niche que je vous ai demandé ?
MONSIEUR L'ÉCHALAS
Oui, pour me faire rosser encore. Je ne crois pas que vous m'y rattrapiez, Monsieur de Leurmont , et je ne veux plus travailler pour vous, premièrement et d'un, et je m'en vas.
MONSIEUR DE LEURMONT
Laurent, va donc voir en quel état est mon pauvre Abbé.
LAURENT
Je vais plutôt voir comme on a abîmé le jardin.
SCÈNE XVII. Monsieur de Leurmont, Monsieur de Saint-Ival, Monsieur de Saint-Ival père, Labrie.
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
NE vous embarrassez pas, Monsieur de Leurmont ; si votre Abbé est cassé, je vous en donnerai un autre.
MONSIEUR DE LEURMONT
Il ne sera jamais si bien fait.
LABRIE, bas à Monsieur de Saint-Ival
Eh bien, Monsieur, avez-vous réussi ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Ah ! Labrie, je suis sans aucun espoir !
MONSIEUR DE LEURMONT
Ah ! Voilà ma fille.
SCÈNE DERNIÈRE. Mademoiselle Agathe, Monsieur de Saint-Ival père, Monsieur de Saint-Ival, Monsieur de Leurmont, Labrie.
MADEMOISELLE AGATHE
Ah ! Mon père ! Est-il bien vrai ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Quoi donc ?
MADEMOISELLE AGATHE
Monsieur de Saint-Ival ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Eh bien, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE AGATHE
On dit qu'on va arrêter Monsieur votre fils.
MONSIEUR DE LEURMONT, à Monsieur de Saint-Ival père
Laissez-moi répondre, et cachez-le.
MADEMOISELLE AGATHE
Dites donc, je vous prie ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui, voilà qu'on l'emmène.
MADEMOISELLE AGATHE
Ô Dieux ! Quoi, il serait vrai....
MONSIEUR DE LEURMONT
Achevé donc ?
MADEMOISELLE AGATHE
Qu'il a tué un homme. Mon père !..... Ah ! Le malheureux Saint-Ival !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL, à Labrie
Qu'entends-je ! Elle me plaindrait !
LABRIE
Ne vous montrez pas encore.
MONSIEUR DE LEURMONT
Mais, Agathe, qui peut donc t'alarmer ? Tu n'aimais pas Saint-Ival, tu vas être vengée.
MADEMOISELLE AGATHE
Moi, vengée ! Que dites-vous ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Que si vous l'aimiez, Mademoiselle, sa grâce lui serait bientôt accordée.
MADEMOISELLE AGATHE
Si je l'aimais !.... Eh ! Que pourrais-je faire pour lui sauver la vie ?
MONSIEUR DE LEURMONT
Il faudrait l'épouser, ma fille.
MADEMOISELLE AGATHE
Il ne dépendrait que de moi....
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
De faire mon bonheur, Mademoiselle !
MADEMOISELLE AGATHE
Que vois je ? Quoi, c'est bien vous, Saint-Ival ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Oui, c'est moi, qui ne cesserai jamais de vous adorer.
MADEMOISELLE AGATHE
Ah ! Je respire !
MONSIEUR DE LEURMONT, à Monsieur de Saint Ival
Eh bien, te crois-tu encore haï, méprisé ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL
Non, rien ne peut égaler l'excès de ma joie !
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Nous n'avons jamais eu d'autre projet que celui de vous unir.
MADEMOISELLE AGATHE
Ah ! Mon père !... Quoi, Monsieur, il serait bien vrai ?
MONSIEUR DE SAINT-IVAL PÈRE
Sans doute. Oubliez tous les maux que nous vous avons causés en vous laissant ignorer nos intentions.
MONSIEUR DE LEURMONT
Oui, oui ; et pour réparer le temps perdu, envoyons chercher un Notaire ; et en l'attendant, allons revoir mon pauvre Abbé. Mais pourquoi donc l'avoir enterré ?
LABRIE
Pour le cacher, afin que vous crussiez que celui-ci était le vôtre, et qu'il pût savoir de Mademoiselle s'il en était aimé.
MONSIEUR DE LEURMONT
Ah ! Fort bien ! Mon ami, dans notre jeunesse, nous en aurions fait autant. Allons, allons, je pardonne à ma fille de mieux aimer la copie que l'original.
8 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0