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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Sixième Proverbe

L'Après-Dinée

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 6 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE VERNANT, Receveur-Général des Finances
  • MADAME DE VERNANT
  • MONSIEUR L'ABBÉ DE LA BRUYÈRE
  • MONSIEUR LE CHEVALIER DES GLANDS, Officier
  • ROSALIE, Femme de Chambre de Madame de Vernant
  • UN LAQUAIS

L'APRÈS-DINÉE

SCÈNE PREMIÈRE. Madame de Vernant, Rosalie.

MADAME DE VERNANT

Hé bien, Mademoiselle, on ne peut donc pas vous avoir ?

ROSALIE

Madame, j'étais là-dedans.

MADAME DE VERNANT

Allons, donnez-moi... Je ne sais plus ce que je voulais dire. Ah, un autre collet monté, celui-là va à faire horreur.

ROSALIE

Mais, Madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas ; cependant, il est bien fait ; c'est qu'il y a là un pli... Attendez.

Elle le raccommode.

MADAME DE VERNANT

Oui un pli ; voyons.

Elle se mire.

Hé bien, voilà ce que je veux dire. Il va à merveilles comme cela. Ayez soin que Mademoiselle Dufour m'en fasse un autre, tout pareil ; mais je dis tout de même, Mademoiselle.

ROSALIE

Oui, Madame. Et quand Madame le veut-elle ?

MADAME DE VERNANT

Quand ? Mais demain matin, il n'y a qu'à y envoyer Saint-Pierre, tout à l'heure ; j'en suis très pressée.

ROSALIE

Mais il n'y a pas assez de temps.

MADAME DE VERNANT

Oh, vous voilà comme tous les ouvriers qui vous persécutent pour avoir votre pratique, et puis dont on ne peut rien tirer.

ROSALIE

Je dis seulement à Madame, que le temps est bien court.

MADAME DE VERNANT

Hé bien, cela ne fait rien, Mademoiselle, je veux l'avoir. Vous trouvez toujours ce que je de lire impossible, et puis vous viendrez me dites que vous m'êtes bien attachée.

ROSALIE

Mais je ne dis pas cela : Madame me gronde toujours.

MADAME DE VERNANT

Vous verrez que j'ai de l'humeur ; parce que je veux avoir quelque chose dont j'ai besoin. Faites-moi venir Henriette, que je sache... Bon, voilà mon mari. Donnez-moi ce petit tabouret sous mes pieds, et allez vous-en. Il a des façons avec vous qui ne me plaisent point du tout, songez-y. Emportez un peu tout cela.

SCENE II. Madame de Vernant, Monsieur de Vernant.

MADAME DE VERNANT

Ah, Monsieur, vous faites toujours un bruit épouvantable quand vous entrez chez moi ; je n'ai pas dormi de la nuit, j'ai une migraine affreuse, et vous venez là...

MONSIEUR DE VERNANT

Moi, Madame, je ne sais pas cela ; on ne peut jamais vous voir le matin.

MADAME DE VERNANT

N'allez-vous pas me quereller ?

MONSIEUR DE VERNANT

Allons ; c'est fort bien : c'est moi qui ai tort. Voilà comme sont toujours les femmes.

Il se regarde dans la glace de la cheminée.

Comment trouvez vous cette perruque-là ?

MADAME DE VERNANT

Hideuse !

MONSIEUR DE VERNANT

Comment, hideuse ? Je vous réponds qu'elle me va très bien, tout le monde m'en a fait compliment aujourd'hui à dîner.

MADAME DE VERNANT

Des gens sans goût, apparemment.

MONSIEUR DE VERNANT

Parbleu, non ; car c'est votre Président, que vous admirez tant.

MADAME DE VERNANT

Il se moque de vous. À propos, Monsieur, voilà le printemps, il me faut quatre robes, et je n'ai pas le sol.

MONSIEUR DE VERNANT

Ma foi, Madame, ce n'est pas mon affaire ; que n'avez-vous plus d'arrangement.

Il regarde une brochure qui est sur la cheminée.

Qu'est-ce que c'est que ce livre là ? Je ne connais pas cela.

MADAME DE VERNANT

C'est l'Abbé de Grand-Pré, qui me l'a apporté ; il est charmant : je vous voulez, je vous le prêterai.

MONSIEUR DE VERNANT, feuilletant le livre

Qu'est-ce que c'est une traduction ?

MADAME DE VERNANT

Je crois que oui. Monsieur, dites donc à Monsieur Duplessis, de me donner cinquante Louis.

MONSIEUR DE VERNANT

L'original est Anglais ?

MADAME DE VERNANT

Oui : répondez-moi donc, Monsieur ?

MONSIEUR DE VERNANT

Je vous dis, Madame, que cela est inutile. Depuis quand cela paraît-il ?

MADAME DE VERNANT

Il y a deux jours. Je ne pourrai me montrer nulle_part, je n'ai que des vieilleries, et en vérité, Monsieur, il est inconcevable...

MONSIEUR DE VERNANT

Des vieilleries, des vieilleries ! Je ne vous ai pas donné, il y a deux mois, deux toiles superbes ?

MADAME DE VERNANT

Bon, des toiles ! Cela ne tient lieu de rien. Je dirai donc à Monsieur Duplessis....

MONSIEUR DE VERNANT

Il n'a rien du tout, je vous assure.

SCÈNE III. Madame de Vernant, Monsieur de Vernant, L'Abbé, Un Laquais.

LE LAQUAIS

Monsieur l'Abbé de la Bruyère.

MONSIEUR DE VERNANT

Ah, bon ; il est assommant, je m'enfuis.

MADAME DE VERNANT

Mais, Monsieur, écoutez donc un instant.

MONSIEUR DE VERNANT

Hé, non parbleu, je manquerais la pièce nouvelle, il est tout à l'heure la demie.

MADAME DE VERNANT

Mais il faut que je vous parle absolument. Souperez-vous ici ?

MONSIEUR DE VERNANT

Je n'en sais rien ; Monsieur l'Abbé, je vous donne bien le bonjour.

L'ABBÉ

Vous êtes bien pressé !

SCÈNE IV. Madame de Vernant, L'Abbé.

L'ABBÉ

Qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, Madame ?

MADAME DE VERNANT

C'est mon mari ; vous savez bien comme sont ces messieurs-là.

L'ABBÉ

Oui, oui, je les connais un peu. En vérité, je n'imagine pas comment les femmes peuvent se déterminer à se marier.

MADAME DE VERNANT

Vous n'imaginez pas ? C'est bientôt dit : hé, sait-on ce qu'on fait ? Cela vous est bien aisé à dire.

L'ABBÉ

Il est vrai que...

MADAME DE VERNANT

Ce n'est pas nous qui nous marions ; aussi si je peux jamais devenir veuve, croyez que...

L'ABBÉ

Oh, pour cela, vous avez bien raison ; voilà l'état que j'aurais ambitionné si j'avais été femme.

MADAME DE VERNANT

Mais c'est qu'il n'y a que celui-là. Vous apportez un bien considérable à votre mari, et vous n'en jouissez pas ; ce n'est pas la peine.

L'ABBÉ

Voilà ce que j'ai pensé cent fois.

MADAME DE VERNANT

Et encore, ils vous refusent tout, pour donner à des créatures qui font mal au coeur.

L'ABBÉ

Il est vrai que je ne conçois pas le goût des hommes d'à présent. À propos de cela, votre beau-frère, à ce qu'on m'a dit, vient de prendre la petite Réminy.

MADAME DE VERNANT

Hé bien, oui, et l'on trouvera mauvais...

L'ABBÉ

Elle est très jolie.

MADAME DE VERNANT

Oui, c'est une petite horreur, qui ne sait pas danser, et l'on trouve cela charmant.

L'ABBÉ

Elle a de jolis yeux.

MADAME DE VERNANT

Vous trouvez cela, vous ?

L'ABBÉ

Quand je dis c'est joli pour une fille.

MADAME DE VERNANT

Allons, l'Abbé, vous ne vous y connaissez point du tout.

L'ABBÉ

Cela peut être, vous savez bien que je ne vois pas de loin ; mais c'est Madame de Rouvière qui est charmante !

MADAME DE VERNANT

Madame de Rouvière !

L'ABBÉ

Oui, elle est revenue de Bretagne, j'ai diné aujourd'hui avec elle ; d'honneur, elle est éblouissante !

MADAME DE VERNANT

Mais, ne dites donc pas de ces choses-là, l'Abbé ; nous avons été ensemble au couvent, elle est noire à faire peur, mal faite...

L'ABBÉ

Pour la taille, je ne sais pas ; cependant il me semble que...

MADAME DE VERNANT

Allons, vous êtes comme le Président à qui un chat coiffé tourne la tête.

L'ABBÉ

Il se peut bien que...

MADAME DE VERNANT

C'est Madame de Mirevault, qui est charmante, voilà ce qu'on appelle une femme, cela !

L'ABBÉ

Oui, mais elle a quarante ans.

MADAME DE VERNANT

Hé bien, qu'est-ce que cela fait ? Voilà comme sont les hommes ; que fait l'âge, quand une femme est aimable ?

L'ABBÉ

Vous avez raison.

MADAME DE VERNANT

Souperez-vous ici ce soir, l'Abbé ?

L'ABBÉ

Non, j'en suis désespéré.

MADAME DE VERNANT

Vous venez pour vous excuser apparemment ; car vous m'aviez promis hier.

L'ABBÉ

Je ne crois pas, parce que je suis engagé il y a plus de quinze jours.

MADAME DE VERNANT

Cela n'est pas vrai ; voyons, où ?

L'ABBÉ

Chez la Comtesse.

MADAME DE VERNANT

C'est encore une jolie personne, que votre Comtesse ! Une petite sotte, qui ne reconnaît personne, qui est plus ridicule ! Elle a des dents qui ne finissent pas ; mais vous ne voyez rien de tout cela, vous autres hommes, voilà comme vous êtes.

L'ABBÉ

Je vous assure que vous seriez très contente d'elle, si vous la connaissiez.

MADAME DE VERNANT

Je ne crois pas que cela m'arrive.

SCENE V. Madame de Vernant, L'Abbé, Le Chevalier, Un Laquais.

LE LAQUAIS

Monsieur le Chevalier des Glands.

L'ABBÉ

Je m'en vais.

MADAME DE VERNANT

Où allez-vous donc, l'Abbé ? Est-ce le chevalier qui vous chasse ?

L'ABBÉ

Non ; mais vous savez bien...

LE CHEVALIER

Hé bien, Monsieur l'Abbé, je romps un tête à tête ? Cela vous fâche ; il est dangereux, l'Abbé, Madame.

MADAME DE VERNANT

Je vous dis, l'Abbé, que je veux que vous restiez.

L'ABBÉ

Mais, j'ai affaire, en honneur.

LE CHEVALIER

Sans doute, il a quelque veuve à consoler ; c'est le consolateur des veuves, Madame ; grand joueur de cavagnole : j'ai découvert cela moi, tel que vous me voyez.

Cavagnole : Jeu de hasard, à tableaux et à boules. Le cavagnole ne diffère du biribi qu'en ce que chacun a son tableau particulier. Le cavagnole ne se joue plus. [L]

MADAME DE VERNANT

Ah, voilà pourquoi il ne veut pas souper ici.

LE CHEVALIER

Oui, et quand la partie est finie, il reste le dernier pour faire les comptes.

L'ABBÉ

Monsieur le Chevalier, je n'aime point ces plaisanteries-là, je vous prie.

LE CHEVALIER

Je ne plaisante point ; il fait le modeste, l'Abbé ; fi donc ! C'est le plus mauvais ton du monde... Attendez, comment est-ce qu'elle se nomme ? Madame de... de... c'est dans le marais toujours ; mais non, je crois que je me trompe ; la rue Cassette ; c'est au Faubourg... Hé bien, il s'en va réellement.

Rue Cassette : Rue de Paris dans le 6ème arrondissement entre la rue de Renne et la rue de Vaugirard.

MADAME DE VERNANT

Adieu donc, l'Abbé.

SCÈNE VI. Madame de Vernant, Le Chevalier.

MADAME DE VERNANT

Vous le tourmentez horriblement, ce pauvre Abbé.

LE CHEVALIER

Bon !

MADAME DE VERNANT

Pourquoi donc en uniforme aujourd'hui ?

LE CHEVALIER

Est-ce que nous n'avons pas eu la revue du Commissaire, je n'ai eu que le temps de faire ôter mes guêtres.

Guêtre : Chaussure qui sert à couvrir la jambe et le dessus du soulier, et qui se ferme sur le côté avec des boucles ou des boutons. [L]

MADAME DE VERNANT

Vous devez être fatigué.

LE CHEVALIER

Je vous le demande ? Et je dois aller souper à la Campagne encore.

MADAME DE VERNANT

Cela ne va-t-il pas finir ?

LE CHEVALIER

Je l'espère ; la revue du Roi est le vingt-un. Il faisait aujourd'hui une poussière abominable.

MADAME DE VERNANT

Vous n'avez donc pas dîné ?

LE CHEVALIER

J'ai mangé un morceau avec nos Messieurs. À propos, Madame de Mirecourt est venue nous voir à cheval.

MADAME DE VERNANT

À cheval ? Je crois qu'elle y est bien mal !

LE CHEVALIER

Non, pas trop ; elle est assez hardie à cheval.

MADAME DE VERNANT

Pour ce qui est d'être hardie, ce n'est pas là ce qui lui manque, elle a l'air un peu fille.

LE CHEVALIER

Ah, ne dites donc pas cela ; il est vrai que je ne crois pas qu'on languisse longtemps avec elle, et j'ose me flatter que si j'avais voulu... mais dans ce temps-là... vous savez bien...

MADAME DE VERNANT

Aviez-vous déjà Madame de Mirevault ?

LE CHEVALIER

Madame de Mirevault ! Fi donc !

SCÈNE VII. Madame de Vernant, Le Chevalier, Un Laquais.

LE LAQUAIS

C'est un billet de la part de Madame de Rouvière.

MADAME DE VERNANT

Madame de Rouvière ! De quoi s'avise-t'elle ?

Elle lit.

Non. Dites à son Laquais, que je ne peux pas, que je vais sortir dans le moment, et revenez.

Au Chevalier.

Elle me demande a souper, elle dit qu'elle va me venir prendre pour aller au Rempart, je ne la puis souffrir. Sonnez un peu, Chevalier. Je m'en vais aller à l'Opéra ; il m'ennuie à mourir, cela ne fait rien. Venez-y, Chevalier, nous causerons.

Au Laquais qui entre.

Mes chevaux.

LE LAQUAIS

Madame, ils sont mis.

LE CHEVALIER

Est-ce aujourd'hui votre loge ?

MADAME DE VERNANT

Oui, laissez-là votre campagne, et venez souper chez ma mère ; Madame de Perfin y sera.

LE CHEVALIER

Vous le croyez ?

MADAME DE VERNANT

J'en fuis sûre. Cela vous détermine, n'est-ce pas ? C'est honnête.

Au Laquais.

Dites que je ne souperai pas ici.

Ils s'en vont.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0