Proverbe en prose· Sixième Proverbe
L'Après-Dinée
Personnages
- MONSIEUR DE VERNANT, Receveur-Général des Finances
- MADAME DE VERNANT
- MONSIEUR L'ABBÉ DE LA BRUYÈRE
- MONSIEUR LE CHEVALIER DES GLANDS, Officier
- ROSALIE, Femme de Chambre de Madame de Vernant
- UN LAQUAIS
L'APRÈS-DINÉE
SCÈNE PREMIÈRE. Madame de Vernant, Rosalie.
MADAME DE VERNANT
Hé bien, Mademoiselle, on ne peut donc pas vous avoir ?
ROSALIE
Madame, j'étais là-dedans.
MADAME DE VERNANT
Allons, donnez-moi... Je ne sais plus ce que je voulais dire. Ah, un autre collet monté, celui-là va à faire horreur.
ROSALIE
Mais, Madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas ; cependant, il est bien fait ; c'est qu'il y a là un pli... Attendez.
Elle le raccommode.
MADAME DE VERNANT
Oui un pli ; voyons.
Elle se mire.
Hé bien, voilà ce que je veux dire. Il va à merveilles comme cela. Ayez soin que Mademoiselle Dufour m'en fasse un autre, tout pareil ; mais je dis tout de même, Mademoiselle.
ROSALIE
Oui, Madame. Et quand Madame le veut-elle ?
MADAME DE VERNANT
Quand ? Mais demain matin, il n'y a qu'à y envoyer Saint-Pierre, tout à l'heure ; j'en suis très pressée.
ROSALIE
Mais il n'y a pas assez de temps.
MADAME DE VERNANT
Oh, vous voilà comme tous les ouvriers qui vous persécutent pour avoir votre pratique, et puis dont on ne peut rien tirer.
ROSALIE
Je dis seulement à Madame, que le temps est bien court.
MADAME DE VERNANT
Hé bien, cela ne fait rien, Mademoiselle, je veux l'avoir. Vous trouvez toujours ce que je de lire impossible, et puis vous viendrez me dites que vous m'êtes bien attachée.
ROSALIE
Mais je ne dis pas cela : Madame me gronde toujours.
MADAME DE VERNANT
Vous verrez que j'ai de l'humeur ; parce que je veux avoir quelque chose dont j'ai besoin. Faites-moi venir Henriette, que je sache... Bon, voilà mon mari. Donnez-moi ce petit tabouret sous mes pieds, et allez vous-en. Il a des façons avec vous qui ne me plaisent point du tout, songez-y. Emportez un peu tout cela.
SCENE II. Madame de Vernant, Monsieur de Vernant.
MADAME DE VERNANT
Ah, Monsieur, vous faites toujours un bruit épouvantable quand vous entrez chez moi ; je n'ai pas dormi de la nuit, j'ai une migraine affreuse, et vous venez là...
MONSIEUR DE VERNANT
Moi, Madame, je ne sais pas cela ; on ne peut jamais vous voir le matin.
MADAME DE VERNANT
N'allez-vous pas me quereller ?
MONSIEUR DE VERNANT
Allons ; c'est fort bien : c'est moi qui ai tort. Voilà comme sont toujours les femmes.
Il se regarde dans la glace de la cheminée.
Comment trouvez vous cette perruque-là ?
MADAME DE VERNANT
Hideuse !
MONSIEUR DE VERNANT
Comment, hideuse ? Je vous réponds qu'elle me va très bien, tout le monde m'en a fait compliment aujourd'hui à dîner.
MADAME DE VERNANT
Des gens sans goût, apparemment.
MONSIEUR DE VERNANT
Parbleu, non ; car c'est votre Président, que vous admirez tant.
MADAME DE VERNANT
Il se moque de vous. À propos, Monsieur, voilà le printemps, il me faut quatre robes, et je n'ai pas le sol.
MONSIEUR DE VERNANT
Ma foi, Madame, ce n'est pas mon affaire ; que n'avez-vous plus d'arrangement.
Il regarde une brochure qui est sur la cheminée.
Qu'est-ce que c'est que ce livre là ? Je ne connais pas cela.
MADAME DE VERNANT
C'est l'Abbé de Grand-Pré, qui me l'a apporté ; il est charmant : je vous voulez, je vous le prêterai.
MONSIEUR DE VERNANT, feuilletant le livre
Qu'est-ce que c'est une traduction ?
MADAME DE VERNANT
Je crois que oui. Monsieur, dites donc à Monsieur Duplessis, de me donner cinquante Louis.
MONSIEUR DE VERNANT
L'original est Anglais ?
MADAME DE VERNANT
Oui : répondez-moi donc, Monsieur ?
MONSIEUR DE VERNANT
Je vous dis, Madame, que cela est inutile. Depuis quand cela paraît-il ?
MADAME DE VERNANT
Il y a deux jours. Je ne pourrai me montrer nulle_part, je n'ai que des vieilleries, et en vérité, Monsieur, il est inconcevable...
MONSIEUR DE VERNANT
Des vieilleries, des vieilleries ! Je ne vous ai pas donné, il y a deux mois, deux toiles superbes ?
MADAME DE VERNANT
Bon, des toiles ! Cela ne tient lieu de rien. Je dirai donc à Monsieur Duplessis....
MONSIEUR DE VERNANT
Il n'a rien du tout, je vous assure.
SCÈNE III. Madame de Vernant, Monsieur de Vernant, L'Abbé, Un Laquais.
LE LAQUAIS
Monsieur l'Abbé de la Bruyère.
MONSIEUR DE VERNANT
Ah, bon ; il est assommant, je m'enfuis.
MADAME DE VERNANT
Mais, Monsieur, écoutez donc un instant.
MONSIEUR DE VERNANT
Hé, non parbleu, je manquerais la pièce nouvelle, il est tout à l'heure la demie.
MADAME DE VERNANT
Mais il faut que je vous parle absolument. Souperez-vous ici ?
MONSIEUR DE VERNANT
Je n'en sais rien ; Monsieur l'Abbé, je vous donne bien le bonjour.
L'ABBÉ
Vous êtes bien pressé !
SCÈNE IV. Madame de Vernant, L'Abbé.
L'ABBÉ
Qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, Madame ?
MADAME DE VERNANT
C'est mon mari ; vous savez bien comme sont ces messieurs-là.
L'ABBÉ
Oui, oui, je les connais un peu. En vérité, je n'imagine pas comment les femmes peuvent se déterminer à se marier.
MADAME DE VERNANT
Vous n'imaginez pas ? C'est bientôt dit : hé, sait-on ce qu'on fait ? Cela vous est bien aisé à dire.
L'ABBÉ
Il est vrai que...
MADAME DE VERNANT
Ce n'est pas nous qui nous marions ; aussi si je peux jamais devenir veuve, croyez que...
L'ABBÉ
Oh, pour cela, vous avez bien raison ; voilà l'état que j'aurais ambitionné si j'avais été femme.
MADAME DE VERNANT
Mais c'est qu'il n'y a que celui-là. Vous apportez un bien considérable à votre mari, et vous n'en jouissez pas ; ce n'est pas la peine.
L'ABBÉ
Voilà ce que j'ai pensé cent fois.
MADAME DE VERNANT
Et encore, ils vous refusent tout, pour donner à des créatures qui font mal au coeur.
L'ABBÉ
Il est vrai que je ne conçois pas le goût des hommes d'à présent. À propos de cela, votre beau-frère, à ce qu'on m'a dit, vient de prendre la petite Réminy.
MADAME DE VERNANT
Hé bien, oui, et l'on trouvera mauvais...
L'ABBÉ
Elle est très jolie.
MADAME DE VERNANT
Oui, c'est une petite horreur, qui ne sait pas danser, et l'on trouve cela charmant.
L'ABBÉ
Elle a de jolis yeux.
MADAME DE VERNANT
Vous trouvez cela, vous ?
L'ABBÉ
Quand je dis c'est joli pour une fille.
MADAME DE VERNANT
Allons, l'Abbé, vous ne vous y connaissez point du tout.
L'ABBÉ
Cela peut être, vous savez bien que je ne vois pas de loin ; mais c'est Madame de Rouvière qui est charmante !
MADAME DE VERNANT
Madame de Rouvière !
L'ABBÉ
Oui, elle est revenue de Bretagne, j'ai diné aujourd'hui avec elle ; d'honneur, elle est éblouissante !
MADAME DE VERNANT
Mais, ne dites donc pas de ces choses-là, l'Abbé ; nous avons été ensemble au couvent, elle est noire à faire peur, mal faite...
L'ABBÉ
Pour la taille, je ne sais pas ; cependant il me semble que...
MADAME DE VERNANT
Allons, vous êtes comme le Président à qui un chat coiffé tourne la tête.
L'ABBÉ
Il se peut bien que...
MADAME DE VERNANT
C'est Madame de Mirevault, qui est charmante, voilà ce qu'on appelle une femme, cela !
L'ABBÉ
Oui, mais elle a quarante ans.
MADAME DE VERNANT
Hé bien, qu'est-ce que cela fait ? Voilà comme sont les hommes ; que fait l'âge, quand une femme est aimable ?
L'ABBÉ
Vous avez raison.
MADAME DE VERNANT
Souperez-vous ici ce soir, l'Abbé ?
L'ABBÉ
Non, j'en suis désespéré.
MADAME DE VERNANT
Vous venez pour vous excuser apparemment ; car vous m'aviez promis hier.
L'ABBÉ
Je ne crois pas, parce que je suis engagé il y a plus de quinze jours.
MADAME DE VERNANT
Cela n'est pas vrai ; voyons, où ?
L'ABBÉ
Chez la Comtesse.
MADAME DE VERNANT
C'est encore une jolie personne, que votre Comtesse ! Une petite sotte, qui ne reconnaît personne, qui est plus ridicule ! Elle a des dents qui ne finissent pas ; mais vous ne voyez rien de tout cela, vous autres hommes, voilà comme vous êtes.
L'ABBÉ
Je vous assure que vous seriez très contente d'elle, si vous la connaissiez.
MADAME DE VERNANT
Je ne crois pas que cela m'arrive.
SCENE V. Madame de Vernant, L'Abbé, Le Chevalier, Un Laquais.
LE LAQUAIS
Monsieur le Chevalier des Glands.
L'ABBÉ
Je m'en vais.
MADAME DE VERNANT
Où allez-vous donc, l'Abbé ? Est-ce le chevalier qui vous chasse ?
L'ABBÉ
Non ; mais vous savez bien...
LE CHEVALIER
Hé bien, Monsieur l'Abbé, je romps un tête à tête ? Cela vous fâche ; il est dangereux, l'Abbé, Madame.
MADAME DE VERNANT
Je vous dis, l'Abbé, que je veux que vous restiez.
L'ABBÉ
Mais, j'ai affaire, en honneur.
LE CHEVALIER
Sans doute, il a quelque veuve à consoler ; c'est le consolateur des veuves, Madame ; grand joueur de cavagnole : j'ai découvert cela moi, tel que vous me voyez.
Cavagnole : Jeu de hasard, à tableaux et à boules. Le cavagnole ne diffère du biribi qu'en ce que chacun a son tableau particulier. Le cavagnole ne se joue plus. [L]
MADAME DE VERNANT
Ah, voilà pourquoi il ne veut pas souper ici.
LE CHEVALIER
Oui, et quand la partie est finie, il reste le dernier pour faire les comptes.
L'ABBÉ
Monsieur le Chevalier, je n'aime point ces plaisanteries-là, je vous prie.
LE CHEVALIER
Je ne plaisante point ; il fait le modeste, l'Abbé ; fi donc ! C'est le plus mauvais ton du monde... Attendez, comment est-ce qu'elle se nomme ? Madame de... de... c'est dans le marais toujours ; mais non, je crois que je me trompe ; la rue Cassette ; c'est au Faubourg... Hé bien, il s'en va réellement.
Rue Cassette : Rue de Paris dans le 6ème arrondissement entre la rue de Renne et la rue de Vaugirard.
MADAME DE VERNANT
Adieu donc, l'Abbé.
SCÈNE VI. Madame de Vernant, Le Chevalier.
MADAME DE VERNANT
Vous le tourmentez horriblement, ce pauvre Abbé.
LE CHEVALIER
Bon !
MADAME DE VERNANT
Pourquoi donc en uniforme aujourd'hui ?
LE CHEVALIER
Est-ce que nous n'avons pas eu la revue du Commissaire, je n'ai eu que le temps de faire ôter mes guêtres.
Guêtre : Chaussure qui sert à couvrir la jambe et le dessus du soulier, et qui se ferme sur le côté avec des boucles ou des boutons. [L]
MADAME DE VERNANT
Vous devez être fatigué.
LE CHEVALIER
Je vous le demande ? Et je dois aller souper à la Campagne encore.
MADAME DE VERNANT
Cela ne va-t-il pas finir ?
LE CHEVALIER
Je l'espère ; la revue du Roi est le vingt-un. Il faisait aujourd'hui une poussière abominable.
MADAME DE VERNANT
Vous n'avez donc pas dîné ?
LE CHEVALIER
J'ai mangé un morceau avec nos Messieurs. À propos, Madame de Mirecourt est venue nous voir à cheval.
MADAME DE VERNANT
À cheval ? Je crois qu'elle y est bien mal !
LE CHEVALIER
Non, pas trop ; elle est assez hardie à cheval.
MADAME DE VERNANT
Pour ce qui est d'être hardie, ce n'est pas là ce qui lui manque, elle a l'air un peu fille.
LE CHEVALIER
Ah, ne dites donc pas cela ; il est vrai que je ne crois pas qu'on languisse longtemps avec elle, et j'ose me flatter que si j'avais voulu... mais dans ce temps-là... vous savez bien...
MADAME DE VERNANT
Aviez-vous déjà Madame de Mirevault ?
LE CHEVALIER
Madame de Mirevault ! Fi donc !
SCÈNE VII. Madame de Vernant, Le Chevalier, Un Laquais.
LE LAQUAIS
C'est un billet de la part de Madame de Rouvière.
MADAME DE VERNANT
Madame de Rouvière ! De quoi s'avise-t'elle ?
Elle lit.
Non. Dites à son Laquais, que je ne peux pas, que je vais sortir dans le moment, et revenez.
Au Chevalier.
Elle me demande a souper, elle dit qu'elle va me venir prendre pour aller au Rempart, je ne la puis souffrir. Sonnez un peu, Chevalier. Je m'en vais aller à l'Opéra ; il m'ennuie à mourir, cela ne fait rien. Venez-y, Chevalier, nous causerons.
Au Laquais qui entre.
Mes chevaux.
LE LAQUAIS
Madame, ils sont mis.
LE CHEVALIER
Est-ce aujourd'hui votre loge ?
MADAME DE VERNANT
Oui, laissez-là votre campagne, et venez souper chez ma mère ; Madame de Perfin y sera.
LE CHEVALIER
Vous le croyez ?
MADAME DE VERNANT
J'en fuis sûre. Cela vous détermine, n'est-ce pas ? C'est honnête.
Au Laquais.
Dites que je ne souperai pas ici.
Ils s'en vont.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0