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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

L'Auteur Avantageux.

Louis Carrogis de Carmontelle· créée en 1768· 3 personnages

Représenté pour la première fois en 1768 à Bagatelle chez Madame la Marquise de Mauconseil.

Personnages

  • L'ABBÉ
  • LE CHEVALIER
  • LE COMÉDIEN

L'AUTEUR AVANTAGEUX

SCÈNE PREMIÈRE. L'Abbé, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Ah, l'Abbé, je suis enchanté de vous rencontrer ; il y a mille ans que nous ne nous sommes vus nulle-part.

L'ABBÉ

Il est vrai, et j'en suis pour le moins aussi fâché que vous ; mais j'ai eu beaucoup d'affaires.

LE CHEVALIER

Et, votre tragédie, est-elle finie ?

L'ABBÉ

Oui, c'est cela, en partie , qui m'a occupé ; parce que lorsqu'on est en train, il ne faut pas quitter.

LE CHEVALIER

Sans doute la chaleur se perd, et cela ne se retrouve pas quand on veut. On dit que c'est un ouvrage admirable.

L'ABBÉ

Mais je crois qu'il y a des choses que peu de gens seraient capables de faire. Je vous la lirai un de ces jours, si vous voulez.

LE CHEVALIER

J'en ferai enchanté. Quel sujet avez-vous pris ?

L'ABBÉ

C'est un sujet de pure invention. Cela s'appelle le Bacha d'Alep ; mais il n'y a rien là de tout ce que vous connaissez ; on ne paraît rien, et l'on est toujours surpris.

Alep : ville de Syrie.

LE CHEVALIER

C'est très bien.

L'ABBÉ

L'âme est remuée, brisée, calmée ; on espère, on désire , on craint ; on est près d'être heureux, l'abîme s'ouvre, le désespoir vous y précipite, la Raison vous retient ; mais l'amour vous entraîne, tout est perdu ; lorsque la tyrannie est terrassée sous le poids des remords, la vertu est récompensée et prouve qu'elle est seule le vrai chemin du bonheur.

LE CHEVALIER

Que de choses, l'Abbé, dans tout cela !

L'ABBÉ

Je ne vous dis rien ; il faut voir l'enchaînement des événements, les détails... Il n'y a point de vers qui ne soient frappés au bon coin, qui ne peignent, qui ne saisissent, qui... Je suis quelquefois étonné d'avoir pu faire un ouvrage pareil.

LE CHEVALIER

La chaleur avec laquelle vous en parlez, prouve bien que vous seul en êtes capable.

L'ABBÉ

Monsieur, j'avais vu admirer nos plus belles tragédies, j'en avais bien senti aussi toutes les beautés ; car je suis juste, j'avoue qu'il y en a ; mais je trouvais qu'il manquait toujours quelque chose à l'ouvrage le plus parfait dans ce genre.

LE CHEVALIER

Ce que c'est que de bien voir ! Je suis un grand ignorant moi ; car je suis content de presque toutes celles qui sont restées.

L'ABBÉ

Hé bien, moi, je vois souvent dans celles qui tombent, des lueurs de génie, qui ne sont pas dans les autres.

LE CHEVALIER

Réellement ?

L'ABBÉ

Je dis, très souvent.

LE CHEVALIER

C'est admirable cela ! Par exemple.

L'ABBÉ

Non, c'est tout simple, et je dois voir comme cela moi ; parce que je travaille ; vous ne voyez vous que le cadran de la montre, et moi j'en vois les ressorts, la mécanique. Je remonte au principe ; or on ne voyage jamais qu'on n'en retire quelque fruit, selon l'étendue de ses connaissances, vous entendez bien !

LE CHEVALIER

À merveille !

L'ABBÉ

Je me suis demandé à moi-même ; pourquoi dans cette pièce, dont tout le monde est enchanté, ai-je désiré quelque chose ? Je cherche ensuite ce que j'ai désiré, et je le trouve ; à force de travailler, j'étais parvenu au point de pouvoir être sûr de perfectionner toutes les pièces.

LE CHEVALIER

Quelle entreprise !

L'ABBÉ

Elle était sûre , vous dis-je ; mais j ai pensé que cet ouvrage paraîtrait impertinent à tous les admirateurs, esprits bornés, qui ne voIent jamais au-delà de ce qu'on leur présente.

LE CHEVALIER

Oui, cela aurait pu arriver.

L'ABBÉ

Il fallait donc prendre un parti : j'ai dit enseignons, par un exemple neuf, la vraie route que le Génie doit suivre ; que ces règles uniformes qui le contraignent soient détruites, que le Génie soit libre enfin. Et j'ai fait la Bâcha d'Alep.

LE CHEVALIER

C'est un projet héroïque, digne d'une grande âme, d'une âme forte ! L'Abbé , votre enthousiasme me gagne.

L'ABBÉ

Ce sera bien autre chose, quand vous verrez ma pièce.

LE CHEVALIER

Et quand la donnera-t-on ?

L'ABBÉ

Mais, je ne sais pas si jamais elle sera jouée, il faut des acteurs et nous n'en avons plus.

LE CHEVALIER

Quoi vous croyez que ceux que nous avons actuellement ne seraient pas capables...

L'ABBÉ

Bon capables ! Une preuve qu'ils ne le Sont pas, c'est qu'ils me la font demander par tout le monde ; qu'ils font agir auprès de moi les puissances supérieures, Sur ce qu'un des leurs qui me l'a entendu lire, Sans que je le susse, leur en a dit : vous sentez bien que s'ils en avaient conçu toutes les difficultés, ils auraient été épouvantés.

LE CHEVALIER

Mais ne pourriez-vous pas les faire, évanouir ces difficultés, en montrant, à chacun la manière de jouer son rôle ?

L'ABBÉ

Je suis incapable de me donner ce soin. Je compose chez moi ; mais dès qu'il faut me remuer hors de là, je ne le saurais.

LE CHEVALIER

Vous aimez donc mieux enfouir le trésor que vous avez découvert ?

L'ABBÉ

Oui, j'en jouis seul, ou avec quelques amis comme vous, par exemple.

LE CHEVALIER

Nous ne devons pas le permettre, l'Abbé, pour votre gloire, pour celle de la Nation, pour.... Et tenez, voilà un Comédien qui sans doute vous cherche, je vais me joindre à lui pour vous presser.

L'ABBÉ, embarrassé

Non, Chevalier, laissez-le passer ; vous ne me déterminerez jamais, allons-nous-en.

LE CHEVALIER, le retenant par la main

Non, non, je vais l'appeler. Monsieur, Monsieur ?

SCÈNE II. Le Chevalier, L'Abbé, Le Comédien.

LE COMÉDIEN

Monsieur le Chevalier, je vous demande bien pardon, je revois...

L'ABBÉ, voulant s'en aller

Chevalier, j'ai une affaire très pressée.

LE CHEVALIER

Monsieur, est-ce que vous connaissez la pièce de Monsieur l'Abbé ?

LE COMÉDIEN

Un peu, Monsieur,

L'ABBÉ, voulant s'en aller

Laissez-moi donc, Chevalier.

LE CHEVALIER, à l'Abbé

Un moment.

Au Comédien.

Vous dites cela bien froidement ; vous êtes sans doute fâché contre lui.

LE COMÉDIEN

Moi, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Oui, de ce qu'il ne veut pas la faire jouer.

LE COMÉDIEN

Je vous demande pardon, Monsieur, il y a plus d'un mois que nous l'avons vue.

LE CHEVALIER, regardant l'Abbé

Comment, vous l'avez vue ?

LE COMÉDIEN

Oui, Monsieur l'Abbé nous est tous venu prier séparément d'en faire une lecture ; nous en avions entendu parler, et à dire vrai... Enfin nous avons eu un ordre qu'il a obtenu pour qu'elle soit lue, et elle l'a été huit jours après.

LE CHEVALIER

Hé bien ? C'est un prodige, à ce qu'on dit, un chef-d'oeuvre de génie ?

LE COMÉDIEN

Monsieur, je craignais de rencontrer Monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Bon, elle a été mal lue.

LE COMÉDIEN

Non, Monsieur , il est vrai que dans le commencement l'on n'écoutait pas trop ; mais il y a des choses si peu attendues , si hors de vraisemblance, que l'attention s'est réveillée.

LE CHEVALIER

Hé bien ?

LE COMÉDIEN

Nous avons tous ri aux éclats.

LE CHEVALIER

Comment ?

LE COMÉDIEN

Oui, Monsieur, je suis fâché de le dire devant Monsieur Monsieur l'Abbé, elle a été refusée d'une commune voix, et nous la lui avons renvoyée.

LE CHEVALIER

Je ne comprends pas cela.

LE COMÉDIEN

Monsieur n'a donc point lu cette pièce ?

LE CHEVALIER

Non ; mais l'Abbé, tout ce que vous m'avez dit, n'est donc pas vrai ?

L'ABBÉ

Je vous demande pardon ; est-ce qu'on doit s'en rapporter à leur jugement ?

LE COMÉDIEN

Monsieur, nous pouvons nous tromper quelquefois ; mais ce qui nous arrive est cet qui arrive à beaucoup de gens du monde, en entendant lire un ouvrage.

LE CHEVALIER

Mais, en avait-on jugé de même dans le monde ?

LE COMÉDIEN

Oui, Monsieur ; c'est ce qui faisait que mes camarades ne s'en souciaient pas.

LE CHEVALIER

Mais l'Abbé, cet ouvrage si admirable, si difficile à représenter, et pour lequel ces Messieurs vous tourmentaient, dont les vers étaient frappés au bon coin !... À propos, Monsieur, les vers ?

LE COMÉDIEN

Ah, Monsieur, comme le reste.

LE CHEVALIER

Quoi, pas un bon vers ?

LE COMÉDIEN

Pas un ; c'est beaucoup dire, cependant je serais bien embarrassé d'en trouver qu'on pût citer. Je fuis fâché de tout ce que je dis-là ; mais Monsieur le Chevalier étant prévenu comme il l'était, il aurait pu nous blâmer, et je suis obligé de nous justifier.

LE CHEVALIER

Quoi, l'Abbé, vous saviez tout cela ?

LE COMÉDIEN

Sûrement, Monsieur l'Abbé le savait et dans le plus grand détail.

L'ABBÉ

Monsieur, tout le monde ne voit pas de même.

LE CHEVALIER

Ou du moins vous ne voyez pas comme tout le monde ; j'aime mieux croire cela. Vous auriez pourtant pu vous dispenser de me dire comme on vous tourmentait pour donner votre pièce.

LE COMÉDIEN

Nous vous l'avons demandée, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Et le peu de démarches et de soins que vous vous donniez pour cela, que malgré les puissances supérieures qui s'en mêlaient, vous ne vouliez pas vous rendre.

L'ABBÉ

Quelle plaisanterie !

LE CHEVALIER

Je ne plaisante point, mais je plaisanterai pour vous punir, je suis en fond.

L'ABBÉ

Ce que j'ai dit...

LE CHEVALIER

Est très ridicule. Monsieur, il faut venger vos camarades ; l'histoire sera bonne à conter, et je crois qu'elle leur fera quelque plaisir.

LE COMÉDIEN

Le Public le saurait bientôt , si je la leur disais.

LE CHEVALIER

En ce cas, dites sans hésiter.

L'ABBÉ

Hé, Messieurs, qu'est-ce que je vous ai fait ?

LE CHEVALIER

Il voulait corriger nos meilleures tragédies.

L'ABBÉ

C'est un persiflage que tout cela. Adieu.

LE CHEVALIER, riant

Adieu, adieu, l'Abbé : vous entendrez parler de moi.

Ils s'en vont.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0