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Proverbe en prose

L'Aveugle Avare

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1781· 3 personnages

Personnages

  • MONSIEUR SAVONEAU, barbier
  • JANNETON, fille de M. Savoneau
  • TATONET, aveugle demandant l'aumône

L'AVEUGLE AVARE.

SCÈNE PREMIÈRE.

MONSIEUR SAVONEAU, ouvrant sa boutique

Il ne fait pas vilain, ce matin. Eh bien, on disait hier au soir qu'il pleuvrait. Ah çà, voyons par où je commencerai : ah, par la perruque de notre voisin le Peintre des Boulevards. Où diable est-elle ? Il me semble que je l'avais mise à un clou. Bon, la voilà à terre ; pourvu que les rats n'en aient rien mangé. Mettons-la un peu sur la tête.

Il la met sur une tête à perruque, et il l'examine.

Ah ! Il n'y a guère que du toupet de dégarni ; il m'en coûtera seulement un peu plus de pommade.

Il peigne la perruque.

S'il avait fallu en donner une autre, j'aurais été bien embarrassé ; car je n'ai, ma foi, pas le sol.

Il appelle.

Janneton, Janneton ? Elle dort encore, au lieu de se lever. Janneton, Janneton ? Voyez si elle répondra. Janneton ?

SCÈNE II. Monsieur Savoneau, Janneton, sans paraître.

JANNETON

Mon père.

MONSIEUR SAVONEAU

Eh bien, est-ce que tu n'es pas encore levée, vilaine paresseuse ?

JANNETON

Tout-à-l_heure.

MONSIEUR SAVONEAU

Si je vas te chercher, je te donnerai un coup de peigne dont il te souviendra longtemps.

JANNETON

Ah mon_Dieu ! Il ne faut pas tant vous fâcher, il n'est pas encore si tard, et la foire n'est pas sur le pont, apparemment.

MONSIEUR SAVONEAU

Ah ! Je te ferai raisonner, il y a une heure que tu devrais être levée ; puisqu'il va sonner cinq heures dans un moment.

JANNETON

Eh bien, ce n'est pas tant que six.

MONSIEUR SAVONEAU

Je sais bien pourquoi tu as tant d'envie de dormir, et que tu ne me réponds pas.

MONSIEUR SAVONEAU

Puisque vous le savez, je n'ai que faire de vous l'apprendre.

MONSIEUR SAVONEAU

Oui, oui, je le sais, je te le dirai ; mais je ne veux pas que tu dormes pendant ce temps-là.

JANNETON

Mais qu'est-ce que cela vous fait que je dorme, ou non ?

MONSIEUR SAVONEAU

Et si tu dors, qu'est-ce qui raccommodera ce linge à barbe, en cas qu'il me vienne des pratiques de bonne heure ?

JANNETON

Ils n'auront qu'à vous prêter leur mouchoir.

MONSIEUR SAVONEAU

Veux-tu bien finir, et te lever ? Je perds patience à la fin.

JANNETON

Eh bien, nous la ferons afficher.

MONSIEUR SAVONEAU

Je m'en vais monter là-haut, tu verras...

JANNETON

Ah ! Mon_Dieu ! Mon cher père, ne vous donnez pas cette peine là.

MONSIEUR SAVONEAU

Parle moi par la fenêtre, je verrai bien si tu es levée.

JANNETON, à la fenêtre, s'habillant

Me voilà, me voilà. Qu'avez-vous à me dire, voyons ?

MONSIEUR SAVONEAU

Que la conduite me déplaît premièrement, et d'un.

JANNETON

Et qu'est-ce que c'est donc que je fais ?

MONSIEUR SAVONEAU

Je n'en sais rien ; mais...

JANNETON

Est-ce que je ne suis pas une honnête fille ?

MONSIEUR SAVONEAU

Une honnête fille n'a pas un amoureux sans le consentement de son père, et ne jase pas toute la nuit par la fenêtre avec un garçon.

JANNETON

Eh ! Qui est-ce qui vous a dit cela ?

MONSIEUR SAVONEAU

On n'a pas eu besoin de me le dire, je l'ai entendu, et j'ai bien reconnu sa voix,

JANNETON

La voix de qui ?

MONSIEUR SAVONEAU

De Pierre_Dumoulin.

JANNETON

Eh bien, puisque vous le savez, vous ne savez pas tout ; car je vous dirai que je n'en aurai jamais d'autre pour mari.

MONSIEUR SAVONEAU

Cela est aisé à dire ; mais...

JANNETON

Et pourquoi n'y consentiriez-vous pas ? Il a du bon bien.

MONSIEUR SAVONEAU

C'est à cause de cela que je crois qu'il se moque de toi, puisque tu n'as rien.

JANNETON

Quand on s'aime, on est toujours heureux.

MONSIEUR SAVONEAU

Ah ! Oui, dis-moi cela à moi, qui avais enlevé ta mère à Vaugirard, et qui avons pensé mourir de faim à Meudon, parce que nous n'avions d'argent ni l'un ni l'autre.

JANNETON

Mais vous convenez que Pierre_Dumoulin en a ; il en aura pour nous deux.

MONSIEUR SAVONEAU

Et si la Mère_Dumoulin ne consent pas qu'il t'épouse, elle ne lui donnera pas le sol ; elle aime l'argent elle.

JANNETON

Il dit que cela ne lui fait en rien.

MONSIEUR SAVONEAU

Oui ; mais cela me fait à moi, et je ne veux pas vous voir dans la misère le lendemain de votre mariage.

JANNETON

Mais, mon père...

MONSIEUR SAVONEAU

Si tu veux épouser Pierre_Dumoulin, attends que nous soyons assez riches pour que sa mère y consente.

JANNETON

Allons, je vois bien que vous voulez que je sois malheureuse.

MONSIEUR SAVONEAU

Ne pleure pas, habille-toi, et laisse-moi rêver à tout cela.

À lui-même, bas.

Je crains que ces enfants-là ne fassent quelque sottise ; comment faire ? Pauvreté n'est pas vice ; mais la Mère_Dumoulin n'entendra rien à tout cela. Si j'avais quelque ami à qui je pusse emprunter... Oui, mais il faut rendre ; il n'y a que les mendiants à qui on prête tous les jours, et qui ne rendent jamais. Je crois que j'entends un aveugle : cet homme-là est assurément plus heureux que moi.

SCÈNE III. Tatonet, Monsieur Savoneau.

TATONET

Je pense que j'arrive bientôt à la place que j'envie depuis longtemps.

Il tâte avec son bâton, Il s'assied sur une pierre.

M'y voilà. Je ne crois pas que je la rende aisément. Mais je n'entends rien : est-ce qu'il ne ferait pas jour ? Écoutons, l'heure sonne : deux, trois, quatre. Il n'est que quatre heures ; je ne m'étonne pas, personne n'est levé ; en ce cas-là on ne me verra pas. J'ai envie de compter mon argent, et de le mettre, comme à l'ordinaire, dans la coiffe de mon chapeau.

MONSIEUR SAVONEAU

Ah ! Ah ! Voyons un peu cela.

TATONET

J'avais, hier au soir, cent bons louis d'or...

Il compte.

Dix, vingt, hum, hum ; les voilà bien tous. J'ai bien imaginé de les mettre dans mon chapeau ; parce que si l'on fouille dans ma poche, on n'y trouvera rien.

Il met son chapeau sur sa tête.

MONSIEUR SAVONEAU

Et ce coquin-là demande l'aumône avec tout cet argent-là ! Je veux au moins en avoir ma part ; je ne lui ferai aucun tort, puisqu'il ne s'en sert pas.

SCÈNE IV. Tatonet, Janneton, Monsieur Savoneau.

JANNETON

Mon père, me voilà. Où est ce linge à barbe ?

MONSIEUR SAVONEAU

Écoute-moi, n'as-tu pas là un jupon de laine ?

JANNETON

Oui, pourquoi faire ?

MONSIEUR SAVONEAU

Donne-le moi.

JANNETON

Il faut donc que je me déshabille.

MONSIEUR SAVONEAU

Qu'est ce que cela fait ? Un jupon de plus ou de moins : il ne fait pas froid.

JANNETON

Non.

MONSIEUR SAVONEAU

Et puis, avec ton amour...

JANNETON

Vous vous moquez de moi.

Elle lui donne son jupon.

MONSIEUR SAVONEAU

Tu verras, tu verras.

Il passe ses bras dans les fentes des poches du jupon.

JANNETON

Qu'est-ce que vous faites donc ?

MONSIEUR SAVONEAU

Ne t'embarrasse pas. Donne-moi mon bâton d'épine.

JANNETON

D'épine ? Le voilà.

MONSIEUR SAVONEAU

Allons, regarde à présent.

Il sort de sa boutique, et prend un grand tour, en tâtant le pavé avec son bâton.

TATONET

J'entends quelqu'un : c'est un aveugle aussi ; s'il allait vouloir me disputer ma place. Nous verrons, nous verrons.

MONSIEUR SAVONEAU

Il me semble qu'il y a plus loin aujourd'hui de chez nous à ma place, qu'à l'ordinaire.

TATONET

Oui, oui, ta place.

MONSIEUR SAVONEAU

Je sens que m'y voilà bientôt. Oui, c'est ici.

Il s'assied sur Tatonet.

Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Un chien ? Allons, hou ; veux-tu bien t'en aller ?

TATONET

Non, non, je ne suis pas un chien, et je ne m'en irai pas.

MONSIEUR SAVONEAU

Tu ne t'en iras pas ? Et qui es-tu donc ?

TATONET

Un aveugle comme toi.

MONSIEUR SAVONEAU

Un aveugle comme moi ; je parie que non.

TATONET

Je te dis que je suis aveugle ; et quand je ne le serais pas, je suis venu le premier, et la place est à moi.

MONSIEUR SAVONEAU

C'est ce que nous allons voir.

TATONET

Je te donnerai de mon bâton.

MONSIEUR SAVONEAU

Et moi je te donnerai du mien partout où je pourrai, je t'en réponds.

TATONET

Prends garde à toi, je te tiens. Voyons si tu pourras me donner de ton bâton.

MONSIEUR SAVONEAU

Je te ferai bien me lâcher.

Il jette son chapeau à terre, et Tatonet le lâche.

TATONET

Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Où est mon chapeau ?

Il se baisse, et Savoneau lui donne un coup de bâton sur le dos. Tatonet s'écrie :

Ah ! Coquin !

Il le frappe ou croit le frapper, et attrape le mur, qui lui fait tomber son bâton de la main.

SAVONEAU, ramassant le bâton, crie :

Ah je suis mort !

Et il rentre chez lui.

TATONET

Diantre ! L'aurais-je tué ? Où fuir, et comment sans bâton ? Allons le long du mur. Je n'entends rien ; il ne peut être mort entièrement du coup, et je l'entendrais se plaindre : il s'en est allé assurément. Cherchons mon chapeau et mon bâton.

Il cherche à quatre pattes.

MONSIEUR SAVONEAU, bas à Janneton

Tu as bien entendu, fais ce que je t'ai dit.

JANNETON

Oui, mon père.

TATONET, trouvant le chapeau de Monsieur Savoneau

Ah ! Voilà mon chapeau.

Il le met sur sa tête.

Eh, mon_Dieu, non ; je suis volé, ruiné.

À genoux.

Messieurs, Mesdames, n'y a-t-il personne de vous assez charitable pour rendre à un pauvre aveugle son chapeau et son bâton qu'il a perdus ?

JANNETON

Qu'est-ce que c'est donc que vous demandez ? Vous avez votre chapeau sur votre tête.

TATONET

Eh non, ma chère Demoiselle.

JANNETON

Mais croyez-moi, je ne suis pas aveugle, je le vois bien.

TATONET

Oui, Mademoiselle, j'ai un chapeau ; mais ce n'est pas le mien.

JANNETON

Qu'est-ce que cela fait ? Il vaut peut-être le vôtre, et vous êtes sûr de ne pas aller nue tête.

TATONET

Mais, Mademoiselle, c'est qu'il y avait de l'argent dans mon chapeau.

JANNETON

Quelques liards, sans doute ? On vous en donnera d'autres.

TATONET

Eh non, Mademoiselle.

JANNETON

Quoi ! Il y avait de l'argent blanc ?

TATONET

Non ; mais...

JANNETON

Des pièces de deux sols, de six liards, apparemment.

TATONET

Eh non, Mademoiselle ; c'étaient des louis d'or.

JANNETON

Des louis d'or ! Allons, vous vous moquez de moi ; vous imaginez-vous que je croirai que vous aviez des louis dans votre chapeau, pour engager les gens qui passent à vous faire la charité. Ah ! Pardi, en voilà d'une bonne.

TATONET

Mais on ne les voyait pas, ils étaient dans une petite poche qui est dans le chapeau.

JANNETON

Attendez donc, combien y en avait-il ?

TATONET

Cent. En auriez-vous connaissance ?

JANNETON

Oui, vraiment.

TATONET

Ah ! Ma chère Demoiselle, que je vous aurai d'obligation, si vous vouliez me les faire rendre !

JANNETON

Et que me donnerez-vous ?

TATONET

Je dirai tous les jours une oraison pour vous.

JANNETON

Cela ne suffit pas ; et si vous voulez me donner cinquante louis, je vous ferai rendre le reste.

TATONET

Non, Mademoiselle, je veux tout avoir.

JANNETON

Allons donc, un homme qui demande sa vie n'a pas besoin d'avoir tant d'argent ; c'est voler les pauvres.

MONSIEUR SAVONEAU, dans sa boutique

Oh le vilain avare ! Ne lui faites rien rendre, Mademoiselle.

TATONET

Ah ! Je vous y forcerai bien ; et je ne vous laisserai pas aller que je n'aie mes cent louis.

JANNETON

Voulez-vous bien me laisser ; je vais crier au guet.

TATONET

Je ne vous lâcherai point.

JANNETON, criant

Au guet, au guet.

MONSIEUR SAVONEAU, avec une petite voix

Ah ! Voilà Monsieur_le_Commissaire.

Il sort de sa boutique.

TATONET

Tant mieux. Je m'en vais lui faire ma plainte.

MONSIEUR SAVONEAU, d'une voix de Commissaire

Qu'est-ce que c'est donc que tout ce bruit-là ?

JANNETON

Monsieur_le_Commissaire, c'est ce vilain aveugle qui veut me retenir de force.

MONSIEUR SAVONEAU

Comment, au milieu de la rue ! Allons, allons, je vais le faire mener en prison.

TATONET

Mais, Monsieur_le_Commissaire, je vous prie de m'écouter.

MONSIEUR SAVONEAU

Allons, commencez par lâcher cette fille.

Il se retourne.

Songez, vous autres, à préparer vos menottes.

D'une autre voix.

Oui, Monsieur_le_Commissaire.

TATONET

Mais, Monsieur le Commissaire...

MONSIEUR SAVONEAU

Qu'est-ce que vous avez à dire ? Est-ce qu'on prend comme cela quelqu'un de force ?

TATONET

Mais, Monsieur, je suis volé.

MONSIEUR SAVONEAU

Vous avez volé cet aveugle, Mademoiselle ?

JANNETON

Non, Monsieur. Il le sait bien.

TATONET

Je ne dis pas que ce soit elle qui m'ait volé, Monsieur_le_Commissaire ; mais elle sait qui a mon chapeau, que j'ai perdu.

MONSIEUR SAVONEAU

Voilà bien du bruit pour un chapeau de perdu.

TATONET

Il y avait cent louis dedans ; et elle dit qu'elle me les fera rendre, si je veux lui en donner cinquante pour elle.

MONSIEUR SAVONEAU

Est-il vrai, Mademoiselle ?

JANNETON

Oui, Monsieur, j'ai dit cela.

MONSIEUR SAVONEAU

Et pourquoi voulez-vous avoir ces cinquante louis ?

JANNETON

Pour me marier, Monsieur le Commissaire. Je ne lui ferai point de tort ; il n'en a pas besoin, puisqu'il demande l'aumône.

TATONET

Monsieur le Commissaire, je l'épouserai, si elle veut me rendre le tout.

MONSIEUR SAVONEAU

Qu'avez-vous à dire à cela, Mademoiselle ?

JANNETON

Que je ne veux pas épouser un vilain trucheur comme celui-là.

Trucheur : Celui, celle qui truche, qui mendie. [L]

MONSIEUR SAVONEAU

Si ce n'est que cela qui vous arrête, il ne demandera plus l'aumône.

TATONET

Je ne demanderai plus l'aumône ?

MONSIEUR SAVONEAU

Non sûrement. Il n'y a que ceux qui ont un véritable besoin, à qui il est permis de la demander.

TATONET

Ah ! Monsieur le Commissaire, je vous demande bien pardon ; mais, au nom de votre bienheureux patron, ce grand ami de Dieu, ne me faites pas ôter la permission de demander l'aumône.

MONSIEUR SAVONEAU

À quoi vous déterminez-vous ?

TATONET

À faire tout ce que vous voudrez, pourvu qu'on me rende mon argent.

MONSIEUR SAVONEAU

Allons, cela est bon ; mais voilà mon clerc. Qu'est-ce qu'il y a, Monsieur_Pinçon ?

D'une autre voix.

Monsieur_le_Commissaire, c'est un aveugle qui a été assassiné par un de ses camarades, et qui a dit que ce chapeau appartenait à son assassin.

TATONET, à part

Ah ! Mon_Dieu ! Que je suis malheureux !

MONSIEUR SAVONEAU, de la voix du clerc

Et il y a cent louis dans ce chapeau.

Reprenant la voix du Commissaire.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

JANNETON

Monsieur_le_Commissaire, ce n'est pas moi qui vous ai dit qu'il l'avait tué.

MONSIEUR SAVONEAU

Un moment, un moment ; ceci devient sérieux.

À Tatonet.

Comment vous appelez-vous, mon ami ?

TATONET

George_Tatonet, Monsieur.

MONSIEUR SAVONEAU

Écrivez, mon clerc. Reconnaissez-vous ce chapeau-là pour avoir été à vous ?

TATONET

Non, Monsieur.

MONSIEUR SAVONEAU

Ces cent louis ne vous appartiennent donc pas ?

TATONET

Pardonnez-moi, Monsieur.

MONSIEUR SAVONEAU

Mais les cent louis ne vont point sans le chapeau ; et il faut que vous preniez le chapeau comme vous appartenant, si les cent_louis sont à vous.

TATONET

Eh bien, je prendrai aussi le chapeau, Monsieur_le_Commissaire.

MONSIEUR SAVONEAU

Puisque vous reconnaissez que le chapeau et les cent_louis vous appartiennent, vous voilà convaincu du crime d'avoir assassiné l'homme qui vient de mourir.

TATONET

Mais, Monsieur, ce n'est pas ma faute s'il est mort d'un coup de bâton que j'ai donné en l'air.

MONSIEUR SAVONEAU

Par le procès-verbal, il est dit que c'était pour avoir sa place dans cette rue.

TATONET

Je ne savais pas que ce fût sa place.

MONSIEUR SAVONEAU

Vous n'en serez pas moins pendu.

TATONET, pleurant

Je serai pendu !

MONSIEUR SAVONEAU

Sûrement.

TATONET, pleurant

Ah ! Monsieur_le_Commissaire, ne pourriez-vous pas empêcher que ce malheur-là ne m'arrive ?

MONSIEUR SAVONEAU

Attendez. Éloignez-vous, vous autres. Écoutez-moi : l'autre aveugle est mort ; abandonnez le chapeau et les cent_louis, et l'on écrira dans la déposition qu'ils n'étaient pas à vous.

TATONET

Mais qui les aura ?

MONSIEUR SAVONEAU

Cette fille, qui savait que vous aviez tué cet aveugle, et qui n'a pas déposé contre vous.

TATONET

Est-ce que sur sa déposition je serais pendu ?

MONSIEUR SAVONEAU

Assurément.

TATONET

Mais si elle voulait se contenter de cinquante_louis.

MONSIEUR SAVONEAU

Elle ne pourrait pas se dispenser de dire que les cinquante autres et le chapeau sont à vous.

TATONET

Elle ne le pourrait pas ?

MONSIEUR SAVONEAU

Non vraiment.

TATONET

Mademoiselle, rendez-moi ce service-là, je vous en prie.

JANNETON

Je ne sais pas les affaires, et je ne peux faire que ce que Monsieur_le_Commissaire dira.

TATONET

Je vous en donnerai soixante.

MONSIEUR SAVONEAU

Cela ne suffit pas : il faut donner le tout.

TATONET, pleurant

Le tout !

MONSIEUR SAVONEAU

Oui ; mais on vous rendra votre chapeau.

JANNETON

Et même votre bâton.

TATONET, pleurant

Mon chapeau et mon bâton !

MONSIEUR SAVONEAU

Oui.

TATONET

C'est là tout ce que j'aurai ?

MONSIEUR SAVONEAU

Non, vous aurez encore la permission de demander toujours l'aumône.

TATONET

Allons, ce n'est pas tout perdre.

MONSIEUR SAVONEAU

Vous donnez ces cent_louis à Mademoiselle ?

TATONET

Il le faut bien, puisque je ne peux pas les reprendre sans être pendu.

JANNETON

Monsieur, je vous suis bien obligée.

MONSIEUR SAVONEAU

Adieu, mon ami ; une autre fois soyez plus sage.

TATONET

Ou moins malheureux.

MONSIEUR SAVONEAU, à Janneton

Nous, allons chez la Mère_Dumoulin ; je suis sûr à présent de son consentement pour que son fils t'épouse, en voyant quelle est ta dot.

Ils s'en vont.

TATONET

Maudite soit l'envie qui m'a pris d'avoir cette chienne de place ; je réponds bien de ne jamais passer par cette sorcière de rue tant que je vivrai.

Explication du Proverbe : 88. On obtient par adresse ce qu'on ne peut obtenir par force.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica