Proverbe en prose
L'Aveugle Avare
Personnages
- MONSIEUR SAVONEAU, barbier
- JANNETON, fille de M. Savoneau
- TATONET, aveugle demandant l'aumône
L'AVEUGLE AVARE.
SCÈNE PREMIÈRE.
MONSIEUR SAVONEAU, ouvrant sa boutique
Il ne fait pas vilain, ce matin. Eh bien, on disait hier au soir qu'il pleuvrait. Ah çà, voyons par où je commencerai : ah, par la perruque de notre voisin le Peintre des Boulevards. Où diable est-elle ? Il me semble que je l'avais mise à un clou. Bon, la voilà à terre ; pourvu que les rats n'en aient rien mangé. Mettons-la un peu sur la tête.
Il la met sur une tête à perruque, et il l'examine.
Ah ! Il n'y a guère que du toupet de dégarni ; il m'en coûtera seulement un peu plus de pommade.
Il peigne la perruque.
S'il avait fallu en donner une autre, j'aurais été bien embarrassé ; car je n'ai, ma foi, pas le sol.
Il appelle.
Janneton, Janneton ? Elle dort encore, au lieu de se lever. Janneton, Janneton ? Voyez si elle répondra. Janneton ?
SCÈNE II. Monsieur Savoneau, Janneton, sans paraître.
JANNETON
Mon père.
MONSIEUR SAVONEAU
Eh bien, est-ce que tu n'es pas encore levée, vilaine paresseuse ?
JANNETON
Tout-à-l_heure.
MONSIEUR SAVONEAU
Si je vas te chercher, je te donnerai un coup de peigne dont il te souviendra longtemps.
JANNETON
Ah mon_Dieu ! Il ne faut pas tant vous fâcher, il n'est pas encore si tard, et la foire n'est pas sur le pont, apparemment.
MONSIEUR SAVONEAU
Ah ! Je te ferai raisonner, il y a une heure que tu devrais être levée ; puisqu'il va sonner cinq heures dans un moment.
JANNETON
Eh bien, ce n'est pas tant que six.
MONSIEUR SAVONEAU
Je sais bien pourquoi tu as tant d'envie de dormir, et que tu ne me réponds pas.
MONSIEUR SAVONEAU
Puisque vous le savez, je n'ai que faire de vous l'apprendre.
MONSIEUR SAVONEAU
Oui, oui, je le sais, je te le dirai ; mais je ne veux pas que tu dormes pendant ce temps-là.
JANNETON
Mais qu'est-ce que cela vous fait que je dorme, ou non ?
MONSIEUR SAVONEAU
Et si tu dors, qu'est-ce qui raccommodera ce linge à barbe, en cas qu'il me vienne des pratiques de bonne heure ?
JANNETON
Ils n'auront qu'à vous prêter leur mouchoir.
MONSIEUR SAVONEAU
Veux-tu bien finir, et te lever ? Je perds patience à la fin.
JANNETON
Eh bien, nous la ferons afficher.
MONSIEUR SAVONEAU
Je m'en vais monter là-haut, tu verras...
JANNETON
Ah ! Mon_Dieu ! Mon cher père, ne vous donnez pas cette peine là.
MONSIEUR SAVONEAU
Parle moi par la fenêtre, je verrai bien si tu es levée.
JANNETON, à la fenêtre, s'habillant
Me voilà, me voilà. Qu'avez-vous à me dire, voyons ?
MONSIEUR SAVONEAU
Que la conduite me déplaît premièrement, et d'un.
JANNETON
Et qu'est-ce que c'est donc que je fais ?
MONSIEUR SAVONEAU
Je n'en sais rien ; mais...
JANNETON
Est-ce que je ne suis pas une honnête fille ?
MONSIEUR SAVONEAU
Une honnête fille n'a pas un amoureux sans le consentement de son père, et ne jase pas toute la nuit par la fenêtre avec un garçon.
JANNETON
Eh ! Qui est-ce qui vous a dit cela ?
MONSIEUR SAVONEAU
On n'a pas eu besoin de me le dire, je l'ai entendu, et j'ai bien reconnu sa voix,
JANNETON
La voix de qui ?
MONSIEUR SAVONEAU
De Pierre_Dumoulin.
JANNETON
Eh bien, puisque vous le savez, vous ne savez pas tout ; car je vous dirai que je n'en aurai jamais d'autre pour mari.
MONSIEUR SAVONEAU
Cela est aisé à dire ; mais...
JANNETON
Et pourquoi n'y consentiriez-vous pas ? Il a du bon bien.
MONSIEUR SAVONEAU
C'est à cause de cela que je crois qu'il se moque de toi, puisque tu n'as rien.
JANNETON
Quand on s'aime, on est toujours heureux.
MONSIEUR SAVONEAU
Ah ! Oui, dis-moi cela à moi, qui avais enlevé ta mère à Vaugirard, et qui avons pensé mourir de faim à Meudon, parce que nous n'avions d'argent ni l'un ni l'autre.
JANNETON
Mais vous convenez que Pierre_Dumoulin en a ; il en aura pour nous deux.
MONSIEUR SAVONEAU
Et si la Mère_Dumoulin ne consent pas qu'il t'épouse, elle ne lui donnera pas le sol ; elle aime l'argent elle.
JANNETON
Il dit que cela ne lui fait en rien.
MONSIEUR SAVONEAU
Oui ; mais cela me fait à moi, et je ne veux pas vous voir dans la misère le lendemain de votre mariage.
JANNETON
Mais, mon père...
MONSIEUR SAVONEAU
Si tu veux épouser Pierre_Dumoulin, attends que nous soyons assez riches pour que sa mère y consente.
JANNETON
Allons, je vois bien que vous voulez que je sois malheureuse.
MONSIEUR SAVONEAU
Ne pleure pas, habille-toi, et laisse-moi rêver à tout cela.
À lui-même, bas.
Je crains que ces enfants-là ne fassent quelque sottise ; comment faire ? Pauvreté n'est pas vice ; mais la Mère_Dumoulin n'entendra rien à tout cela. Si j'avais quelque ami à qui je pusse emprunter... Oui, mais il faut rendre ; il n'y a que les mendiants à qui on prête tous les jours, et qui ne rendent jamais. Je crois que j'entends un aveugle : cet homme-là est assurément plus heureux que moi.
SCÈNE III. Tatonet, Monsieur Savoneau.
TATONET
Je pense que j'arrive bientôt à la place que j'envie depuis longtemps.
Il tâte avec son bâton, Il s'assied sur une pierre.
M'y voilà. Je ne crois pas que je la rende aisément. Mais je n'entends rien : est-ce qu'il ne ferait pas jour ? Écoutons, l'heure sonne : deux, trois, quatre. Il n'est que quatre heures ; je ne m'étonne pas, personne n'est levé ; en ce cas-là on ne me verra pas. J'ai envie de compter mon argent, et de le mettre, comme à l'ordinaire, dans la coiffe de mon chapeau.
MONSIEUR SAVONEAU
Ah ! Ah ! Voyons un peu cela.
TATONET
J'avais, hier au soir, cent bons louis d'or...
Il compte.
Dix, vingt, hum, hum ; les voilà bien tous. J'ai bien imaginé de les mettre dans mon chapeau ; parce que si l'on fouille dans ma poche, on n'y trouvera rien.
Il met son chapeau sur sa tête.
MONSIEUR SAVONEAU
Et ce coquin-là demande l'aumône avec tout cet argent-là ! Je veux au moins en avoir ma part ; je ne lui ferai aucun tort, puisqu'il ne s'en sert pas.
SCÈNE IV. Tatonet, Janneton, Monsieur Savoneau.
JANNETON
Mon père, me voilà. Où est ce linge à barbe ?
MONSIEUR SAVONEAU
Écoute-moi, n'as-tu pas là un jupon de laine ?
JANNETON
Oui, pourquoi faire ?
MONSIEUR SAVONEAU
Donne-le moi.
JANNETON
Il faut donc que je me déshabille.
MONSIEUR SAVONEAU
Qu'est ce que cela fait ? Un jupon de plus ou de moins : il ne fait pas froid.
JANNETON
Non.
MONSIEUR SAVONEAU
Et puis, avec ton amour...
JANNETON
Vous vous moquez de moi.
Elle lui donne son jupon.
MONSIEUR SAVONEAU
Tu verras, tu verras.
Il passe ses bras dans les fentes des poches du jupon.
JANNETON
Qu'est-ce que vous faites donc ?
MONSIEUR SAVONEAU
Ne t'embarrasse pas. Donne-moi mon bâton d'épine.
JANNETON
D'épine ? Le voilà.
MONSIEUR SAVONEAU
Allons, regarde à présent.
Il sort de sa boutique, et prend un grand tour, en tâtant le pavé avec son bâton.
TATONET
J'entends quelqu'un : c'est un aveugle aussi ; s'il allait vouloir me disputer ma place. Nous verrons, nous verrons.
MONSIEUR SAVONEAU
Il me semble qu'il y a plus loin aujourd'hui de chez nous à ma place, qu'à l'ordinaire.
TATONET
Oui, oui, ta place.
MONSIEUR SAVONEAU
Je sens que m'y voilà bientôt. Oui, c'est ici.
Il s'assied sur Tatonet.
Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Un chien ? Allons, hou ; veux-tu bien t'en aller ?
TATONET
Non, non, je ne suis pas un chien, et je ne m'en irai pas.
MONSIEUR SAVONEAU
Tu ne t'en iras pas ? Et qui es-tu donc ?
TATONET
Un aveugle comme toi.
MONSIEUR SAVONEAU
Un aveugle comme moi ; je parie que non.
TATONET
Je te dis que je suis aveugle ; et quand je ne le serais pas, je suis venu le premier, et la place est à moi.
MONSIEUR SAVONEAU
C'est ce que nous allons voir.
TATONET
Je te donnerai de mon bâton.
MONSIEUR SAVONEAU
Et moi je te donnerai du mien partout où je pourrai, je t'en réponds.
TATONET
Prends garde à toi, je te tiens. Voyons si tu pourras me donner de ton bâton.
MONSIEUR SAVONEAU
Je te ferai bien me lâcher.
Il jette son chapeau à terre, et Tatonet le lâche.
TATONET
Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Où est mon chapeau ?
Il se baisse, et Savoneau lui donne un coup de bâton sur le dos. Tatonet s'écrie :
Ah ! Coquin !
Il le frappe ou croit le frapper, et attrape le mur, qui lui fait tomber son bâton de la main.
SAVONEAU, ramassant le bâton, crie :
Ah je suis mort !
Et il rentre chez lui.
TATONET
Diantre ! L'aurais-je tué ? Où fuir, et comment sans bâton ? Allons le long du mur. Je n'entends rien ; il ne peut être mort entièrement du coup, et je l'entendrais se plaindre : il s'en est allé assurément. Cherchons mon chapeau et mon bâton.
Il cherche à quatre pattes.
MONSIEUR SAVONEAU, bas à Janneton
Tu as bien entendu, fais ce que je t'ai dit.
JANNETON
Oui, mon père.
TATONET, trouvant le chapeau de Monsieur Savoneau
Ah ! Voilà mon chapeau.
Il le met sur sa tête.
Eh, mon_Dieu, non ; je suis volé, ruiné.
À genoux.
Messieurs, Mesdames, n'y a-t-il personne de vous assez charitable pour rendre à un pauvre aveugle son chapeau et son bâton qu'il a perdus ?
JANNETON
Qu'est-ce que c'est donc que vous demandez ? Vous avez votre chapeau sur votre tête.
TATONET
Eh non, ma chère Demoiselle.
JANNETON
Mais croyez-moi, je ne suis pas aveugle, je le vois bien.
TATONET
Oui, Mademoiselle, j'ai un chapeau ; mais ce n'est pas le mien.
JANNETON
Qu'est-ce que cela fait ? Il vaut peut-être le vôtre, et vous êtes sûr de ne pas aller nue tête.
TATONET
Mais, Mademoiselle, c'est qu'il y avait de l'argent dans mon chapeau.
JANNETON
Quelques liards, sans doute ? On vous en donnera d'autres.
TATONET
Eh non, Mademoiselle.
JANNETON
Quoi ! Il y avait de l'argent blanc ?
TATONET
Non ; mais...
JANNETON
Des pièces de deux sols, de six liards, apparemment.
TATONET
Eh non, Mademoiselle ; c'étaient des louis d'or.
JANNETON
Des louis d'or ! Allons, vous vous moquez de moi ; vous imaginez-vous que je croirai que vous aviez des louis dans votre chapeau, pour engager les gens qui passent à vous faire la charité. Ah ! Pardi, en voilà d'une bonne.
TATONET
Mais on ne les voyait pas, ils étaient dans une petite poche qui est dans le chapeau.
JANNETON
Attendez donc, combien y en avait-il ?
TATONET
Cent. En auriez-vous connaissance ?
JANNETON
Oui, vraiment.
TATONET
Ah ! Ma chère Demoiselle, que je vous aurai d'obligation, si vous vouliez me les faire rendre !
JANNETON
Et que me donnerez-vous ?
TATONET
Je dirai tous les jours une oraison pour vous.
JANNETON
Cela ne suffit pas ; et si vous voulez me donner cinquante louis, je vous ferai rendre le reste.
TATONET
Non, Mademoiselle, je veux tout avoir.
JANNETON
Allons donc, un homme qui demande sa vie n'a pas besoin d'avoir tant d'argent ; c'est voler les pauvres.
MONSIEUR SAVONEAU, dans sa boutique
Oh le vilain avare ! Ne lui faites rien rendre, Mademoiselle.
TATONET
Ah ! Je vous y forcerai bien ; et je ne vous laisserai pas aller que je n'aie mes cent louis.
JANNETON
Voulez-vous bien me laisser ; je vais crier au guet.
TATONET
Je ne vous lâcherai point.
JANNETON, criant
Au guet, au guet.
MONSIEUR SAVONEAU, avec une petite voix
Ah ! Voilà Monsieur_le_Commissaire.
Il sort de sa boutique.
TATONET
Tant mieux. Je m'en vais lui faire ma plainte.
MONSIEUR SAVONEAU, d'une voix de Commissaire
Qu'est-ce que c'est donc que tout ce bruit-là ?
JANNETON
Monsieur_le_Commissaire, c'est ce vilain aveugle qui veut me retenir de force.
MONSIEUR SAVONEAU
Comment, au milieu de la rue ! Allons, allons, je vais le faire mener en prison.
TATONET
Mais, Monsieur_le_Commissaire, je vous prie de m'écouter.
MONSIEUR SAVONEAU
Allons, commencez par lâcher cette fille.
Il se retourne.
Songez, vous autres, à préparer vos menottes.
D'une autre voix.
Oui, Monsieur_le_Commissaire.
TATONET
Mais, Monsieur le Commissaire...
MONSIEUR SAVONEAU
Qu'est-ce que vous avez à dire ? Est-ce qu'on prend comme cela quelqu'un de force ?
TATONET
Mais, Monsieur, je suis volé.
MONSIEUR SAVONEAU
Vous avez volé cet aveugle, Mademoiselle ?
JANNETON
Non, Monsieur. Il le sait bien.
TATONET
Je ne dis pas que ce soit elle qui m'ait volé, Monsieur_le_Commissaire ; mais elle sait qui a mon chapeau, que j'ai perdu.
MONSIEUR SAVONEAU
Voilà bien du bruit pour un chapeau de perdu.
TATONET
Il y avait cent louis dedans ; et elle dit qu'elle me les fera rendre, si je veux lui en donner cinquante pour elle.
MONSIEUR SAVONEAU
Est-il vrai, Mademoiselle ?
JANNETON
Oui, Monsieur, j'ai dit cela.
MONSIEUR SAVONEAU
Et pourquoi voulez-vous avoir ces cinquante louis ?
JANNETON
Pour me marier, Monsieur le Commissaire. Je ne lui ferai point de tort ; il n'en a pas besoin, puisqu'il demande l'aumône.
TATONET
Monsieur le Commissaire, je l'épouserai, si elle veut me rendre le tout.
MONSIEUR SAVONEAU
Qu'avez-vous à dire à cela, Mademoiselle ?
JANNETON
Que je ne veux pas épouser un vilain trucheur comme celui-là.
Trucheur : Celui, celle qui truche, qui mendie. [L]
MONSIEUR SAVONEAU
Si ce n'est que cela qui vous arrête, il ne demandera plus l'aumône.
TATONET
Je ne demanderai plus l'aumône ?
MONSIEUR SAVONEAU
Non sûrement. Il n'y a que ceux qui ont un véritable besoin, à qui il est permis de la demander.
TATONET
Ah ! Monsieur le Commissaire, je vous demande bien pardon ; mais, au nom de votre bienheureux patron, ce grand ami de Dieu, ne me faites pas ôter la permission de demander l'aumône.
MONSIEUR SAVONEAU
À quoi vous déterminez-vous ?
TATONET
À faire tout ce que vous voudrez, pourvu qu'on me rende mon argent.
MONSIEUR SAVONEAU
Allons, cela est bon ; mais voilà mon clerc. Qu'est-ce qu'il y a, Monsieur_Pinçon ?
D'une autre voix.
Monsieur_le_Commissaire, c'est un aveugle qui a été assassiné par un de ses camarades, et qui a dit que ce chapeau appartenait à son assassin.
TATONET, à part
Ah ! Mon_Dieu ! Que je suis malheureux !
MONSIEUR SAVONEAU, de la voix du clerc
Et il y a cent louis dans ce chapeau.
Reprenant la voix du Commissaire.
Qu'est-ce que cela veut dire ?
JANNETON
Monsieur_le_Commissaire, ce n'est pas moi qui vous ai dit qu'il l'avait tué.
MONSIEUR SAVONEAU
Un moment, un moment ; ceci devient sérieux.
À Tatonet.
Comment vous appelez-vous, mon ami ?
TATONET
George_Tatonet, Monsieur.
MONSIEUR SAVONEAU
Écrivez, mon clerc. Reconnaissez-vous ce chapeau-là pour avoir été à vous ?
TATONET
Non, Monsieur.
MONSIEUR SAVONEAU
Ces cent louis ne vous appartiennent donc pas ?
TATONET
Pardonnez-moi, Monsieur.
MONSIEUR SAVONEAU
Mais les cent louis ne vont point sans le chapeau ; et il faut que vous preniez le chapeau comme vous appartenant, si les cent_louis sont à vous.
TATONET
Eh bien, je prendrai aussi le chapeau, Monsieur_le_Commissaire.
MONSIEUR SAVONEAU
Puisque vous reconnaissez que le chapeau et les cent_louis vous appartiennent, vous voilà convaincu du crime d'avoir assassiné l'homme qui vient de mourir.
TATONET
Mais, Monsieur, ce n'est pas ma faute s'il est mort d'un coup de bâton que j'ai donné en l'air.
MONSIEUR SAVONEAU
Par le procès-verbal, il est dit que c'était pour avoir sa place dans cette rue.
TATONET
Je ne savais pas que ce fût sa place.
MONSIEUR SAVONEAU
Vous n'en serez pas moins pendu.
TATONET, pleurant
Je serai pendu !
MONSIEUR SAVONEAU
Sûrement.
TATONET, pleurant
Ah ! Monsieur_le_Commissaire, ne pourriez-vous pas empêcher que ce malheur-là ne m'arrive ?
MONSIEUR SAVONEAU
Attendez. Éloignez-vous, vous autres. Écoutez-moi : l'autre aveugle est mort ; abandonnez le chapeau et les cent_louis, et l'on écrira dans la déposition qu'ils n'étaient pas à vous.
TATONET
Mais qui les aura ?
MONSIEUR SAVONEAU
Cette fille, qui savait que vous aviez tué cet aveugle, et qui n'a pas déposé contre vous.
TATONET
Est-ce que sur sa déposition je serais pendu ?
MONSIEUR SAVONEAU
Assurément.
TATONET
Mais si elle voulait se contenter de cinquante_louis.
MONSIEUR SAVONEAU
Elle ne pourrait pas se dispenser de dire que les cinquante autres et le chapeau sont à vous.
TATONET
Elle ne le pourrait pas ?
MONSIEUR SAVONEAU
Non vraiment.
TATONET
Mademoiselle, rendez-moi ce service-là, je vous en prie.
JANNETON
Je ne sais pas les affaires, et je ne peux faire que ce que Monsieur_le_Commissaire dira.
TATONET
Je vous en donnerai soixante.
MONSIEUR SAVONEAU
Cela ne suffit pas : il faut donner le tout.
TATONET, pleurant
Le tout !
MONSIEUR SAVONEAU
Oui ; mais on vous rendra votre chapeau.
JANNETON
Et même votre bâton.
TATONET, pleurant
Mon chapeau et mon bâton !
MONSIEUR SAVONEAU
Oui.
TATONET
C'est là tout ce que j'aurai ?
MONSIEUR SAVONEAU
Non, vous aurez encore la permission de demander toujours l'aumône.
TATONET
Allons, ce n'est pas tout perdre.
MONSIEUR SAVONEAU
Vous donnez ces cent_louis à Mademoiselle ?
TATONET
Il le faut bien, puisque je ne peux pas les reprendre sans être pendu.
JANNETON
Monsieur, je vous suis bien obligée.
MONSIEUR SAVONEAU
Adieu, mon ami ; une autre fois soyez plus sage.
TATONET
Ou moins malheureux.
MONSIEUR SAVONEAU, à Janneton
Nous, allons chez la Mère_Dumoulin ; je suis sûr à présent de son consentement pour que son fils t'épouse, en voyant quelle est ta dot.
Ils s'en vont.
TATONET
Maudite soit l'envie qui m'a pris d'avoir cette chienne de place ; je réponds bien de ne jamais passer par cette sorcière de rue tant que je vivrai.
Explication du Proverbe : 88. On obtient par adresse ce qu'on ne peut obtenir par force.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica