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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

L'Avocat Consultant.

Louis Carrogis de Carmontelle· créée en 1768, imprimée en 1771· 4 personnages

Représenté pour la première fois en 1768 à Bagatelle chez Madame la Marquise de Mauconseil.

Personnages

  • MONSIEUR GALAND DELARIVERIE, avocat
  • MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE, officier
  • MONSIEUR DE CACHANT, officier
  • BENOÎT, laquais de Monsieur Galand de la Riverie

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur de Cachant, Monsieur de Saint-Hilaire.

MONSIEUR DE CACHANT

Qu'est ce que tu viens donc faire ici, Saint-Hilaire ?

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Je viens consulter Monsieur Galand Delariverie, sur une affaire.

MONSIEUR DE CACHANT

Parbleu, je te plains d'être entre ses mains, car il ne finit rien ; je suis bien fâché de l'avoir pour Avocat.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Mon affaire à moi ne sera pas longue, ce ne fera qu'une consultation.

MONSIEUR DE CACHANT

On ne le trouve jamais chez lui.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Je sais bien où il va ; mais ne t'embarrasse pas ; je ne crois pas qu'il y retourne davantage.

MONSIEUR DE CACHANT

On dit qu'il est amoureux d'une Demoiselle.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

C'est cela même.

MONSIEUR DE CACHANT

Tu la connais peut-être ?

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Beaucoup.

MONSIEUR DE CACHANT

Je t'entends.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Je crois avoir imaginé un moyen pour cela.

MONSIEUR DE CACHANT

Ne lui fait pas de mal.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Ne t'inquiète pas.

MONSIEUR DE CACHANT

C'est que s'il était malade, cela reculerait encore mon affaire.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Tu n'as rien à craindre.

MONSIEUR DE CACHANT

Je m'en vais, je revendrai tantôt.

SCÈNE II. Monsieur de Saint Hilaire, Monsieur de Cachant, Benoît.

BENOÎT

Messieurs, Monsieur l'Avocat va revenir dans l'instant.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Où est il ?

BENOÎT

Il n'est pas loin, il est chez Mademoiselle de Sainte Lucie.

MONSIEUR DE CACHANT

C'est cela même.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Allons, c'est bon.

MONSIEUR DE CACHANT

Adieu, Saint-Hilaire, à ce soir.

BENOÎT

Le voilà, Monsieur l'Avocat, il rentre par le jardin,

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Allons, laissez nous.

BENOÎT, par la fenêtre

Ici Monsieur, ici.

SCÈNE III. Monsieur de Saint Hilaire, Monsieur Galand.

MONSIEUR GALAND

Ah, c'est Monsieur de Saint-Hilaire.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Oui, Monsieur Galand, je viens vous consulter.

MONSIEUR GALAND

Monsieur, vous me faites bien de l'honneur, asseyez-vous donc, s'il vous plaît.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Ce n'est pas la peine. Voici, de quoi il s'agit.

MONSIEUR GALAND

Mais, Monsieur, je ne peux pas vous écouter comme cela.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Allons, puisque vous le voulez absolument.

Ils s'assoient.

MONSIEUR GALAND

C'est que réellement vous ferez mieux.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Monsieur, je viens vous consulter pour savoir ce que je dois choisir d'une chose ou de l'autre que je me trouve dans la nécessité de faire.

MONSIEUR GALAND

Voyons, Monsieur, expliquez votre affaire comme elle est.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Monsieur, je n'ai jamais eu de procès de ma vie, et je voudrais bien n'en pas avoir.

MONSIEUR GALAND

Il y a peut-être quelque moyen d'accommodement ; voyons.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Monsieur, il y a un homme dans le monde qui me déplaît beaucoup, je suis déterminé à lui donner cent coups de bâton, ou à le jeter ter par les fenêtres.

MONSIEUR GALAND

Monsieur, c'est violent.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Je le sais bien ; mais je ne peux pas absolument m'en dispenser, et je viens vous consulter sur le choix de ces deux choses-là.

MONSIEUR GALAND

Je ne vous conseillerai jamais ni l'une ni l'autre, il y a trop de danger.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Oui pour cet homme-là.

MONSIEUR GALAND

Pour vous-même ; mais quelles raisons avez-vous ? Il y a les voies de la Justice.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Je vous dis que je ne veux pas avoir de procès, cela m'impatiente, et je ne veux pas tirer cette affaire-là en longueur.

MONSIEUR GALAND

Mais que vous a fait cet homme qui puisse vous porter à cet excès de violence ?

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Le voici, Monsieur. Je suis très amoureux d'une Demoiselle fort aimable que j'ai même envie d'épouser, je crois lui plaire, et cet homme ne cesse point de venir dans la maison ; vous entendez ?

MONSIEUR GALAND

Oui, Monsieur, très bien.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Or, comme il paraît vouloir déterminer la mère de cette Demoiselle en sa faveur, je ne vois pas d'autre parti à prendre que de l'expulser de cette maison. N'est-ce pas expulser qu'il faut dire ?

MONSIEUR GALAND

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Je trouve bien que de le faire sauter par les fenêtres serait plus court ; mais il pourrait en mourir, et pourvu qu'il n'y revienne plus, c'est tout ce qu'il me faut ; ainsi les coups de bâton pourraient peut-être lui suffire. Conseillez-moi.

MONSIEUR GALAND

Monsieur, il pourrait arriver que...

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Parlez-moi naturellement, j'aimerais fort les coups de bâton.

MONSIEUR GALAND

Prenez plutôt le parti de la douceur ; cela aurait moins d'inconvénient.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Oui ; mais cela sera lent.

MONSIEUR GALAND

Non, non, attendez quelques jours, vous verrez que cet homme-là prendra son parti.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Vous le croyez ?

MONSIEUR GALAND

Oh sûrement vous ne le reverrez plus.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Vous me le promettez ?

MONSIEUR GALAND

J'en réponds, même.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

En ce cas-là... Mais si je le retrouve encore, pour lors je prendrai le parti de la fenêtre.

MONSIEUR GALAND

Vous ne serez plus exposé à cette violence.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Allons, Monsieur, nous verrons.

Il met deux écus sur le Bureau de Monsieur Galand.

MONSIEUR GALAND

Monsieur, qu'est-ce que vous faites donc ?

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Il faut bien que je vous paye votre consultation.

MONSIEUR GALAND

Monsieur, vous vous moquez de moi.

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Vous n'êtes pas obligé de donner votre temps et votre science pour rien, je suivrai donc votre conseil, j'attendrai deux jours ; mais après cela je ne balancerai plus. Adieu, Monsieur Galand, en vous remerciant.

MONSIEUR GALAND

Monsieur...

MONSIEUR DE SAINT-HILAIRE

Rentrez donc.

MONSIEUR GALAND

Monsieur, je vous verrai aller.

Ils sortent.

Explication du proverbe : Un bon averti en vaut deux.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica