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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Condamner sans Entendre. ou La Statue.

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1768· 6 personnages

Personnages

  • LA COMTESSE DU MIREVAL
  • MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, nièce de la Comtesse
  • LE MARQUIS DE BRÉCY
  • LE BARON DE FONPRÉ
  • LE CHEVALIER DE CLAIREFOID
  • UN LAQUAIS

SCÈNE I.

LE MARQUIS

Le Baron me suivait, qu'est-il devenu ? Mon coeur a besoin d'un ami pour soulager la douleur qui m'accable, s'y refuserait-il ? Non, je le vois, j'ai tort de l'accuser, le malheur nous rend souvent injustes et coupables.

SCÈNE II. Le Marquis, Le Baron.

LE BARON

Eh bien ! Marquis, me confierez-vous enfin le sujet de votre tristesse ?

LE MARQUIS

Oui, mon cher baron, à l'instant même : ce qui m'a fait désirer de vous parleer ici, c'est que je veux vous y montrer le seul objet de consolation qui me reste.

LE BARON

Ici, un objet de consolation ?

LE MARQUIS

Ou de regrets, n'importe, écoutez-moi : vous savez que je devais épouser la comtesse à mon retour de Touraine, où je l'ai connue. Quel heureux temps ! Elle m'aimait alors, du moins je le croyais.

LE BARON

Qui peut vous faire imaginer qu'elle ait pu changer ?

LE MARQUIS

Tout, baron. Que je regrette l'heureux séjour de la province ! On est aimé sans distraction, afin d'occuper entièrement l'objet qu'on aime, que faut-il plus ?

LE BARON

Quoique la comtesse y soit née, en vous épousant elle ne pouvait y demeurer longtemps.

LE MARQUIS

Ah ! Sans l'état de ma mère, qui ne ma permet pas de quitter ce lieu-ci, je n'aurais pas été pressé de l'amener à Paris : j'espérais qu'ayant sa nièce avec elle en y arrivant, que demeurant avec ma mère à Auteuil, ce serait la même chose que quand nous étions en province.

LE BARON

Eh bien ?

LE MARQUIS

Je n'avais pas pensé que demeurer à Auteuil c'est être à Paris.

LE BARON

C'est là ce qui vous fait retarder votre mariage ?

LE MARQUIS

Sans doute : la comtesse a désiré découvrir Paris, le goût de la dissipation s'est emparé d'elle ; par exemple, les airs l'ont entraînée ; les plaisirs, les diverses connaissances, tout a contribué à la distraire de l'amour que je croyais qu'elle avait pour moi.

LE BARON

Ne la suiviez-vous pas dans ces différents amusements ?

LE MARQUIS

Oui, mais semblable à l'homme qui donne le bras à une femme au bal, c'était moi dont elle était le moins occupée : témoin de toutes les agaceries qu'elle faisait, de ce désir de plaire à la multitude, mon coeur sans cesse déchiré ne put soutenir de la suivre en étant ainsi oublié, et j'ai voulu laisser passer les premiers moments de l'ivresse où tant d'objets nouveaux l'avaient plongée.

LE BARON

Sans lui faire aucun reproche de cette espèce d'oubli ?

LE MARQUIS

Les reproches ne ramènent point un coeur : ils font craindre à une femme qu'on ne veuille attenter à sa liberté, et ils finissent par l'aigrir et par l'éloigner.

LE BARON

Elle est peut-être piquée de votre froideur, du peu d'empressement que vous montrez à l'épouser, ne l'ayant amenée à Paris que dans ce dessein.

LE MARQUIS

Bien loin de pouvoir m'en flatter, je ne lis plus que de l'indifférence dans ses yeux.

LE BARON

Et dans les vôtres y voit-elle la même vivacité ?

LE MARQUIS

Cherche-t-elle seulement à pénétrer ce qui se passe dans mon âme ?

LE BARON

Au lieu de vous livrer à la douleur que ne lui parlez-vous ? Le manque de confiance éloigne souvent des coeurs faits pour s'aimer toujours. Permettez-moi de vous servir, je veux...

LE MARQUIS

Non, mon cher baron, il serait inutile. Cette froideur n'est pas encore le seul reproche que je puisse faire à la Comtesse.

LE BARON

Comment ?

LE MARQUIS

Un goût nouveau m'a entièrement banni de son coeur : le chevalier s'est occupé de lui plaire et il n'y a que trop réussi.

LE BARON

Vous verrez que c'est encore une autre erreur.

LE MARQUIS

Mon malheur ne me permet pas de douter : un coeur qui sait aimer reconnaît facilemment quand il a un rival qu'on lui préfère.

LE BARON

Les amants sont souvent injustes lorsqu'ils sont jaloux ; mais quel est donc votre espoir ?

LE MARQUIS

Hélas ! Aucun.

LE BARON

Et cet objet de consolation que vous devez goûter ici, quel est-il ? Vous proposez-vous de devenir infidèle avec tant d'amour ?

LE MARQUIS

J'en suis bien éloigné : je ne veux jamais cesser d'aimer la comtesse, je veux ici la regretter toujours, et y adorer son image, que moi seul y verra.

LE BARON

Je ne vous comprends point.

LE MARQUIS

Je vais vous expliquer ce mystère ; ceci vous paraîtra un peu romanesque, mais n'importe. Ce bosquet, caché dans l'épaisseur de ce bois, vient d'être ***i depuis huit jours : je l'avais consacré à la comtesse ; je comptais l'y amener le lendemain de mon mariage et l'y surprendre agréablement, en lui faisant voir une statue qui la représente. Malheureusement, hélas ! Ce n'est plus le temps de penser à faire cette galanterie ! J'ai fait cacher cette figure derrière ce treillage qui se sépare et la laisse voir quand je veux, en poussant un souple ressort. Voilà, mon ami, la divinité que je veux adorer le reste de ma vie.

LE BARON

C'est un délire que ce projet : je veux absolument vous en guérir, et...

LE MARQUIS

J'entends quelqu'un : c'est la voix de la Comtesse et celle de sa nièce. Comment ont-elles pu pénétrer jusqu'ici ? Tâchez de le découvrir, je m'enfuis ; restez un moment avec elles, et revenez me trouver, nous choisirons le temps où elles seront rentrées pour revenir ici.

Il s'échappe.

SCÈNE III. La Comtesse, Mademoiselle de Richevière, La Baron.

LA COMTESSE

Ah ! Monsieur_le_Baron, vous connaissez ce bosquet que le Marquis vient de faire faire et qu'il nous cachait ?

LE BARON

Madame, je le vois pour la première fois.

LA COMTESSE

Le hasard me l'a fait découvrir : je cherchais un endroit écarté pour causer avec ma nièce, et je ne croyais pas en trouver un aussi agréable. Mais vous étiez avec le Marquis ?

LE BARON

Oui, madame.

LA COMTESSE

Mais que faisiez-vous donc ici ? Il vous montrait son ouvrage apparemment ?

LE BARON

Il est vrai, mais vous avez affaire avec mademoiselle, ainsi...

Il s'en va.

LA COMTESSE

Nous vous reverrons : vous ne retournez pas aujourd'hui à Paris ?

LE BARON

Non, madame, je n'irai que demain.

SCÈNE IV. La Comtesse, Mademoielle de Richevière.

LA COMTESSE

Il m'évite : il connaît sans doute l'infidélité du marquis, et il peut l'approuver !

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Mais le marquis vous aimait sincèrement ! Comment pouvez-vous le soupçonner d'infidélité ? Ah ! Ma tante, je mourrais plutôt que d'avoir un pareil soupçon sur l'amour que le chevalier a pour moi.

LA COMTESSE

Vous êtes bien jeune, ma nièce, vous ne connaissez pas encore les hommes.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

S'il y en a de perfides, je jurerais bien que le chevalier ne sera jamais de ce nombre-là.

LA COMTESSE

J'approuve cette façon de penser : il faut estimer ce qu'on aime. Voilà comme je croyais que je ferais toujours avec le marquis avant de venir à Paris : j'ai vu naître la froideur, j'ai cru la pouvoir ranimer par la jalousie. Il ignore que le chevalier doit vous épouser ; en essayant de le faire paraître amoureux de moi, j'ai eu la douleur de voir le marquis insensible à cette épreuve ; non, il ne m'aime plus !

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Peut-être craint-il de vous offenser en vous montrant de la jalousie. Cessez cette feinte puisqu'elle est inutile.

LA COMTESSE

Elle ne durera pas longtemps, ma chère nièce, je suis même fâchée d'avoir retardé pour ceci votre bonheur : dès ce jour même je vais tout réparer.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Quoi ! Dès ce jour ! Ah ! Ma chère tante !... Mais si vous n'êtes pas heureuse, il manquera toujours quelque chose à la satisfaction que je vais goûter.

LA COMTESSE

Ce sentiment prouve bien votre tendresse pour moi et me la rend plus chère à chaque ****. Apprenez donc tout ce que je redoute. Je me promenais avant-hier seule et fort tard : je m'égarai en cédant à la froideur du marquis. Il faisait clair de lune : le hasard m'amena proche de ce bosquet. J'entendis parler, c'était lui : il se plaignait. Je m'avançai sans bruit, et j'écoutai.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Ô ciel ! Avec qui était-il ? Je frémis pour vous !

LA COMTESSE

Il était seul.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Et il parlait ? Vous n'avez sûrement pas vu à qui ?

LA COMTESSE

Il était seul, vous dis-je. Il adressait des plaintes entrecoupées de soupirs à une statue qu'il accusait d'ingratitude. Voilà souvent comme les hommes abandonnent qui les aime pour vouloir être aimé de qui les délaisse.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Il parlait à une statue ! Ici ?

LA COMTESSE

Ici.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Mais il n'y en a point.

LA COMTESSE

Il y en a sûrement une que nous ne voyons pas.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Parler à une statue ! Ma tante, vous vous moquez de moi. Que peut-on lui dire ?

LA COMTESSE

Ah ! Ma nièce ! Il lui disait qu'il l'adorait toujours.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Je crains en vérité que la tète lui ait tourné : cela est effrayant au moins, et je ne vois pas pourquoi vous seriez jalouse de cette statue.

LA COMTESSE

Je vais vous l'apprendre. Avant de m'aimer, le marquis aimait la marquise de Vermont, et en était aimé : mais la fortune de la marquise étant réduite à rien, ses parents la forcèrent d'épouser Vermont, qui est très riche. Il y avait dix ans qu'elle était mariée lorsque je connus le marquis, il la regrettait toujours aussi vivement. Un coeur si tendre me parut aimable : je désirai de pouvoir le consoler, j'y parvins, je l'aimai comme je l'aime encore. Si cette statue était de la marquise, si c'est cet amour qui s'est ravivé, j'en mourrai de douleur.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Mais où est-elle ? Cherchons-la.

Elle regarde de tous côtés.

Je ne vois rien.

LA COMTESSE

Elle ne saurait paraître sans savoir le secret qui peut ouvrir ce qui nous la cache ; mais à force d'argent, l'ouvrier qui l'a faite m'a donné ce secret. Je l'ai ici.

Elle tire un papier.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Voyons promptement.

LA COMTESSE, montrant sur son papier

Voici le treillaige... comme il est fait. Lisons. « En poussant le bouton A, la niche s'ouvre ; en poussant le bouton B, elle se referme. »

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Ah ! Ma tante ! Que ce soit moi je vous prie.

Elle va pousser un bouton.

Eh bien ! La niche ne s'ouvre pas.

LA COMTESSE

C'est que c'est l'autre bouton sans doute ; essayons.

Le treillage s'ouvre, et l'on voit une statue de femme.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, avec joie

Ah ! Ma tante, que vois-je ?

LA COMTESSE

Quoi donc ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

C'est vous-même.

LA COMTESSE

Moi ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Oui, examinez bien, ce sont tous vos traits. Il vous aime toujours !

Elle embrasse la comtesse.

LA COMTESSE

J'ai peine à retenir l'excès de ma joie.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, la soutenant

Ah ! Jouissez de tout votre bonheur.

LA COMTESSE

C'était donc à moi qu'il parlait, qu'il adressait des plaintes si tendres !

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Et vous le croyiez ingrat ! Voyez, voyez bien, ma tante, qu'il ne faut pas soupçonner légèrement son amant d'être infidèle.

LA COMTESSE

Oui, ma chère nièce, vous avez raison.

Elle rêve.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

À quoi pensez-vous donc ?

LA COMTESSE

Il me vient une idée... Oui.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Qu'est-ce que c'est ?

LA COMTESSE

Je dois récompenser le marquis de tous les maux que je lui ai causés.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Oh ! Pour cela, oui.

LA COMTESSE

Je gagerais qu'il est ici avec le baron, pour lui faire voir cette statue.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

J'en jurerais, moi.

LA COMTESSE

Nous allons refermer ce treillage.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Oui, oui, venez.

Elles ferment le treillage.

LA COMTESSE

Je pourrai pénétrer à travers la charmille qui est derrière la figure, me mettre à sa place, et quand le marquis reviendra pour la montrer au baron, ce sera moi qu'il trouvera.

Charmille : C'est un plan de charmes qu'on élève, pour vendre à ceux qui veulent faire des palissades. [F]

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Ah ! Ma tante ! C'est l'amour même qui vous inspire.

LA COMTESSE

Ma robe est blanche, une gaze, un tulle... Julie m'ajustera tout cela à merveille, pour qu'au premier coup d'oeil il s'y méprenne un instant.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Qu'il sera délicieux pour lui, cet instant !

LA COMTESSE

Restez ici pour l'empêcher, ainsi que le Baron, d'approcher avant que j'aie pu me placer.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Je ne demande pas mieux.

LA COMTESSE

Asseyez-vous sur ce banc, et faites semblant de lire. Avez-vous un livre ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Ma tante, voilà le chevalier.

LA COMTESSE, souriant

J'entends, vous n'aurez pas besoin de livre, n'est-ce pas ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Si vous permettez...

LA COMTESSE

Quand le marquis et le baron viendront, vous ne vous en irez que lorsque je vous enverrai dire de venir me parler.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Je n'ai point d'autre affaire, je vous en réponds.

LA COMTESSE

Ne dites rien au chevalier de mon **** : sa vivacité, sa joie pourraient le déranger.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Ne craignez rien.

LA COMTESSE

La contrainte ne sera pas longue.

SCÈNE V. La Comtesse, Mademoiselle de Richevière, Le Chevalier.

LA COMTESSE

Monsieur le chevalier, j'ai une affaire qui ne me permet pas de rester ici, mais je vous y laisse en bonne compagnie : vous n'avez pas, je crois, à vous plaindre de ma confiance en vous.

LE CHEVALIER

Non, madame ; mais j'ai à me plaindre du retard que vous apportez à mon mariage. Je suis très aise de vous servir, mais il est cruel que ce soit un ingrat qui empêche l'amant tendre et constant d'être heureux.

LA COMTESSE

Ne voyez-vous pas autant que vous le voulez ce que vous aimez ? Ce n'est pas une situation fâcheuse, et vous pourriez être plus malheureux.

LE CHEVALIER

Il est vrai, mais que me sert de me faire jouer un personnage comme celui que je fais auprès de vous, quand le marquis ne montre pas la moindre jalousie ?

LA COMTESSE

Elle est peut-être sur le point d'éclore.

LE CHEVALIER

Ah ! Madame, je ne vous comprends point : je vois régner sur votre visage une espèce de satisfaction...

LA COMTESSE, souriant

C'est sans doute l'espoir qui renaît ; que sait-on ? Adieu, chevalier, je vous reverrai ici.

SCÈNE VI. Mademoiselle de Richevière, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Je ne comprends rien à tout ceci, Mademoiselle. La comtesse n'est point comme, à l'ordinaire ; vous-même ne semblez plus partager mon impatience ; qu'est-ce que cela veut dire ? Que dois-je craindre ou espérer ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Le retard ne doit vous faire rien craindre.

LE CHEVALIER

Ah ! Quand on aime bien vivement, tout doit alarmer.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Non, tout au contraire : on doit jouir de son bonheur, surtout lorsque l'on est sûr d'être aimé.

LE CHEVALIER

Mais ne peut-il pas échapper ce bonheur, lorsqu'on le craint le moins ? Votre tranquilité n'est-elle pas désespérante ? Vous n'êtes pas aujourd'hui comme je vous ai vue jusqu'à présent : loin de partager ma peine...

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Quelle peine voulez-vous que j'aime ? Vous m'aimez, que me faut-il de plus ?

LE CHEVALIER

Aimer autant que je vous aime.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Et qui vous dit que je sois vangée ? Je connais votre coeur : qui pourrait m'alarmer ?

LE CHEVALIER

Je m'y perds. Ah ! Si je suis juste, pardonnez à l'amour le plus tendre qui fut jamais !

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, soupirant

Ah !

LE CHEVALIER

Vous soupirez ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, à part

Si je pouvais lui dire...

LE CHEVALIER

Vous parlez bas.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Venez... Ce soir je vous dirai...

LE CHEVALIER

Quoi ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Oui, vous le saurez.

LE CHEVALIER

Vous augmentez mon inquiétude.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Calmez-vous : je vous réponds qu'il ne peut nous arriver rien que d'heureux.

LE CHEVALIER

Vous me trompez peut-être...

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Non, je vous le jure : je ne sais point feindre, et ce soupçon m'offense.

LE CHEVALIER, piqué

Je suis injuste, je le sens ; je me tairai. Vous avez des secrets pour moi, quand jusqu'au moindre mouvement de mon coeur vous est connu. Où règne l'amour, la confiance doit aussi régner ; mais...

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Je ne vous aime pas ? Achever le pensez-vous ?

LE CHEVALIER

Comment voulez-vous que je croie...

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, piquée

Je ne veux rien, monsieur.

LE CHEVALIER, à genoux

Ô ciel ! Que je meure à vos pieds si j'ai pu vous accuser...

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Douter de mon coeur et dans quel instant !

LE CHEVALIER

Voyez mon repentir : je consens à vous perdre pour toujours, si j'ai jamais d'autres volontés que les vôtres.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Si votre bonheur et le mien ne dépendaient pas du secret que je vous fais, pourrais-je me taire ?

LE CHEVALIER

Ah ! Vous me ravissez !

Il se relève et lui baise la main.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

J'entends quelqu'un.

LE CHEVALIER

C'est le Baron et le Marquis.

SCÈNE VII. Mademoiselle de Richevière, Le Chevalier, La Marquis, La Baron.

LE MARQUIS, au baron

Relirons-nous, la Comtesse est peut-être près d'ici.

LE BARON

Je vais le savoir.

Ils avancent.

Monsieur le Chevalier, je vous croyais ici avec Madame_la_Comtesse.

LE CHEVALIER

Vous voyez que non : une affaire l'a fait rentrer chez elle.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Oui, sans quoi nous y serions mais elle nous a promis de nous faire avertir quand elle serait libre.

LE BARON

Voici un de ses gens.

SCÈNE VI.I. Mademoiselle de Richevière, La Chevalier, Le Marquis, Le Baron, Un Laquais.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE, au laquais

Ma tante me demande ?

LE LAQUAIS

Oui, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

J'y vais. Venez-vous, monsieur chevalier ?

LE CHEVALIER

Sûrement : je ne vous quitte pas.

SCÈNE IX. La Marquis, La Baron.

LE MARQUIS

Il ne la quitte pas ! Non, pour la suivre chez la comtesse. Ai-je tort d'être jaloux ?

LE BARON

Oui, car si la Comtesse aimait le Chevalier, l'aurait-elie laissé ici tête à tête avec sa nièce ?

LE MARQUIS

Mais s'il était possible qu'elle m'aimât encore verrait-elle ma froideur sans inquiétude ? Pourquoi écouter le Chevalier avec tant de complaisance ? Tout ce qu'il fait la charme : elle ne cesse de le louer, en ma présence.

LE BARON

C'est ce qui me ferait croire...

LE MARQUIS

Qu'elle ne l'aime pas ?

LE BARON

Sans doute, sans cela elle y mettrait plus de mystère.

LE MARQUIS

Elle croit peut-être que j'ai cessé de l'aimer et elle se venge : ma situation est affreuse, j'en mourrai ; mais c'est ici que je veux expirer.

LE BARON

Quel délire !

LE MARQUIS

Oui, viens, regarde cette image que j'adore.

Il ouvre le treillage, et l'on voit la Comtesse à la place de la statue.

SCÈNE X. La Comtesse, Le Marquis, Le Baron.

LE BARON

Ah ! C'est elle-même ! Eh bien ! Tombe à ses pieds.

LE MARQUIS

Que vois-je ?

LA COMTESSE

Celle qui n'a jamais cessé de vous aimer et qui vous aimera toujours.

LE MARQUIS

N'est-ce point un songe ?

LA COMTESSE

Non, Marquis. Quand c'est parce que l'amour est extrême qu'il peut offenser, il mérite d'être excusé.

LE MARQUIS

Je meurs de joie et de regret !

LA COMTESSE

Au sein de la constance, comment pouvions-nous nous soupçonner d'infidélité ?

LE MARQUIS

Je ne le comprendrai jamais.

SCÈNE XI. La Comtesse, Mademoiselle de Richevière, Le Marquis, Le Chevalier, Le Baron.

LA COMTESSE

Tenez, Marquis, voilà l'objet de votre jalousie : voilà le chevalier, dont vous avez retardé sans le savoir, le mariage avec ma nièce.

LE MARQUIS

Quoi ! Il l'épouse ?

LA COMTESSE

Oui, dès demain.

LE MARQUIS

Que de torts j'ai à réparer ! Et qu'il doivent tous deux m'en vouloir ?

MADEMOISELLE DE RICHEVIÈRE

Vous allez faire le bonheur de ma tante, le nôtre le suivra : nous n'avons rien à vous reprocher.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0