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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Deuxième Proverbe

Les Deux Anglais

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 2 personnages

Personnages

  • MILORD WITTHAM
  • MILORD HENRI

LES DEUX ANGLAIS.

SCÈNE PREMIÈRE. Wittham, se promène en rêvant tristement, Henri se promène de même, et heurte Wittham en le rencontrant.

WITTHAM

Vous pouvez vous promener, ainsi que moi, Monsieur ; mais vous me poussez trop fort, et cela est fort mal fait.

HENRI

Hé bien, Monsieur, tuez-moi, si vous le trouvez mauvais, cela m'est fort égal ; vous me ferez même grand plaisir ; parce que dans le moment, je vais me jeter dans la rivière.

WITTHAM

Vous allez vous jeter dans la rivière ?

HENRI

Oui, Monsieur.

WITTHAM

Et moi aussi, Monsieur.

HENRI

Vous ?

WITTHAM

Oui, je vous dis ; mais je trouve fort extraordinaire que vous, vous y alliez aussi.

HENRI

Je ne vois pas pourquoi, je suis maître de faire ce qu'il me plaît apparemment.

WITTHAM

Sûrement ; je ne dispute pas sur la liberté ; mais je trouve seulement, que vous êtes bien jeune pour cela.

HENRI

Monsieur, je crois que l'âge ne fait rien ; puisque je n'en suis pas moins malheureux.

WITTHAM

Et pourquoi, malheureux ?

HENRI

J'ai tout perdu, je n'ai point d'autre ressource que la mort.

WITTHAM

Tout perdu ? Ce n'est pas un malheur, je voudrais être comme vous, je suis embarrassé avec tout mon bien, cela il m'ennuie, je ne sais plus que faire, je veux finir cet embarras là, en me noyant.

HENRI

Ce n'est pas seulement de l'argent que je perds ; c'est un bonheur dont rien il ne peut me consoler.

WITTHAM

Je ne comprends pas bien quel bonheur donc vous parlez ; j'ai connu tout ce qu'on appelle bonheur, ils n'en font point.

HENRI

Et l'amour, Monsieur ?

WITTHAM

L'amour ? Oui ? J'ai entendu parler ; mais je n'ai point trouvé de bon. Il y a longtemps que je n'en connais plus.

HENRI

Ah ! Monsieur, si vous connaissiez Lady...

WITTHAM

Vous dites, Lady ?...

HENRI

Permettez-moi de ne vous la pas nommer.

WITTHAM

Comme il vous plaît.

HENRI

Il y a deux mois que je vis Lady à la campagne chez une de ses parentes, j'eus le bonheur de lui plaire ; son père est très riche, et sans bien. Je ne puis me présenter à lui pour épouser sa fille, surtout ne le connaissant pas.

WITTHAM

Pourquoi ?

HENRI

Parce que le vaisseau qui portait tout ce que je possédais à la Jamaïque, vient de périr.

WITTHAM

Et pour cela, vous allez vous noyer ?

HENRI

Sûrement, il vaut mieux finir que de vivre dans le désespoir.

WITTHAM

Ce n'est point une bonne raison pour mourir je vous dis, il faut être sûr qu'on ne sera plus heureux.

HENRI

Et en puis-je douter ?

WITTHAM

Sûrement, je réponds pour vous ; si c'est du bien qu'il vous faut, j'en ai beaucoup trop, je vous dis, et je vous donne la moitié pour que vous ayez votre Lady, il est restera encore plus qu'il ne faut à ma fille, pour la marier ; et le père de votre Lady, il a tort de vouloir un gendre riche.

HENRI

Quel excès de générosité !

WITTHAM

Non, je ne suis point généreux ; au contraire, je voudrais avoir trouvé un gendre comme vous, qui voulût se charger du poids des affaires que le bien entraîne, je lui donnerais ma fille tout présentement.

HENRI

Ah, que Milord Wittham, ne pense-t-il comme vous !

WITTHAM

Que dites-vous de Milord Wittham ? Prenez garde.

HENRI

C'est le père de Lady Sophie, que j'aime.

WITTHAM

Milord Wittham ? Hé bien, je suis Milord Wittham, et je trouve fort mal que vous pensiez de moi comme vous avez dit.

HENRI

Ah, Milord, je vous demande pardon, je ne vous connaissais pas.

WITTHAM

Ce n'est point là une raison pour mal penser des gens ; je ne sais point votre nom et je n'en suis pas capable pour cela, à mal penser de vous.

HENRI

Je me nomme Henri.

WITTHAM

Vous êtes fils de Milord Williams ?

HENRI

Oui Milord ; vous a-t-il été connu ?

WITTHAM

Sûrement, il m'a donné à Boston, cinq coups d'épée dont j'ai été fort longtemps malade.

HENRI, à part

Que je suis malheureux !

WITTHAM

Mais c'était un brave homme, un peu toris ; et j'ai toujours été son ami depuis. Allons, je vous donne ma fille et tout mon bien, si vous voulez accepter.

HENRI

Quoi, vous consentiriez ?...

WITTHAM

Oui, je vous dis, à condition que vous prenez tous le bien et que je ne fais plus aucun calcul, que je n'en entends plus parler ; pour lors, je retourne avec vous à Londres.

HENRI

Quels remerciements !... Vous me donnez Sophie ? J'en mourrai de joie.

WITTHAM

Vous voyez bien que vous n'étiez pas encore dans le moment de mourir dans la rivière.

HENRI

Que ne vous devrai-je pas !

WITTHAM

C'est de l'embarras que je vous donne, et non pas un présent, et avec vous ma fille, je veux vivre encore, et je serai plus content si vous le devenez. Allons, partons sur le moment sans perdre plus de temps.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0