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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Les Deux Chapeaux

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1822· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE BRÉCOURT
  • MADAME DE BRÉCOURT
  • LE MARQUIS DE ROSEMONT
  • VICTOIRE, femme de chambre de Madame de Brécourt

LES DEUX CHAPEAUX

SCÈNE PREMIÈRE. Madame de Brécourt, Victoire.

MADAME DE BRÉCOURT, en entrant, cherche dans ses poches

C'est inconcevable, que j'aie perdu la lettre du Marquis ! Mais, dites donc, mademoiselle, qu'est-ce que j'en ai fait ?

VICTOIRE

Madame l'a reçue à sa toilette.

MADAME DE BRÉCOURT

C'est vrai. Ah, la voilà ! Dites un peu qu'on ne laisse entrer personne.

VICTOIRE

Hors Monsieur_le_Marquis ?

MADAME DE BRÉCOURT

Sans doute ; mais il ne viendra pas, il vient de me le mander.

VICTOIRE

Cela n'y fera rien peut-être...

MADAME DE BRÉCOURT

Donnez-moi mon écritoire, et allez-vous-en.

Victoire lui donne l'écritoire et sort.

SCÈNE II. Madame de Brécourt, Monsieur de Brécourt.

MADAME DE BRÉCOURT, écrivant

Comment peut-il ne pas me voir aujourd'hui, quand j'ai tout arrangé !... Qui est là ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

C'est moi.

MADAME DE BRÉCOURT, cachant la lettre qu'elle écrivait

Par quel hasard, à l'heure qu'il est ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Qu'est-ce que vous cachez là ?

MADAME DE BRÉCOURT

Ce n'est rien, Monsieur.

Elle ferme son écritoire.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Je veux le voir.

MADAME DE BRÉCOURT

Moi, je ne le veux pas.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Je vous dis que je veux absolument que vous me le montriez.

MADAME DE BRÉCOURT

C'est inutile, vous dis-je.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Madame, ces façons-là ne me conviennent point du tout.

MADAME DE BRÉCOURT

J'en suis bien fâchée ; mais cela ne sera pas autrement.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

C'est ce que nous verrons. Vous confirmez mes soupçons, si vous voulez que je vous le dise.

MADAME DE BRÉCOURT

Et quels soupçons, monsieur ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Vous devez m'entendre.

MADAME DE BRÉCOURT, ironiquement

Je ne suis pas aussi pénétrante que vous.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Madame, ceci n'est point du tout une plaisanterie.

MADAME DE BRÉCOURT

Je le vois bien. -

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Ne me forcez donc pas de m'expliquer.

MADAME DE BRÉCOURT

Oh, c'est précisément ce que je vous demande.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Eh bien, madame, vous devez être assez raisonnable pour vous déterminer à ne plus voir le Marquis.

MADAME DE BRÉCOURT

Le Marquis ! Et la raison, s'il vous plaît ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Je n'ai pas d'autre chose à vous dire.

MADAME DE BRÉCOURT

Mais, monsieur, c'est un homme de fort bonne compagnie...

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Il peut l'être pour vous, mais il ne l'est pas pour moi.

MADAME DE BRÉCOURT

C'est d'une singularité !...

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Singularité tant qu'il vous plaira...

MADAME DE BRÉCOURT

Mais, comment voulez-vous que je l'empêche de venir ici ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

En lui faisant défendre votre porte.

MADAME DE BRÉCOURT

Cela sera fort honnête.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Plus que vous ne pensez. Enfin, je vous en prie, et très sérieusement.

MADAME DE BRÉCOURT

Vous vous donnerez là une belle réputation, car on vous devinera.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

C'est mon affaire.

Il sort.

SCÈNE III.

MADAME DE BRÉCOURT

Qu'est-ce que cela veut dire ?

Elle écoute.

Le voilà sorti. Écrivons au Marquis.

Elle écrit.

SCÈNE IV. Madame de Brécourt, Le Marquis.

LE MARQUIS

Madame, vous me voyez, malgré ce que je vous ai mandé. J'ai trouvé le moment de m'échapper... Mais qu'avez-vous donc ?

MADAME DE BRÉCOURT

Je suis désespérée ; je ne sais qui vous a desservi auprès de

LE MARQUIS

Comment ?

MADAME DE BRÉCOURT

Il ne veut plus que je vous voie.

LE MARQUIS

Est-il bien possible ? Je sais d'où cela vient.

MADAME DE BRÉCOURT

De qui ?

LE MARQUIS

De madame de Mirecourt.

MADAME DE BRÉCOURT

Elle en serait capable ?

LE MARQUIS

Vous ne la connaissez pas.

MADAME DE BRÉCOURT

Que lui avez-vous fait ?

LE MARQUIS

Rien ; mais c'est vous qu'elle veut persécuter. Elle ne vit que de tracasseries : elle avait voulu m'y associer ; mais je l'ai traitée avec un si grand mépris, que je ne suis pas surpris de ce qui nous arrive. Mais que vous a dit votre mari ? Que croit-il ?

MADAME DE BRÉCOURT

Fort peu de chose, je crois. Je ne l'ai même jamais vu jaloux.

LE MARQUIS

C'est sûrement cette femme-là qui a tout fait. Mais quel parti prenez-vous ? M'abandonnerez-vous ?...

MADAME DE BRÉCOURT

Ah, Marquis ! Tout cela m'afflige, me tourne la tête.

LE MARQUIS

Si vous m'aimiez réellement !....

MADAME DE BRÉCOURT

Eh ! C'est parce que je vous aime...

LE MARQUIS

Il faut laisser passer cette boutade, elle ne saurait durer. J'ai même un moyen sûr, si vous voulez y consentir, et très facile : je dérouterai madame de Mirecourt.

MADAME DE BRÉCOURT

Et comment ?

LE MARQUIS

Elle m'a cru lié avec une autre femme ; je n'ai qu'à feindre de lui rendre des soins...

MADAME DE BRÉCOURT

Non, ce moyen-là ne me plaît point du tout.

LE MARQUIS

Que craignez-vous ?

MADAME DE BRÉCOURT

Cette femme peut devenir sensible, et d'indifférente qu'elle vous serait, vous pourriez...

LE MARQUIS

Vous ne vous rendez pas justice

MADAME DE BRÉCOURT

Il vaut mieux que vous me voyiez chez ma soeur.

LE MARQUIS

Quoi, jamais ailleurs ?

MADAME DE BRÉCOURT

Je ne peux empêcher que vous ne soupiez quelquefois dans les mêmes maisons.

LE MARQUIS

Vous feignez de ne pas m'entendre.

MADAME DE BRÉCOURT

Pardonnez-moi, je vous entends ; si le soin de ma gloire vous occupait....

LE MARQUIS

Ah, pardonnez !...

MADAME DE BRÉCOURT

Voilà à quoi nous exposent nos maris avec leurs façons ; mais ne comptez pas en profiter jamais.

LE MARQUIS

Je n'ai point d'autres desseins que de faire ce qui pourra vous plaire.

MADAME DE BRÉCOURT

Ne m'en parlez donc plus.

LE MARQUIS

Je vous le promets.

Il lui baise la main.

MADAME DE BRÉCOURT, effrayée

Qu'est-ce que j'entends ? J'ai fait fermer ma porte. Voyez un peu.

LE MARQUIS, regardant à la fenêtre

C'est votre mari !

MADAME DE BRÉCOURT

Et votre carrosse ?

LE MARQUIS

Il est chez ma mère, je suis venu tout seul.

MADAME DE BRÉCOURT

S'il va entrer ici ! Je crois l'entendre ; cachez-vous dans mon boudoir.

LE MARQUIS

J'y vais.

Il laisse son chapeau sur le fauteuil où il était assis, et il entre dans le boudoir.

SCÈNE V. Monsieur de Brécourt, Madame de Brécourt.

MONSIEUR DE BRÉCOURT entre en lisant des papiers ; il se retourne et dit à ses gens

Qu'on n'ôte pas mes chevaux.

Et continuant de lire, il s'approche du fauteuil où était le marquis, y laisse tomber son chapeau, et s'assied. À madame de Brécourt, toujours en lisant.

Vous n'êtes pas sortie ?

MADAME DE BRÉCOURT

Non.

MONSIEUR DE BRÉCOURT, lisant

- Pourquoi n'avez-vous pas été à l'opéra ?

MADAME DE BRÉCOURT

C'est que je ne m'en suis pas souciée apparemment.

MONSIEUR DE BRÉCOURT, lisant

Nota. Cette marque - indique des temps de silence nécessaires dans le jeu de cette scène.

- Vous ne vous en êtes pas souciée ? - Si vous n'aviez pas de petite loge, vous me tourmenteriez pour en avoir une.

MADAME DE BRÉCOURT

Cela pourrait bien être.

MONSIEUR DE BRÉCOURT, lisant

- Le marquis est-il venu ?

MADAME DE BRÉCOURT

Vous avez donné de si bons ordres...

MONSIEUR DE BRÉCOURT, lisant

Moi ?

MADAME DE BRÉCOURT

Apparemment. - Pourquoi rentrez-vous donc à présent ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Pourquoi ? —

Il remet ses papiers dans sa poche.

Parce que je veux reposer mes chevaux ; j'ai couru tout le Marais sans trouver personne.

Quartier de la rive droite de Paris recouvrant de grande partie du 3ème et 4ème arrondissement.

MADAME DE BRÉCOURT

Il fallait aller chez madame de Mirecourt.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Il monte sa montre.

— Madame de Mirecourt ?

MADAME DE BRÉCOURT

Sans doute ; c'est une femme charmante, elle vous ressemble.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Il remet sa montre.

- Je ne peux pas la souffrir.

MADAME DE BRÉCOURT

Vous ne soupez pas ici apparemment ? -

MONSIEUR DE BRÉCOURT

- Il ronge le bout de son doigt.

Je ne sais pas si je souperai.

Il se coupe une envie au doigt.

Ils veulent que je prenne du lait.

MADAME DE BRÉCOURT

À la bonne heure ; car je vous avertis qu'il n'y a point de souper, je ne mangerai rien.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

— Il remet ses ciseaux.

Vous ne mangerez rien ?

MADAME DE BRÉCOURT

Non ; ainsi si vous voulez souper, je vous conseille de vous en aller plus tôt que plus tard.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

- Il prend du tabac lentement.

Je verrai.

MADAME DE BRÉCOURT

Mais si vous n'avez pas de chevaux, prenez les miens.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Oui, et puis vous direz que je vous les ai estropiés.

MADAME DE BRÉCOURT

Quel raisonnement !

MADAME DE BRÉCOURT

- Remettant sa tabatière.

À propos de chevaux, je vous en ai acheté deux beaux, fort grands.

MADAME DE BRÉCOURT

Je ne me soucie pas plus de grands chevaux que de grands hommes.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Vous vous en servirez pourtant.

MADAME DE BRÉCOURT

Déterminez-vous donc, si vous voulez souper dehors.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

- Il raccommode une de ses boucles de jarretières.

Oui, vous avez raison ?

MADAME DE BRÉCOURT

Allons, allez-vous-en donc, monsieur.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

- Il la regarde.

Savez-vous que je ne vois personne coiffée comme vous ?

MADAME DE BRÉCOURT

Qu'est-ce que cela vous fait ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Oh, moi, rien du tout !

Il se lève lentement, et il prend le chapeau du Marquis pour le sien, sans y regarder.

Je reviendrai peut-être vous tenir compagnie, puisque vous êtes seule.

MADAME DE BRÉCOURT

Ne vous gênez pas.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Sûrement, je reviendrai.

À ses gens.

Allons, eh !

SCÈNE VI. Madame de Brécourt, Le Marquis.

LE MARQUIS, sortant du cabinet

Mais, savez-vous qu'il est assommant ?

MADAME DE BRÉCOURT

Vous êtes bien heureux qu'il ne se soit pas endormi ; car quelquefois il vient chez moi pour me faire cette saveur-là.

Le Marquis veut s'asseoir, et prend le chapeau de Monsieur de Brécourt, sans y regarder.

Que faites-vous donc !

LE MARQUIS

Mais...

MADAME DE BRÉCOURT

Non, je ne veux pas que vous restiez.

LE MARQUIS

Et pourquoi ?

MADAME DE BRÉCOURT

Vous avez dû entendre qu'il va revenir.

LE MARQUIS

Mais un instant seulement.

MADAME DE BRÉCOURT

Je ne veux pas qu'il vous surprenne ici.

LE MARQUIS

Mais quand vous verrai-je ?

MADAME DE BRÉCOURT

Je vous le manderai ; allez-vous-en, je vous en prie.

LE MARQUIS

Comme vous me renvoyez sans peine !

MADAME DE BRÉCOURT

Je ne veux pas vous perdre tout-à-fait ; voilà ce que vous devriez voir, au lieu de me faire des reproches.

LE MARQUIS

Eh bien, je vous demande pardon.

Il lui baise la main.

MADAME DE BRÉCOURT

Adieu, Marquis, adieu.

LE MARQUIS

Adieu, Madame, puisque vous le voulez.

Il sort.

SCÈNE VII. Madame de Brécourt, Victoire.

VICTOIRE

Ah, madame, j'ai été dans une belle inquiétude quand j'ai entendu arriver Monsieur ! Où avez-vous donc caché Monsieur_le_Marquis ?

MADAME DE BRÉCOURT

Dans mon boudoir.

VICTOIRE

C'est qu'il a été longtemps ici Monsieur.

MADAME DE BRÉCOURT

J'ai cru qu'il ne s'en irait jamais. Bon, le voilà qui revient ; je suis fâchée de n'être pas sortie. -

VICTOIRE

Il est encore temps. Je m'en vais demander vos chevaux.

MADAME DE BRÉCOURT

Eh bien, oui ; je dirai que ma soeur a envoyé me chercher. Il y viendra peut-être ; mais cela vaudra mieux que de rester seule ici avec lui.

Victoire sort par la garde-robe.

SCÈNE VIII. Madame de Brécourt, Monsieur de Brécourt.

MADAME DE BRÉCOURT

Quoi, Monsieur, vous voilà déjà ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT, troublé, agité

Oui, madame, me voilà.

MADAME DE BRÉCOURT

Qu'avez-vous donc ? Est-ce encore quelque nouvelle folie.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Non, madame, ce n'est pas une folie.

MADAME DE BRÉCOURT, langoureusement

Vous m'épouvantez ! Que vous est-il donc arrivé ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Vous m'avez dit que le Marquis n'était pas venu ici ?

MADAME DE BRÉCOURT

Oui, monsieur. Quoi, c'est encore cela ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Oui, Madame, vous avez le front de me soutenir qu'il n'est pas venu.

MADAME DE BRÉCOURT

Pourquoi ne le soutiendrais-je pas ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Parce que cela n'est pas vrai.

MADAME DE BRÉCOURT

Allons, Monsieur, vous rêvez. Si vous allez vous mettre à me tourmenter comme cela, je n'y tiendrai pas ; je vous en avertis.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Quand on ne fait que des choses honnêtes, on n'a pas recours au mensonge.

MADAME DE BRÉCOURT

Je vous dis ce qui est ; et je vous prie de me laisser...

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Non, Madame, vous ne dites pas la vérité. Il est peut-être ici encore au moment que je vous parle.

MADAME DE BRÉCOURT

Eh bien, Monsieur, cherchez si vous ne m'en croyez pas.

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Je n'ai pas besoin de chercher pour vous convaincre.

MADAME DE BRÉCOURT

Comment donc ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Tenez, Madame, voilà son chapeau que j'ai pris sur ce fauteuil, au lieu du mien.

MADAME DE BRÉCOURT

Son chapeau ?

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Oui ; voyez le cachet.

MADAME DE BRÉCOURT, prenant le chapeau, le regarde, et le lui rend

Eh bien, s'il est meilleur que le vôtre, vous n'avez pas perdu au change !

MONSIEUR DE BRÉCOURT

Vous le prenez sur ce ton-là, Madame ; eh bien, nous nous séparerons.

MADAME DE BRÉCOURT, se levant et s'en allant

À la bonne heure.

MONSIEUR DE BRÉCOURT, la suivant

Je vais trouver tous vos parents, et leur rendre compte de votre conduite.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0