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un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Dix-Septième Proverbe

Le Diamant

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 8 personnages

Personnages

  • MADAME DE GERCOURT
  • MONSIEUR DE GERCOURT
  • LE COMTE DE TOURMONT
  • HENRIETTE, Femme de Chambre de Madame de Gercourt
  • MONSIEUR DE MIRVAULT, frère de Monsieur de Gercourt
  • IKAËL, Marchand Juif, Allemand
  • DUMONT, Valet de Chambre de Madame de Gercourt
  • CHAMPAGNE, Laquais de Monsieur de Gercourt

LE DIAMANT

SCÈNE PREMIÈRE. Ikaël, Henriette.

IKAËL

Mademoiselle Hentiette, parle-vous un peu à moi.

HENRIETTE

Ah, c'est vous Monsieur Ikael ?

IKAËL

Oui, Matemoiselle, j'ai tonne pien à vous le pon chour.

HENRIETTE

Qu'est-ce qui vous fait venir ici, aujourd'hui ? Avez-vous quelque chose de nouveau à vendre ?

IKAËL

Oh, j'ai un marché , c'est pour rien ; c'est plus que un ponheur pour celle qui l'aura.

HENRIETTE

Qu'est-ce que c'est donc ?

IKAËL

C'est un diamant qui vaut douze mille francs, et que l'on tonne pour... je vous tis pour rien.

HENRIETTE

Voyons ?

IKAËL

Tenez, regartez avec ces yeux dont vous êtes connaissante.

Il lui donne une bague.

HENRIETTE

C'est une bague ?

IKAËL

Oui, justement, vous connaissez fort pon, sur la moment.

HENRIETTE

Elle est belle ; mais le prix fait tout.

IKAËL

C'est un fort pel eau, avec la feu qu'il jette, c'est un grand éclair.

HENRIETTE

Et combien, voulez-vous le vendre ?

IKAËL

C'est un prix te touze mille francs qu'il faut.

HENRIETTE

Douze mille francs ?

IKAËL

Il coûte cela, et je tonne moi, parce que c'est un Tame qui a pesoin t'argent, pour moitié.

HENRIETTE

Six mille francs.

IKAËL

Oui, justement, six mille francs, je porte â vous, pour faire voir à Matame te Gercourt.

HENRIETTE

Attendez ; elle va venir, vous lui parlerez.

IKAËL

Je veux pien. Je donne aussi à vous Matemoiselle, si je fends ici.

HENRIETTE

Tenez, je l'entends.

Elle lui rend la bague.

SCÈNE II. Madame de Gercourt, Henriette, Ikael.

MADAME DE GERCOURT, dédaigneusement

Qu'est-ce que c'est que cet homme-là, Mademoiselle ?

HENRIETTE

C'est Monsieur Ikaël, Madame.

MADAME DE GERCOURT

Ah, oui, c'est vrai. Qu'est-ce qu'il veut ?

Elle s'assied.

IKAËL

Matame, je marche ici pour fous faire un service fort peau.

HENRIETTE

Tenez, Madame, c'est un diamant admirable, voyez !

MADAME DE GERCOURT

Un diamant ? Non, je ne veux pas le voir.

IKAËL

Mais, Matame, le vue, il coûte rien, regarte un peu seulement, comme il prille.

Il donne la bague.

MADAME DE GERCOURT

Il n'est pas vilain.

Elle le regarde avec attention.

Mademoiselle, mon diamant du milieu n'est il pas plus beau que cela ?

HENRIETTE

Non, vraiment.

MADAME DE GERCOURT

Mais vous avez raison, il jette beaucoup de feu !

HENRIETTE

C'est ce que j'ai vu de mieux dans ce genre-le, et il n'est pas cher.

IKAËL

Non, il est pour un morceau de pain.

MADAME DE GERCOURT

Mais c'est que j'en raffole ! Réellement cela ferait un effet !... Je ne le garderais pas en bague.

HENRIETTE

Dites donc à Madame.

IKAËL

S'il faut parler en conscience, je dis à l'heure même. Il vaut touze mille francs ; on n'aurait pas un pareil pour ste prix, je jure.

MADAME DE GERCOURT

Douze mille francs ! C'est beaucoup d'argent. Je ne veux plus le voir.

Elle le regarde toujours.

HENRIETTE

Mais dites donc à Madame le dernier mot, Monsieur Ikaël.

MADAME DE GERCOURT

Non, je n'en veux plus entendre parler.

IKAËL

Matame, je tis encore un parole, il faut touze mille francs, comme j'ai rit ; mais je tonne à Matame pour six mille ; parce que c'est un personne dont l'affaire il est embarrassée ; c'est une Tame qui a joué et qui a besoin d'argent.

MADAME DE GERCOURT

Six mille francs : combien cela fait-il de louis ?

IKAËL

Justement teux cent cinquante, comme cela il est vrai.

MADAME DE GERCOURT

Deux cent cinquante louis ? Mademoiselle, cela n'est pas cher, n'est-ce pas ?

HENRIETTE

Non, vraiment, et vous trouveriez bien à vous en défaire à ce prix-là.

MADAME DE GERCOURT

Il me fait un plaisir !... que je ne peux pas dire.

IKAËL

Oui, il est fort plaisantement agréable ; Matame, il a raison.

HENRIETTE

Eh bien, Madame, il faut l'acheter.

MADAME DE GERCOURT

Mais, je n'ai pas d'argent, et je n'ai rien à vendre.

IKAËL

Si vous n'avez point d'argent, tonne-moi autre chose, je brend sur la pon prix.

MADAME DE GERCOURT

Que je suis malheureuse !

HENRIETTE

Mais si Monsieur voulait...

MADAME DE GERCOURT

Mon mari ! Oui ; c'est bien à lui qu'il faut s'adresser. Allons, reprend ton diamant, je ne veux plus le voir.

Elle rend la bague.

IKAËL

Mais il a grand tort, il trouvera jamais un pareil, Matame.

MADAME DE GERCOURT

Allons, va-t en ; cela me donne une humeur épouvantable !

HENRIETTE

Monsieur Ikaël, attendez un moment.

IKAËL

Je reste toujours , encore.

HENRIETTE

Madame, il me vient une idée ; Monsieur_le_Comte de Tourmont vous prêterait bien six mille francs, peut-être ?

MADAME DE GERCOURT, souriant

Lui ?

HENRIETTE

Pourquoi pas ? Vous lui rendrez quand vous voudrez.

MADAME DE GERCOURT

Il est vrai que le Comte... Henriette, tu as bien de l'esprit, au moins.

HENRIETTE

Madame, c'est mon zèle pour vous qui fait imaginer cela ; ce marché est unique et je ne voudrais pas vous le voir manquer.

MADAME DE GERCOURT, nonchalamment

Mais c'est que le Comte crois-tu qu'il le veuille ?

HENRIETTE

Sûrement, il n'y a pas assez longtemps qu'il vous connaît pour qu'il ne saisisse pas cette occasion de vous faire plaisir. Et puis Madame lui fera vouloir.

MADAME DE GERCOURT

Je lui ferai vouloir ? Mais c'est que je ne l'aime pas trop.

HENRIETTE

Qu'est-ce que cela fait ? Vous n'en aimez pas d'autre mieux que lui, à présent.

MADAME DE GERCOURT

Non... Écoutes. Tu as raison ; il va sûrement arriver, et je lui ferai une querelle...

HENRIETTE

J'entends, et le raccommodement se fera par la bague.

MADAME DE GERCOURT

Non, je ne veux pas qu'il me la donne.

HENRIETTE

Sans doute ; mais il vous prêtera l'argent qu'il faut pour l'acheter..

MADAME DE GERCOURT

C'est cela même.

HENRIETTE

Ah ! J'entends un carrosse.

Elle va voir à la fenêtre.

C'est lui qui arrive. Je vais faire cacher le Juif dans l'anti-chambre et je reviendrai. Vous me direz quand il faudra le faire entrer.

MADAME DE GERCOURT

Oui, c'est fort bien.

Henriette emmène le Juif.

SCÈNE III. Madame de Gercourt, Le Comte, Dumont.

DUMONT, annonçant

Monsieur_le_Comte de Gercourt.

MADAME DE GERCOURT

Quoi, c'est vous Monsieur_le_Comte !

Elle se lève.

LE COMTE

Que dites-vous donc, Madame ? Mais qu'avez-vous, vous me paraissez bien abattue ?

MADAME DE GERCOURT

Je n'ai rien, Monsieur. Mais comment êtes-vous ici aujourd'hui ?

LE COMTE

Moi, Madame, où puis-je être mieux ? Si vous saviez avec quelle impatience j'attends le moment de vous voir...

MADAME DE GERCOURT

Moi ? Celui-là est merveilleux ! Je vous jure que je ne m'y attendais pas.

LE COMTE

Que voulez-vous donc dire, Madame ? Vous me désespérez, réellement.

MADAME DE GERCOURT

Voilà par exemple ce que je ne crois pas : tenez, soyez vrai. Je ne trouve pas que vous ayez tort, vous avez pu croire que je vous aimerais...

LE COMTE

Comment ! Me serais-je abusé ? Vous me faites trembler !

MADAME DE GERCOURT

Non, Monsieur, je ne vous fais pas trembler. Laissez-moi dire. Je crois que j'ai pu vous paraître aimable ; mais à la longue, on ne paraît pas toujours la même, il y a tant de femmes qui ont l'art de plaire, qu'il n'est pas difficile d'en trouver qui puissent vous paraître mieux que moi.

LE COMTE

Je ne comprends pas...

MADAME DE GERCOURT

Cela n'est pas difficile cependant ; quand j'aime, à peine l'exprimai-je, j'ai une façon d'être toute particulière ; les hommes aiment les femmes vives, je ne le suis pas, ce n'est pas votre faute. Vous trouvez mieux, cela est tout simple.

LE COMTE

Mieux, mieux ! Mais Madame...

MADAME DE GERCOURT

Non, je vous dis vrai, la Présidente vous convient, et si j'étais homme, je sens que je l'aimerais.

LE COMTE

La Présidente ! À peine lui ai-je parlé jamais.

MADAME DE GERCOURT

Quoi ! Hier, pendant le souper là, pouvez-vous nier ?

LE COMTE

Je ne nie pas qu'elle m'a demandé quand j'irais à Versailles, et que je lui ai répondu que je n'en savais rien...

MADAME DE GERCOURT

Mais en répondant cela, on ne regarde pas une femme jusques dans le fond de l'âme, et on ne l'attend pas pour lui donner la main après le souper, quand on n'a pas autre chose à lui dire. Je ne suis pas jalouse au moins, n'allez pas le croire, ce n'est pas un reproche.

LE COMTE

Vous seriez bien fâchée que je le crusse ; tant je vous suis indifférent.

MADAME DE GERCOURT

Indifférent, non, j'ai de l'amitié pour vous.

LE COMTE

Ah, Madame, cessez ce ton, vous m'accablez, vous me désespérez ; je ne vois que vous au monde, capable de m'attacher, je ne veux vivre que pour vous.

MADAME DE GERCOURT

On dit toujours cela.

LE COMTE

On peut le dire ; mais on ne le sent pas comme je le sens et je jure que jamais...

MADAME DE GERCOURT

Pourquoi cet empressement pour la Présidente ; car si vous voulez que je vous l'avoue, cela m'a véritablement fâchée ; une femme qu'à peine vous connaissez.

LE COMTE

Eh, Madame, pourquoi ne me l'avoir pas dit ? Je n'ai même rien lu dans vos yeux qui me l'annonçât.

MADAME DE GERCOURT

Parce que je voulais...

SCÈNE IV. Madame de Gercourt, Le Comte, Henriette, Ikaël, du côté du Comte.

HENRIETTE

Madame a sonné, je crois ?

MADAME DE GERCOURT

Non, Mademoiselle. Eh bien, pourquoi donc laisser entrer cet homme-là ?

IKAËL

Monsieur Comte, si vous êtes ami de Matame ; c'est un marché d'or.

LE COMTE

Qu'est-ce que c'est ?

MADAME DE GERCOURT

Allons, je n'en veux point. Mademoiselle, je vous en prie faites-le sortir.

HENRIETTE

Mais, Madame, que Monsieur_le_Comte juge.

IKAËL

Oui, Monsieur Comte, c'est un tiamant qui n'a pas sa pareil dans tout la monde entier.

LE COMTE

Un diamant ? Voyons.

MADAME DE GERCOURT

Non, ne regardez pas cela, d'ailleurs je n'en ai que faire.

LE COMTE

Il est fort beau ! Combien veux-tu le vendre ?

IKAËL

Je tirai à Monfieur Comte , il me connaît pien. À Metz, MonSieur Comte, vous savez pien que j'étais connu dans la Régiment ?

LE COMTE

Allons, finis.

IKAËL

Monsieur Comte , je dis fte tiamant, il vaut touze mille francs ; comme je suis moi, un Juif. Eh bien, je tonne à Matame, pour six mille francs.

LE COMTE

Six mille francs ?...

IKAËL

Oui, pas plus.

MADAME DE GERCOURT

Je n'en ai que faire.

LE COMTE, à Henriette

Est-ce un bon marché, réellement ?

HENRIETTE

Oui, vraiment, très bon.

LE COMTE

Pourquoi donc ne le prenez-vous pas, Madame ?

MADAME DE GERCOURT

Parce que j'en ai assez d'autres.

LE COMTE

Je crois deviner. Le trouvez-vous beau ?

MADAME DE GERCOURT

Mais je ne l'ai pas trop vu, je ne veux pas être tentée.

LE COMTE

Regardez-le : il me paraît très brillant, et s'il vous convient , il n'y a pas à hésiter.

MADAME DE GERCOURT

Il est très agréable mais...

LE COMTE

Vous n'avez pas d'argent peut-être.

MADAME DE GERCOURT

Non, je n'en veux point, absolument.

LE COMTE

Mais si c'est cela, il ne faut pas laisser échapper cette occasion-ci.

IKAËL

Oh, c'est un pon occasion.

LE COMTE

Je me charge de le payer et vous me le rendrez quand vous voudrez.

MADAME DE GERCOURT

Non, je ne veux pas devoir absolument.

LE COMTE

À moi, sans doute ; car qu'est-ce qui ne doit pas ?

MADAME DE GERCOURT

À vous, ni à personne, que pour des choses indispensables.

LE COMTE

Prenez-le toujours ; si vous vous en dégoûtez vous me le rendrez, ou vous me le payerez ; vous ferez ce qu'il vous plaira. Toi, Ikaël, attends moi là-dedans. Je te donnerai ton argent chez moi, où je vais retourner.

IKAËL

Matame, il garde tonc la bague ?

MADAME DE GERCOURT

Oui, oui, puisque le Comte le veut. En vérité, Monsieur_le_Comte, je ne sais pas encore quand je pourrai vous rendre cet argent-là, il faudra que nous prenions des arrangements.

LE COMTE

Je ferai tout ce qu'il vous plaira.

IKAËL

Monsieur Comte , Matame, Matemoiselle, je suis bien pour vous servir.

LE COMTE

Attends-moi.

IKAËL

Ah, Monsieur Comte, je fuis pas pressé.

SCÈNE V. Madame de Gercourt, Le Comte, Henriette.

MADAME DE GERCOURT

Il est véritablement très beau ce diamant-là, et je crois avoir fait un très bon marché ; mais, Comte, je crains que cela ne vous dérange.

LE COMTE

Moi, Madame, je vous jure que non ; n'ayez donc pas cette crainte-là.

MADAME DE GERCOURT

Mademoiselle, ne le trouvez-vous pas beau ?

HENRIETTE

Oui, Madame, et je suis bien aise que vous l'ayez acheté.

MADAME DE GERCOURT

Ah, mon_Dieu ! Mais je n'y pensais pas ; me voilà dans le plus grand embarras ; c'est comme si je ne l'avais pas, ce diamant.

LE COMTE

Et pourquoi ?

MADAME DE GERCOURT

Parce que je n'en pourrai pas faire usage, je ne pourrai pas le porter.

LE COMTE

Comment ?

MADAME DE GERCOURT

Mon mari connaît tous mes diamants, et il sait bien qu'il ne me donne pas assez pour que je puisse acheter quelque chose de ce prix-là.

LE COMTE

Votre réflexion est embarrassante.

MADAME DE GERCOURT

Je suis désespérée. Il faut que je m'en détache absolument et que le Juif le reprenne.

LE COMTE, avec joie

Madame, il me vient une idée admirable ! Il faut que le Juif le reprenne, oui : écoutez ; écoutez ; c'est délicieux !

MADAME DE GERCOURT

Dites donc ?

LE COMTE

Ikaël le portera à votre mari, il lui donnera pour cent louis, le bon marché le tentera et il l'achètera pour vous le donner.

MADAME DE GERCOURT

Oui, votre idée est plaisante, et je gagnerai même à cela cent louis, que je vous devrai de moins.

LE COMTE

Mademoiselle Henriette, faites entrer le Juif.

MADAME DE GERCOURT

En vérité, Comte, vous êtes ravissant ! Je n'aurais jamais eu l'esprit d'inventer cela.

LE COMTE

Croyez-vous encore à la Présidente ?

MADAME DE GERCOURT

Allons, allons, ne parlons plus d'elle.

HENRIETTE

Je vais donc faire entrer le Juif ?

MADAME DE GERCOURT

Oui, oui.

HENRIETTE

Monsieur Ikaël ?

SCÈNE VI. Madame de Gercourt, Le Comte, Henriette, Ikaël.

LE COMTE

Ikaël, écoute bien ce que je te vas dire.

IKAËL

Oui, Monsieur Comte.

LE COMTE

Voilà la bague, qu'il faut que tu reprennes...

IKAËL

Quoi, Matame, il ne veut plus ; c'est un grand tort, il est un fort pon marché, pour véritablement.

LE COMTE

Ce n'est pas cela. Il faut que tu la donnes à Monsieur de Gercourt, le mari de Madame, pour cent louis.

IKAËL

Ah, Monsieur Comte, je peux pas moins de six mille francs, en conscience , c'est comme je tis...

LE COMTE

On te la payera toujours six mille francs ; mais tu la donneras à Monsieur de Gercourt, pour cent louis...

IKAËL

Mais, Monsieur Comte, il fait un plaisanterie ; cent louis , il fait pas six mille francs.

LE COMTE

Non, mais cela fait deux mille quatre cent livres.

IKAËL

Hé pien, Monsieur Comte, fous foyez pien que je ne peux pas pour teux mille quatre cents livres.

LE COMTE

Non ; mais je redonnerai trois mille six cents livres, moi, pour le reste du paiement.

IKAËL

Ah, je comprends fort pien, vous achetez à vous deux, vous, Monsieur Comte, et Monsieur Gercourt encore.

LE COMTE

Oui ; c'est cela.

MADAME DE GERCOURT

Mais il ne faut pas qu'il aille dire à mon mari, que vous payerez le reste.

IKAËL

Il faut pas ?

LE COMTE

Non, vraiment. Tiens, Henriette te mènera chez lui, ou bien où il fera. Et tu lui diras que cette bague est à vendre pour six mille francs. S'il n'en veut pas pour ce prix là, tu diminueras jusqu'à cent louis. Pour lors, il la prendra, il te donnera cent louis et je te donnerai le reste.

IKAËL

Je comprends fort pon ; c'est pour lui faire croire encore un plus pon marché que six mille francs.

LE COMTE

Oui ; et tu ne lui parleras pas de moi, ni de Madame.

IKAËL

Oh, laissez faire, je suis assuré à présent avec la tiamant. Où faut-il porter ?

MADAME DE GERCOURT

Henriette te le dira, et quand il en sera temps.

IKAËL

Ah, pon, pon.

HENRIETTE

Madame, je crois que voilà Monsieur.

MADAME DE GERCOURT

Mon carrosse doit être au bout du jardin, sur le rempart ?

HENRIETTE

C'est Monsieur, lui-même.

MADAME DE GERCOURT

Hé bien, je m'en vais. Reste ici, il ne saura pas que je serai sorti, il y viendra sûrement. Venez Comte.

SCÈNE VII. Monsieur de Gercourt, Henriette.

MONSIEUR DE GERCOURT, avec des papiers à la main

Où est Madame de Gercourt, Mademoiselle ? Je la croyais ici.

HENRIETTE

Monsieur, elle vient de sortir dans l'instant par la porte du rempart.

MONSIEUR DE GERCOURT, s'asseyant et lisant ses papiers

Et reviendra-t-elle souper ?

HENRIETTE

Oui, Monsieur, car elle se plaignait encore ce matin, qu'elle ne vous voyait presque plus.

MONSIEUR DE GERCOURT, lisant

Oui, je crois que c'est bien là ce qui l'occupe. Je souperai pourtant ici aujourd'hui.

HENRIETTE

Cela lui fera grand plaisir.

MONSIEUR DE GERCOURT, lisant

Mademoiselle.... auriez-vous une écritoire.

HENRIETTE

Oui, Monsieur, en voilà une.

MONSIEUR DE GERCOURT, essayant d'écrire

Mais cela n'écrit non plus !... C'est bien là une écritoire de femmes ! Je vous en prie, dites qu'on me fasse venir mon caissier, ou Monsieur Le Noir ; c'est égal.

HENRIETTE

Monsieur, ils n'y sont pas.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Comment, il n'y a personne au Bureau ?

HENRIETTE

Non, parce que Madame a donné sa loge de la Comédie à ces Messieurs, et ils y font allés.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

C'est bien nécessaire que des Commis aillent à la Comédie ; mais je sais bien pourquoi ; c'est que cette femme-là n'a jamais le sol et qu'elle se fait avancer ses quartiers par le caissier.

HENRIETTE

C'est bien vrai, Monsieur, qu'elle n'a pas d'argent ; si elle en avait ici, je lui aurais fait faire aujourd'hui un bon marché ; mais je n'ai pas voulu seulement lui en parler.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Vous avez bien fait, et vous devriez, si vous lui êtes attaché, chasser tous ces petits marchands qui viennent sans cesse et qui font une source de ruine pour les femmes.

HENRIETTE

C'est aussi ce que je fais toujours. Monsieur, si vous vouliez voir le marché dont je vous parle.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Je n'ai point d'argent , Mademoiselle.

HENRIETTE

Cela ne fait rien, je vais toujours vous l'aller chercher.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Cela c'est inutile.

Henriette sort et va chercher Ikaïl.

SCÈNE VIII. Monsieur de Gercourt, Ikaël, Henriette.

IKAËL

Monsieur, je suis pien pour servir à fous.

MONSIEUR DE GERCOURT

Qu'est-ce que c'est ? Quoi, un Juif ! Pourquoi laisse-t-on entrer ces gens-là ici ?

HENRIETTE

Monsieur, c'est moi qu'il a demandé, c'est l'homme au bon marché dont je vous parlais.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Je n'en ai que faire, allons.

IKAËL

Si Monsieur, il foulait regarter seulement ste tiamant.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Je te dis que non.

IKAËL

Monsieur, consitérez que je l'apporte ici de préférence, et que ste tiamant qu'il vale douze mille francs partout ; on la tonne pour six mille.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

S'il valait douze mille francs, on ne le donnerait pas pour moitié.

IKAËL

Non, cela il est frai, comme il tit Monsieur, mais c'est la pesoin t'argent sur la moment, qui fait cet marché pon.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Laisse-moi en repos.

HENRIETTE

Mais, Monsieur, voyez-le.

MONSIEUR DE GERCOURT, regardant le diamant

Voyons donc. Oui, il est fort beau ; mais je n'en veux point.

IKAËL

Eh pien, compien, Monsieur, il veut-il tonner.

MONSIEUR DE GERCOURT, remettant le diamant sur la table et écrivant

Rien.

IKAËL

Oh, rien, c'est un patinage, et Monsieur il n'est pas capaple s'il ne regarte pas ; mais je puis encore temanter moins, si il veut examiner, je tonne pour teux cent louis.

HENRIETTE

Ah, Monsieur, deux cent louis ; c'est pour rien.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Que veux-tu que j'en fasse ?

HENRIETTE

Mais, Monsieur, pour Madame, c'est bientôt sa fête.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Bon, elle en a assez.

HENRIETTE

Elle n'en a pas un comme cela.

IKAËL, présentant le diamant

Oui, Monsieur, regarte encore.

MONSIEUR DE GERCOURT

Je vois bien. Allons, pour me débarrasser, je t'en donnerai cent louis.

IKAËL

Ah, Monsieur, ste tiamant là pour cent louis ! J'ai pas volé, je puis pien tire.

MONSIEUR DE GERCOURT

C'est tout ce que j'en peux donner. Allons, laisse-moi donc en repos.

IKAËL

Eh pien, mette cent cinquante ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Non.

IKAËL

Fous ne foulez pas ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Je te dis que non.

IKAËL

Eh pien, Monsieur, prentre tonc pour cent louis ; mais je puis pien assurer, que je fends jamais encore pour cet prix-là.

MONSIEUR DE GERCOURT

Ils disent toujours cela.

HENRIETTE

Je crois qu'il a raison. Quel plaisir cela va faire à Madame !

MONSIEUR DE GERCOURT

Oh, oui, tu verras. Il faudra que je lui aie encore obligation de le prendre, peut-être.

Il écrit un billet.

HENRIETTE

En vérité, Monsieur, vous ne connaissez pas la bonté de son coeur.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

La bonté de son coeur !... Voilà un billet pour les cent louis, tu n'as qu'à attendre que le Caissier soit revenu.

IKAËL

Monsieur, s'il y a encore t'autres sortes pour la service, je viens sur la moment.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Non, non je ne veux plus te voir.

IKAËL

Monsieur, je suis fort opligé.

Il sort avec Henriette.

SCÈNE IX. Monsieur de Gercourt, Monsieur de Mirevault, Champagne.

CHAMPAGNE

Monsieur de Mirevault.

MONSIEUR DE GERCOURT

Mon frere ?

Il se lève.

Et par quelle aventure à cette heure-ci ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Je viens vous dire une nouvelle.

MONSIEUR DE GERCOURT

Une nouvelle ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Oui, nous marions ma fille.

MONSIEUR DE GERCOURT

Ah, ah ! Asseyez-vous donc.

Ils s'asseyent.

MONSIEUR DE MIREVAULT

J'ai trouvé un parti qui me convient.

MONSIEUR DE GERCOURT

Tant mieux ! Est-ce le Trésorier des États de...

MONSIEUR DE MIREVAULT

Non, non ; c'est un Colonel.

MONSIEUR DE GERCOURT

Un Colonel ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Oui, ou du moins qui en a la promesse ; c'est un homme de grande qualité.

MONSIEUR DE GERCOURT

Diantre !

MONSIEUR DE MIREVAULT

Ma fille sera présentée et il pourrait même arriver, s'il mourrait quelques parents... vous entendez bien... qu'elle aurait le Tabouret.

Tabouret : Droit du tabouret, droit qu'avaient les duchesses de s'asseoir sur un tabouret ou siège pliant pendant le souper du roi et au cercle de la reine. [L]

MONSIEUR DE GERCOURT

Et vous et votre femme, qu'est-ce que vous auriez ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Nous aurons, que nous marierons bien notre fille.

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui, c'est une grande affaire que vous faites là. Et votre gendre est-il riche ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Non, pas à présent ; mais il a les plus grandes espérances.

MONSIEUR DE GERCOURT

Enfin, vous êtes bien content.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Oui. Je voudrais voir votre femme pour lui en faire part.

MONSIEUR DE GERCOURT

Elle est sortie ; mais je me charge de lui dire. Et comment s'appelle...

MONSIEUR DE MIREVAULT

Quoi, je ne vous l'ai pas dit ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Non, vraiment.

MONSIEUR DE MIREVAULT

C'est le Marquis de Ferville, vous le connaissez.

MONSIEUR DE GERCOURT

Sûrement.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Vous voyez bien ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui, c'est une très bonne affaire.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Je suis bien aise que vous l'approuviez. Ah ça, je m'en vais, car j'ai mille choses à acheter, des étoffes, des diamants...

MONSIEUR DE GERCOURT

Est-ce que vous vous connaissez en diamants ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Oui, vraiment, et très bien même.

MONSIEUR DE GERCOURT

Tenez, voyez un peu cela.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Ah, ah ! C'est fort beau !

MONSIEUR DE GERCOURT

Qu'est-ce que cela vaut ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Mais, attendez. Cela vaut douze mille francs, et au meilleur marché dix.

MONSIEUR DE GERCOURT

Vous le croyez ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Je vous dis que je m'y connais très bien.

MONSIEUR DE GERCOURT

Devinez combien il m'a coûté ; c'est un hasard.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Huit mille francs ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Pas tant.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Si vous l'avez eu pour, six, c'est pour rien.

MONSIEUR DE GERCOURT

Il ne me coûte que cent louis.

MONSIEUR DE MIREVAULT

C'est inconcevable ; car il est admirable.

MONSIEUR DE GERCOURT

Je vous dis vrai.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Pardi, vous devriez bien me le céder ; c'est un hasard unique.

MONSIEUR DE GERCOURT

Je ne le peux pas, je l'ai acheté pour Madame de Gercourt.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Elle en a tant, et vous me feriez le plus grand plaisir du monde.

MONSIEUR DE GERCOURT

Hé bien, écoutez, arrangeons-nous.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Je ne demande pas mieux.

MONSIEUR DE GERCOURT

Vous l'avez estimé dix mille francs ?

MONSIEUR DE MIREVAULT

Oui, est-ce que vous voulez me le vendre cela ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Fi donc ! Voici ce que je veux dire ; vous mariez ma nièce, je eerai obligé de lui faire un présent.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Eh bien, vous lui donnez ce diamant ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui ; mais vous me rendrez mes cent louis.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Mais, vous ne lui donnerez rien par cet arrangement-là.

MONSIEUR DE GERCOURT

Je vous demande pardon, et l'excédent des cent louis.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Cela ne Se peut pas , et vous vous moquez de moi.

MONSIEUR DE GERCOURT

Non, je ne le cède qu'à cette condition.

MONSIEUR DE MIREVAULT

C'eSt un peu vilain, ce que vous faites-là.

MONSIEUR DE GERCOURT

Vilain ou non, voyez Si cela vous convient ;

MONSIEUR DE MIREVAULT

Allons , comme vous voudrez.

MONSIEUR DE GERCOURT

Vous me rendrez mes cent louis à votre aise pourvu que je les aie demain avant midi.

MONSIEUR DE MIREVAULT

Oui, oui.

Il s'en va.

SCÈNE X. Monsieur de Gercourt, écrivant, Madame de Gercourt.

MADAME DE GERCOURT

Et par quel hasard, Monsieur, êtes vous établi ici...

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Je suis venu vous y chercher ; j'y suis resté.

MADAME DE GERCOURT, s'asseyant

C'est bien honnête à vous. Je me plaignais tantôt, de ce que je ne vous vois jamais que des instants.

MONSIEUR DE GERCOURT

Comment donc, ceci est nouveau !

MADAME DE GERCOURT

Mais, point du tout, il semble à vous entendre, que je ne vous aime pas ; vous savez bien le contraire.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Moi ? Point du tout.

MADAME DE GERCOURT

Oh, laisssez donc là vos écritures.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Si vous voulez, je m'en irai chez moi.

MADAME DE GERCOURT

C'est bien répondre à tout ce que je vous dis de tendre.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

De tendre ! Sûrement ce que je fais, vaut mieux que de la tendresse pour vous. Je suis occupé de recueillir quand vous ne faites que songer à répandre, à dépenser.

MADAME DE GERCOURT

L'un est plus honnête que l'autre. Répondez-moi donc. N'avez-vous vu personne depuis que vous êtes rentré ?

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Non. Ah, j'ai vu mon frère. Il marie sa fille, il est enchanté !

MADAME DE GERCOURT

Je le crois.

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Au Marquis de Ferville.

MADAME DE GERCOURT

Au Marquis de Ferville ! C'est bien fait à eux ; c'est ma belle-soeur qui aura fait ce mariage-là ; car c'est la plus ridicule créature avec sa vanité...

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Je me suis chargé de vous le dire.

MADAME DE GERCOURT

À la bonne heure, comme ils voudront. Mais vous avez vu quelqu'un encore ?

MONSIEUR DE GERCOURT, écrivant

Je vous dis que non.

MADAME DE GERCOURT

Pour cela vous dites que vous venez me chercher et vous êtes bien peu occupé de moi : comment voulez-vous qu'on cause avec vous, pendant que vous écrivez ? Dites-moi donc, on m'a dit que vous aviez vu quelqu'un encore.

MONSIEUR DE GERCOURT

Ah, un Juif ?

MADAME DE GERCOURT

Un Juif ? Quoi, vous auriez acheté quelque chose pour moi ; je vous reconnais bien-là ; il y a longtemps que vous ne m'aviez rien donné, et vous vous en êtes souvenu : qu'est-ce que c'est ?

MONSIEUR DE GERCOURT

J'avais acheté un diamant.

MADAME DE GERCOURT

Pour moi ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui.

MADAME DE GERCOURT

Laissez donc cela. Hé bien, où est-il ? Donnez-le-moi, il est surement beau ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui, il est fort beau.

MADAME DE GERCOURT

Voyons-le donc.

MONSIEUR DE GERCOURT

Écoutez-moi.

MADAME DE GERCOURT

Mais, que voulez-vous dire ? Voyons le diamant.

MONSIEUR DE GERCOURT

Laissez-moi vous expliquer ceci.

MADAME DE GERCOURT

Mais, quelle explication faut-il ? Donnez-le moi.

MONSIEUR DE GERCOURT

Attendez ; c'est un marché admirable que j'ai fait. Mon frère l'a estimé dix mille francs.

MADAME DE GERCOURT

Il doit être beau.

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui, vraiment, il est beau, et je ne l'ai acheté que cent louis.

MADAME DE GERCOURT

Voyons-le donc.

MONSIEUR DE GERCOURT

Voici bien le meilleur, mon frère l'a trouvé charmant, il en a eu envie.

MADAME DE GERCOURT

Vous ne lui avez pas donné ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Je n'ai pas été si sot.

MADAME DE GERCOURT

Vous avez bien su tout le plaisir que vous feriez.

MONSIEUR DE GERCOURT

Écoutez jusqu'au bout ; il voulait que je lui cédât pour cent louis.

MADAME DE GERCOURT

Mais, point du tout.

MONSIEUR DE GERCOURT

Sans doute, voici ce que j'ai fait. J'ai dit puisqu'il marie sa fille, je serai obligé de lui faire un présent.

MADAME DE GERCOURT

Hé bien ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Je lui ai dit : vous trouvez qu'il vaut dix mille francs, en vous le cédant pour cent louis...

MADAME DE GERCOURT, intriguée

Comment ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Voyez mon calcul ; c'est comme si je donnais à ma nièce, sept mille six cent livres.

MADAME DE GERCOURT

Hé bien, vous lui avec donné ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Oui, mais il me rendra mes cent louis ; voilà ce qu'on appelle saisir l'occasion.

MADAME DE GERCOURT

Allez, vous êtes odieux ; c'est une vilénie abominable !

MONSIEUR DE GERCOURT

Voilà bien comme sont les femmes, elles n'entendent rien aux affaires.

MADAME DE GERCOURT

Mais, si c'est un bon marché ; pourquoi n'en aurais-je pas profité ?

MONSIEUR DE GERCOURT

Mais songez donc que c'est sept mille six cent livres que je donne, sans qu'il m'en coûte un sol.

MADAME DE GERCOURT

Je songe que vous ne savez ce que c'est de rien faire qui puisse me faire plaisir, non, Monsieur, jamais ; j'étais bien sotte de l'imaginer.

MONSIEUR DE GERCOURT

Mais...

MADAME DE GERCOURT

Non, je ne veux rien entendre.

MONSIEUR DE GERCOURT

On ne peut donc jamais avoir d'agrément dans sa maison, en cherchant même à faire de son mieux. J'étais revenu ici pour souper avec vous, et je m'en vais.

MADAME DE GERCOURT

Allez, allez, Monsieur, chercher à gagner sur un Juif. Voilà comme font ces Messieurs les maris, et ils veulent qu'on les aime après cela.

SCÈNE XI. Madame de Gercourt, Le Comte, Henriette.

LE COMTE

Eh bien, Madame, cela a-t-il bien réussi ?

MADAME DE GERCOURT, sèchement

Oui, Monsieur, très bien.

LE COMTE

Ah, j'en suis enchanté !

MADAME DE GERCOURT

Oui, vous avez eu là une belle idée ! Il a acheté le diamant cent louis, et il l'a cédé à son frère, pour le même prix.

LE COMTE

Quoi, vous ne l'avez pas ?

MADAME DE GERCOURT

Non, Monsieur, non, faut-il vous le répéter cent fois ? Voilà le fruit de votre belle imagination.

LE COMTE

Mais, Madame, j'ai cru...

MADAME DE GERCOURT

Monsieur, il fallait me laisser faire ; mais vous vous croyez toujours plus d'esprit que nous.

LE COMTE

Je suis bien loin de le penser, et je vous ai toujours trouvé supérieure en tout à tout ce que je connais.

MADAME DE GERCOURT

Toutes ces fadeurs-là font hors de saison, et vous me ferez plaisir de vous retirer.

LE COMTE

Parlez-vous sérieusement ?

MADAME DE GERCOURT

Oui, Monsieur, et très sérieusement, je sens que je ne vous dirais que des choses désagréables.

LE COMTE

J'espère que demain vous ne penserez pas comme cela.

MADAME DE GERCOURT

Demain, comme aujourd'hui, je ne veux plus vous revoir. Ne me suivez point, c'est un parti pris ; c'est inutile.

Elle s'en va avec Henriette.

LE COMTE

Amour, soins, argent, rien ne peut vaincre leurs caprices, et nous avons toujours tort.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0