Proverbe en prose· Comédie
L'Ecrivain des Charniers.
Représenté pour la première fois en 1768 à Bagatelle chez Madame la Marquise de Mauconseil.
Personnages
- MADAME DE L'AIGUILLE, Marchande Lingère
- MADEMOISELLE JANNETON, sa fille
- Monsieur DUBOIS, père, débitant de Tabac
- Monsieur DUBOIS fils, commis des Barrières
- MONSIEUR DISCRET, écrivain des Charniers
- NICOLAS, Commissionnaire
La Scène représente les Charniers des Innocents. À droite est la boutique de Madame de L'Aiguille, Marchande Lingère, et à gauche, un tonneau qui sert de Bureau à Monsieur Discret, écrivain.
SCÈNE PREMIÈRE. Mademoiselle Janneton, Monsieur Dubois.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Mais, Mademoiselle, si vous me faites l'honneur de m'aimer véritablement comme vous le dites, pourquoi vous affligez-vous ?
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, Monsieur Dubois, si vous saviez !...
MONSIEUR DUBOIS Fils
Comment ne me trouvez-vous pas un assez bon parti ? Ma place de Commis de la Barrière me vaut pourtant six cents francs par an.
MADEMOISELLE JANNETON
Je le sais bien ; mais ma chère mère ne vous connaît pas.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ce n'est pas ma faute, et si vous le vouliez elle me connaîtrait bientôt.
MADEMOISELLE JANNETON
Si j'étais sûre qu'elle pût penser comme moi, Monsieur, vous n'auriez rien à craindre.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Comment, rien à craindre ? Croyez-vous que je puisse avoir peur ? Vous ne me connaissez pas. Vous me faites trembler, Mademoiselle Janneton.
MADEMOISELLE JANNETON
Mais, par exemple, si elle voulait me marier à un autre que vous.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah, cela devient différent ; mais je ne le crois pas.
MADEMOISELLE JANNETON
Cela n'est pourtant que trop vrai.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Comment ?
MADEMOISELLE JANNETON
Je ne sais si vous connaissez Monsieur Discret, l'écrivain qui demeure là , vis-à-vis de chez nous ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je ne l'ai jamais vu.
MADEMOISELLE JANNETON
Eh bien ; c'est à lui que ma chère mère veut me marier.
MONSIEUR DUBOIS Fils
À lui ? Et l'aimez-vous ?
MADEMOISELLE JANNETON
Si je l'aimais, je ne vous aimerais pas.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah, c'est vrai ; comment ferons-nous ?
MADEMOISELLE JANNETON
Je n'en sais rien ; car ma chère mère lui a donné sa parole, et il y compte, et voilà pourquoi je vous ai prié de me venir voir pendant qu'elle est sortie.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Et Monsieur Discret, est-il un homme d'esprit ?
MADEMOISELLE JANNETON
Mais, je crois que oui ; car c'est lui qui fait tous nos Mémoires. Il écrit tout couramment des lettres pour tout le monde, et il est très malin.
Monsieur DUBOIS fils, rêvant
Il écrit des lettres ? Attendez, je serai aussi malin que lui, laissez-moi faire ; dans peu vous entendrez parler de moi, et vous verrez ce qui en sera ; puisqu'il écrit des lettres. Je suis un homme... Enfin je ne vous en dis pas davantage.
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, je vous en prie, mon cher Monsieur Dubois, dites moi ce que vous ferez.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je n'ai rien à vous refuser ; mais je n'ai pas le tems de vous l'expliquer. Songez seulement à dire à votre chère mère que Monsieur Discret vous a fait une infidélité, et ne vous embarrassez pas du reste.
MADEMOISELLE JANNETON
Si vous m'aimiez bien, vous n'auriez pas de secret pour moi, et j'ai envie de me fâcher
MONSIEUR DUBOIS Fils
À quoi cela servira-t-il ? Écoutez plutôt ce que j'ai encore à vous dire.
MADEMOISELLE JANNETON
Eh bien, qu'est- ce que c'est ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
J'ai dit à mon père, qui a un débit de tabac auprès des Quinze-vingts, que j'ai grande envie de me marier avec vous, et comme c'est le meilleur homme du monde, il doit venir aujourd'hui ici marchander une paire de chaussons, pour voir si vous êtes aussi jolie que je lui ai dit. Il m'a dit qu'il avait été à la noce de Madame votre mère, et il a envie de renouveler la connaissance selon ce qui en sera, et ce serait un bon acheminement à notre mariage.
MADEMOISELLE JANNETON
C'est très bien pensé ; mais qu'est-ce que vous ne voulez pas me dire ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah, vous en revenez toujours à vos moutons, et il faut que je m'en aille.
MADEMOISELLE JANNETON
Eh bien , Monsieur, allez-vous-en, et ne revenez jamais.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Quoi, vous vous fâchez tout de bon ? Allons, embrassez-moi, pour faire la paix.
Il veut l'embrasser.
MADEMOISELLE JANNETON, se débattant
Non, Monsieur, non, je ne le veux pas ; finissez donc, vous allez faire tomber mon ouvrage.
Il tombe.
Bon, le voilà à terre. Il va être tout crotté.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah, ne vous fâchez pas, cela se séchera.
Il lui rend son ouvrage.
Adieu , Mademoiselle, je suis votre très humble serviteur.
MADEMOISELLE JANNETON
Revenez bientôt.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Oui, oui, ne vous embarrassez pas.
MADEMOISELLE JANNETON
Allez-vous-en vite ; car je vois revenir ma chère mère.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Adieu donc.
MADEMOISELLE JANNETON
Adieu. Adieu.
SCÈNE II. Madame de l'Aiguille, Mlle Janneton pleure en travaillant.
MADAME DE L'AIGUILLE
Eh bien, qu'est-ce que tu as à pleurer ? Tenez, voyez à dix-sept ans, si on peut être comme cela.
MADEMOISELLE JANNETON
Mais, ma chère mère, quand vous saurez à l'occasion de quoi je pleure, je crois que vous penserez comme moi.
MADAME DE L'AIGUILLE
Effectivement, je pleurerai aussi moi, ah oui, tu vas voir. Allons, allons, laisse-moi passer à ma place, grande nigaude.
Mademoiselle Janneton se lève, sa mère passe, et elles s'assoient toutes les deux.
Donne-moi un peu cette terrine, que j'épluche nos fèves.
MADEMOISELLE JANNETON
Tenez, la voilà.
MADAME DE L'AIGUILLE
Et le sac aux fèves ?
Mlle Janneton le lui donne, et elle épluche ses fèves.
Ah ça, finis de pleurnicher comme cela ; car tout cela m'ennuie.
MADEMOISELLE JANNETON
Mais, ma chere mère, écoutez donc la raison de cela.
MADAME DE L'AIGUILLE
Allons, voyons ; qu'est-ce qu'elle va dire ?
MADEMOISELLE JANNETON
Si vous vous fâchez...
MADAME DE L'AIGUILLE
Que je me fâche ou non, ce n'est pas ton affaire. Tais-toi et parle.
MADEMOISELLE JANNETON
Vous savez bien que vous m'avez accordé en mariage à Monsieur Discret.
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui, parce que c'est un honnête homme et qui me convient ; est-ce que tu n'en veux plus ? En voici bien d'une autre ! Bon gré malgré tu l'épouseras, premièrement et d'un, voilà qui est fini , je n'écoute plus rien.
MADEMOISELLE JANNETON
Mais je ne dis pas que je ne l'aime plus.
MADAME DE L'AIGUILLE
Et qu'est-ce que tu dis donc ? Il faut parler au lieu de pleurer.
MADEMOISELLE JANNETON
Je dis que j'ai bien peur de ne pas être sa femme.
MADAME DE L'AIGUILLE
Et pourquoi cela ?
MADEMOISELLE JANNETON
Parce que...
Elle pleure.
MADAME DE L'AIGUILLE
Eh bien ?
MADEMOISELLE JANNETON
Je n'oserais vous le dire.
MADAME DE L'AIGUILLE
Mais s'il faut que je le sache , je ne peux pas le deviner.
MADEMOISELLE JANNETON
Dame ; c'est qu'on m'a dit qu'il était devenu amoureux d'une autre, ce qu'il voulait me faire une infidélité.
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, je ne crois pas celui-là, il peut te faire toutes les infidélités qu'il voudra ; mais il faudra bien qu'il t'épouse, je n'entendrai pas raillerie là-dessus , un honnête homme n'a que sa parole.
MADEMOISELLE JANNETON
Mais s'il est infidèle ?
MADAME DE L'AIGUILLE
À présent cela ne fait rien ; mais quand tu seras fa femme, je le ferai bien charrier droit. Est-ce que ton père ne voulait pas faire comme cela au bout d'un an de mariage ? Ah pardi il ne s'y est pas frotté deux fois ; il te le dirait bien, s'il n'était pas mort, le pauvre défunt !
MADEMOISELLE JANNETON
Oui, mais si Monsieur Discret en aime une autre ; il ne voudra plus de moi. Il n'a pas paru encore à sa place d'aujourd'hui.
MADAME DE L'AIGUILLE
Oh, mais c'est lundi, il faut de la raison partout. Laisse-le venir, je lui parlerai, moi, il faudra bien qu'il réponde.
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, ma chère mère, ne lui dites rien encore. Il faut attendre et savoir si tout cela est bien vrai.
MADAME DE L'AIGUILLE
Voilà encore un joli sujet pour être amoureux d'une autre que de ma fille.
MADEMOISELLE JANNETON
Nous verrons comment il se conduira.
MADAME DE L'AIGUILLE
Je veux bien ne lui pas parler ; mais c'est que s'il me fait une fois monter la moutarde au nez...
MADEMOISELLE JANNETON
Il ne faut pas vous emporter.
MADAME DE L'AIGUILLE
Oh, je ne m'emporte pas ; va, va, laisse-moi faire, je sais comme il faut s'y prendre avec les hommes, tu n'as qu'à faire comme moi. Ne lui disons rien ni l'une ni l'autre, il sera bien embarrassé.
MADEMOISELLE JANNETON
C'est très bien dit. Mais voilà un Monsieur qui cherche quelque chose, il regarde bien notre enseigne.
À part.
Je crois que c'est le père de Monsieur Dubois.
SCÈNE III. Madame de l'Aiguille, Mademoiselle Janneton, Monsieur Dubois Père.
MADAME DE L'AIGUILLE
Monsieur, y a-t-il quelque chose pour votre service, de la toile, des manchettes ? C'est ici.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Madame, je vous demande bien pardon, j'ai oublié mes lunettes et...
MADAME DE L'AIGUILLE
Monsieur, nous ne vendons pas de lunettes et...
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Je le sais bien , Madame, mais c'est que je ne peux pas lire l'enseigne d'un quelqu'un que je cherche.
MADEMOISELLE JANNETON
Qu'est-ce que c'est, Monsieur ?
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
C'est celle de Madame de l'Aiguille.
MADAME DE L'AIGUILLE
Vous y êtes, Monsieur, c'est moi-même.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Ah, Madame, je suis bien votre serviteur.
MADAME DE L'AIGUILLE
Janneton, donne donc un tabouret à Monsieur.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
En voilà un, Mademoiselle, ne vous dérangez pas. Et puis je serais bien resté debout, surtout autrefois ; parce que je fuis accoutumé à tout.
Il s'assied.
Madame ; c'est que je voudrais bien acheter une ou deux paires de chaussons ; c'est selon le prix que vous me le ferez payer.
MADAME DE L'AIGUILLE
Monsieur, si vous voulez du bon, il ne faut pas épargner voulez-vous quelque chose de résistance ?
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Oui, je veux du meilleur.
MADAME DE L'AIGUILLE
Janneton, donne à Monsieur de ceux marqués N.
MADEMOISELLE JANNETON, donnant un paquet
Les voilà justement.
MADAME DE L'AIGUILLE
Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il vous faut.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Seront-ils assez grands ? Car j'ai des cors à tous les doigts des pieds.
MADAME DE L'AIGUILLE
C'est-là ce que nous vendons dans ces cas-là.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Et cela vaut, en conscience ?...
MADAME DE L'AIGUILLE
Dix sols la paire, mais je ne veux pas gagner avec vous, je vous les donnerai à neuf sols.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
C'est le dernier mot ?
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, ma chère mère, ne pourriez-vous pas les donner à Monsieur, à huit sols ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Je le veux bien ; mais je n'y gagnerai rien.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Je m'en vais donc vous donner vingt-quatre fols, et vous me rendrez.
Il donne vingt-quatre sols.
MADAME DE L'AIGUILLE
Prenez-en encore une paire, cela fera un compte rond.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Allons, je le veux bien en saveur de l'ancienne connaissance. Vous ne me remettez pas, Madame de l'Aiguille ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Pardonnez-moi, je me souviens...
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Vous souvenez-vous que c'est moi qui vous avais enlevée le jour de votre noce ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Quoi, c'est vous qui vous nommiez... J'oublie toujours les noms...
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Lafleur, j'étais dans ce tems-là chez Monsieur Largentier, Fermier Général.
MADAME DE L'AIGUILLE
Justement.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Oui, c'est lui qui m'a fait avoir un débit de tabac auprès des Quinze-vingts, et je m'appelle Dubois à présent.
MADAME DE L'AIGUILLE
Je m'en souviens, oui, il y a longtemps dont vous parlez-là.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Ah, cela ne fait rien, vous êtes toujours tout de même. Est-ce là Mademoiselle votre fille.
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui vraiment.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Ah, mauvaise herbe croît toujours, comme vous savez.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
L'on voit bien que vous êtes sa mère. Et notre ami de l'Aiguille, comment se porte-t-il ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, le pauvre homme ! Il y a six ans qu'il est mort.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Quoi, Monsieur de l'Aiguille est mort ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui vraiment ; vous savez qu'il aimait un peu à boire.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
C'est vrai.
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, que trop ! Un jour de la Saint Martin, bon jour bonne oeuvre, est-ce que la roue d'un fiacre ne lui a pas passé fur les deux jambes, qu'il ne s'en est pas relevé, J'ai cru que je le garderais toujours comme cela ; enfin Dieu me l'a ôté, il a bien fallu se faire une raison. Il ne m'a laissé que Janneton que vous voyez là.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Eh bien, je suis sûr qu'elle fait votre consolation ; car elle a l'air bien raisonnable.
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, comme cela.
Monsieur Dubois se lève.
SCÈNE I.. Madame de l'Aiguille, Mlle Janneton, MONSIEUR DUBOIS PÈRE. Monsieur Discret, se mettant à son Bureau. Monsieur Dubois fils passant et montrant à Mlle Janneton que c'est son père qui est chez elle, et qu'il va aller trouver Monsieur Discret.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Ah ça, il se fait tard, et il est temps d'aller manger la soupe.
MADAME DE L'AIGUILLE
Si vous vouliez accepter la fortune du pot ? C'est de bon coeur.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Une autre fois, je viendrai vous revoir. Adieu, Madame ; adieu Mademoiselle, je suis bien votre serviteur.
MADAME DE L'AIGUILLE
Adieu , Monsieur , ne nous oubliez pas ; surtout quand il vous faudra quelque chose.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Non, non, Madame, vous y pouvez compter ; je vous salue.
Il s'en va.
MADEMOISELLE JANNETON
Il est bien poli ce Monsieur-là.
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui, oui, allons-nous-en dîner. Voilà Monsieur Discret, ne le regardons pas.
Elles vont dîner.
SCÈNE V.
MONSIEUR DISCRET, taillant des plumes
Madame de l'Aiguille ne me regarde pas, non plus que Mademoiselle Janneton ; est-ce qu'elles seraient fâchées contre moi ? Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est peut-être parce que je n'ai pas fait le mémoire qu'elle m'a demandé, pour tout ce qu'elle a vendu à ce Charcutier de la Croix Rouge. Dame, si elle est fâchée elle se défâchera, elle n'aura que deux peines ; mais, Mademoiselle Janneton, qu'est-ce qu'elle peut avoir contre moi ? C'est peut-être à cause de sa mère.
SCÈNE VI. Monsieur Discret, Monsieur Dubois Fils, la main droite en écharpe.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Monsieur, je suis bien votre serviteur ; auriez-vous le temps de m'écrire une lettre tout à l'heure ?
MONSIEUR DISCRET
Oui, Monsieur, vous n'avez qu'a dire, tout ce qui est pressé avec moi a toujours la préférence. Voulez-vous bien vous donner la peine, de vous asseoir ?
MONSIEUR DUBOIS Fils, s'asseyant
Ce n'est pas que je ne sache écrire au moins ; mais c'est qu'il m'est venu un mal d'aventure au pouce , qui me fait un mal de chien, de façon que je n'en peux rien faire ni le jour ni la nuit, j'ai la main grosse comme votre tête.
MONSIEUR DISCRET
Ah bien, je vous donnerai un remède qui vous emportera cela comme avec un rasoir et sans douleur.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Après la lettre. Voici, Monsieur, de quoi il retourne. Je suis amoureux d'une Demoiselle et je voulais l'épouser ; mais elle me fiche malheur depuis quelques jours, ainsi que sa mère, cela me déplaît à moi ; parce que je suis un gaillard, qu'il ne faut pas me dire en deux fois une même chose. Voilà la lettre qu'elle m'a écrite ce matin, à quoi je veux faire une réponse un peu salée, là , vous m'entendez bien.
MONSIEUR DISCRET
Laissez, laissez-moi faire, vous serez content. Mais voyons la lettre.
MONSIEUR DUBOIS Fils
La voilà, lisez tout haut.
MONSIEUR DISCRET, lisant
Monsieur et cher Amant.
« J'ai l'honneur de vous écrire ces lignes pour vous faire à savoir que j'ai bien du chagrin ; parce que je crains déjà que quand je ferai votre femme vous ne m'aimez pas ; voilà pourquoi ma chère mère me défend de vous parler davantage, ce qui met mon coeur en combustion, et que je ne passe pas une nuit sans dormir en rêvant de vous ; ce n'est pourtant pas que je vous aime autant que je vous aimais, voilà ce que je ne voulais pas vous dire , quoique je croie que vous ne m'aimez plus ; mais la plume me tombe des mains pour dire que cela n'est pas vrai , et que je vous aime toujours de tout mon coeur.
Votre très humble et très obéissante servante,
Janneton ?
Il est étonné.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Oui, Janneton.
MONSIEUR DISCRET
C'est plaisant ; mais ce n'est pas son écriture, ainsi ce n'est pas elle.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je vous dis que c'est son écriture. Oh, elle écrit bien, ce n'est pas par-là que le pot s'enfuit.
MONSIEUR DISCRET
C'est que vous ne savez pas ce que je veux dire. Ah ça je m'en vais vous faire une réponse, quel style voulez-vous ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Comme vous voudrez, je veux l'envoyer promener ainsi que sa mère surtout ; parce que c'est comme cela qu'il faut, traiter les femmes pour eu venir à bout.
MONSIEUR DISCRET
C'est bien dit. Vous connaissez bien le beau sexe.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je veux faire semblant comme si je n'avais pas reçu sa lettre et que cela vienne premièrement de moi, ce que je lui dirai.
MONSIEUR DISCRET
Je vous entends bien. Vous allez voir.
Il écrit.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Parlez de la mère surtout.
MONSIEUR DISCRET
Ne vous embarrassez pas.
Il écrit.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Nous verrons.
MONSIEUR DISCRET
Tenez, voilà le commencement ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Voyons.
MONSIEUR DISCRET, lit
Mademoiselle,
Je mets la main à la plume mais avec regret, mon coeur saigne de tous les côtés, hors du vôtre, quand il pense à Madame votre mère qui est comme un dragon toujours envers moi.
Monsieur DUBOIS Fils
C'est bien ; mais...
MONSIEUR DISCRET
Écoutez, écoutez, vous ferez content. Il me vient une bonne idée dans la tête.
Écrivant.
Et qui ne peut vous donner que de mauvais conseils quant à l'égard de mon amour.
Monsieur DUBOIS Fils
C'est cela, mais il faudrait que la mère pût se fâcher, et lui dire que je ne veux plus de mariage.
MONSIEUR DISCRET
Oh, je fais bien, vous allez voir.
Il écrit.
Tenez voyez si ce n'est pas là ce que vous vouliez dire ?
Il lit.
« Et comme le piédestal de fa vertu a souvent fait des faux pas... »
MONSIEUR DUBOIS Fils
Très bien ; c'est fort bon !
MONSIEUR DISCRET, lit
« Je crains qu'il n'en arrive de même de vous. »
MONSIEUR DUBOIS Fils
On ne peut pas mieux !
MONSIEUR DISCRET, écrivant
« Si vous vouliez éprouver mon amour, sans mariage, je ne demanderais pas mieux dans ce cas-là que d'être de tout mon coeur, Mademoiselle.
Votre très humble et très respectueux Serviteur.
MONSIEUR DUBOIS Fils
C'est comme si je l'avais écrit moi-même, voilà tout ce que je voulais dire ; il n'en faut pas davantage.
MONSIEUR DISCRET
Je suis bien aise que vous soyez content ; dame nous autres, il nous passe tant de ces affaires-là par les mains, que j'y suis un peu Grec.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je le vois bien.
MONSIEUR DISCRET
Avant de la cacheter, ne faut-il pas signer ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Oui, vraiment.
MONSIEUR DISCRET
Dites-moi votre nom.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je m'appelle Discret.
MONSIEUR DISCRET
Discret ? Mais c'est aussi mon nom.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Tout de bon ?
MONSIEUR DISCRET
Sûrement. C'est plaisant cela ! Est-ce que vous seriez le fils de Monsieur Discret, Facteur de la petite Poste, qui a été tué à l'armée il y a bien longtemps ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
C'est moi-même ; c'est que j'avais déserté, et voilà pourquoi on m'avait fait passer pour mort.
MONSIEUR DISCRET
Cela fait une différence ; mais en ce cas-là nous sommes cousins.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah, j'en fuis charmé. Parbleu il faudra boire chopine ensemble.
Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]
MONSIEUR DISCRET
Je ne demande pas mieux, je m'en vais cacheter cette lettre, et puis je vous mènerai à un endroit où, il y a de bon vin. Je m'en vais mettre l'adresse à Mademoiselle Mademoiselle Janneton ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Sans doute.
MONSIEUR DISCRET, écrivant et cachetant
Voilà votre affaire finie, cousin.
Il lui donne la lettre.
Si vous voulez venir à présent...
MONSIEUR DUBOIS Fils, mettant la main A la poche
Mais il faut que je vous paye.
MONSIEUR DISCRET
Bon, entre parents. Et puis vous allez payer chopine. Allons, je vous expliquerai ce qui m'a si fort étonné.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Allons, venez.
MONSIEUR DISCRET, rangeant ses papiers
C'est qu'il faut arranger ses affaires. Je vous suis.
Ils s'en vont.
SCÈNE VII. Madame de L'Aoguille, Mademoiselle Janneton.
MADEMOISELLE JANNETON, appelant sa mère
Ma chère mère, ma chère mère ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Eh bien, qu'est-ce que tu veux ?
MADEMOISELLE JANNETON
Il n'y est plus.
MADAME DE L'AIGUILLE
Apparemment qu'il est allé à ses affaires.
MADEMOISELLE JANNETON
C'est que si ce qu'on m'a dit est vrai...
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, si tu vas me tourmenter comme cela !... Ne veux-tu pas que je le garde dans ma poche ? Je crains que tu ne sois jalouse.
MADEMOISELLE JANNETON
Jalouse, non ; mais quand on aime bien...
MADAME DE L'AIGUILLE
Tiens, ma fille, ce serait tant-pis pour toi, les hommes ne se mènent pas comme cela.
MADEMOISELLE JANNETON
On voit bien que vous n'avez jamais aimé.
MADAME DE L'AIGUILLE
Jamais ? Va, va, j'ai aimé plus que toi et plus que tu n'aimeras de ta vie ; en tout bien et tout honneur dà. D'abord il ne faut pas se plaindre sans raison. Tiens, écoute-moi. Un jour que...
SCÈNE VIII. Madame de l'Aiguille, Mademoiselle Janneton, Nicolas, une lettre à la main, les regardant.
MADAME DE L'AIGUILLE
Qu'est-ce que celui-là cherche ?
NICOLAS
Madame, ne pourriez-vous pas m'enseigner où demeure Mademoiselle Janneton ?
MADEMOISELLE JANNETON
C'est moi ; qu'est-ce que c'est ? Elle prend la lettre et lit l'adresse Ah , ma chère mère, c'est récriture de Monsieur Discret.
NICOLAS
Oui, c'est de sa part.
MADAME DE L'AIGUILLE
De sa part ?
Prenant la lettre.
Voyons un peu ce qu'il chante.
MADEMOISELLE JANNETON
Je meurs de peur qu'on ne m'ait dit vrai.
MADAME DE L'AIGUILLE
Allons, tais-toi donc.
Elle lit la lettre.
Hum... hum... hum... hum... Mon coeur saigne de tous les côtés...
MADEMOISELLE JANNETON
Il lui est arrivé quelque malheur !
MADAME DE L'AIGUILLE, lisant
Hum... Quand je pense à Madame votre mère, hum... Hum... hum... hum... Et comme le piédestal de sa vertu a souvent fait des faux pas... Qu'est-ce que veut dire cet animal là ? De qui parle-t-il ?
MADEMOISELLE JANNETON
De vous, ma chère mère.
MADAME DE L'AIGUILLE
Voyons le reste.
Elle lit.
Je crains qu'il n'en arrive de même de vous.
MADEMOISELLE JANNETON
Comment de moi ?
MADAME DE L'AIGUILLE, lisant
Si vous vouliez pourtant éprouver mon amour sans mariage, je ne demanderais pas mieux, dans ce cas-là, que d'être de tout mon coeur,
Mademoiselle, Votre très humble et très respectueux serviteur.
DISCRET.
Voilà un grand coquin, un grand gueux !
MADEMOISELLE JANNETON
Mais, ma chère mère, peut-être que...
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Non, tu n'as que faire de me parler de lui davantage.
NICOLAS
Madame, m'allez-vous donner la réponse ?
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Oui, oui, donne-moi mon aulne, que j'étrille ce drôle-là.
NICOLAS
Mais il m'a dit que vous me payeriez.
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Eh bien, tu n'as qu'à venir.
NICOLAS
Je m'en vais lui dire que c'est comme cela que vous recevez sa lettre.
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, tu n'as qu'à lui dire qu'il n'approche pas d'ici de dix lieues.
NICOLAS
Je n'y manquerai pas.
SCÈNE IX. Madame De l'Aiguille, Mademoiselle Janneton.
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Ma vertu a fait des faux pas, ce ne sera pas avec lui, toujours ; s'il revient ici, je lui arracherai les yeux.
MADEMOISELLE JANNETON
Mais c'est peut-être un faux rapport qu'on lui aura fait.
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Quand cela serait vrai, je ne veux pas qu'on me le dise, enfin je te défends de penser à lui davantage.
MADEMOISELLE JANNETON, pleurant
Mais, ma chère mère, si je ne peux pas m'empêcher de l'aimer ?
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Quoi, tu aurais ce coeur-là, d'aimer un vilain coquin comme cela qui t'insulte, qui insulte ta mère ; je te tordrais plutôt le col que de souffrir que tu l'aimes encore après cela.
MADEMOISELLE JANNETON, pleurant
Mais, ma chère mère, comment voulez-vous que je fasse ?
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Aimes-en un autre, n'importe lequel, cela m'est égal, pourvu que ce ne soit pas lui.
MADEMOISELLE JANNETON, pleurant
Mais si je ne le peux pas.
MADAME DE L'AIGUILLE, en colère
Je te dis que je le veux, je fuis ta mère en un mot comme en cent.
MADEMOISELLE JANNETON, pleurant
Mais c'est que moi, je ne sais si vous voudriez.
MADAME DE L'AIGUILLE
Quoi ? Ne pleure plus, tais-toi et parle.
MADEMOISELLE JANNETON, se mouche
Vous savez bien, ma chère mère, ce bal où j'ai été dans la rue de la Mortellerie, avec ma cousine.
Rue de la Mortellerie : est actuellement nommée rue de l'Hôtel de Ville, renommée suite à l'épidémie de Choléra de 1832. Cette rue n'est pas éloignée de la rue
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui, que tu m'as fait relever, après t'avoir attendue toute la nuit pour t'ouvrir la porte ; ah, ne me parle pas de cela. Eh bien, qu'est-ce que tu veux dire ?
MADEMOISELLE JANNETON
C'est qu'il y avait un ami de ma cousine, avec qui j'ai beaucoup dansé, je ne vois après Monsieur Discret que lui...
MADAME DE L'AIGUILLE
Quoi, tu m'en parles encore ?
MADEMOISELLE JANNETON
Ce n'est que pour vous dire qu'après lui il n'y a que ce Monsieur là que je puisse aimer ; ma cousine m'a dit que c'était un bon parti, et que si elle n'était pas accordée avec un autre, qu'elle aurait bien voulu de lui.
MADAME DE L'AIGUILLE
Et de quel métier est-il ? Il faut savoir sa vacation.
MADEMOISELLE JANNETON
Il n'a point de métier, il porte l'épée.
MADAME DE L'AIGUILLE
Il porte l'épée : qu'est-ce qu'il est donc ?
MADEMOISELLE JANNETON
Il est Commis aux Barrières.
MADAME DE L'AIGUILLE
Et il se nomme ?
MADEMOISELLE JANNETON
Monsieur Dubois.
MADAME DE L'AIGUILLE
Comment, Monsieur Dubois ? Eh, mais s'il était le fils de Monsieur De Lafleur, qui s'appelle aussi Monsieur Dubois, cela serait trop heureux.
MADEMOISELLE JANNETON
Qui, ce Monsieur qui nous a acheté des chaussons ce matin ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui, pourquoi pas ? Il s'était marié trois ans avant moi, et il doit avoir un fils assez grand à présent.
MADEMOISELLE JANNETON
Dame, écoutez donc, cela pourrait bien être ; car il m'a dit que son père avait bien de la protection, qu'il était débitant de tabac, et que pour lui il aurait bientôt un meilleur emploi.
MADAME DE L'AIGUILLE
Mais il faudrait savoir si tout cela est bien vrai, et s'il n'est pas amoureux d'une autre ; car ces chiens d'hommes, il ne faut pas trop s'y fier, après ce qui nous arrive.
MADEMOISELLE JANNETON
Oh, je fuis bien sûre qu'il est amoureux de moi ; car il me l'a dit ; mais je ne lui ai rien répondu, parce que je comptais épouser Monsieur Discret, cet ingrat-là.
MADAME DE L'AIGUILLE
Quoi, tu y penses encore ?
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, ma chère mère, c'est pour la dernière fois. Et tenez, le voilà Monsieur Dubois.
MADAME DE L'AIGUILLE
Où cela ? Celui qui vient de ce côté-ci ?
MADEMOISELLE JANNETON
Oui, justement, le voilà qui me salue. Il vient à nous.
MADAME DE L'AIGUILLE
Eh bien, laisse-le approcher.
SCÈNE X. Madame de l'Aiguille, Mademoiselle Janneton, Monsieur Dubois Fils.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Mademoiselle, oserais-je prendre la liberté de m'informer de l'état de votre santé, avec la permission de Madame votre mère ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui, oui, Monsieur, très volontiers. Asseyez-vous donc, s'il vous plaît.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je viens de la Barrière Saint Antoine, et je m'en vais à la Douane, et j'ai dit comme cela chemin faisant, il faut que j'aille savoir des nouvelles de Mademoiselle Janneton.
MADAME DE L'AIGUILLE
Monsieur, vous faites bien de l'honneur à ma fille, et tenez, elle me parlait de vous.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah , Madame, je fuis donc plus heureux que je ne croyais ; car je ne pensais pas qu'elle pût jamais se souvenir de moi.
MADAME DE L'AIGUILLE
Pourquoi cela, Monsieur ? Quand on a des manières honnêtes, c'est toujours bien fait ; les honnêtes gens sont si rares, surtout dans ce temps-ci.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Cela est bien vrai.
Il offre du tabac à Madame de l'Aiguille.
Madame en use-t-elle ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui-da volontiers. Il est bien bon ce tabac-là, où le prenez-vous ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Chez mon père, qui n'en vend que du bon ; parce qu'il y a des raisons pour cela.
MADAME DE L'AIGUILLE
Monsieur votre père ? Serait-ce Monsieur de Lafleur, qui demeurait autrefois chez Monsieur Largentier ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Oui, Madame, et c'est Monsieur Largentier, qui nous aime beaucoup, qui m'a fait avoir la place que j'ai.
MADAME DE L'AIGUILLE
Mais vraiment c'est cela tout juste, Monsieur votre père est de nos plus anciens amis. Et tenez, comme il le disait tantôt, il n'y a que cela ; car à présent on ne sait sur qui compter.
MONSIEUR DUBOIS Fils
C'est que l'on ne connaît pas tout le monde, mais je sais un quelqu'un qui serait bienheureux, si vous et Mademoiselle Janneton... et, elle sait bien ce que je veux dire.
MADAME DE L'AIGUILLE
Écoutez donc, il n'y a qu'un mot qui serve, comme dit l'autre, et puisque nous avons renouvelé connaissance avec Monsieur votre père... Je suis bien fâchée qu'il n'ait pas voulu manger la soupe avec nous ; cela serait peut-être fini à présent.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Comment, quoi, Madame, qu'est-ce que vous voulez donc dire ? Serais-je assez heureux pour avoir le bonheur que de !... Mais ; Mademoiselle, dites donc ?...
MADEMOISELLE JANNETON
C'est à ma chère mère à parler.
MADAME DE L'AIGUILLE
Eh bien, parlez, vous, je parlerai après.
MADEMOISELLE JANNETON
C'est que je disais comme cela à ma chère mère que vous aviez envie de vous marier.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Il est bien vrai que je n'y avais jamais pensé avant de vous avoir vu ; mais du depuis ce temps-là, je ne pense pas à autre chose.
MADAME DE L'AIGUILLE
Tenez, écoutez-moi, mes enfants ; je ne suis qu'une femme, et je ne vais point par quatre chemins ; ce qu'on tient il ne faut pas le lâcher ; allez chercher Monsieur votre père ; s'il est vrai que vous êtes son fils, cela fera bientôt fini ; voilà comme je suis moi, voyez-vous.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ah, Madame ! Ah Mademoiselle Janneton ! Mais serait-il bien vrai ?
Il se lève.
Dans ces occasions-là, il ne faut pas épargner, je m'en vais prendre un fiacre, et je reviens tout de, suite.
Il va pour s'en aller.
Mais, Madame, un bonheur ne vient point sans l'autre , voilà mon père qui passe par là-bas et qui vient de ce côté-ci.
MADEMOISELLE JANNETON
Tout de bon ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Oui, voyez.
MADAME DE L'AIGUILLE
Il va être bien étonné de voir que nous vous connaissons. Allons, allons, c'est bon.
SCÈNE XI. Madame de l'Aiguille, Mademoiselle Jannetin, MONSIEUR DUBOIS PÈRE, Monsieur Dubois Fils.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Mon père, mon père ? Par ici.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Ah, ah, qu'est-ce que tu fais-là ? Est-ce que vous connaissez ce garçon-là, Madame de l'Aiguille ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui vraiment, nous le connaissons et nous le connaîtrons bientôt mieux si vous voulez.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Ah, Dame, écoutez donc, ce n'est pas parce que c'est mon fils ; mais c'est un grivois qui ne mange pas son pain dans sa poche tel que vous le voyez, et si vous étiez d'humeur enfin... Devinez ce que je veux dire.
MADAME DE L'AIGUILLE
Ah, voyez le gros fin ! Bien attaqué, bien répondu ; pour moi je crois que Monsieur vaut bien Madame, et tenez sans barguigner davantage, je dis qu'il faut les marier ensemble.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Eh mais, écoutez donc, si vous y consentez, je ne demande pas mieux.
MADAME DE L'AIGUILLE
Tout de bon ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Assurément, quand on se connaît de longue main, c'est tout ce qu'il faut. Il a un bon emploi, il en aura un meilleur encore. Quand je serai mort, je donnerai à ma belle-fille, mon débit de tabac ; je crois qu'avec cela mon fils est un bon parti.
MADAME DE L'AIGUILLE
Moi, je n'ai que Janneton d'enfants, ainsi tout ce que j'ai sera pour elle.
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
C'est bien dit, je vous donne ma parole.
MADAME DE L'AIGUILLE
Et moi la mienne. Allons, embrassez-vous, mes enfants, voilà qui est fini.
Monsieur Dubois fils embrasse tout le monde.
Allons, entrons chez nous, nous boirons un coup en causant de tout cela.
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, ma mère, voilà Monsieur Discret.
MADAME DE L'AIGUILLE
Laissez-moi faire. Je m'en vais lui laver la tête.
MADEMOISELLE JANNETON
Bon, bon, ne lui dites rien plutôt.
MADAME DE L'AIGUILLE
Non, je veux en avoir le coeur net.
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, Monsieur Dubois J
MONSIEUR DUBOIS Fils
Ne craignez rien, je lui parlerai moi, s'il dit quelque chose.
SCÈNE XII. Madame de l'Aiguille, Mademoiselle Janneton, MONSIEUR DUBOIS PÈRE, Monsieur DUBOIS Fils, Monsieur Discret.
MADAME DE L'AIGUILLE
Parlez un peu, Monsieur l'Écrivain, je vous conseille de ne plus venir vous étaler auprès de chez nous, car je Vous frotterais les oreilles.
MONSIEUR DISCRET
Mais, mais qu'est-ce que vous avez donc ; Madame de l'Aiguille ?
MADEMOISELLE JANNETON
Fi, c'est bien vilain à vous, Monsieur Discret.
MONSIEUR DISCRET
Mais je ne sais pas ce que vous voulez dire.
MADAME DE L'AIGUILLE
Comment, coquin, après la lettre que tu as écrite à ma fille.
MONSIEUR DISCRET
Comment ; mais je croyais que vous saviez que je lui écrivais et quand on doit se marier ensemble...
MADAME DE L'AIGUILLE
Oui, et le pied d'étal de ma vertu qui a fait un faux pas. Attends, attends-moi.
MONSIEUR DISCRET regarde Monsieur Dubois fils
Quoi ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Si je prends mon aulne, je te la casserai sur le corps, vilain coquin.
MONSIEUR DISCRET
Comment ? Mais cousin...
MONSIEUR DUBOIS Fils
Cousin ? Je ne vous connais pas, Monsieur, passez votre chemin, ou...
MADAME DE L'AIGUILLE
Tu ne veux pas de ma fille en mariage tu ne l'auras pas non plus ; car Monsieur l'épouse.
MONSIEUR DISCRET
Mais c'est traître cela ?
MADAME DE L'AIGUILLE
Et tu n'as que faire de revenir jamais grisonner devant chez moi.
Grisonner : traîner, espionner, mot en rapport avec la couleur grise des laquais de gens de qualité qui ne portent pas de couleurs et qui servent d'espions ou de messagers.
MONSIEUR DISCRET
Mais écoutez-moi donc, Madame de l'Aiguille, Mademoiselle Janneton...
MADEMOISELLE JANNETON
Allons, allons, laissez-le là, ma chère mère.
MADAME DE L'AIGUILLE
Non, je veux qu'il s'en aille.
MONSIEUR DISCRET
Je ne demande à dire qu'un mot.
MADAME DE L'AIGUILLE
Tu en as écrit plus qu'il n'en fallait.
MONSIEUR DISCRET
Mais ce n'est pas moi qui...
MADAME DE L'AIGUILLE
Ce n'est pas ton écriture, chien de menteur ?
MONSIEUR DISCRET
Je ne dis pas cela ; mais...
MADAME DE L'AIGUILLE
Allons va-t-en tout-à-l'heure.
MONSIEUR DISCRET
Je veux auparavant...
MONSIEUR DUBOIS Fils
Monsieur Discret, si vous raisonnez...
MONSIEUR DISCRET
Mais vous savez bien que c'est vous, et je ne saie à quoi il tient...
MONSIEUR DUBOIS Fils
À quoi il tient ?
Il met la main sur son épée.
MADEMOISELLE JANNETON
Allons, Monsieur Discret, allez-vous-en.
MONSIEUR DISCRET
Allez, Mademoiselle, vous êtes une ingrate.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Monsieur, je vous prie de ménager un peu le sexe, ou bien...
MONSIEUR DISCRET
Monsieur, je ne dis rien... Mais c'est affreux à vous...
MONSIEUR DUBOIS Fils
Je crois que vous m'attaquez. Vous en irez vous ?
MONSIEUR DISCRET
C'est que je prends toutes mes affaires.
Il ramasse tous ses papiers.
Non, je ne reviendrai plus ici. Je les donne toutes au diable ainsi que vous.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Comment, vous raisonnez.
MONSIEUR DISCRET
Non, Monsieur, je m'en vais ; mais quelque jour...
Il s'en va.
MONSIEUR DUBOIS Fils
Nous en voilà débarrassés.
MADEMOISELLE JANNETON
Ah, Monsieur Dubois, que je suis heureuse de vous avoir connu !
MONSIEUR DUBOIS PÈRE
Venez donc, vous autres.
MADAME DE L'AIGUILLE
Est-il parti ?
MONSIEUR DUBOIS Fils
Oh, je vous réponds qu'il n'aura pas envie de revenir.
MADAME DE L'AIGUILLE
Allons, mes enfants, mon gendre, venez, venez.
Ils entrent tous chez Mme de l'Aiguille.
Explication du proverbe : Il se sert de la patte du chat pour tirer les marrons du feu.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica