Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Seizième Proverbe

L'Enragé

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 4 personnages

Personnages

  • LE COMTE D'ERMONT, Lieutenant-Général
  • LE CHEVALIER DE GIRSAC, Lieutenant d'Infanterie
  • MADAME THOMAS, Maîtresse d'Auberge
  • MONSIEUR HACHIS, Cuisinier

L'ENRAGÉ

SCENE PREMIÈRE. Le COMTE, Madame Thomas.

La scène représente une chambre d'auberge de campagne.

MADAME THOMAS, entrant la première, et fermant la fenêtre

Monsieur_le_Comte, voilà votre chambre.

LE COMTE

Elle n'est pas trop bonne ; mais une nuit est bientôt passée.

MADAME THOMAS

Monsieur, c'est la meilleure de la maison, et personne n'a encore couché dans ce lit là, depuis que les matelas ont été rebattus.

LE COMTE

Voulez-vous bien mettre cela quelque part.

Il lui donne son chapeau et son épée et sa canne et il s'assied.

Ah ça, Madame Thomas, qu'est-ce que vous me donnerez à souper ?

MADAME THOMAS

Tout ce que vous voudrez, Monsieur_le_Comte.

LE COMTE

Mais encore ?

MADAME THOMAS

Vous n'avez qu'à dire.

LE COMTE

Qu'est-ce que vous avez ?

MADAME THOMAS

Je ne sais pas bien ; mais si vous voulez, je m'en vais faire monter Monsieur l'Écuyer.

LE COMTE

A , oui, je ferai fort aise de causer avec Monsieur l'Écuyer.

MADAME THOMAS, criant

Marianne, dites à Monsieur l'Écuyer de monter.

LE COMTE

Avez-vous bien du monde dans ce temps-ci, Madame Thomas ?

MADAME THOMAS

Monsieur, pas beaucoup, du depuis qu'on a fait passer la grande route par... chose...

LE COMTE

Je passerai toujours par ici, moi ; je fuis bien aise de vous voir, Madame Thomas.

MADAME THOMAS

Ah, Monsieur, je suis bien votre servante, et vous avez bien de la bonté.

LE COMTE

Il y a longtemps que nous nous connaissons.

MADAME THOMAS

Monsieur m'a vu bien petite.

LE COMTE

Et vous m'avez toujours vu grand, vous. C'est bien différent.

SCÈNE II. Le Comte , Madame Thomas, Monsieur Hachis.

MADAME THOMAS

Tenez, Monsieur l'Ecuyer, parlez à Monsieur_le_Comte.

LE COMTE

Ah, Monsieur l'Écuyer, qu'est-ce que vous me donnerez à manger ?

MONSIEUR HACHIS

Monsieur, dans ce temps-ci, nous n'avons pas de grandes provisions.

LE COMTE

Mais qu'est-ce que vous avez ?

MONSIEUR HACHIS

Qu'est-ce que Monsieur_le_Comte aime ?

LE COMTE

Je ne suis pas difficile ; mais je veux bien souper. Voyons.

MONSIEUR HACHIS

Si Monsieur_le_Comte avait aimé le veau.

LE COMTE

Oui, pourquoi pas ?

MONSIEUR HACHIS

Ce matin, nous avions une noix de veau excellente.

LE COMTE

Hé bien, donnez moi-là.

MONSIEUR HACHIS

Oui, mais il y a deux Messieurs qui l'ont mangé. Cela ne fait rien, on donnera autre chose à Monsieur_le_Comte.

LE COMTE

Mais quoi ?

MONSIEUR HACHIS

Madame Thomas, si nous avions cette outarde de l'autre jour.

Outarde : Genre d'oiseaux de l'ordre des échassiers, se rapprochant des autruches par la disposition de leurs pieds et leur port lourd, mais capables de voler. [L]

LE COMTE

Est-ce qu'il y en a dans ce pays-ci ?

MADAME THOMAS

Oui, Monsieur, quelquefois.

LE COMTE

Et vous ne pourriez pas en avoir une ?

MONSIEUR HACHIS

Oh mon_Dieu, non.

LE COMTE

Pourquoi dit-il que vous en aviez une l'autre jour ?

MADAME THOMAS

Ce n'est pas nous, ce font des voyageurs qui passent par ici et qui nous en font voir, quand ils en ont ; et quand il dit l'autre jour, il y a plus de six mois.

MONSIEUR HACHIS

Six mois ! Il n'y en a pas trois.

MADAME THOMAS

Je dis qu'il y en a six, puisque c'était le jour du mariage de Monsieur le Bailli.

MONSIEUR HACHIS

Vous croyez ?

MADAME THOMAS

J'en suis sûre.

LE COMTE

Oui, mais avec tout cela, je meurs de faim, et je ne sais pas pas encore ce que j'aurai à souper.

MADAME THOMAS

Il n'y a qu'à commencer par faire une fricassée de poulets.

MONSIEUR HACHIS

Oui, cela se peut faire, et cela n'est pas long.

LE COMTE

Hé bien, allez donc toujours. Nous verrons après.

MONSIEUR HACHIS

Allons, allons.

Il s'en va et il revient.

Je songe une chose, nous n'en avons pas de poulets, nous n'avons que ceux qui sont éclos ce matin et il font trop petits.

MADAME THOMAS

Hé bien, nous donnerons autre chose à Monsieur.

LE COMTE

Mais dépêchez-vous.

MADAME THOMAS

Il n'y a qu'à faire une compote de pigeons.

MONSIEUR HACHIS

Vous savez bien que depuis qu'on a jeté un sort sur le colombier, il n'y en revient plus.

MADAME THOMAS

C'est vrai, je n'y pensais pas.

LE COMTE

Mais donnez-moi de la viande de boucherie, et finissons.

MADAME THOMAS

Monsieur l'Écuyer n'est pas long, il est accoutumé à servir promptement.

LE COMTE

Donnez-moi des côtelettes.

MONSIEUR HACHIS

On a mangé les dernières à diner.

LE COMTE

N'y a-t-il pas ici un boucher ?

MADAME THOMAS

Oui, Monsieur ; mais c'est aujourd'hui Jeudi, il ne tuera que demain.

LE COMTE

Quoi, je ne pourrai donc rien avoir ?

MONSIEUR HACHIS

Pardonnez-moi ; mais c'est qu'il faut savoir le goût de Monsieur.

LE COMTE

Mais j'aime tout, et vous n'avez rien.

MONSIEUR HACHIS

Si Monsieur voulait un gigot, par exemple ?

LE COMTE

Oui, et vous n'en aurez-pas ?

MONSIEUR HACHIS

Je vous demande pardon, nous en avons un.

LE COMTE

Ah, voilà donc quelque chose ! Et il sera bien dur ?

MONSIEUR HACHIS

Non, Monsieur, il sera fort tendre, j'en réponds.

LE COMTE

Hé bien, mettez-le à la broche tout de suite.

MONSIEUR HACHIS

Allons, allons, il fera bientôt cuit.

LE COMTE

Vous n'avez pas autre chose ?

MONSIEUR HACHIS

Non, Monsieur, pour le présent ; mais si vous repassiez dans huit jours...

LE COMTE

Hé, va te promener. Allons, ne perdez pas de temps.

MONSIEUR HACHIS

J'y vais, j'y vais.

MADAME THOMAS

Et moi, je m'en vais mettre le couvert en attendant.

LE COMTE

Allons, dépêchez-vous, tous les deux.

MADAME THOMAS

Vous n'attendrez pas.

Elle sort.

SCÈNE III.

LE COMTE seul, prenant du tabac

Quelle diable d'Auberge !

Il se promène.

On ne m'y rattrapera plus.

Il regarde à la fenêtre et il lit l' enseigne.

Ici l'on fait Noce et Festins, à pied, à cheval. Ce sont de jolis festins, je crois.

SCÈNE IV. Le Comte, Madame Thomas.

MADAME THOMAS, mettant le couvert

Le couvert sera bientôt mis ; c'est toujours une avance.

LE COMTE

Et le gigot, est-il à la broche ?

MADAME THOMAS

Oui, Monsieur, il y a longtemps.

LE COMTE

Pourvu qu'il ne soir pas gâté encore.

MADAME THOMAS

Oh, non, Monsieur, le mouton est tué d'hier.

LE COMTE

D'hier ? Il sera dur comme un chien.

MADAME THOMAS

Non, non.

Elle s'en va et revient.

Quel vin veut Monsieur_le_Comte ?

LE COMTE

Hé, celui que vous aurez.

MADAME THOMAS

Nous avons du vin blanc et du vin rouge.

LE COMTE

Donnez-moi du blanc.

MADAME THOMAS

C'est bien choisir ; car c'est le meilleur.

LE COMTE

Oui, je crois que ce sera de joli vin.

MADAME THOMAS

Il est excellent, car quand Monseigneur l'Intendant passe par ici, on en met toujours six bouteilles dans son carrosse.

LE COMTE

Pour ses gens apparemment.

MADAME THOMAS

Non ; car c'est lui qui paye tout.

LE COMTE

Je le crois bien.

MADAME THOMAS

Vous verrez, vous verrez.

Elle crie.

Marianne ? Oh.

Elle sort et prend deux bouteilles qu'elle met sur la table.

Tenez, en voilà des deux façons, vous choisirez.

Elle s'en va et elle revient.

Monsieur, je voulais vous dire une chose.

LE COMTE

Qu'est-ce que c'est ? Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au gigot.

MADAME THOMAS

Oh, non, Monsieur, tout au contraire.

LE COMTE

Hé bien, dites donc ?

MADAME THOMAS

Monsieur, c'est que nous avons là-bas un jeune Officier, et...

LE COMTE

Quoi ?

MADAME THOMAS

Si Monsieur_le_Comte voulait, il aurait l'honneur de souper avec lui.

LE COMTE

Et le gigot, est-il fort ?

MADAME THOMAS

Oh, oui, Monsieur.

LE COMTE

Sans cela, il ne souperait pas, n'est-ce pas ?

MADAME THOMAS

Mais nous serions bien embarrassés.

LE COMTE

Faites-le monter.

MADAME THOMAS

Je m'en vais lui dire.

LE COMTE

Écoutez, apportez un couvert.

MADAME THOMAS

Oui, oui, Monsieur.

LE COMTE

Attendez donc : le connaissez-vous cet Officier ?

MADAME THOMAS

Oui, Monsieur, il passe toujours par ici.

LE COMTE

Vous ne savez pas son nom ?

MADAME THOMAS

Son nom ? Ah, c'est Monsieur le Chevalier de Girsac.

LE COMTE

Girsac ?

MADAME THOMAS

Oui, j'en suis bien sûre ; car il a passé par ici quand il était page, et il a écrit son nom sur la cheminée de sa chambre.

LE COMTE

Allons, faites le venir.

MADAME THOMAS

J'y vais, j'y vais. Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier, par ici, par ici. Entrez-là.

SCÈNE V. Le Comte, Le Chevalier.

LE COMTE

Monsieur le Chevalier, entrez donc.

Le Chevalier fait de grandes révérences.

Je serai charmé de faire connaissance avec vous.

LE CHEVALIER

Mon Général ; c'est bien de l'honneur pour moi,

LE COMTE

Asseyez-vous donc.

Le Chevalier s'assied.

Nous ferons mauvaise chère. D'où venez-vous comme cela ?

LE CHEVALIER

Du Régiment, mon Général, de Dunkerque.

LE COMTE

Qu'est-ce qui en est Lieutenant-Colonel, à présent, est-ce toujours le bonhomme la Garde ?

LE CHEVALIER

Non, mon Général, il a eu une Lieutenance de Roi. C'est Monsieur de Gouvière.

LE COMTE

Ah, qui était dans Poitou ?

LE CHEVALIER

Justement.

LE COMTE

Et le Major ?

LE CHEVALIER

C'est encore, Monsieur de la Verdac.

LE COMTE

Un gros garçon, que j'ai vu il y a bien longtemps, Commandant de Bataillon ?

LE CHEVALIER

Oui, mon Général.

LE COMTE

Et qu'est devenu le petit Guiraudan, c'était un joli Officier.

LE CHEVALIER

Il s'est marié d'abord qu'il a eu la Croix, et il a quitté.

LE COMTE

Et comment appelez-vous... un grand, qui était si fou ? Attendez...

LE CHEVALIER

Du Merlier ?

LE COMTE

Oui ; c'est cela, je l'aimais beaucoup.

LE CHEVALIER

Il a été tué à Hastembeck.

LE COMTE

Ah, le pauvre Diable ! Je ne sais pas si on nous fera bientôt souper.

LE CHEVALIER

Mon Général, si vous voulez j'irai voir.

LE COMTE

Oui, oui ; vous êtes ici le Junior, mais voilà Madame Thomas, restez, restez.

SCÈNE VI. Le Comte, Madame Thomas, Le Chevalier.

LE COMTE

Hé bien, Madame Thomas , où en sommes nous ?

MADAME THOMAS

Je viens voir si ces Messieurs veulent être servis ?

LE COMTE

Hé, mais sûrement, tout de suite.

MADAME THOMAS

Allons, allons. Elle va chercher le souper.

LE COMTE

Mettons-nous toujours à table. Ils s'arrangent tous les deux et déploient leurs serviettes.

MADAME THOMAS, apportant le gigot

Tenez, Messieurs, voilà un gigot qui a la meilleure mine du monde.

* On fait un gigot avec un morceau de pain, dans lequel on enfonce une fourchette pour faire le manche, que l'on entoure de papier.

LE COMTE

Oui, mais il est bien petit, Madame Thomas.

MADAME THOMAS

Pas trop, Monsieur, vous en serez bien content.

LE CHEVALIER

Si vous voulez, mon Général, je m'en vais le couper.

LE COMTE

Non, non, laissez-moi faire.

Il coupe le gigot.

Avez-vous faim ?

LE CHEVALIER

Oui, vraiment, car je n'ai pas diné.

LE COMTE

Tant pis.

MADAME THOMAS

Ah ça, Messieurs, vous n'avez plus besoin de rien ?

LE COMTE

Vous n'avez pas autre chose ?

MADAME THOMAS

Non, Monsieur, dont je suis bien fâché. Quand vous appellerez, je viendrai tout de suite.

SCÈNE VII. Le Comte, Le Chevalier.

LE COMTE

Tenez, Monsieur le Chevalier, voilà une bonne tranche. Un peu de jus. Je vous en redonnerai d'autre quand vous aurez mangé cela.

LE CHEVALIER, dévorant

J'aurai bientôt fait.

LE COMTE, mangeant

Vous vous étouffez.

LE CHEVALIER

Oh, que non.

LE COMTE

Allons ; buvez un coup.

Ils boivent.

LE CHEVALIER

Mon Général, voulez-vous bien me donner une autre tranche.

LE COMTE

Vous mangez trop vite.

LE CHEVALIER

Quand j'ai grande faim, je ne perds pas de temps, comme vous voyez.

LE COMTE

Oui , oui. Ils mangent vite tous les deux.

LE CHEVALIER

Mon Général, je suis fâché de la peine ; mais si vous vouliez me laisser prendre.

LE COMTE, coupant

Hé, non, non, un moment s'il vous plaît. Tenez, voilà un bon morceau.

LE CHEVALIER

Oh, il fera bientôt expédié.

Il mange d'une vitesse incroyable.

LE COMTE, à part en mangeant

II faut prendre un parti ici.

LE CHEVALIER

Mon Général, voulez-vous bien ?...

LE COMTE

Buvez en attendant.

Le Chevalier boit.

Tenez, cela sera peu-être un peu dur.

Il lui donne un morceau en faisant une grimace.

Hé bien, comment le trouvez-vous ?

Il fait encore une grimace et le Chevalier le regarde avec étonnement.

LE CHEVALIER

Fort bon.

Il le regarde, et le Comte redouble ses grimaces.

LE COMTE

Il y a à tirer.

Il fait une grimace.

LE CHEVALIER

Un peu ; mais cela ne fait rien.

Le Comte fait encore une grimace qui étonne de plus en plus le Chevalier.

LE COMTE

Qu'est-ce que vous avez donc ?

Il fait une grimace.

LE CHEVALIER

C'est que... vous...

LE COMTE, faisant la grimace

Quoi ?

LE CHEVALIER

Je ne sais pas ce que cela veut dire.

LE COMTE, faisant la grimace

Ce mouvement là que je fais ?

LE CHEVALIER

Oui, mon Général.

LE COMTE, faisant la grimace

Je vous le dirai si vous voulez, ce n'est rien.

LE CHEVALIER

Vous ne faisiez pas de même avant le souper.

LE COMTE, faisant la grimace

Non, cela vient de me prendre tout à l'heure. Depuis quinze jours je suis comme cela souvent. Tenez, mangez ce petit morceau là.

Il sait le grimace.

LE CHEVALIER

Et peut-on savoir d'où cela vient ?

LE COMTE, faisant la grimace

Je vous le dirai si vous voulez. Il y a environ un mois que je fus mordu par un petit chien.

Il fait la grimace.

LE CHEVALIER, avec inquiétude

Par un chien ?

LE COMTE

Il fait la grimace.

Oui, un petit chien noir. Mangez donc.

LE CHEVALIER

Je n'ai plus faim.

LE COMTE, faisant la grimace

Quand je fais ce mouvement là, je crois toujours le voir ce chien comme s'il allait se jeter sur moi.

Il fait la grimace.

Mais ce n'est rien.

LE CHEVALIER, se lève et prend son assiette en regardant attentivement le Comte

...

LE COMTE, faisant la grimace

Où allez-vous ?

LE CHEVALIER, s'en allant

Je m'en vais revenir.

LE COMTE

Mais restez donc.

SCÈNE VIII.

LE COMTE, mangeant

Si je n'avais pas pris ce parti là, je me serais couché sans souper.

Il mange le reste du gigot.

Ils se disputent là-bas. Dépêchons-nous.

Il boit.

Il n'est pas mauvais ce petit gigot là. Quel train ! Madame Thomas ? Madame Thomas ?

SCÈNE IX. Le Comte, Madame Thomas.

MADAME THOMAS, sans paraître

Monsieur, laissez-moi faire, je m'en vais lui parler.

LE COMTE

Hé bien, venez donc.

MADAME THOMAS à la porte, tenant la clef

Comment , Monsieur...

LE COMTE

Qu'est-ce que vous avez donc ? Entrez, entrez.

MADAME THOMAS, à la porte

C'est Monsieur le Chevalier, qui dit comme cela, que c'est fort mal fait à moi de le faire souper avec un enragé.

LE COMTE

Il le croit réellement ?

MADAME THOMAS, à la porte

Comment s'il le croit, oui, Monsieur, il le croit, et c'est fort mal fait à vous de venir comme cela, décrier mon auberge.

LE COMTE

Mais je ne suis pas enragé.

MADAME THOMAS, à la porte

Pourquoi donc est-ce qu'il le dit ?

LE COMTE

Approchez, approchez. Est-ce que les enragés boivent et mangent ?

MADAME THOMAS, approchant

Ah ; c'est vrai, il est donc fou.

LE COMTE

Apparemment.

MADAME THOMAS

Je ne comprends pas cela.

LE COMTE

Faites-le venir.

MADAME THOMAS, criant

Monsieur le Chevalier, venez, venez.

LE COMTE, criant

Allons, Chevalier, arrivez.

SCENE X. Le Comte, Le Chevalier, Madame Thomas.

MADAME THOMAS

Entrez donc, Monsieur_le_Comte n'est pas enragé.

LE CHEVALIER

Vous n'êtes pas enragé ?

LE COMTE

Je vous dis que non.

LE CHEVALIER, avançant

J'ai crû que vous alliez le devenir.

LE COMTE

C'est un conte que je vous ai fait.

MADAME THOMAS

Quand je vous l'ai dit, vous n'avez pas voulu me croire.

LE COMTE

Je m'en vais boire à votre santé.

Il boit.

MADAME THOMAS

Vous savez bien que les enragés ne boivent, ni ne mangent.

LE CHEVALIER

Mais, mon Général, pourquoi faisiez-vous donc toutes ces grimaces ?

LE COMTE

Pour vous empêcher de manger autant : mais nous faisons la même route, et demain je vous promets de vous bien donner à diner.

LE CHEVALIER

Ma foi, j'en ai été la dupe tout-à-fait.

LE COMTE, se levant

Voulez-vous que nous allions voir nos chevaux ?

LE CHEVALIER

Je ne demande pas mieux.

MADAME THOMAS

Pendant ce temps-là, je m'en vais déservir tout cela, et faire préparer vos lits.

Elle emporte le plat et les assiettes.

LE COMTE

Vous ferez bien, Madame Thomas. Allons, venez, Chevalier.

Ils sortent.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0