Proverbe en prose· Seizième Proverbe
L'Enragé
Personnages
- LE COMTE D'ERMONT, Lieutenant-Général
- LE CHEVALIER DE GIRSAC, Lieutenant d'Infanterie
- MADAME THOMAS, Maîtresse d'Auberge
- MONSIEUR HACHIS, Cuisinier
L'ENRAGÉ
SCENE PREMIÈRE. Le COMTE, Madame Thomas.
La scène représente une chambre d'auberge de campagne.
MADAME THOMAS, entrant la première, et fermant la fenêtre
Monsieur_le_Comte, voilà votre chambre.
LE COMTE
Elle n'est pas trop bonne ; mais une nuit est bientôt passée.
MADAME THOMAS
Monsieur, c'est la meilleure de la maison, et personne n'a encore couché dans ce lit là, depuis que les matelas ont été rebattus.
LE COMTE
Voulez-vous bien mettre cela quelque part.
Il lui donne son chapeau et son épée et sa canne et il s'assied.
Ah ça, Madame Thomas, qu'est-ce que vous me donnerez à souper ?
MADAME THOMAS
Tout ce que vous voudrez, Monsieur_le_Comte.
LE COMTE
Mais encore ?
MADAME THOMAS
Vous n'avez qu'à dire.
LE COMTE
Qu'est-ce que vous avez ?
MADAME THOMAS
Je ne sais pas bien ; mais si vous voulez, je m'en vais faire monter Monsieur l'Écuyer.
LE COMTE
A , oui, je ferai fort aise de causer avec Monsieur l'Écuyer.
MADAME THOMAS, criant
Marianne, dites à Monsieur l'Écuyer de monter.
LE COMTE
Avez-vous bien du monde dans ce temps-ci, Madame Thomas ?
MADAME THOMAS
Monsieur, pas beaucoup, du depuis qu'on a fait passer la grande route par... chose...
LE COMTE
Je passerai toujours par ici, moi ; je fuis bien aise de vous voir, Madame Thomas.
MADAME THOMAS
Ah, Monsieur, je suis bien votre servante, et vous avez bien de la bonté.
LE COMTE
Il y a longtemps que nous nous connaissons.
MADAME THOMAS
Monsieur m'a vu bien petite.
LE COMTE
Et vous m'avez toujours vu grand, vous. C'est bien différent.
SCÈNE II. Le Comte , Madame Thomas, Monsieur Hachis.
MADAME THOMAS
Tenez, Monsieur l'Ecuyer, parlez à Monsieur_le_Comte.
LE COMTE
Ah, Monsieur l'Écuyer, qu'est-ce que vous me donnerez à manger ?
MONSIEUR HACHIS
Monsieur, dans ce temps-ci, nous n'avons pas de grandes provisions.
LE COMTE
Mais qu'est-ce que vous avez ?
MONSIEUR HACHIS
Qu'est-ce que Monsieur_le_Comte aime ?
LE COMTE
Je ne suis pas difficile ; mais je veux bien souper. Voyons.
MONSIEUR HACHIS
Si Monsieur_le_Comte avait aimé le veau.
LE COMTE
Oui, pourquoi pas ?
MONSIEUR HACHIS
Ce matin, nous avions une noix de veau excellente.
LE COMTE
Hé bien, donnez moi-là.
MONSIEUR HACHIS
Oui, mais il y a deux Messieurs qui l'ont mangé. Cela ne fait rien, on donnera autre chose à Monsieur_le_Comte.
LE COMTE
Mais quoi ?
MONSIEUR HACHIS
Madame Thomas, si nous avions cette outarde de l'autre jour.
Outarde : Genre d'oiseaux de l'ordre des échassiers, se rapprochant des autruches par la disposition de leurs pieds et leur port lourd, mais capables de voler. [L]
LE COMTE
Est-ce qu'il y en a dans ce pays-ci ?
MADAME THOMAS
Oui, Monsieur, quelquefois.
LE COMTE
Et vous ne pourriez pas en avoir une ?
MONSIEUR HACHIS
Oh mon_Dieu, non.
LE COMTE
Pourquoi dit-il que vous en aviez une l'autre jour ?
MADAME THOMAS
Ce n'est pas nous, ce font des voyageurs qui passent par ici et qui nous en font voir, quand ils en ont ; et quand il dit l'autre jour, il y a plus de six mois.
MONSIEUR HACHIS
Six mois ! Il n'y en a pas trois.
MADAME THOMAS
Je dis qu'il y en a six, puisque c'était le jour du mariage de Monsieur le Bailli.
MONSIEUR HACHIS
Vous croyez ?
MADAME THOMAS
J'en suis sûre.
LE COMTE
Oui, mais avec tout cela, je meurs de faim, et je ne sais pas pas encore ce que j'aurai à souper.
MADAME THOMAS
Il n'y a qu'à commencer par faire une fricassée de poulets.
MONSIEUR HACHIS
Oui, cela se peut faire, et cela n'est pas long.
LE COMTE
Hé bien, allez donc toujours. Nous verrons après.
MONSIEUR HACHIS
Allons, allons.
Il s'en va et il revient.
Je songe une chose, nous n'en avons pas de poulets, nous n'avons que ceux qui sont éclos ce matin et il font trop petits.
MADAME THOMAS
Hé bien, nous donnerons autre chose à Monsieur.
LE COMTE
Mais dépêchez-vous.
MADAME THOMAS
Il n'y a qu'à faire une compote de pigeons.
MONSIEUR HACHIS
Vous savez bien que depuis qu'on a jeté un sort sur le colombier, il n'y en revient plus.
MADAME THOMAS
C'est vrai, je n'y pensais pas.
LE COMTE
Mais donnez-moi de la viande de boucherie, et finissons.
MADAME THOMAS
Monsieur l'Écuyer n'est pas long, il est accoutumé à servir promptement.
LE COMTE
Donnez-moi des côtelettes.
MONSIEUR HACHIS
On a mangé les dernières à diner.
LE COMTE
N'y a-t-il pas ici un boucher ?
MADAME THOMAS
Oui, Monsieur ; mais c'est aujourd'hui Jeudi, il ne tuera que demain.
LE COMTE
Quoi, je ne pourrai donc rien avoir ?
MONSIEUR HACHIS
Pardonnez-moi ; mais c'est qu'il faut savoir le goût de Monsieur.
LE COMTE
Mais j'aime tout, et vous n'avez rien.
MONSIEUR HACHIS
Si Monsieur voulait un gigot, par exemple ?
LE COMTE
Oui, et vous n'en aurez-pas ?
MONSIEUR HACHIS
Je vous demande pardon, nous en avons un.
LE COMTE
Ah, voilà donc quelque chose ! Et il sera bien dur ?
MONSIEUR HACHIS
Non, Monsieur, il sera fort tendre, j'en réponds.
LE COMTE
Hé bien, mettez-le à la broche tout de suite.
MONSIEUR HACHIS
Allons, allons, il fera bientôt cuit.
LE COMTE
Vous n'avez pas autre chose ?
MONSIEUR HACHIS
Non, Monsieur, pour le présent ; mais si vous repassiez dans huit jours...
LE COMTE
Hé, va te promener. Allons, ne perdez pas de temps.
MONSIEUR HACHIS
J'y vais, j'y vais.
MADAME THOMAS
Et moi, je m'en vais mettre le couvert en attendant.
LE COMTE
Allons, dépêchez-vous, tous les deux.
MADAME THOMAS
Vous n'attendrez pas.
Elle sort.
SCÈNE III.
LE COMTE seul, prenant du tabac
Quelle diable d'Auberge !
Il se promène.
On ne m'y rattrapera plus.
Il regarde à la fenêtre et il lit l' enseigne.
Ici l'on fait Noce et Festins, à pied, à cheval. Ce sont de jolis festins, je crois.
SCÈNE IV. Le Comte, Madame Thomas.
MADAME THOMAS, mettant le couvert
Le couvert sera bientôt mis ; c'est toujours une avance.
LE COMTE
Et le gigot, est-il à la broche ?
MADAME THOMAS
Oui, Monsieur, il y a longtemps.
LE COMTE
Pourvu qu'il ne soir pas gâté encore.
MADAME THOMAS
Oh, non, Monsieur, le mouton est tué d'hier.
LE COMTE
D'hier ? Il sera dur comme un chien.
MADAME THOMAS
Non, non.
Elle s'en va et revient.
Quel vin veut Monsieur_le_Comte ?
LE COMTE
Hé, celui que vous aurez.
MADAME THOMAS
Nous avons du vin blanc et du vin rouge.
LE COMTE
Donnez-moi du blanc.
MADAME THOMAS
C'est bien choisir ; car c'est le meilleur.
LE COMTE
Oui, je crois que ce sera de joli vin.
MADAME THOMAS
Il est excellent, car quand Monseigneur l'Intendant passe par ici, on en met toujours six bouteilles dans son carrosse.
LE COMTE
Pour ses gens apparemment.
MADAME THOMAS
Non ; car c'est lui qui paye tout.
LE COMTE
Je le crois bien.
MADAME THOMAS
Vous verrez, vous verrez.
Elle crie.
Marianne ? Oh.
Elle sort et prend deux bouteilles qu'elle met sur la table.
Tenez, en voilà des deux façons, vous choisirez.
Elle s'en va et elle revient.
Monsieur, je voulais vous dire une chose.
LE COMTE
Qu'est-ce que c'est ? Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au gigot.
MADAME THOMAS
Oh, non, Monsieur, tout au contraire.
LE COMTE
Hé bien, dites donc ?
MADAME THOMAS
Monsieur, c'est que nous avons là-bas un jeune Officier, et...
LE COMTE
Quoi ?
MADAME THOMAS
Si Monsieur_le_Comte voulait, il aurait l'honneur de souper avec lui.
LE COMTE
Et le gigot, est-il fort ?
MADAME THOMAS
Oh, oui, Monsieur.
LE COMTE
Sans cela, il ne souperait pas, n'est-ce pas ?
MADAME THOMAS
Mais nous serions bien embarrassés.
LE COMTE
Faites-le monter.
MADAME THOMAS
Je m'en vais lui dire.
LE COMTE
Écoutez, apportez un couvert.
MADAME THOMAS
Oui, oui, Monsieur.
LE COMTE
Attendez donc : le connaissez-vous cet Officier ?
MADAME THOMAS
Oui, Monsieur, il passe toujours par ici.
LE COMTE
Vous ne savez pas son nom ?
MADAME THOMAS
Son nom ? Ah, c'est Monsieur le Chevalier de Girsac.
LE COMTE
Girsac ?
MADAME THOMAS
Oui, j'en suis bien sûre ; car il a passé par ici quand il était page, et il a écrit son nom sur la cheminée de sa chambre.
LE COMTE
Allons, faites le venir.
MADAME THOMAS
J'y vais, j'y vais. Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier, par ici, par ici. Entrez-là.
SCÈNE V. Le Comte, Le Chevalier.
LE COMTE
Monsieur le Chevalier, entrez donc.
Le Chevalier fait de grandes révérences.
Je serai charmé de faire connaissance avec vous.
LE CHEVALIER
Mon Général ; c'est bien de l'honneur pour moi,
LE COMTE
Asseyez-vous donc.
Le Chevalier s'assied.
Nous ferons mauvaise chère. D'où venez-vous comme cela ?
LE CHEVALIER
Du Régiment, mon Général, de Dunkerque.
LE COMTE
Qu'est-ce qui en est Lieutenant-Colonel, à présent, est-ce toujours le bonhomme la Garde ?
LE CHEVALIER
Non, mon Général, il a eu une Lieutenance de Roi. C'est Monsieur de Gouvière.
LE COMTE
Ah, qui était dans Poitou ?
LE CHEVALIER
Justement.
LE COMTE
Et le Major ?
LE CHEVALIER
C'est encore, Monsieur de la Verdac.
LE COMTE
Un gros garçon, que j'ai vu il y a bien longtemps, Commandant de Bataillon ?
LE CHEVALIER
Oui, mon Général.
LE COMTE
Et qu'est devenu le petit Guiraudan, c'était un joli Officier.
LE CHEVALIER
Il s'est marié d'abord qu'il a eu la Croix, et il a quitté.
LE COMTE
Et comment appelez-vous... un grand, qui était si fou ? Attendez...
LE CHEVALIER
Du Merlier ?
LE COMTE
Oui ; c'est cela, je l'aimais beaucoup.
LE CHEVALIER
Il a été tué à Hastembeck.
LE COMTE
Ah, le pauvre Diable ! Je ne sais pas si on nous fera bientôt souper.
LE CHEVALIER
Mon Général, si vous voulez j'irai voir.
LE COMTE
Oui, oui ; vous êtes ici le Junior, mais voilà Madame Thomas, restez, restez.
SCÈNE VI. Le Comte, Madame Thomas, Le Chevalier.
LE COMTE
Hé bien, Madame Thomas , où en sommes nous ?
MADAME THOMAS
Je viens voir si ces Messieurs veulent être servis ?
LE COMTE
Hé, mais sûrement, tout de suite.
MADAME THOMAS
Allons, allons. Elle va chercher le souper.
LE COMTE
Mettons-nous toujours à table. Ils s'arrangent tous les deux et déploient leurs serviettes.
MADAME THOMAS, apportant le gigot
Tenez, Messieurs, voilà un gigot qui a la meilleure mine du monde.
* On fait un gigot avec un morceau de pain, dans lequel on enfonce une fourchette pour faire le manche, que l'on entoure de papier.
LE COMTE
Oui, mais il est bien petit, Madame Thomas.
MADAME THOMAS
Pas trop, Monsieur, vous en serez bien content.
LE CHEVALIER
Si vous voulez, mon Général, je m'en vais le couper.
LE COMTE
Non, non, laissez-moi faire.
Il coupe le gigot.
Avez-vous faim ?
LE CHEVALIER
Oui, vraiment, car je n'ai pas diné.
LE COMTE
Tant pis.
MADAME THOMAS
Ah ça, Messieurs, vous n'avez plus besoin de rien ?
LE COMTE
Vous n'avez pas autre chose ?
MADAME THOMAS
Non, Monsieur, dont je suis bien fâché. Quand vous appellerez, je viendrai tout de suite.
SCÈNE VII. Le Comte, Le Chevalier.
LE COMTE
Tenez, Monsieur le Chevalier, voilà une bonne tranche. Un peu de jus. Je vous en redonnerai d'autre quand vous aurez mangé cela.
LE CHEVALIER, dévorant
J'aurai bientôt fait.
LE COMTE, mangeant
Vous vous étouffez.
LE CHEVALIER
Oh, que non.
LE COMTE
Allons ; buvez un coup.
Ils boivent.
LE CHEVALIER
Mon Général, voulez-vous bien me donner une autre tranche.
LE COMTE
Vous mangez trop vite.
LE CHEVALIER
Quand j'ai grande faim, je ne perds pas de temps, comme vous voyez.
LE COMTE
Oui , oui. Ils mangent vite tous les deux.
LE CHEVALIER
Mon Général, je suis fâché de la peine ; mais si vous vouliez me laisser prendre.
LE COMTE, coupant
Hé, non, non, un moment s'il vous plaît. Tenez, voilà un bon morceau.
LE CHEVALIER
Oh, il fera bientôt expédié.
Il mange d'une vitesse incroyable.
LE COMTE, à part en mangeant
II faut prendre un parti ici.
LE CHEVALIER
Mon Général, voulez-vous bien ?...
LE COMTE
Buvez en attendant.
Le Chevalier boit.
Tenez, cela sera peu-être un peu dur.
Il lui donne un morceau en faisant une grimace.
Hé bien, comment le trouvez-vous ?
Il fait encore une grimace et le Chevalier le regarde avec étonnement.
LE CHEVALIER
Fort bon.
Il le regarde, et le Comte redouble ses grimaces.
LE COMTE
Il y a à tirer.
Il fait une grimace.
LE CHEVALIER
Un peu ; mais cela ne fait rien.
Le Comte fait encore une grimace qui étonne de plus en plus le Chevalier.
LE COMTE
Qu'est-ce que vous avez donc ?
Il fait une grimace.
LE CHEVALIER
C'est que... vous...
LE COMTE, faisant la grimace
Quoi ?
LE CHEVALIER
Je ne sais pas ce que cela veut dire.
LE COMTE, faisant la grimace
Ce mouvement là que je fais ?
LE CHEVALIER
Oui, mon Général.
LE COMTE, faisant la grimace
Je vous le dirai si vous voulez, ce n'est rien.
LE CHEVALIER
Vous ne faisiez pas de même avant le souper.
LE COMTE, faisant la grimace
Non, cela vient de me prendre tout à l'heure. Depuis quinze jours je suis comme cela souvent. Tenez, mangez ce petit morceau là.
Il sait le grimace.
LE CHEVALIER
Et peut-on savoir d'où cela vient ?
LE COMTE, faisant la grimace
Je vous le dirai si vous voulez. Il y a environ un mois que je fus mordu par un petit chien.
Il fait la grimace.
LE CHEVALIER, avec inquiétude
Par un chien ?
LE COMTE
Il fait la grimace.
Oui, un petit chien noir. Mangez donc.
LE CHEVALIER
Je n'ai plus faim.
LE COMTE, faisant la grimace
Quand je fais ce mouvement là, je crois toujours le voir ce chien comme s'il allait se jeter sur moi.
Il fait la grimace.
Mais ce n'est rien.
LE CHEVALIER, se lève et prend son assiette en regardant attentivement le Comte
...
LE COMTE, faisant la grimace
Où allez-vous ?
LE CHEVALIER, s'en allant
Je m'en vais revenir.
LE COMTE
Mais restez donc.
SCÈNE VIII.
LE COMTE, mangeant
Si je n'avais pas pris ce parti là, je me serais couché sans souper.
Il mange le reste du gigot.
Ils se disputent là-bas. Dépêchons-nous.
Il boit.
Il n'est pas mauvais ce petit gigot là. Quel train ! Madame Thomas ? Madame Thomas ?
SCÈNE IX. Le Comte, Madame Thomas.
MADAME THOMAS, sans paraître
Monsieur, laissez-moi faire, je m'en vais lui parler.
LE COMTE
Hé bien, venez donc.
MADAME THOMAS à la porte, tenant la clef
Comment , Monsieur...
LE COMTE
Qu'est-ce que vous avez donc ? Entrez, entrez.
MADAME THOMAS, à la porte
C'est Monsieur le Chevalier, qui dit comme cela, que c'est fort mal fait à moi de le faire souper avec un enragé.
LE COMTE
Il le croit réellement ?
MADAME THOMAS, à la porte
Comment s'il le croit, oui, Monsieur, il le croit, et c'est fort mal fait à vous de venir comme cela, décrier mon auberge.
LE COMTE
Mais je ne suis pas enragé.
MADAME THOMAS, à la porte
Pourquoi donc est-ce qu'il le dit ?
LE COMTE
Approchez, approchez. Est-ce que les enragés boivent et mangent ?
MADAME THOMAS, approchant
Ah ; c'est vrai, il est donc fou.
LE COMTE
Apparemment.
MADAME THOMAS
Je ne comprends pas cela.
LE COMTE
Faites-le venir.
MADAME THOMAS, criant
Monsieur le Chevalier, venez, venez.
LE COMTE, criant
Allons, Chevalier, arrivez.
SCENE X. Le Comte, Le Chevalier, Madame Thomas.
MADAME THOMAS
Entrez donc, Monsieur_le_Comte n'est pas enragé.
LE CHEVALIER
Vous n'êtes pas enragé ?
LE COMTE
Je vous dis que non.
LE CHEVALIER, avançant
J'ai crû que vous alliez le devenir.
LE COMTE
C'est un conte que je vous ai fait.
MADAME THOMAS
Quand je vous l'ai dit, vous n'avez pas voulu me croire.
LE COMTE
Je m'en vais boire à votre santé.
Il boit.
MADAME THOMAS
Vous savez bien que les enragés ne boivent, ni ne mangent.
LE CHEVALIER
Mais, mon Général, pourquoi faisiez-vous donc toutes ces grimaces ?
LE COMTE
Pour vous empêcher de manger autant : mais nous faisons la même route, et demain je vous promets de vous bien donner à diner.
LE CHEVALIER
Ma foi, j'en ai été la dupe tout-à-fait.
LE COMTE, se levant
Voulez-vous que nous allions voir nos chevaux ?
LE CHEVALIER
Je ne demande pas mieux.
MADAME THOMAS
Pendant ce temps-là, je m'en vais déservir tout cela, et faire préparer vos lits.
Elle emporte le plat et les assiettes.
LE COMTE
Vous ferez bien, Madame Thomas. Allons, venez, Chevalier.
Ils sortent.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0