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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Cinquante-Neuvième Proverbe

Le Faux Empoisonnement

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1768· 7 personnages

Personnages

  • LA MARQUISE DE ROUVIERE
  • LE COMTE DE BELVILLE
  • JULIE, femme de Chambre de la Marquise
  • LAFLEUR, laquais du Chevalier
  • MONSIEUR MARCELLIN, médecin
  • LAFRANCE, laquais de la Comtesse
  • UN OFFICIER D'OFFICE

SCÈNE PREMIÈRE. La Marquise, Julie.

JULIE

En vérité, Madame, je ne vous reconnais plus ! Vous qui n'avez jamais eu la moindre humeur, qui ne voyez rien que sous une forme plaisante, vous soupirez, vous êtes languissante, abattue, je n'y comprends rien. Vous êtes veuve et jeune, vous aimez le Comte de Belville , vous êtes sure qu'il vous adore...

LA MARQUISE, se laissant tomber dans un fauteuil

Ah, Julie, que dis-tu ?

JULIE

Quoi, pourriez-vous douter de son amour ?

LA MARQUISE

J'ai de cruels soupçons.

JULIE

Lui, dont vous faites la fortune, sur le point de l'épouser, de quoi pourriez-vous le soupçonner ? C'est lui faire injure ; peut-on outrager ainsi quelqu'un que l'on aime ? Non Madame , je ne saurais le croire ingrat.

LA MARQUISE

Si je pouvais justifier sa conduite avec moi, ne l'aurais-je pas déjà fait ; mais sa fraîcheur, son peu d'empressement, tout m'a fait craindre le malheur qui m'arrive ; non, le Comte ne m'aime plus.

JULIE

Mais, Madame, je ne vois pas où est la froideur dont vous l'accusez.

LA MARQUISE

Tu n'as pas remarqué qu'il est moins occupé de moi, qu'il est rêveur, distrait, contraint ; est-ce là de l'amour ?

JULIE

Il est sûr de votre coeur ; les hommes quelquefois veulent être tourmentés et si vous vouliez lui donner un peu de jalousie...

LA MARQUISE

Quelle misère ! J'irais employer de pareils moyens pour le la mener , j'irais flatter l'amour-propre d'un homme que je n'aimerais pas, pour tourmenter celui que j'aime.

JULIE

C'est prendre sa revanche, il vous tourmente bien : mais faites une chose plutôt, si vous croyez avoir à vous plaindre de lui, pourquoi ne pas lui parler à coeur ouvert ? Vous vous éviteriez peut-être bien des peines. Quand on s'aime véritablement, peut-on manquer de confiance l'un pour l'autre ?

LA MARQUISE

Et s'il a le projet de me trahir, s'il en épouse une autre, à quoi me serviront les reproches ?

JULIE

Vous pourriez croire qu'il vous abandonnerait ?

LA MARQUISE

Je le crains, te dis-je. Il voit souvent Madame de Méranci, elle est veuve comme moi, beaucoup plus riche, alliée à des gens puissants, tout me fait craindre...

JULIE

Ah, Madame , serait-il possible ?...

LA MARQUISE

Quoi ?

JULIE

Elle se marie, j'en suis sûre ; mais le nom de celui qu'elle épouse est un secret.

LA MARQUISE

C'est lui, je n'en doute plus ! Ah, Julie !

JULIE

Madame, je le saurai, si vous le voulez.

LA MARQUISE

Il a plus d'ambition que d'amour !

JULIE

Madame, consentez...

LA MARQUISE

Madame de Brécy, doit m'instruire de tout ; je veux lorsqu'il viendra, l'observer encore mieux, le pousser à bout, et s'il me vient des éclaircissements qui ne me laissent plus douter de son projet, je lui dirai tout ce que je saurai, je veux le confondre et le détester après.

JULIE

Ce sera très bien fait, Madame, au lieu de vous laisser dépérir : il faut prendre un parti qui vous sauve du désespoir.

LA MARQUISE

Et en le détestant, en serai-je moins malheureuse ?

JULIE

J'entends quelqu'un, c'est peut-être lui.

SCÈNE II. La Marquise, Le Comte, Julie, Lafrance.

LAFRANCE

Monsieur_le_Comte de Belville.

LA MARQUISE

Julie, restez ici, et observez-le.

JULIE

Oui, Madame.

LA MARQUISE

Ah, Comte ; c'est vous ?

LE COMTE

Madame , je me reprochais d'avoir passé hier la journée sans vous voir , j'ai été à la campagne et j'ai voulu m'en dédommager aujourd'hui en venant de bonne heure.

JULIE, bas a la Marquise

Vous devez être contente.

LA MARQUISE

Vous avez été à la campagne ? Vous ne m'en aviez rien dit.

LE COMTE

Je l'avais oublié. Je craignais de ne vous pas trouver aujourd'hui.

Il s'assied.

LA MARQUISE

Pourquoi cela ? Vous deviez être bien sûr de l'impatience que j'aurais de vous voir ; quand on aime véritablement, qui peut nous intéresser assez vivement, pour le préférer à l'objet de notre amour ?

LE COMTE

Ceci n'est pas un reproche, j'espère ?

LA MARQUISE

Non, pourquoi vous en ferais-je ? Vous n'en méritez sûrement pas.

LE COMTE , troublé

Non, Madame. Et je crois que vous me rendez trop de justice pour penser autrement de moi.

LA MARQUISE

S'il m'arrivait jamais de pouvoir vous soupçonner d'infidélité, je me le reprocherais comme un crime.

LE COMTE, avec embarras

Oui.... vous avez raison.... C'en serait un à vous.

Il se lève.

LA MARQUISE

Où allez-vous donc ?

LE COMTE

Je reviendrai ; c'est que ....

LA MARQUISE

Comte ?

LE COMTE

Madame ?

LA MARQUISE

Je connais votre impatience...

LE COMTE

Mon impatience ?

LA MARQUISE

Oui, la contrariété vous est insupportable. Je le sais.

LE COMTE, intrigué

Je ne vois pas à propos de quoi vous me dites cela.

LA MARQUISE

Cependant je n'ai point à me plaindre de vous, vous avez eu l'attention de me cachet combien elle vous faisait souffrir.

LE COMTE

Mais... sûrement.

SCÈNE III. La Marquise, Le Comte, Julie, Lafrance.

LAFRANCE

On demande, Mademoiselle Julie.

JULIE

Madame, n'a pas besoin de moi ?

LA MARQUISE

Non, voyez ce que c'est.

SCÈNE IV. La Marquise , Le Comte.

LA MARQUISE

Asseyez-vous donc.

LE COMTE

Comme vous voudrez.

LA MARQUISE

Les retardements qui se sont opposés à notre mariage ne m'ont point inquiétée ; parce qu'il ne me rendra pas plus sûr de votre coeur que je le suis.

LE COMTE

Il est vrai que si j'ai cessé de me plaindre ; c'est que j'ai craint de vous déplaire par cette même impatience, voilà ce qui m'a fait garder le silence jusqu'à présent.

LA MARQUISE

Je m'en étais doutée et sans vous le dire ; j'ai fait tout ce qu'il m'a été possible pour hâter se moment que nous désirons : les formalités nécessaires seront terminées dans peu de jours.

LE COMTE, cachant sa surprise

Dans peu de jours ?

LA MARQUISE

Oui, Comte, on vient de me l'annoncer.

LE COMTE, avec contrainte

Vous me ravissez, je craignais les obstacles que le temps amène quelquefois.

LA MARQUISE

Il n'y en aura plus , Comte, et nous serons enfin heureux.

LE COMTE

Oui, très heureux. Cependant , je crains pour votre santé. Il me semble que depuis quelque temps vous n'êtes pas bien.

LA MARQUISE

C'est peu de chose, et le plaisir de me voir entièrement à vous, me remettra bientôt.

LE COMTE, se levant

Je crois que vous ne doutez pas combien je désire que rien ne retarde mon bonheur ?

LA MARQUISE

J'en fuis persuadée. Vous avez quelque chose à faire, Comte ?

LE COMTE

Oui, cela ne sera pas long.

LA MARQUISE

Revenez tout de suite.

LE COMTE

Oui, Madame.

LA MARQUISE

Vous me le promettez ?

LE COMTE

Sûrement ; que voulez-vous que je fasse quand je ne vous vois pas ?

Il sort.

LA MARQUISE

Mon sort est donc décidé ! Avec quelle froideur il a reçu ce que je lui ai dit ! Ah !

SCÈNE V. La Marquise, Julie.

LA MARQUISE

Eh bien, Julie, ce que je craignais, n'est que trop vrai !

JULIE

Ah, Madame ; je ne saurais vous rassurer ; Voici une lettre de Madame de Brécy, qu'elle m'a fait donner pour vous remettre lorsque vous seriez seule ; je crains bien...

La Marquise prend la lettre.

LA MARQUISE, après avoir lu

Il n'y a donc plus à en douter, l'ingrat épouse Madame de Méranci ! Je me meurs !

JULIE

Ah, Madame, pourquoi vous ai-je donné cette lettre ?

LA MARQUISE

Le Perfide !

Elle se lève.

Non ; je ne l'aime plus, je rougis même de l'avoir autant aimé.

JULIE

C'est bien fait, Madame, oubliez-le et pour toujours.

LA MARQUISE

Pour toujours ! Que je l'oublie, moi, Julie !

JULIE

Espérez tout du temps.

LA MARQUISE

Ah, j'en mourrai ! Il jouira du fruit de son crime et il sera sans doute charmé de se voir à l'abri de mes reproches.

JULIE

Mais, Madame , si vous essayez de le retirer de cet égarement ?

LA MARQUISE

Que ne lui ai-je pas sacrifié ! Mais c'était moi que je satisfaisais ; quand je le préférais à tout au monde, il avait cessé de m'aimer, il me trompait ; mais non, je me trompais moi-même, je croyais lire au fond de son coeur ce que ses yeux ne me disaient plus.

JULIE

Eh bien, Madame, ne le revoyez point.

LA MARQUISE

Ne crains pas que je lui montre ma douleur, son parti est pris, ce serait peut-être pour lui un triomphe. Vengeons-nous plutôt ; le mépris seul suffirait ; mais je ne saurais trop lui rendre les inquiétudes qu'il m'a données.

JULIE

Comment ?

LA MARQUISE

Tu vas approuver mon projet.

JULIE

Si vous le bannissez de votre coeur, Madame, c'est tout ce que vous pouvez faire de mieux.

LA MARQUISE

Oui, je l'en bannirai, je te le promets ; mais je veux lui faire éprouver un tourment singulier. Il va revenir, fais préparer quelques tasses de glaces ; je lui en ferai prendre, et je veux qu'il se croie empoisonné : pour lors je l'abandonnerai à toutes les horreurs que lui causera cette crainte.

JULIE

Cette vengeance est encore trop douce.

LA MARQUISE

On vient, c'est lui peut-être, va t-en. Faisons tous nos efforts pour nous contraindre jusqu'au moment d'éclater.

SCENE VI. La Marquise, Le Comte.

LA MARQUISE

Vous êtes de parole, Comte.

LE COMTE

Il n'y a pas de mérite. Vous aviez quelque chose à me dire, à ce qu'il m'a semblé tantôt.

LA MARQUISE

Oui ; d'ailleurs j'étais bien aise de vous revoir. Je voulais vous demander si vous iriez encore bientôt à la campagne ?

LE COMTE, étonné et embarrassé

Oui, Madame, j'irai chez mon frère.

LA MARQUISE

Chez votre frère ?

LE COMTE

Oui, il m'a mandé qu'il avait absolument besoin de moi, et je compte y aller passer quelques jours.

LA MARQUISE

Chez lui ?

LE COMTE

Oui, à Dorci.

SCÈNE VII. La Marquise, Le Comte, Julie, un Officier portant des glaces.

JULIE

Madame, veut-elle les glaces qu'elle a demandées ?

LA MARQUISE

Oui, le Comte en prendra. Tenez, mettez-les là et laissez-nous.

On met les glaces sur une table proche de la Marquise.

SCÈNE VIII. La Marquise, Le Comte.

LA MARQUISE, prenant des glaces

Eh bien, Comte, pourquoi donc ne prenez-vous pas de glaces ?

LE COMTE

Je ne m'en soucie pas.

LA MARQUISE

Allons, je veux que vous preniez cette tasse.

Elle lui donne une tasse de glaces.

LE COMTE

Tout comme il vous plaira.

Il prend la tasse de glaces.

LA MARQUISE

Comptez-vous souper avec moi ce soir ?

LE COMTE

Ce soir ?

LA MARQUISE

Oui, ce soir. Qu'est-ce que cette question a d'extraordinaire ?

LE COMTE

Rien. Oui, Madame, j'y souperai.

LA MARQUISE

Vous y souperez ? je vous réponds bien que non.

LE COMTE, à part

Ô Ciel, aurait-elle deviné ?... Madame, il est vrai que j'ai voulu vous cacher que je partais ce soir ; de crainte de vous affliger.

LA MARQUISE

De crainte de m'affliger ?

LE COMTE

Oui, Madame, j'ai craint la douleur que peut causer une séparation, quoique de peu de jours, quand on aime aussi vivement que...

LA MARQUISE

Quoi, vous pouvez feindre à ce point-là ! Pourquoi affecter une tendresse que vous ne sentez plus ?

LE COMTE

Moi, Madame ? Je veux mourir...

LA MARQUISE

Vous n'allez pas chez le Baron de Granvilliers ? Vous vous troublez. Ce n'est pas tout, il doit vous présenter à la Marquise de Méranci, que vous allez épouser.

LE COMTE

Ah, Madame, vous pouvez me soupçonner d'une pareille perfidie ?

LA MARQUISE

Vous avez l'audace de nier ?

LE COMTE, voulant fuir

Permettez...

LA MARQUISE

Non, arrêtez et écoutez-moi, je le veux.

LE COMTE

Eh bien, accablez-moi, Madame, je le mérite ; mais si vous saviez....

LA MARQUISE

Taisez-vous. Rien ne peut vous justifier, non : depuis longtemps je ne vois en vous que de la froideur, on ne trompe point un coeur sensible et délicat, sans qu'il s'en aperçoive ; je n'ai pas voulu me plaindre, je me suis même flatté d'un retour que vous deviez à l'amour le plus tendre ; c'était vainement, je ne vous en ferai point de reproches, vous ne méritez pas que je m'abaisse jusqu'à ce point-là, je reconnais que vous êtes indigne de ma tendresse, et je ne vous aime plus.

LE COMTE

Vous ne m'aimez plus !

LA MARQUISE

Non ; mais je dois une vengeance à l'Amour outragé, elle est remplie : je viens de vous empoisonner ainsi que moi, en prenant des glaces.

LE COMTE

Que dites-vous ? Quoi !...

LA MARQUISE

Mais, vous me survivrez, je n'ai rien épargné pour hâter l'instant de ma mort. Adieu.

SCÈNE IX.

LE COMTE, seul, avec la plus grande agitation

Quelle funeste vengeance ! Quoi, nous péririons tous les deux ! Ô Ciel, qui nous secourra ? Oh là quelqu'un ? Malheureux que je fuis ! Lafleur, Lafleur.

SCÈNE X. Le Comte, Lafleur en bottes fortes.

LAFLEUR

Monsieur, tout est prêt, et vous pourrez partir quand il vous plaira, je n'ai pas perdu de temps, comme vous voyez.

LE COMTE

Ah, Lafleur, du secours ; c'est fait de moi, du secours, un médecin.

LAFLEUR

Qu'avez-vous donc ?

LE COMTE

Eh, ne perds pas un instant ; un Médecin ; va, cours promptement.

LAFLEUR

Monsieur Marcelin, le Médecin de la maison est ici.

LE COMTE

Va donc le chercher, ou crains...

LAFLEUR

Mais si vous vouliez me dire...

LE COMTE

Eh va donc, le mal commence, je sens que je m'affaiblis.

LAFLEUR, en s'en allant

Je crois qu'il est devenu fou.

SCÈNE XI.

LE COMTE, se traînant à un fauteuil où il s'assied

Je crois déjà voir la mort s'emparer de moi ; oui je sens agir le poison. Ah, malheureuse femme ! Elle périt aussi, et c'est son amour pour moi qui est cause... ma tête s'embarrasse, il me semble que ma vue se trouble, je vois moins clair assurément. Je n'entends rien qu'un bourdonnement. Ô Dieux, quel sort j'éprouve !

SCENE XII.Le Comte, Monsieur Marcelin, Lafleur.

MONSIEUR MARCELIN, à Lafleur

Mais encore, quel mal a-t-il votre Maître ?

LAFLEUR

Monsieur, je n'en sais rien, je crois qu'il est enragé.

MONSIEUR MARCELIN, voulant fuir

Enragé ?

LE COMTE, à Monsieur Marcelin que Lafleur retient

Monsieur Marcelin, j'attends de vous la vie.

MONSIEUR MARCELIN

Ah, Monsieur_le_Comte, je vous en prie, ne m'approchez pas.

LE COMTE

Quoi, Madame, vous-voulez mourir absolument ? Ah , laissez-moi expier mon crime et vivez ; mais que je n'emporte pas dans le tombeau la douleur d'avoir causé votre perte.

MONSIEUR MARCELIN

Vous ne mourrez ni l'un ni l'autre, fiez-vous à moi ; Madame, ne différez plus...

LA MARQUISE

Monsieur Marcelin, je vous remercie de votre empressement et de vos soins , ils sont inutiles ; nous ne sommes point empoisonnés ; non , Monsieur , ne craignez plus rien, j'ai voulu vous en faire la peur ; voilà toute la vengeance que je veux tirer de votre perfidie.

LE COMTE, avec joie

Je n'ai plus rien à craindre pour vous, je respire !

MONSIEUR MARCELIN

Actuellement, Monsieur et Madame, je vois que je ne vous suis bon à rien et je vous donne le bon soir.

Il sort ainsi que Julie et Lafleur.

SCÈNE DERNIÈRE. La Marquise, Le Comte.

LE COMTE, à la Marquise qui veut sortir aussi

Ah, Madame, arrêtez, je vous en supplie. Quoi, vous pourriez m'abandonner ? Serait-il possible que mon repentir ne pût parvenir à vous toucher ? Ah, croyez qu'il n'est rien....

LA MARQUISE

Non, Monsieur, vous m'êtes devenu entièrement indifférent, je ne vous veux aucun mal. Au contraire, je souhaite même que les noeuds que vous allez former puissent faire votre bonheur.

LE COMTE

Mon bonheur ! Ah, Madame, il n'en est plus pour moi, si vous ne me donnez l'espoir de pouvoir vous mériter un jour, oui, je vais percer ce coeur que vous croyez qui a pu vouloir vous offenser ; c'est une erreur où il n'a point de part ; rien au monde ne peut lui tenir lieu de vous, sans vous, la vie ne peut que m'être odieuse ; mes torts n'ont servi qu'à me faire connaître que je perds tout en vous perdant.

LA MARQUISE

C'est vainement que vous tenteriez de vouloir me persuader, votre coeur vous avait trompé, vous aviez crû pouvoir m'aimer toujours, vous pouvez le croire encore dans ce moment ; mais mon malheur ne serait que retardé, si je me rendais à vos instances, si je pouvais vous rendre mon coeur.

LE COMTE, aux pieds de la Marquise

Quoi, vous avez pu réellement cesser de m'aimer ? Ah, Madame, je ne le saurais croire je connais trop la délicatesse de votre âme, et cette dernière action m'a bien prouvé que vous ne vouliez point ma perte. Regardez-moi, Madame, regardez-moi, je vous en supplie, si vos yeux sont d'accord avec votre bouche, cet instant sera le dernier de ma vie.

LA MARQUISE, lui tendant la main

Ah, Comte ! Mériterez-vous le pardon que vous m'arrachez ?

LE COMTE, lui baisant la main

Ma reconnaissance égalera toujours mon amour.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0