Proverbe en vers et en prose· Quatorzième Proverbe
Les Fous
Personnages
- MONSIEUR DISSONANT, Musicien
- MONSIEUR L'ABBÉ HYATUS, Poète
- MONSIEUR DESJARRETS, Maître de Ballet
- CABRY, Prévôt de Monsieur Desjarrets
- MADAME DOUAIREVILLE, Plaideuse
- [U]N GARÇON CAFFETIER.
LES FOUS
SCÈNE PREMIÈRE.
MONSIEUR DISSONANT, entre en chantant entre ses dents. II se promène, bat la mesure, s'arrête, dit :
Ce n'est pas cela. Revoyons mes paroles.
Il tire un papier de sa poche, et il lit.
C'est Victoire, ici qu'on aime que l'on fête.Victoire, Victoire ! Où Madame de Franville a-t-elle été prendre le nom de Victoire ? On est accoutumé à mettre une roulade sur le mot Victoire ? Je ne peux pourtant pas commencer mon air par une roulade. Quand le diable y serait il faudra qu'elle s'en passe : d'ailleurs je ne veux pas composer cela à la Française. À la Française, moi ! Quoi, c'est cela qui m'arrête ? Allons, allons, il faut prendre le parti de continuer comme j'ai commencé. Voyons un peu.
Il chante.
Air : adoré, adoré, poursuivi des belles, et de l'école de la Jeunesse.
C'est Victoire ici qu'on aime que l'on fête ; C'est le plus doux amusement, Du bonheur on se trouve au faîte ; Il y renaît à chaque instant, Du bonheur on se trouve au faîte ; Il y renaît à chaque instant, C'est Victoire ici que l'on fête, C'est le plus doux amusement. Du bonheur on se trouve au faîte Il y renaît à chaque instant.Fort bien , fort bien.
C'est Victoire ici que l'on fête ; C'est le plus doux amusement. Du bonheur on se trouve au faîte, II y renaît à chaque instant.Bravo, bravo. Il faut écrire cela tout de suite. Garçon , garçon ?
SCÈNE II. Monsieur Dissonant, Le Garçon.
LE GARÇON
On y va.
Il arrive.
Ah, c'est vous, Monsieur Dissonant ?
MONSIEUR DISSONANT
Oui, oui, donnez-moi...
Il chante.
Il y renaît à chaque instant.
LE GARÇON
Qu'est-ce que vous voulez ? Du café, de la limonade, de l'orgeat.
MONSIEUR DISSONANT
Non, non, une plume de l'encre.
LE GARÇON
Vous allez en avoir dans l'instant.
Il va en chercher.
MONSIEUR DISSONANT, chante
Du plaisir on se troure au faîte, II renaît à chaque instant. Sans tourment, Très gaiment, Très content, Sûrement C'est Victoire ici que l'on fête ; C'est le plus doux amusement.Ah, charmant, charmant ! Allons donc, la plume, l'encre ?
LE GARÇON
La voilà, Monsieur.
MONSIEUR DISSONANT, s'asseyant et écrivant en chantonnant
C'est Victoire ici que l'on fête ; C'est le plus doux amusement.SCÈNE III. Monsieur Dissonant, L'Abbé, Le Garçon.
L'ABBÉ, entre en rêvant
Faut-il qu'une malheureuse rime m'arrête.
Il se promène.
MONSIEUR DISSONANT, chante et écrit
Sans tourment, Très gaiment, Très content, Sûrement, C'est Victoire ici que l'on fête ; C'est le plus doux amusement.L'ABBÉ
Revoyons encore.
Il lit.
Ainsi qu'on voit naître les fleurs, Aux doux commandements de Flore , L'amour, des plus vives couleurs Orne le teint de Léonore ;Je ne changerai sûrement rien à cela.
Sa bouche exhale un doux parfum, Semblable à celui que l'Aurore Répand... répand... répand...MONSIEUR DISSONANT, chante
Sans tourment, Très gaiment.Il chante sans prononcer.
C'est le plus doux amusement.L'ABBÉ
Monsieur , ce que vous faites-là , sera-t-il long ?
MONSIEUR DISSONANT
Monsieur, je n'en sais rien.
Il chante.
L'ABBÉ
Monsieur ; c'est que j'ai un couplet à faire pour la fête d'une Dame...
MONSIEUR DISSONANT
Moi de même, Monsieur l'Abbé, je ne fais pas un couplet ; mais une Ariette pour la fête d'une Dame, qui, je me flatte ne sera pas mauvaise.
Il chante.
C'est le plus doux amusement.À présent, voyons la reprise.
Il chante.
Tout s'anime, on aime à rire...L'ABBÉ
Avec cet homme-là, je ne ferai jamais rien, si je n'écris.
Monsieur Dissonant chante sans prononcer en écrivant.
Sa bouche exhale un doux parfum, Semblable à celui que l'Aurore. Répand...Il faut absolument que j'écrive. Garçon ?
LE GARÇON
Monsieur ?
L'ABBÉ
Une plume et de l'encre.
Le Garçon va prendre l'écritoire de Monsieur Dissonant, pendant qu'il chante. Et l'Abbé se met à écrire.
MONSIEUR DISSONANT
Tout s'anime, on aime à rire, La gaîté toujours vous soutient, L'on ne se lasse pas de dire : Ah, quel plaisir, qu'il fait de bien ! Écrivons , écrivons.Il cherche sa plume.
Qu'est donc devenue l'écritoire ? Hé , Garçon ?
LE GARÇON
Monsieur ?
MONSIEUR DISSONANT
Hé bien, mon encre, ma plume, qu'en avez-vous fait ?
LE GARÇON
J'ai cru que vous n'en aviez plus que faire, je l'ai donné à Monsieur l'Abbé. Je m'en vais vous en chercher un autre.
MONSIEUR DISSONANT
Allons, dépêchez-vous donc ; ce drôle-là me fera perdre mes idées.
Il chante.
L'on ne se lasse pas de dire, Ah, quel plaisir , qu'il fait de bien !L'ABBÉ
Monsieur, si vous chantez toujours, je ne pourrai jamais faire mon couplet.
MONSIEUR DISSONANT
Monsieur, vous me prenez bien mon encre.
L'ABBÉ
Ah, Monsieur, je m'en vais vous la rendre si vous ne voulez plus chanter.
MONSIEUR DISSONANT
Oh bien, l'on m'en donnera d'autre.
L'ABBÉ
Mais ce n'est qu'une rime que je cherche.
LE GARÇON
Monsieur, voilà de l'encre et une plume.
MONSIEUR DISSONANT
C'est bon.
Il chante.
Il rend l'âme contente, L'on ne désire plus rien.Divin, divin !
Il écrit et chante.
Il rend l'âme contente, L'on ne désire plus rien.L'ABBÉ
Mais, Monsieur...
MONSIEUR DISSONANT, chante
Sans cesse on rit, toujours on chante, Sans cesse on rit, toujours on chante.L'ABBÉ
Monsieur ?
L'ABBÉ
Mais, Monsieur, il m'est impossible de rien faire, si vous continuez de chanter haut.
MONSIEUR DISSONANT
Travaillez pendant que j'écris.
Il chante tout bas.
L'ABBÉ
Sa bouche exhale un doux parfum, Semblable à celui que l'Aurore Répand...C'est incroyable que je ne puisse rien trouver.
MONSIEUR DISSONANT, chante
Sans cesse on rit, toujours on chante, Ah, quel plaisir, qu'il fait de bien ! Ah, quel plaisir, qu'il fait de bien !L'ABBÉ
Mais, Monsieur...
MONSIEUR DISSONANT, chante
Ah, quel plaisir, qu'il fait de bien §Il se lève et bat la mesure.
Mais grand bien, Mais grand bien, Mais grand bien, Mais grand bien.Il se remet à écrire et à chanter bas.
L'ABBÉ
Il va peut-être rester tranquille, essayons d'achever.
Il se frotte la tête.
SCÈNE IV. Monsieur Dissonant, L'Abbé, Monsieur Desjarrets, Cabry.
MONSIEUR DESJARRETS
Cabry ?
CABRY
Monsieur ?
MONSIEUR DESJARRETS
Dans combien de temPs faut-il que je sois chez Madame de Versant ?
CABRY
Dans trois quarts d'heure.
MONSIEUR DESJARRETS
Trois quarts d'heure ? Il n'y a personne ici, j'ai envie de commencer mon ballet en question. Sais-tu les airs ?
CABRY
Je sais les deux premiers.
MONSIEUR DESJARRETS
C'est bon. Joue-moi d'abord la marche des Paladins.
CABRY
Je la sais toute entière.
MONSIEUR DESJARRETS
Attends un moment.
Il fait quelque pas.
Je marche en avant d'abord, je reviens. C'est cela. Allons.
Cabry joue.
MONSIEUR DISSONANT, L'ABBÉ
Hé, Monsieur ! Monsieur !
MONSIEUR DESJARRETS
Comment, Messieurs, qu'est-ce que vous avez donc ? Ah, c'est vous, Monsieur Dissonant.
MONSIEUR DISSONANT
C'est moi-même, qui compose un ariette, Monsieur Desjarrets.
Ariette : Terme de musique ; Air léger et court qui se chante avec paroles et accompagnement. [L]
MONSIEUR DESJARRETS
Ah, une ariette nouvelle ?
MONSIEUR DISSONANT
Oui vraiment, pour Madame de Franville.
MONSIEUR DESJARRETS
Je fais un ballet aussi pour sa fête.
MONSIEUR DISSONANT
C'est fort bien ; mais faites taire votre maudit violon, vous me faites perdre le ton, je ne sais plus où j'en fuis...
MONSIEUR DESJARRETS
Vous vous moquez, vous êtes trop habile pour cela.
L'ABBÉ
Moi, Monsieur, je fais un bouquet, je cherche une rime, et votre violon me distrait.
MONSIEUR DESJARRETS
Allons, allons, joue toujours.
Cabry joue, et Monsieur Desjarrets danse.
MONSIEUR DISSONANT
Un moment seulement que j'aie écrit ceci.
Il chante.
Sans cesse on rit, toujours on chante.MONSIEUR DESJARRETS
Joue donc.
Il danse et Monsieur Dissonant chante.
MONSIEUR DESJARRETS
Mais je n'ai pas de temps à perdre, en honneur.
L'ABBÉ
Mais Monsieur, par grâce....
MONSIEUR DESJARRETS
Allons, allons.
Cabry joue et il danse.
Attends ; attends un moment.
Il marche.
MONSIEUR DESJARRETS
Mais, Monsieur Dissonant, comment voulez-vous que je compose mon pas, si vous me chantez un autre air que celui sur lequel je dois danser.
MONSIEUR DISSONANT
Mais, Monsieur Desjarrets, comment voulez-vous que j'achève d'écrire mon ariette, quand vous faites jouer un autre air que celui que j'ai dans la tête.
L'ABBÉ
Hé, Messieurs, comment voulez-vous tous les deux que je fasse des vers avec un pareil bruit ?
MONSIEUR DESJARRETS
Messieurs, vous ferez comme vous voudrez ; allons, joue, et recommençons le tout.
Il danse. Monsieur Dissonant et l'Abbé se désesperent.
MONSIEUR DISSONANT
C'est impossible !
L'ABBÉ
Je n'y tiens pas !
MONSIEUR DESJARRETS
Cela va bien, je tiens ma marche. Laisse-moi dessiner ma gavotte.
Il compose en marchant, sans violon.
Gavotte : Danse grave sur un air à deux temps, où l'on s'enlevait de terre, tandis que les danses graves antérieures ne consistaient guère qu'en des pas glissés ou marchés, et de nobles attitudes. [L]
MONSIEUR DISSONANT, chantant
Ah, quel plaisir, qu'il fait de bien. Mais grand bien, Mais grand bien...MONSIEUR DESJARRETS
Monsieur Dissonant, chantez donc tout bas.
MONSIEUR DISSONANT
Je le veux bien, pourvu que vous ne fassiez pas jouer du violon...
L'ABBÉ
Ah, à la bonne heure.
MONSIEUR DESJARRETS
Oui, oui, laissez-moi faire.
Il danse.
Nous croisons par ici — ah, ah, à gauche à présent — chassez — fort bien — non, je tourne, ah , ah — l'entrelacs....
Il continue en marchant.
SCÈNE V. Monsieur Dissonant, L'Abbé, Monsieur Desjarrets, Cabry, Madame Douaireville.
MADAME DOUAIREVILLE, à Cabry
Monsieur, n'avez-vous pas vu ici Monsieur Rongeant ?
CABRY
Qu'est-ce que c'est Madame, que Monsieur Rongeant ?
MADAME DOUAIRVILLE
C'est mon Procureur.
CABRY
Je ne le connais pas ; adressez-vous à ces Messieurs, ils vous diront cela, ils étaient ici avant nous.
MADAME DOUAIREVILLE, à Monsieur Dissonant
Monsieur, voudriez-vous bien me dire...
MONSIEUR DESJARRETS
Monsieur Dissonant, je m'en vais faire jouer du violon.
Il compose.
MONSIEUR DISSONANT
Ah, je vous demande pardon.
MADAME DOUAIREVILLE, à Monsieur Dissonant
Monsieur, dites-moi donc si vous avez vu mon Procureur ici, il est pour moi de la dernière importance que je lui parle à l'instant, on vient de me faire signifier un arrêt qui me réduira à la mendicité ; je n'ai pas un morceau de pain , si...
MONSIEUR DISSONANT
Dieu vous bénisse, ma bonne Dame.
MADAME DOUAIRVILLE
Mais, Monsieur, je ne demande pas l'aumône, répondez-moi, je vous prie.
MONSIEUR DISSONANT
Je suis occupé, Madame, adressez-vous à ces Messieurs.
MADAME DOUAIREVILLE
Sauront-ils où il est ?
MONSIEUR DISSONANT
Oh, sûrement.
MADAME DOUAIREVILLE
Monsieur l'Abbé ?
MONSIEUR DISSONANT
Oui, oui ?
MADAME DOUAIREVILLE, à l'Abbé
Monsieur l'Abbé ?
L'ABBÉ
Je ne veux rien acheter, je n'ai pas le temps.
MADAME DOUAIREVILLE
Mais, Monsieur, je ne suis pas une marchande, je suis une femme de qualité qui est la plus malheureuse du monde.
L'ABBÉ
Vous n'êtes pas si malheureuse que moi. Qu'est-ce que vous demandez ?
MADAME DOUAIREVILLE
Mon Procureur.
L'ABBÉ
Procureur ? Il y a cent rimes à ce mot là.
MADAME DOUAIRVILLE
Je ne vous parle ni de rime, ni de raison ; car je crois que j'aurais tort, mais à qui donc s'adresser ici ? Ah ! Voilà un Monsieur qui se promène, il ne me dira pas qu'il est occupé, celui-là du moins.
Elle va à Monsieur Desjarrets.
Monsieur, pourrez-vous m'enseigner ce que je demande, je vous en aurai la plus grande obligation.
MONSIEUR DESJARRETS
Oui, oui, tenez, parlez par-là.
MADAME DOUAIRVILLE
Par où, Monsieur ?
MONSIEUR DESJARRETS
À droite.
MADAME DOUAIRVILLE
À droite ?
MONSIEUR DESJARRETS
Oui, revenez à présent.
MADAME DOUAIRVILLE
Ici ?
MONSIEUR DESJARRETS
Oui, chassez.
MADAME DOUAIRVILLE
Qui voulez-vous que je chasse ?
MONSIEUR DESJARRETS
Vous ne m'entendez pas, tenez, approchez-vous de moi.
MADAME DOUAIRVILLE
Comme cela ?
MONSIEUR DESJARRETS
Oui, en avant à présent.
MADAME DOUAIRVILLE
Mais pour quoi faire ?
MONSIEUR DESJARRETS
Vous allez le voir, donnez-moi la main. Allons, Cabry, joue.
CABRY, accommodant son violon
Monsieur, tout à l'heure.
MONSIEUR DISSONANT
Pour moi, je m'en vais.
L'ABBÉ
Et moi aussi.
Cabry joue.
MONSIEUR DESJARRETS
Allons, Madame, laissez-vous conduire.
MADAME DOUAIRVILLE
Je ne demande pas mieux.
MONSIEUR DESJARRETS
Plus vite donc.
MADAME DOUAIRVILLE
Vous me faites danser ?
MONSIEUR DESJARRETS
Sans doute.
Il la mène fort vite.
MADAME DOUAIRVILLE
Je n'en puis plus, ah ! ah !
MONSIEUR DESJARRETS
Pourquoi donc voulez-vous danser, si vous n'avez pas la force.
MADAME DOUAIRVILLE
Et je n'en ai point d'envie, Monsieur.
MONSIEUR DESJARRETS
Ma foi, je l'ai cru. Allons nous-en.
MADAME DOUAIRVILLE
La tête a tourné ici à tout le monde. J'ai envie d'aller attendre mon Procureur chez lui, il faudra bien qu'il revienne du moins pour se coucher.
81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0