Proverbe en prose· Comédie
L'Histoire.
Personnages
- LA MARQUISE
- LA COMTESSE
- LE VICOMTE
- LE BARON
- L'ABBÉ DE FOND-GRAS
- LE COMMANDEUR DE CANTAC
- DUVAL, valet-de-chambre de la Comtesse
L'HISTOIRE
SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Le Vicomte, Le Baron, La Marquise.
LA COMTESSE
Passez donc là, Madame la Marquise.
LA MARQUISE
Je suis ici à merveille.
S'asseyant.
LA COMTESSE
Messieurs, vous avez là des sièges.
À la Marquise.
C'est bien à vous de venir de bonne heure comme cela.
LA MARQUISE
Mais vraiment, j'avais bien peur de ne pouvoir pas sortir ; ma mère ne veut jamais fermer sa porte. Vous savez comme elle est ; heureusement, il n'est venu que des hommes : j'ai dit avant-qu'il arrive quelqu'un, je m'en vais m'échapper ; et je suis venue.
LE VICOMTE
Je vous avertis, Mesdames, que si vous attendez la Vicomtesse, vous ne l'aurez pas si tôt.
LA COMTESSE
Pourquoi donc ?
LE VICOMTE
Parce qu'elle ne finit jamais rien ; et puis le mariage de sa belle-soeur l'occupe ; elle ne sait plus ce qu'elle fait.
LA BARON
Je ne savais pas qu'elle se mariât. Qui épouse-t-elle ?
LE VICOMTE
Le comte de Florensac.
LA BARON
Florensac ! Qu'est-ce que c'est que ce Florensac-là ?
LE VICOMTE
Ma foi, c'est bien difficile à expliquer.
LA MARQUISE
Je m'en vais le lui faire entendre en deux mots. Vous avez connu la grande Comtesse de Brindière, qui avait marié sa fille au Comte d'Hennevaux, qu'on appelait Casse-Tête, parce que c'était un braillard insupportable ?
LA BARON
Oui, qui avait perdu un oeil à Philipsbourg.
LA MARQUISE
C'est cela même. Eh bien, Casse-Tête avait une soeur qui était chanoinesse, et qui eut tout d'un coup trente mille livres de rente de sa tante Lamotte Bouroncourt.
LA BARON
Oui, je sais bien tout cela.
LA MARQUISE
Le Florensac qui épouse la belle-soeur de la Vicomtesse, est fils de la chanoinesse d'Hennevaux, mariée à Florensac, qui était, je crois, dans la marine.
LA BARON
Non, dans la maison du roi.
LA MARQUISE
Il me semble que c'est dans la marine.
LE VICOMTE
Vous avez raison tous les deux. Il était dans la marine ; mais, par un mécontentement, il a quitté, et il est entré dans la maison du roi.
LA COMTESSE
Est-il riche, Vicomte ?
LE VICOMTE
Non, pas à présent ; mais d'un moment à l'autre il peut avoir quarante à cinquante mille livres de rente.
SCÈNE II. La Comtesse, La Marquise, Le Vicomte, Le Baron, L'Abbé, Duval.
DUVAL, annonçant
Monsieur l'abbé de Fond-Gras !
LA COMTESSE
Ah, l'Abbé ! C'est délicieux ! Il ne se fait jamais attendre.
L'ABBÉ
Il m'en coûte assez pour cela, mesdames ; je suis bien aise de vous le dire.
LA MARQUISE
Comment donc, l'Abbé ?
L'ABBÉ
Je viens de perdre quinze louis au whist ; et je n'ai pas voulu de revanche à cause de vous. Mais qui est-ce que vous attendez pour partir ?
LA COMTESSE
La Vicomtesse.
L'ABBÉ
Vous ne pourrez jamais vous promener ; les jours sont diminués, et vous avez quatre lieues à faire, et la montagne encore.
LE BARON
Il n'y a que trois lieues, monsieur l'Abbé.
L'ABBÉ
Comme vous voudrez ; mais comme on est toujours deux heures à les faire, j'appelle cela quatre lieues, et bonnes.
LA COMTESSE
Ah, messieurs ! Ne disputons pas, je vous en prie. Dites nous plutôt s'il y a quelque chose de nouveau, l'Abbé.
L'ABBÉ
Il y a... les mariages.
LA MARQUISE
Nous les savons.
L'ABBÉ
Et puis l'histoire de Versailles.
LA MARQUISE
Qu'est-ce que c'est ?
LA COMTESSE
Dites donc ?
L'ABBÉ
Elle est très singulière ; comment, est-ce que vous m'en avez pas entendu parler ?
LA MARQUISE
Non, vraiment.
LA COMTESSE
Vous nous faites languir, l'Abbé ; vous êtes odieux !
L'ABBÉ
Mais c'est que je ne sais pas si je pourrai bien vous la conter.
LA MARQUISE
Oh, que oui !
L'ABBÉ
C'est qu'il y a des choses.... Il faudrait.... Le Commandeur y était.
LE VICOMTE
Il doit venir ici, le Commandeur.
L'ABBÉ
Oh bien, il vous la contera mieux que moi.
LE VICOMTE
J'entends quelqu'un ; je parie que c'est lui.
LA MARQUISE
Et s'il ne vient pas, nous ne saurons pas l'histoire ?
SCÈNE III. La Marquise, La Comtesse, Le Vicomte, Le Baron, L'Abbé, Le Commandeur, Duval.
DUVAL, annonçant
Monsieur le commandeur de Cantac.
LA MARQUISE
Ah, Commandeur, arrivez donc !
LA COMTESSE
Nous vous attendons avec la plus grande impatience.
LE COMMANDEUR, saluant
Mesdames...
L'ABBÉ
Asseyez-vous : ces dames voudraient savoir l'histoire de Versailles.
LE COMMANDEUR
C'est-à-dire, du chemin de Versailles.
L'ABBÉ
Est-ce du chemin ?
LE COMMANDEUR
Oui, j'y étais, j'ai tout vu ; ainsi personne ne peut, je crois, vous en mieux rendre compte que moi.
LA COMTESSE
C'est agréable de savoir comme cela de la première main.
LE COMMANDEUR
Je vous dis, j'ai tout vu.
LA MARQUISE
Eh bien, commencez donc.
LE COMMANDEUR
Vous pourrez conter cela d'après moi, comme si vous y aviez été.
LA COMTESSE
Oui, oui.
LE COMMANDEUR
Madame, c'était sur les une heure : non, non, j'avais dîné à Versailles, et je revenais... Attendez, je me trompe ; c'était en allant... Quelle heure était-il ?
LA MARQUISE
Que fait l'heure ?
LE COMMANDEUR
Cela est essentiel.
LA COMTESSE
Dites seulement si c'était le matin ou l'après-dînée.
LE COMMANDEUR
C'était de jour ; mais pour l'heure... Cela ne fait rien.
LA MARQUISE, à part
Il me fait mourir.
LE COMMANDEUR
Après avoir passé le pont de Sèvres.....
LA MARQUISE
De Sèvres, allons.
LE COMMANDEUR
De Sèvres ? Oui, oui, vous suivez le chemin. Il y a un endroit où il y a un.....
L'ABBÉ
Un fond ?
LE COMMANDEUR
Non, non.
LE VICOMTE
Une hauteur ?
LE COMMANDEUR
Non, mon , un.....
LA BARON
Un village ?
LE COMMANDEUR
Non pas un village, un... Comment diable est-ce que je vous dirais bien ? Un... Cela ne fait rien ; c'est sur le chemin toujours.
LA COMTESSE
Eh bien ?
LE COMMANDEUR
Ne vous inquiétez pas, vous ne perdrez pas un mot de l'histoire. Je vis arriver à droite une voiture ; c'était une chaise de poste. Attendez, non ; car il y avait quatre personnes dedans.
L'ABBÉ
C'était donc une berline ?
LE COMMANDEUR
Ah, oui ! Une berline. Il y avait dedans madame de... Comment appelez-vous une intendante..... -
LA MARQUISE
Ah, Madame de Bérouville ?
LE COMMANDEUR
Non, non, ce n'est pas Madame de Bérouville ; c'est une grande femme.
LA MARQUISE
Madame de Roumont ?
LE COMMANDEUR
Non, non, madame de, de..... Cela ne fait rien. Avec elle était son frère, un maître des requêtes, monsieur de..., un gros homme.
LA COMTESSE
Ah, Desgraviers ?
LE COMMANDEUR
Non, ce n'est pas cela ; c'est de, du....
L'ABBÉ
Du Grandbac ?
LE COMMANDEUR
Non, ce nom-là ne me revient jamais. Au.... du... des... cela ne fait rien. L'abbé de chose était à côté de madame de... L'abbé, c'est celui que nous connaissons tous, qui soupa l'autre jour chez madame de.... Eh, l'abbé....
LE VICOMTE
De la Veinière ?
LE COMMANDEUR
Non, l'abbé, l'abbé... Un gros visage.
LA BARON
L'abbé Despins ?
LE COMMANDEUR
Non, l'abbé.... Cela ne fait rien. Vis-à-vis de lui était le Marquis de... Eh, vous savez bien qui je veux dire, qui a eu un régiment il y a trois ans.
LE VICOMTE
Un régiment d'infanterie ?
LE COMMANDEUR
Non, de cavalerie ; le régiment... Un régiment bleu.
LA BARON
Mais ils le sont tous à présent.
LE COMMANDEUR
Oui ; mais c'est le régiment de....
LE VICOMTE
Il n'y a qu'à prendre l'État militaire.
LE COMMANDEUR
Non, non, je vous le dirai ; le régiment... Cela ne fait rien. Vous connaissez à présent les quatre personnes de la voiture ; comme ils allaient tourner pour aller du côté de...
LA MARQUISE
De Versailles ?
LE COMMANDEUR
Non, non.
LA COMTESSE
C'est donc du côté de Paris ?
LE COMMANDEUR
Non, non, pour suivre le grand chemin... Il est arrivé tout d'un coup une chaise de poste qui... Je ne me trompe pas, c'est une chaise, oui. La chaise s'est arrêtée ; il en est sorti... Ils étaient deux ; c'était une diligence.
LA MARQUISE
Dites donc qui en est sorti.
LE COMMANDEUR
Monsieur de la.... de la.... un conseiller ; non, un président, MONSIEUR de la....
L'ABBÉ
Monsieur de la Ferville ?
LE COMMANDEUR
Non pas, non. Monsieur de la....
LA COMTESSE
Le président de Grandcour ?
LE COMMANDEUR
Non, ce n'est pas Grandcour. Le président.... Cela ne fait rien. Le président s'est jeté... Attendez, je crois que son nom me revient.
LA MARQUISE
Dites, dites où il s'est jeté.
LE COMMANDEUR
Tout-à-l'heure.
Il tire sa montre.
Comment diable ! Il est cinq heures et demie, et l'opéra nouveau que je veux voir !
Il s'en va.
LA MARQUISE
Mais, Commandeur...
LE COMMANDEUR, revenant
Ah çà, ne me citez pas, parce qu'on n'est pas bien aise dans ces cas-là...
Il s'en va.
LA COMTESSE
Nous voilà bien instruits.
L'ABBÉ
Je vous conterai ce que je sais en chemin.
LE VICOMTE
Oui, oui, partons. La Vicomtesse viendra comme elle voudra ; peut-être point.
LA COMTESSE
Sonnez un peu, l'Abbé.
Il sonne.
DUVAL
Que veut Madame ?
LA COMTESSE
Les chevaux.
DUVAL
Ils sont tout prêts il y a une heure.
LA COMTESSE
Allons-nous-en, Marquise.
Ils sortent tous.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0