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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

L'Histoire.

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1822· 7 personnages

Personnages

  • LA MARQUISE
  • LA COMTESSE
  • LE VICOMTE
  • LE BARON
  • L'ABBÉ DE FOND-GRAS
  • LE COMMANDEUR DE CANTAC
  • DUVAL, valet-de-chambre de la Comtesse

L'HISTOIRE

SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Le Vicomte, Le Baron, La Marquise.

LA COMTESSE

Passez donc là, Madame la Marquise.

LA MARQUISE

Je suis ici à merveille.

S'asseyant.

LA COMTESSE

Messieurs, vous avez là des sièges.

À la Marquise.

C'est bien à vous de venir de bonne heure comme cela.

LA MARQUISE

Mais vraiment, j'avais bien peur de ne pouvoir pas sortir ; ma mère ne veut jamais fermer sa porte. Vous savez comme elle est ; heureusement, il n'est venu que des hommes : j'ai dit avant-qu'il arrive quelqu'un, je m'en vais m'échapper ; et je suis venue.

LE VICOMTE

Je vous avertis, Mesdames, que si vous attendez la Vicomtesse, vous ne l'aurez pas si tôt.

LA COMTESSE

Pourquoi donc ?

LE VICOMTE

Parce qu'elle ne finit jamais rien ; et puis le mariage de sa belle-soeur l'occupe ; elle ne sait plus ce qu'elle fait.

LA BARON

Je ne savais pas qu'elle se mariât. Qui épouse-t-elle ?

LE VICOMTE

Le comte de Florensac.

LA BARON

Florensac ! Qu'est-ce que c'est que ce Florensac-là ?

LE VICOMTE

Ma foi, c'est bien difficile à expliquer.

LA MARQUISE

Je m'en vais le lui faire entendre en deux mots. Vous avez connu la grande Comtesse de Brindière, qui avait marié sa fille au Comte d'Hennevaux, qu'on appelait Casse-Tête, parce que c'était un braillard insupportable ?

LA BARON

Oui, qui avait perdu un oeil à Philipsbourg.

LA MARQUISE

C'est cela même. Eh bien, Casse-Tête avait une soeur qui était chanoinesse, et qui eut tout d'un coup trente mille livres de rente de sa tante Lamotte Bouroncourt.

LA BARON

Oui, je sais bien tout cela.

LA MARQUISE

Le Florensac qui épouse la belle-soeur de la Vicomtesse, est fils de la chanoinesse d'Hennevaux, mariée à Florensac, qui était, je crois, dans la marine.

LA BARON

Non, dans la maison du roi.

LA MARQUISE

Il me semble que c'est dans la marine.

LE VICOMTE

Vous avez raison tous les deux. Il était dans la marine ; mais, par un mécontentement, il a quitté, et il est entré dans la maison du roi.

LA COMTESSE

Est-il riche, Vicomte ?

LE VICOMTE

Non, pas à présent ; mais d'un moment à l'autre il peut avoir quarante à cinquante mille livres de rente.

SCÈNE II. La Comtesse, La Marquise, Le Vicomte, Le Baron, L'Abbé, Duval.

DUVAL, annonçant

Monsieur l'abbé de Fond-Gras !

LA COMTESSE

Ah, l'Abbé ! C'est délicieux ! Il ne se fait jamais attendre.

L'ABBÉ

Il m'en coûte assez pour cela, mesdames ; je suis bien aise de vous le dire.

LA MARQUISE

Comment donc, l'Abbé ?

L'ABBÉ

Je viens de perdre quinze louis au whist ; et je n'ai pas voulu de revanche à cause de vous. Mais qui est-ce que vous attendez pour partir ?

LA COMTESSE

La Vicomtesse.

L'ABBÉ

Vous ne pourrez jamais vous promener ; les jours sont diminués, et vous avez quatre lieues à faire, et la montagne encore.

LE BARON

Il n'y a que trois lieues, monsieur l'Abbé.

L'ABBÉ

Comme vous voudrez ; mais comme on est toujours deux heures à les faire, j'appelle cela quatre lieues, et bonnes.

LA COMTESSE

Ah, messieurs ! Ne disputons pas, je vous en prie. Dites nous plutôt s'il y a quelque chose de nouveau, l'Abbé.

L'ABBÉ

Il y a... les mariages.

LA MARQUISE

Nous les savons.

L'ABBÉ

Et puis l'histoire de Versailles.

LA MARQUISE

Qu'est-ce que c'est ?

LA COMTESSE

Dites donc ?

L'ABBÉ

Elle est très singulière ; comment, est-ce que vous m'en avez pas entendu parler ?

LA MARQUISE

Non, vraiment.

LA COMTESSE

Vous nous faites languir, l'Abbé ; vous êtes odieux !

L'ABBÉ

Mais c'est que je ne sais pas si je pourrai bien vous la conter.

LA MARQUISE

Oh, que oui !

L'ABBÉ

C'est qu'il y a des choses.... Il faudrait.... Le Commandeur y était.

LE VICOMTE

Il doit venir ici, le Commandeur.

L'ABBÉ

Oh bien, il vous la contera mieux que moi.

LE VICOMTE

J'entends quelqu'un ; je parie que c'est lui.

LA MARQUISE

Et s'il ne vient pas, nous ne saurons pas l'histoire ?

SCÈNE III. La Marquise, La Comtesse, Le Vicomte, Le Baron, L'Abbé, Le Commandeur, Duval.

DUVAL, annonçant

Monsieur le commandeur de Cantac.

LA MARQUISE

Ah, Commandeur, arrivez donc !

LA COMTESSE

Nous vous attendons avec la plus grande impatience.

LE COMMANDEUR, saluant

Mesdames...

L'ABBÉ

Asseyez-vous : ces dames voudraient savoir l'histoire de Versailles.

LE COMMANDEUR

C'est-à-dire, du chemin de Versailles.

L'ABBÉ

Est-ce du chemin ?

LE COMMANDEUR

Oui, j'y étais, j'ai tout vu ; ainsi personne ne peut, je crois, vous en mieux rendre compte que moi.

LA COMTESSE

C'est agréable de savoir comme cela de la première main.

LE COMMANDEUR

Je vous dis, j'ai tout vu.

LA MARQUISE

Eh bien, commencez donc.

LE COMMANDEUR

Vous pourrez conter cela d'après moi, comme si vous y aviez été.

LA COMTESSE

Oui, oui.

LE COMMANDEUR

Madame, c'était sur les une heure : non, non, j'avais dîné à Versailles, et je revenais... Attendez, je me trompe ; c'était en allant... Quelle heure était-il ?

LA MARQUISE

Que fait l'heure ?

LE COMMANDEUR

Cela est essentiel.

LA COMTESSE

Dites seulement si c'était le matin ou l'après-dînée.

LE COMMANDEUR

C'était de jour ; mais pour l'heure... Cela ne fait rien.

LA MARQUISE, à part

Il me fait mourir.

LE COMMANDEUR

Après avoir passé le pont de Sèvres.....

LA MARQUISE

De Sèvres, allons.

LE COMMANDEUR

De Sèvres ? Oui, oui, vous suivez le chemin. Il y a un endroit où il y a un.....

L'ABBÉ

Un fond ?

LE COMMANDEUR

Non, non.

LE VICOMTE

Une hauteur ?

LE COMMANDEUR

Non, mon , un.....

LA BARON

Un village ?

LE COMMANDEUR

Non pas un village, un... Comment diable est-ce que je vous dirais bien ? Un... Cela ne fait rien ; c'est sur le chemin toujours.

LA COMTESSE

Eh bien ?

LE COMMANDEUR

Ne vous inquiétez pas, vous ne perdrez pas un mot de l'histoire. Je vis arriver à droite une voiture ; c'était une chaise de poste. Attendez, non ; car il y avait quatre personnes dedans.

L'ABBÉ

C'était donc une berline ?

LE COMMANDEUR

Ah, oui ! Une berline. Il y avait dedans madame de... Comment appelez-vous une intendante..... -

LA MARQUISE

Ah, Madame de Bérouville ?

LE COMMANDEUR

Non, non, ce n'est pas Madame de Bérouville ; c'est une grande femme.

LA MARQUISE

Madame de Roumont ?

LE COMMANDEUR

Non, non, madame de, de..... Cela ne fait rien. Avec elle était son frère, un maître des requêtes, monsieur de..., un gros homme.

LA COMTESSE

Ah, Desgraviers ?

LE COMMANDEUR

Non, ce n'est pas cela ; c'est de, du....

L'ABBÉ

Du Grandbac ?

LE COMMANDEUR

Non, ce nom-là ne me revient jamais. Au.... du... des... cela ne fait rien. L'abbé de chose était à côté de madame de... L'abbé, c'est celui que nous connaissons tous, qui soupa l'autre jour chez madame de.... Eh, l'abbé....

LE VICOMTE

De la Veinière ?

LE COMMANDEUR

Non, l'abbé, l'abbé... Un gros visage.

LA BARON

L'abbé Despins ?

LE COMMANDEUR

Non, l'abbé.... Cela ne fait rien. Vis-à-vis de lui était le Marquis de... Eh, vous savez bien qui je veux dire, qui a eu un régiment il y a trois ans.

LE VICOMTE

Un régiment d'infanterie ?

LE COMMANDEUR

Non, de cavalerie ; le régiment... Un régiment bleu.

LA BARON

Mais ils le sont tous à présent.

LE COMMANDEUR

Oui ; mais c'est le régiment de....

LE VICOMTE

Il n'y a qu'à prendre l'État militaire.

LE COMMANDEUR

Non, non, je vous le dirai ; le régiment... Cela ne fait rien. Vous connaissez à présent les quatre personnes de la voiture ; comme ils allaient tourner pour aller du côté de...

LA MARQUISE

De Versailles ?

LE COMMANDEUR

Non, non.

LA COMTESSE

C'est donc du côté de Paris ?

LE COMMANDEUR

Non, non, pour suivre le grand chemin... Il est arrivé tout d'un coup une chaise de poste qui... Je ne me trompe pas, c'est une chaise, oui. La chaise s'est arrêtée ; il en est sorti... Ils étaient deux ; c'était une diligence.

LA MARQUISE

Dites donc qui en est sorti.

LE COMMANDEUR

Monsieur de la.... de la.... un conseiller ; non, un président, MONSIEUR de la....

L'ABBÉ

Monsieur de la Ferville ?

LE COMMANDEUR

Non pas, non. Monsieur de la....

LA COMTESSE

Le président de Grandcour ?

LE COMMANDEUR

Non, ce n'est pas Grandcour. Le président.... Cela ne fait rien. Le président s'est jeté... Attendez, je crois que son nom me revient.

LA MARQUISE

Dites, dites où il s'est jeté.

LE COMMANDEUR

Tout-à-l'heure.

Il tire sa montre.

Comment diable ! Il est cinq heures et demie, et l'opéra nouveau que je veux voir !

Il s'en va.

LA MARQUISE

Mais, Commandeur...

LE COMMANDEUR, revenant

Ah çà, ne me citez pas, parce qu'on n'est pas bien aise dans ces cas-là...

Il s'en va.

LA COMTESSE

Nous voilà bien instruits.

L'ABBÉ

Je vous conterai ce que je sais en chemin.

LE VICOMTE

Oui, oui, partons. La Vicomtesse viendra comme elle voudra ; peut-être point.

LA COMTESSE

Sonnez un peu, l'Abbé.

Il sonne.

DUVAL

Que veut Madame ?

LA COMTESSE

Les chevaux.

DUVAL

Ils sont tout prêts il y a une heure.

LA COMTESSE

Allons-nous-en, Marquise.

Ils sortent tous.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0