Proverbe en prose· Quinzième Proverbe
L'Important
Personnages
- LE MARÉCHAL DE FRANCE
- LE CHEVALIER DE COURE-PLAINE, Aide-Maréchal des Logis de l'armée
- SAINT-GRATIEN, Aide-Major
- DAUVERSAC, Capitaine d'infanterie
- GERVAULT, Capitaine de Cavalerie
- DÉRINCOURT, Capitaine de Dragons
- UN GARÇON DE THÉÂTRE
L'IMPORTANT
SCÈNE PREMIÈRE. Saint-Gratien, D'Auversac.
SAINT-GRATIEN
Hé bien, d'Auversac, que ferons-nous ?
D'AUVERSAC
Ma foi, je n'en sais rien. Quelle diable de fantaisie, de venir ici un jour de pièce nouvelle ; je savais bien que nous n'y trouverions pas de place !
SAINT-GRATIEN
C'est qu'on m'a dit que ce serait la plus belle chose du monde, que depuis longtemps on n'a rien vu de pareil.
D'AUVERSAC
Mais si elle est bonne, nous la verrons toujours bien. Au lieu de rester à la Comédie Italienne
SAINT-GRATIEN
Mais il n'y avait personne. Et puis je n'entends pas l'Italien.
D'AUVERSAC
Ni moi non plus \ mais Arlequin me fait rire.
SAINT-GRATIEN
Oui, avec les cabinets de Tourlourette, la laitière pour dire une lettre ; mariner pour marier, Monsieur Bataillon, Pataflon ; c'est toujours là même chose.
D'AUVERSAC
Cela ne fait rien, j'aime mieux cela qu'une Tragédie, ou de la musique, où je ne connais rien.
SAINT-GRATIEN
Chacun a son goût.
D'AUVERSAC
Tu aurais besoin de rire un peu au moins ; car tu travailles trop.
SAINT-GRATIEN
Cela te paraît comme cela ; parce que tu ne fais rien, toi.
D'AUVERSAC
Ne veux-tu pas que j'aille me casser la tête sur des Cartes de Géographie, ou à faire des calculs ? C'est à vous autres Messieurs de l'État-Major, à vous donner cette peine-là. À propos, est-ce une affaire finie ? entre[s]-tu dans l'État-Major de l'armée ?
SAINT-GRATIEN
Oui, c'est décidé. Je voudrais voir seulement le Chevalier de Coure-Plaine, pour savoir de lui quand je pourrai voir Monsieur le Maréchal.
D'AUVERSAC
Que ne vas-tu chez lui ?
SAINT-GRATIEN
On ne le trouve jamais, le Chevalier, et c'est pour cela principalement que je suis venu ici, pour voir si je ne le rencontrerai pas.
D'AUVERSAC
Ah, je ne m'étonne plus, si tu n'as pas voulu aller à la Comédie Italienne ?
SCÈNE II. Le Chevalier, D'Auversac, Saint-Gratien.
LE CHEVALIER, entre d'un air effrayé
Il n'y a personne ici.
Il veut sortir.
SAINT-GRATIEN
Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier ?
LE CHEVALIER
Qu'est-ce qui m'appelle là ? Ah, c'est vous, Monsieur de Saint-Gratien. N'avez-vous pas vu le petit Duc, votre Colonel ?
SAINT-GRATIEN
Non , personne n'est venu ici depuis que nous y sommes.
LE CHEVALIER
C'est inconcevable ! Il me donne rendez-vous ici, pour que nous parlions de ses affaires, et je ne le trouve pas.
SAINT-GRATIEN
Il va peut-être y venir.
LE CHEVALIER
Ma foi, je ne peux pas deviner ce qu'il veut ; il a à me parler pour faire changer de quartier à son Régiment, il faut que je sache du moins où il veut aller, pendant que nous faisons le nouvel arrangement.
SAINT-GRATIEN
Je n'en sais rien, il ne m'en a pas parlé : mais Monsieur le Chevalier, j'ai été chez vous ce matin, pour avoir l'honneur de vous voir, vous veniez de sortir.
LE CHEVALIER
Oui, le Maréchal m'a envoyé chercher et nous n'avons rien fait, notre travail est remis à ce soir à neuf heures.
SAINT-GRATIEN
On ne pourra donc pas le voir d'aujourd'hui ?
LE CHEVALIER
Non ; nous serons renfermés toute la soirée.
SAINT-GRATIEN
J'aurais pourtant besoin de lui parler, et cela me dérange beaucoup.
LE CHEVALIER
Je conçois cela. Avez vous une place ici ?
SAINT-GRATIEN
Non, vraiment ; et vous ?
LE CHEVALIER
Oh, moi, j'ai la loge de la Maréchale, et puis celles de toutes les femmes de ma connaissance ; mais on ne peut pas se partager.
SAINT-GRATIEN
Vous êtes bien heureux ! Savez-vous quand Monsieur le Maréchal partira ?
LE CHEVALIER
Oui ; mais je ne peux pas le dire.
SAINT-GRATIEN
Et notre département ?
LE CHEVALIER
Il est fait.
SAINT-GRATIEN
De quel côté à peu-près ?
LE CHEVALIER
C'est un secret ; mais vous allez avoir vos ordres tout-à-l'heure.
SAINT-GRATIEN
J'aurais bien voulu rester ici encore quelques jours.
LE CHEVALIER
Cela fera difficile ; si vous voulez, j'en parlerai au Maréchal, et j'obtiendrai sûrement qu'on retarde votre départ.
SAINT-GRATIEN
Tout de bon ? Vous me feriez plaisir.
LE CHEVALIER
Je vous dis que j'en fais mon affaire.
SAINT-GRATIEN
Je vous en ferai très obligé, je n'ai besoin que de huit jours, pour avoir seulement le temps d'acheter des chevaux.
LE CHEVALIER
Je ne conçois pas cela.
Il tire sa montre.
Il est près de cinq heures et demie, la Maréchale doit être arrivée ; elle va bien me gronder, je m'enfuis.
SAINT-GRATIEN
Monsieur le Chevalier, quand pourrai-je avoir l'honneur de vous voir ?
LE CHEVALIER, en s'en allant
Mais quand vous voudrez ; demain, après demain, ou à Versailles , où nous serons toute la semaine prochaine.
SCÈNE III. Saint-Gratien, D'Auversac.
D'AUVERSAC
Est-ce pas là cet Important qui égara notre colonne la campagne dernière, qui nous fit faire six lieues, au lieu de deux, sans pouvoir trouver notre camp, et puis qui nous laissa-là ?
SAINT-GRATIEN
C'est lui-même.
D'AUVERSAC
Que le diable l'emporte ! C'est aussi lui qui voulait battre les paysans Hanovriens ; parce qu'ils n'entendaient pas le Français, et qui ne savait pas leur répondre quand ils lui parlaient Latin.
SAINT-GRATIEN
C'est vrai.
D'AUVERSAC
Hé bien, ce sont pourtant ces gens-là qui ont toutes les grâces. Cela me met toujours en colère, de voir que qans aucun talent que de la fatuité, on parvienne ainsi, pendant que nous...
SAINT-GRATIEN
Paix donc, si on t'entendait.
D'AUVERSAC
Cela est-il faux ? Je sais bien que tu ne feras pas comme cela, toi.
SAINT-GRATIEN
Je crois que voilà Monsieur le Maréchal ; oui, c'est lui-même.
SCÈNE IV. Le Maréchal, Saint-Gratien. D'Auversac, Un Garçon.
LE MARÉCHAL, au Garçon de Théâtre
Va-t-on bientôt commencer ?
LE GARÇON
Oui, Monseigneur.
LE MARÉCHAL
Hé ! Vous voilà, mon cher Saint-Gratien ! Je suis bien aise de vous voir. Vous viendrez ce soir chez moi, n'est-ce pas ?
SAINT-GRATIEN
Monsieur le Maréchal, je le désirais fort, mais...
LE MARÉCHAL
Hé bien, qui vous en empêchera ?
SAINT-GRATIEN
C'est qu'on m'a dit que vous seriez renfermé toute la soirée, avec Monsieur le Chevalier de Coure-Plaine.
LE MARÉCHAL
Avec le Chevalier de Coure-Plaine ! Et qui vous a dit cela ?
SAINT-GRATIEN
C'est lui-même, Monsieur le Maréchal ; je viens de le voir dans l'instant.
LE MARÉCHAL
Ah, celui-là n'est pas mauvais ; moi renfermé avec lui ! Et pourquoi faire ?
SAINT-GRATIEN
Pour travailler, à ce qu'il dit.
LE MARÉCHAL
Mais la tête lui a donc tourné ?
SAINT-GRATIEN
Il s'est même chargé de parler à Monsieur le Maréchal, pour me donner quelques jours à rester ici.
LE MARÉCHAL
Quelques jours ? Vous ne vous en irez qu'avec moi.
SAINT-GRATIEN
Sûrement, je suis à vos ordres ; mais c'est qu'il prétend que Monsieur le Maréchal partira dans peu peut-être.
LE MARÉCHAL
Moi ? Dans deux mois au plutôt. Ah, je suis bien aise de savoir tout cela ; c'est encore un joli travailleur !
SAINT-GRATIEN
Monsieur le Maréchal, ne lui dites pas que c'est moi qui ai dit cela.
LE MARÉCHAL
Pourquoi ? Laissez, laissez-moi faire. Le voilà justement.
SCÈNE V. Le Maréchal, Saint-Gratien, D'Auversac, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Monsieur le Maréchal, je venais savoir si vous arriviez , pour...
LE MARÉCHAL
Où avez-vous donc pris, Monsieur le Chevalier, que nous devions être renfermés ensemble toute la soirée ?
LE CHEVALIER
Mais, Monsieur le Maréchal, c'est que j'ai cru...
LE MARÉCHAL
Et pour travailler avec vous, encore.
LE CHEVALIER
C'est que j'ai pensé que vous aimeriez mieux voir Monsieur de Saint-Gratien, le matin.
LE MARÉCHAL
Vous avez fort mal pensé, je veux le voir toujours, à toute heure. Et vous vous mêlez de vouloir protéger ? Cela vous va bien, vis-à vis de lui surtout.
LE CHEVALIER
Moi ?
LE MARÉCHAL
Oui, vous. Vous me faites partir bientôt, à vous entendre ; je suis à vos ordres apparemment ?
LE CHEVALIER
En vérité, je n'ai jamais pensé...
LE MARÉCHAL
Allons, allons. Madame la Maréchale est-elle arrivée ?
LE CHEVALIER
Oui, Monsieur le Maréchal, je venais au devant de vous pour vous le dire.
LE MARÉCHAL
Venez, Saint-Gratien, je veux vous présenter à Madame la Maréchale, il faut pour faire connaissance avec elle, que vous veniez souper avec nous. Y a-t-il une place dans sa loge, pour Saint Gratien ?
LE CHEVALIER
Non, Monsieur le Maréchal.
LE MARÉCHAL
Et où étiez-vous, vous ?
LE CHEVALIER
Dans sa loge.
LE MARÉCHAL
Hé-bien, vous trouverez une autre place, un agréable comme vous, ne saurait jamais manquer.
SAINT-GRATIEN
Mais, Monsieur le Maréchal, je ne veux pas prendre la place de Monsieur le Chevalier.
LE MARÉCHAL
Pourquoi donc cela ? Allons, je vous dis que je le veux. Venez.
SAINT-GRATIEN
Bonsoir d'Auversac, à demain.
D'AUVERSAC
Je suis charmé de ce qui vient d'arriver. Adieu.
SCÈNE VI. Le Chevalier, Gervault.
LE CHEVALIER
Me voilà bien avancé ! Que devenir à présent ?
GERVAULT
Hé bien, Chevalier, que fais-tu donc ici ? Ta pièce va commencer.
LE CHEVALIER
Je le sais bien.
GERVAULT
Tu es bienheureux toi, je ne sais pas comme tu fais, tu es toujours le mieux placé du monde : je suis venu trop tard et je ne peux pas trouver un coin, tout est plein.
LE CHEVALIER
Je voudrais pouvoir te donner ma place ; car j'ai envie de m'en aller.
GERVAULT
Bon, quelle folie !
LE CHEVALIER
Je ne te mens pas ; j'ai promis à la Duchesse qui est malade, d'aller lui tenir compagnie pendant la Comédie ; parce qu'elle n'aura personne.
GERVAULT
Tu iras après la grande pièce, et tu lui en diras des nouvelles ; cela te servira d'excuse.
LE CHEVALIER
Non, je t'en prie, jette moi à sa porte, tu me fera[s] plaisir ; car je ne pourrai jamais trouver mes gens.
GERVAULT
Quoi, tu laìsserais comme cela la Maréchale, fi donc ! Je ne le souffrirai jamais, je suis trop de tes amis pour cela, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu entrer dans sa loge.
LE CHEVALIER
Je te dis que je ne le peux pas, en honneur, j'ai affaire.
SCÈNE VII. Le Chevalier, Dérincourt, Gervault.
DÉRINCOURT
Hé bien, mon pauvre Chevalier, te voilà donc débusqué ; la loge de la Maréchale est remplie et tu n'y es pas ! Tu dois être bien humilié, de te voir comme cela préférer un nouveau venu.
GERVAULT
Quoi, tu me trompais ?
LE CHEVALIER
Non, je t'assure que je n'ai pas voulu y rester et que j'ai même cédé ma place.
DÉRINCOURT
Oui, cédé sa place. Il y a bien été forcé par le Maréchal ; je sais ton histoire, je viens de rencontrer d'Auversac, qui m'a tout conté.
GERVAULT
Tu me la diras.
DÉRINCOURT
Je t'en réponds bien.
GERVAULT
Ah bien, je vais te mener chez la Duchesse, où tu veux aller, Dérincourt y viendra aussi.
DÉRINCOURT
Je ne demande pas mieux.
GERVAULT
Et tu lui diras ce qui vient de lui arriver.
DÉRINCOURT
Cela fera délicieux. Oh, parbleu, tu viendras, allons, allons.
Ils s'en vont et emmènent le Chevalier.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0