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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Quinzième Proverbe

L'Important

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 7 personnages

Personnages

  • LE MARÉCHAL DE FRANCE
  • LE CHEVALIER DE COURE-PLAINE, Aide-Maréchal des Logis de l'armée
  • SAINT-GRATIEN, Aide-Major
  • DAUVERSAC, Capitaine d'infanterie
  • GERVAULT, Capitaine de Cavalerie
  • DÉRINCOURT, Capitaine de Dragons
  • UN GARÇON DE THÉÂTRE

L'IMPORTANT

SCÈNE PREMIÈRE. Saint-Gratien, D'Auversac.

SAINT-GRATIEN

Hé bien, d'Auversac, que ferons-nous ?

D'AUVERSAC

Ma foi, je n'en sais rien. Quelle diable de fantaisie, de venir ici un jour de pièce nouvelle ; je savais bien que nous n'y trouverions pas de place !

SAINT-GRATIEN

C'est qu'on m'a dit que ce serait la plus belle chose du monde, que depuis longtemps on n'a rien vu de pareil.

D'AUVERSAC

Mais si elle est bonne, nous la verrons toujours bien. Au lieu de rester à la Comédie Italienne

SAINT-GRATIEN

Mais il n'y avait personne. Et puis je n'entends pas l'Italien.

D'AUVERSAC

Ni moi non plus \ mais Arlequin me fait rire.

SAINT-GRATIEN

Oui, avec les cabinets de Tourlourette, la laitière pour dire une lettre ; mariner pour marier, Monsieur Bataillon, Pataflon ; c'est toujours là même chose.

D'AUVERSAC

Cela ne fait rien, j'aime mieux cela qu'une Tragédie, ou de la musique, où je ne connais rien.

SAINT-GRATIEN

Chacun a son goût.

D'AUVERSAC

Tu aurais besoin de rire un peu au moins ; car tu travailles trop.

SAINT-GRATIEN

Cela te paraît comme cela ; parce que tu ne fais rien, toi.

D'AUVERSAC

Ne veux-tu pas que j'aille me casser la tête sur des Cartes de Géographie, ou à faire des calculs ? C'est à vous autres Messieurs de l'État-Major, à vous donner cette peine-là. À propos, est-ce une affaire finie ? entre[s]-tu dans l'État-Major de l'armée ?

SAINT-GRATIEN

Oui, c'est décidé. Je voudrais voir seulement le Chevalier de Coure-Plaine, pour savoir de lui quand je pourrai voir Monsieur le Maréchal.

D'AUVERSAC

Que ne vas-tu chez lui ?

SAINT-GRATIEN

On ne le trouve jamais, le Chevalier, et c'est pour cela principalement que je suis venu ici, pour voir si je ne le rencontrerai pas.

D'AUVERSAC

Ah, je ne m'étonne plus, si tu n'as pas voulu aller à la Comédie Italienne ?

SCÈNE II. Le Chevalier, D'Auversac, Saint-Gratien.

LE CHEVALIER, entre d'un air effrayé

Il n'y a personne ici.

Il veut sortir.

SAINT-GRATIEN

Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier ?

LE CHEVALIER

Qu'est-ce qui m'appelle là ? Ah, c'est vous, Monsieur de Saint-Gratien. N'avez-vous pas vu le petit Duc, votre Colonel ?

SAINT-GRATIEN

Non , personne n'est venu ici depuis que nous y sommes.

LE CHEVALIER

C'est inconcevable ! Il me donne rendez-vous ici, pour que nous parlions de ses affaires, et je ne le trouve pas.

SAINT-GRATIEN

Il va peut-être y venir.

LE CHEVALIER

Ma foi, je ne peux pas deviner ce qu'il veut ; il a à me parler pour faire changer de quartier à son Régiment, il faut que je sache du moins où il veut aller, pendant que nous faisons le nouvel arrangement.

SAINT-GRATIEN

Je n'en sais rien, il ne m'en a pas parlé : mais Monsieur le Chevalier, j'ai été chez vous ce matin, pour avoir l'honneur de vous voir, vous veniez de sortir.

LE CHEVALIER

Oui, le Maréchal m'a envoyé chercher et nous n'avons rien fait, notre travail est remis à ce soir à neuf heures.

SAINT-GRATIEN

On ne pourra donc pas le voir d'aujourd'hui ?

LE CHEVALIER

Non ; nous serons renfermés toute la soirée.

SAINT-GRATIEN

J'aurais pourtant besoin de lui parler, et cela me dérange beaucoup.

LE CHEVALIER

Je conçois cela. Avez vous une place ici ?

SAINT-GRATIEN

Non, vraiment ; et vous ?

LE CHEVALIER

Oh, moi, j'ai la loge de la Maréchale, et puis celles de toutes les femmes de ma connaissance ; mais on ne peut pas se partager.

SAINT-GRATIEN

Vous êtes bien heureux ! Savez-vous quand Monsieur le Maréchal partira ?

LE CHEVALIER

Oui ; mais je ne peux pas le dire.

SAINT-GRATIEN

Et notre département ?

LE CHEVALIER

Il est fait.

SAINT-GRATIEN

De quel côté à peu-près ?

LE CHEVALIER

C'est un secret ; mais vous allez avoir vos ordres tout-à-l'heure.

SAINT-GRATIEN

J'aurais bien voulu rester ici encore quelques jours.

LE CHEVALIER

Cela fera difficile ; si vous voulez, j'en parlerai au Maréchal, et j'obtiendrai sûrement qu'on retarde votre départ.

SAINT-GRATIEN

Tout de bon ? Vous me feriez plaisir.

LE CHEVALIER

Je vous dis que j'en fais mon affaire.

SAINT-GRATIEN

Je vous en ferai très obligé, je n'ai besoin que de huit jours, pour avoir seulement le temps d'acheter des chevaux.

LE CHEVALIER

Je ne conçois pas cela.

Il tire sa montre.

Il est près de cinq heures et demie, la Maréchale doit être arrivée ; elle va bien me gronder, je m'enfuis.

SAINT-GRATIEN

Monsieur le Chevalier, quand pourrai-je avoir l'honneur de vous voir ?

LE CHEVALIER, en s'en allant

Mais quand vous voudrez ; demain, après demain, ou à Versailles , où nous serons toute la semaine prochaine.

SCÈNE III. Saint-Gratien, D'Auversac.

D'AUVERSAC

Est-ce pas là cet Important qui égara notre colonne la campagne dernière, qui nous fit faire six lieues, au lieu de deux, sans pouvoir trouver notre camp, et puis qui nous laissa-là ?

SAINT-GRATIEN

C'est lui-même.

D'AUVERSAC

Que le diable l'emporte ! C'est aussi lui qui voulait battre les paysans Hanovriens ; parce qu'ils n'entendaient pas le Français, et qui ne savait pas leur répondre quand ils lui parlaient Latin.

SAINT-GRATIEN

C'est vrai.

D'AUVERSAC

Hé bien, ce sont pourtant ces gens-là qui ont toutes les grâces. Cela me met toujours en colère, de voir que qans aucun talent que de la fatuité, on parvienne ainsi, pendant que nous...

SAINT-GRATIEN

Paix donc, si on t'entendait.

D'AUVERSAC

Cela est-il faux ? Je sais bien que tu ne feras pas comme cela, toi.

SAINT-GRATIEN

Je crois que voilà Monsieur le Maréchal ; oui, c'est lui-même.

SCÈNE IV. Le Maréchal, Saint-Gratien. D'Auversac, Un Garçon.

LE MARÉCHAL, au Garçon de Théâtre

Va-t-on bientôt commencer ?

LE GARÇON

Oui, Monseigneur.

LE MARÉCHAL

Hé ! Vous voilà, mon cher Saint-Gratien ! Je suis bien aise de vous voir. Vous viendrez ce soir chez moi, n'est-ce pas ?

SAINT-GRATIEN

Monsieur le Maréchal, je le désirais fort, mais...

LE MARÉCHAL

Hé bien, qui vous en empêchera ?

SAINT-GRATIEN

C'est qu'on m'a dit que vous seriez renfermé toute la soirée, avec Monsieur le Chevalier de Coure-Plaine.

LE MARÉCHAL

Avec le Chevalier de Coure-Plaine ! Et qui vous a dit cela ?

SAINT-GRATIEN

C'est lui-même, Monsieur le Maréchal ; je viens de le voir dans l'instant.

LE MARÉCHAL

Ah, celui-là n'est pas mauvais ; moi renfermé avec lui ! Et pourquoi faire ?

SAINT-GRATIEN

Pour travailler, à ce qu'il dit.

LE MARÉCHAL

Mais la tête lui a donc tourné ?

SAINT-GRATIEN

Il s'est même chargé de parler à Monsieur le Maréchal, pour me donner quelques jours à rester ici.

LE MARÉCHAL

Quelques jours ? Vous ne vous en irez qu'avec moi.

SAINT-GRATIEN

Sûrement, je suis à vos ordres ; mais c'est qu'il prétend que Monsieur le Maréchal partira dans peu peut-être.

LE MARÉCHAL

Moi ? Dans deux mois au plutôt. Ah, je suis bien aise de savoir tout cela ; c'est encore un joli travailleur !

SAINT-GRATIEN

Monsieur le Maréchal, ne lui dites pas que c'est moi qui ai dit cela.

LE MARÉCHAL

Pourquoi ? Laissez, laissez-moi faire. Le voilà justement.

SCÈNE V. Le Maréchal, Saint-Gratien, D'Auversac, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Monsieur le Maréchal, je venais savoir si vous arriviez , pour...

LE MARÉCHAL

Où avez-vous donc pris, Monsieur le Chevalier, que nous devions être renfermés ensemble toute la soirée ?

LE CHEVALIER

Mais, Monsieur le Maréchal, c'est que j'ai cru...

LE MARÉCHAL

Et pour travailler avec vous, encore.

LE CHEVALIER

C'est que j'ai pensé que vous aimeriez mieux voir Monsieur de Saint-Gratien, le matin.

LE MARÉCHAL

Vous avez fort mal pensé, je veux le voir toujours, à toute heure. Et vous vous mêlez de vouloir protéger ? Cela vous va bien, vis-à vis de lui surtout.

LE CHEVALIER

Moi ?

LE MARÉCHAL

Oui, vous. Vous me faites partir bientôt, à vous entendre ; je suis à vos ordres apparemment ?

LE CHEVALIER

En vérité, je n'ai jamais pensé...

LE MARÉCHAL

Allons, allons. Madame la Maréchale est-elle arrivée ?

LE CHEVALIER

Oui, Monsieur le Maréchal, je venais au devant de vous pour vous le dire.

LE MARÉCHAL

Venez, Saint-Gratien, je veux vous présenter à Madame la Maréchale, il faut pour faire connaissance avec elle, que vous veniez souper avec nous. Y a-t-il une place dans sa loge, pour Saint Gratien ?

LE CHEVALIER

Non, Monsieur le Maréchal.

LE MARÉCHAL

Et où étiez-vous, vous ?

LE CHEVALIER

Dans sa loge.

LE MARÉCHAL

Hé-bien, vous trouverez une autre place, un agréable comme vous, ne saurait jamais manquer.

SAINT-GRATIEN

Mais, Monsieur le Maréchal, je ne veux pas prendre la place de Monsieur le Chevalier.

LE MARÉCHAL

Pourquoi donc cela ? Allons, je vous dis que je le veux. Venez.

SAINT-GRATIEN

Bonsoir d'Auversac, à demain.

D'AUVERSAC

Je suis charmé de ce qui vient d'arriver. Adieu.

SCÈNE VI. Le Chevalier, Gervault.

LE CHEVALIER

Me voilà bien avancé ! Que devenir à présent ?

GERVAULT

Hé bien, Chevalier, que fais-tu donc ici ? Ta pièce va commencer.

LE CHEVALIER

Je le sais bien.

GERVAULT

Tu es bienheureux toi, je ne sais pas comme tu fais, tu es toujours le mieux placé du monde : je suis venu trop tard et je ne peux pas trouver un coin, tout est plein.

LE CHEVALIER

Je voudrais pouvoir te donner ma place ; car j'ai envie de m'en aller.

GERVAULT

Bon, quelle folie !

LE CHEVALIER

Je ne te mens pas ; j'ai promis à la Duchesse qui est malade, d'aller lui tenir compagnie pendant la Comédie ; parce qu'elle n'aura personne.

GERVAULT

Tu iras après la grande pièce, et tu lui en diras des nouvelles ; cela te servira d'excuse.

LE CHEVALIER

Non, je t'en prie, jette moi à sa porte, tu me fera[s] plaisir ; car je ne pourrai jamais trouver mes gens.

GERVAULT

Quoi, tu laìsserais comme cela la Maréchale, fi donc ! Je ne le souffrirai jamais, je suis trop de tes amis pour cela, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu entrer dans sa loge.

LE CHEVALIER

Je te dis que je ne le peux pas, en honneur, j'ai affaire.

SCÈNE VII. Le Chevalier, Dérincourt, Gervault.

DÉRINCOURT

Hé bien, mon pauvre Chevalier, te voilà donc débusqué ; la loge de la Maréchale est remplie et tu n'y es pas ! Tu dois être bien humilié, de te voir comme cela préférer un nouveau venu.

GERVAULT

Quoi, tu me trompais ?

LE CHEVALIER

Non, je t'assure que je n'ai pas voulu y rester et que j'ai même cédé ma place.

DÉRINCOURT

Oui, cédé sa place. Il y a bien été forcé par le Maréchal ; je sais ton histoire, je viens de rencontrer d'Auversac, qui m'a tout conté.

GERVAULT

Tu me la diras.

DÉRINCOURT

Je t'en réponds bien.

GERVAULT

Ah bien, je vais te mener chez la Duchesse, où tu veux aller, Dérincourt y viendra aussi.

DÉRINCOURT

Je ne demande pas mieux.

GERVAULT

Et tu lui diras ce qui vient de lui arriver.

DÉRINCOURT

Cela fera délicieux. Oh, parbleu, tu viendras, allons, allons.

Ils s'en vont et emmènent le Chevalier.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0