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un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Quarante-Deuxieme Proverbe

L'Homme qui Craint d'Aimer

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 4 personnages

Personnages

  • LA MARQUISE DE LÉRY, Bien mis
  • LE COMTE DESGLANTIERES
  • LE CHEVALIER DE SAINT-FARCI
  • CHAMPAGNE, Domestique de la Marquise

L'HOMME QUI CRAINT D'AIMER

SCÈNE PREMIÈRE. Le Comte, Le Chevalier, Champagne.

CHAMPAGNE

Monsieur_le_Comte, Madame_la_Marquise va passer ici dans le moment, elle vous prie de l'attendre, ainsi que Monsieur_le_Chevalier.

LE CHEVALIER

Moi ? Pourquoi faire ?

LE COMTE

Elle veut te voir, faire connaissance avec toi.

LE CHEVALIER

Expliquons-nous, chez qui suis-je ici ?

LE COMTE

Chez la Marquise_de_Léry.

LE CHEVALIER

Comment la Marquise_de_Léry !

LE COMTE

Eh bien ! Qu'est-ce que tu as donc ?

LE CHEVALIER

Je veux m'en aller, tout_à_l_heure.

CHAMPAGNE

Monsieur, Madame va venir.

LE COMTE

Oui, oui, dites qu'il attendra.

SCÈNE II. Le Comte, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Je ne vois pas où est la plaisanterie, de vouloir absolument me faire connaître une femme, malgré moi.

LE COMTE

Effectivement, je te conseille fort de te plaindre. La Marquise est une femme charmante. Tu en as entendu parler comme cela du moins.

LE CHEVALIER

C'est précisément parce qu'on dit qu'elle est charmante, que je ne veux pas la voir.

LE COMTE

Songes donc qu'elle joint à la figure la plus délicieuse, une grâce dont on n'a point d'idée ; un son de voix qui pénètre l'âme, la ravit, l'enchante ! Dès le premier moment, on est avec elle comme si on l'avait toujours connue, elle a tous les tons, elle inspire la confiance, enfin, il n'y a point de femme comme cela. On a plus d'esprit avec elle qu'avec les autres femmes, elle saisit tout ce que vous dites, elle semble ne faire que développer vos pensées, et elle les fait naître.

LE CHEVALIER, brusquement

Adieu.

LE COMTE, le retenant

Qu'est-ce que c'est donc que cette folie ?

LE CHEVALIER

Folie ? C'est peut-être l'action la plus sage que j'aurai faite de ma vie.

LE COMTE

De venir chez une femme qui a envie de te connaître depuis longtemps, et de ne la voir ; c'est du moins très peu honnête.

LE CHEVALIER

Il n'est pas ici question d'honnêteté... En un mot, je veux m'en aller.

LE COMTE

Cette bizarrerie te décrierait entièrement. Je ne t'ai jamais vu aussi singulier ; c'est inconcevable !

LE CHEVALIER

Cependant j'ai raison ; mais vous autres gens légers, vous n'êtes pas faits pour comprendre cela. Ainsi je veux m'en aller absolument.

LE COMTE

Que veux-tu donc que je dise à la Marquise ?

LE CHEVALIER

Tout ce que tu voudras ; mais je ne la verrai point.

LE COMTE

Malgré la légèreté dont tu m'accuses, ne puis-je savoir ces raisons ? Peut-être serai-je plus digne de les entendre que tu ne le penses.

LE CHEVALIER

Une autre fois...

LE COMTE

Non, ce n'est qu'à cette condition que je te laisserai aller.

LE CHEVALIER

Ah ! Puisque tu le veux, écoute-moi.

LE COMTE

Voyons.

LE CHEVALIER

Cette fantaisie qu'a Madame_de_Léry de me voir, me rappelle une suite de malheurs que j'ai éprouvés, qui ont empoisonné le reste de ma vie.

LE COMTE

Comment ?

LE CHEVALIER

Tu as connu la Comtesse_de_Grandpré ?

LE COMTE

Oui, elle était bien.

LE CHEVALIER

C'était une femme adorable ! Un étourdi, comme toi, me mène chez elle, précisément comme tu fais aujourd'hui ici. J'avais jusques-là été extrêmement dissipé, je ne croyais pas plus à l'amour qu'à la confiance ; ces idées n'étaient jamais entrées dans ma tête. À peine ai-je vu cette femme, que je suis entièrement changé ; rien de tout ce qui m'enchantait auparavant, ne peut plus me plaire, Madame_de_Grandpré est tout pour moi.

LE COMTE

Voilà un grand malheur, effectivement !

LE CHEVALIER

Je crus m'apercevoir que je faisais sur elle la même impression. Le portrait que tu as fait de Madame_de_Léry est précisément le sien. On jouait ce jour-là un Opéra nouveau, elle m'y mena. L'Opéra, il n'en fut pas question pour moi, je ne vis et n'entendis rien du tout, tant j'étais occupé d'elle. Elle me retint à souper, je ne sais ce que je devins pendant tout ce temps-là ; c'était une presse qui n'avait rien d'égal. Elle s'en aperçut bien, à ce qu'elle m'a dit depuis ; et comme je lui plaisais, elle fut charmée de trouver une occasion de m'engager encore plus fortement et de s'assurer de moi. Elle proposa de jouer la Comédie, toute la compagnie applaudit à ce projet. On distribua les rôles ; j'eus celui de Darviane dans Mélanide, et elle fit celui de Rosalie.

LE COMTE

C'est à merveille !

LE CHEVALIER

Oui ; mais cette facilité que j'eus d'exprimer mes sentiments, fit que ma passion devint encore plus forte.

LE COMTE

Tu devins heureux ?

LE CHEVALIER

Que j'ai payé cher ces instants de bonheur ! On n'a jamais rien éprouvé de pareil !

LE COMTE

Tu crains donc... Ah, voilà la Marquise, il n'y a plus moyen de reculer.

LE CHEVALIER, voyant entrer la Marquise

Ah, Ciel !

SCÈNE III. La Marquise, Le Comte, Le Chevalier.

LE COMTE

Madame, j'ai eu toutes les peines du monde à retenir le Chevalier ; mais enfin je vous le livre.

LA MARQUISE

Monsieur_le_Chevalier, il y a mille ans que j'ai envie de faire connaissance avec vous ; cela ne doit pas vous étonner ; parce que sûrement vous devez être très recherché.

LE CHEVALIER

Moi, Madame, je ne sais pas pourquoi, et vous en conviendriez bien, si j'avais l'honneur d'être un peu plus connu de vous, cela n'empêche pas que je ne sois extrêmement flatté...

LE COMTE

Il est très modeste, Madame, le Chevalier.

LA MARQUISE

C'est souvent le défaut des gens d'un vrai mérite.

LE COMTE

Marquise, vous ne sortez pas encore et j'aurai le temps de faire une visite avant ; je reviens dans le moment, et je vous laisse le Chevalier.

LE CHEVALIER

Madame, je crains de vous importuner.

Il veut s'en aller.

LA MARQUISE

Point du tout, restez donc. Comte, vous ne me ferez pas attendre ?

LE COMTE

Non, Madame, non.

SCÈNE IV. La Marquise, Le Chevalier.

LA MARQUISE

Asseyez-vous donc.

Ils s'asseyent.

Vous avez été longtemps hors de Paris ?

LE CHEVALIER, regardant la Marquise avec embarras

Oui, Madame, des affaires que je ne prévoyais pas, et puis l'habitude d'être à la Campagne...

LA MARQUISE

Le Comte prétend que vous êtes devenu un peu sauvage ; mais c'est qu'il est bien léger et qu'il ne tient pas un plan. Pour moi je ne trouve pas que ce soit exister que de n'être jamais avec soi-même, que dans les chemins ; et je fais grand cas des gens qui aiment la solitude ; ce goût-là est une preuve que l'on sait penser, et cela annonce un caractère solide.

LE CHEVALIER

Solide, Madame, si vous voulez. D'ailleurs plus on pense, plus on est malheureux ; il semble que c'est à force de parler beaucoup, qu'on parvient à se convaincre que les gens qui ne peuvent s'attacher à rien, évitent bien des maux.

LA MARQUISE

Mais, n'être attaché à rien, c'est précisément nager dans le vide ; ce n'est pas exister, vous en conviendrez bien ?

LE CHEVALIER

C'est, du moins, n'être jamais dans le cas de rien perdre, et comme on ne peut compter sur rien, je crois que c'est une sorte de prévoyance, à laquelle on ne doit pas se refuser.

LA MARQUISE

Vous direz tout ce que vous voudrez ; mais vous ne me persuaderez jamais que ce soit là votre système : c'est un propos qui sent le dégoût du monde ; je me suis quelquefois surprise dans cet état-là : c'est pourquoi je m'y connais, et je crois qu'en peu de temps je vous devinerais... Je parierais que vous avez l'âme du monde la plus franche, la plus sensible ?

LE CHEVALIER

Je ne saurais être fâché de la bonne opinion que vous avez de moi... mais quoique je haïsse la dissimulation... je craindrais que vous ne me pénétrassiez trop facilement... Il n'y a pas toujours à gagner à être vu à découvert.

Il se lève.

LA MARQUISE

Où allez-vous donc ?

LE CHEVALIER

Je ne veux pas abuser plus longtemps de votre complaisance ; je sens combien peu je suis amusant, et je sors pénétré de la bonté avec laquelle vous m'avez souffert.

LA MARQUISE

Souffert ! Ce n'est pas là un terme fait pour vous ; je veux que vous restiez ; je l'exige, comme s'il y avait longtemps que nous nous connussions, parce que j'espère que ce ne sera pas une connaissance d'un jour, non plus.

LE CHEVALIER

Madame...

LA MARQUISE

Que faites-vous aujourd'hui ?

LE CHEVALIER

Madame, j'ai beaucoup d'affaires, et je compte...

LA MARQUISE

Des affaires après dîné ! Cela n'est pas possible : il faut absolument que vous voyiez la pièce nouvelle ; je vous donnerai une place dans ma loge. Vous ne pouvez pas refuser cela.

LE CHEVALIER, à part

Je suis perdu.

À la Marquise.

Madame, je ne sais point juger un ouvrage nouveau, du tout... quand vous l'avez vu, on exige votre avis, et cela m'embarrasse toujours.

LA MARQUISE

Oui, je crois tout-à-fait cela.

LE CHEVALIER

Rien n'est plus vrai ; ainsi trouvez que je n'aie l'honneur de vous suivre.

LA MARQUISE

C'est une défaite que ce propos-là. Vous devez juger les ouvrages d'esprit et de sentiment, avec le tact le plus fin, j'en suis convaincue ; mais si vous ne voulez pas dire votre avis, nous vous en fournirons ; car vous souperez avec moi, et vous sentez bien qu'on parlera un peu de la pièce nouvelle.

LE CHEVALIER

Madame, je suis engagé depuis longtemps, et...

LA MARQUISE

Tenez, Monsieur_le_Chevalier, c'est comme vos affaires, cet engagement-là ; je ne crois pas plus à lui qu'à l'autre. Réellement, il y a aussi trop de sauvagerie dans votre conduite ; je veux vous rendre au monde : il n'y a point de société, où vous ne deviez être sûr de plaire, quand vous ne reculerez pas toujours, au lieu de vous livrer. Chevalier, vous souperez donc ici.

LE CHEVALIER

Puisque vous le voulez, Madame, je ne puis vous résister.

À part.

Où suis-je ?

LA MARQUISE

Il semble que vous ayez l'air du regret. Votre réserve me fait rire. Je suis presque persuadée que vous finirez par nous aimer à la folie.

LE CHEVALIER, à part

Ô ciel !

Il se lève encore.

LA MARQUISE

Que faites-vous donc ?

LE CHEVALIER, troublé

Je pensais...

LA MARQUISE

Cette idée vous épouvante ?

LE CHEVALIER

Non, Madame.

À part.

Elle devine tout ce que je pense.

LA MARQUISE

Venez donc ici ; écoutez. Dans la situation où vous me paraissez, vous devez aimer beaucoup la campagne.

LE CHEVALIER

Oui, Madame, je compte même y retourner incessamment.

LA MARQUISE

Vous avez raison ; ce n'est que là, où l'on vit réellement ensemble, où l'on cause, où l'on se connaît, et s'il y a de vraies liaisons, je crois que c'est à la campagne qu'elles se sont formées, n'est-ce pas là ce que vous avez éprouvé comme moi ?

LE CHEVALIER

Oui, Madame, les liaisons de Paris sont légères, parce qu'elles se forment dans un souper, une partie de spectacle, de jeu.

LA MARQUISE

Oui, oui, elles ne peuvent pas avoir de suites ; aussi comme je veux que la nôtre soit mieux fondée, je vous retiens pour passer un mois à Léry ; voilà la campagne où vous irez incessamment ; il ne faut pas que vous disiez non ; c'est une chose arrangée.

LE CHEVALIER

Mais...

LA MARQUISE

J'ai affaire de vous absolument. Vous jouez très bien la Comédie, j'en suis sûre, je veux que vous la jouiez avec nous.

LE CHEVALIER troublé, à part

Ah ! Je vais m'enfuir !...

LA MARQUISE

Oui, nous jouons le Philosophe_Marié ; j'aime le rôle de Céliante, à la folie : il faudra que vous preniez celui de Damon, il est charmant.

"Le Philosophe marié , ou le Mari honteux de l'être" est une comédie en cinq actes et en vers de Néricault Destouches. Elle fut représentée pour la première fois par les Comédiens français ordinaires du Roi, le 15 février 1727.

Damon et Céliante sont amants dans le pièce de Néricault-Destouches.

LE CHEVALIER

Madame, je vous prie de m'en dispenser.

LA MARQUISE

Pourquoi ? Vous devez bien jouer les rôles d'amoureux.

LE CHEVALIER

Non, Madame, je ne joue que les valets ; et je suis bien votre serviteur.

Il sort avec précipitation.

LA MARQUISE

Où allez-vous donc ?... Celui-là est incompréhensible. Ah, voilà le Comte, je l'entends, il va m'expliquer tout cela.

SCÈNE V. Le Comte, La Marquise.

LE COMTE

Hé bien, le Chevalier s'en va ?

LA MARQUISE

Je ne le comprends pas, je n'ai jamais rien vu de plus singulier.

LE COMTE

Comment, sur le portrait que je lui ai fait de vous, il ne voulait pas vous voir ?

LA MARQUISE

Et quel portrait donc ?

LE COMTE

Mais celui qu'on en peut faire : vous vous connaissez, et tout ce qu'on vous a répété mille fois est très vrai.

LA MARQUISE

Je ne crois pas que le Chevalier m'ait vue avec les mêmes yeux que vous.

LE COMTE

Vous vous trompez.

LA MARQUISE

Mais pourquoi me fuir ? Je l'ai traité le plus honnêtement du monde. Je lui ai même offert de le mener à la pièce nouvelle.

LE COMTE, riant

Tout de bon ?

LA MARQUISE

Sûrement. Je lui ai proposé de souper ici.

LE COMTE, riant

C'est délicieux !

LA MARQUISE

J'ai voulu l'engager à venir à Léry, et, pour cela, je lui ai offert de jouer un rôle d'amoureux dans nos comédies.

LE COMTE, riant

C'est inconcevable !

LA MARQUISE

Il m'a dit qu'il ne faisait que les valets, qu'il était bien mon serviteur, et il s'est enfui.

LE COMTE, riant

Ah, ah, ah, ah. Vous en rirez vous-même, quand vous saurez... mais il est tard ; partons : je vous dirai tout cela en chemin.

LA MARQUISE

Je suis aussi surprise de vos ris, que de la conduite du Chevalier.

LE COMTE, riant

Vous verrez si j'ai tort de rire.

Ils s'en vont.

Explication du Proverbe : 42. Chat échaudé craint l'eau froide.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica