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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose

Le Chanoine de Reims

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1781· 5 personnages

Personnages

  • L'ABBÉ DE LA CRAIE, Chanoine de Reims
  • MONSIEUR COLLIGER, Auteur
  • MONSIEUR FESTONS, Décorateur des menus plaisirs
  • DAME MONIQUE, Gouvernante de l'Abbé de la Craie
  • SAINT-PIERRE, Laquais de Monsieur Festons

LE CHANOINE DE REIMS

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Festons, Monsieur Colliger, Dame Monique.

DAME MONIQUE

Messieurs, donnez-vous la peine d'entrer et de vous asseoir.

MONSIEUR FESTONS

Et pourquoi faire ?

DAME MONIQUE

Monsieur_le_Chanoine_de_la_Craie va revenir.

MONSIEUR COLLIGER

Mais il y a huit jours que vous dites qu'il va arriver ; nous venons ici tous les jours, et il n'arrive jamais.

DAME MONIQUE

Ah dame ! C'est qu'il a eu bien des affaires à ses vignes ; mais il est revenu.

MONSIEUR COLLIGER

Quoi ! Il est à Reims ?

DAME MONIQUE

Oui, Monsieur, et je lui ai dit que ces Messieurs étaient venus le demander bien des fois. Il est allé voir un de ces Messieurs les Chanoines, et il m'a recommandé de l'aller chercher, si par hasard ces Messieurs revenaient : ainsi assoyez-vous.

MONSIEUR FESTONS

Eh bien, ne soyez donc pas longtemps.

DAME MONIQUE

Ah ! C'est ici tout près dans la rue_pavée_d_Andouilles. C'est que Monsieur_le_Chanoine, chez qui est le nôtre, a des vignes dans le même canton, qui ne sont pas si bonnes tout-à-fait ; mais le vin en est pourtant bien bon.

Rue pavée d'Andouille : Rue de Reims occupée par des charcutiers, entre la rue de l'Étape et la rue du clou dans le Fer. Cette rue était connue en 1854.

MONSIEUR COLLIGER

Allez donc.

DAME MONIQUE

Je vous dis cela, parce que si vous aviez envie d'en acheter, il y en a encore à vendre, et que Monsieur_le_chanoine vous en ferait avoir ; parce que c'est son ami depuis longtemps.

MONSIEUR FESTONS

Fort bien.

DAME MONIQUE

Il n'est pourtant pas aussi âgé ; car il n'étAit pas encore Chanoine du temps du sacre de 1722.

Louis XV a été sacré à Reims en 1722.

MONSIEUR COLLIGER

C'est assez.

DAME MONIQUE

J'y étais moi à ce sacre, c'est-à-dire, à Reims. Eh ! Mon_Dieu, tenez, nous avions chez nous un beau Monsieur qui y était logé, qui me trouvait bien gentille. Ah dame ! J'étais plus jeune que je ne suis. Mais c'est qu'on a tous les ans douze mois, comme vous savez. Monsieur_le_Chanoine vous contera tout cela ; car il a plus de mémoire que moi.

MONSIEUR FESTONS

Mais si vous n'allez pas le chercher, nous nous en allons.

DAME MONIQUE

J'en serais bien fâchée. Ne vous impatientez pas.

SCÈNE II. Monsieur Festons, Monsieur Colliger.

MONSIEUR COLLIGER

C'est une terrible chose que les vieilles gens avec tous leurs bavardages !

MONSIEUR FESTONS

J'aime bien que tu me dises cela, quand tu n'es venu à Reims avec moi que pour causer avec cet Abbé_de_la_Craie, et que tu m'as retenu deux jours de plus que je ne voulais pour l'attendre.

MONSIEUR COLLIGER

Mais c'est qu'il m'est important de voir un homme qu'on m'a dit qui était au sacre, pour faire mon livre du Recueil_des_cérémonies.

MONSIEUR FESTONS

Et tu crois qu'à cet âge-là il se souviendra de tout ce qu'il aura vu ?

MONSIEUR COLLIGER

J'en suis sûr. Les vieillards n'ont de la mémoire que pour les choses anciennes, et ils se plaisent à se les rappeler ; ils n'oublient pas la moindre circonstance, ce que les auteurs contemporains négligent trop souvent.

MONSIEUR FESTONS

Oui ; mais s'il te tient trop longtemps, je t'avertis que je partirai ; je dois rendre compte demain matin de ma besogne à Paris : je t'ai attendu assez.

MONSIEUR COLLIGER

Je compte, après cette conversation, de faire un livre unique sur cette matière, et qui fera tomber tous les autres.

MONSIEUR FESTONS

Tu ne suis que tes idées, et tu ne m'écoutes pas.

MONSIEUR COLLIGER

Je t'ai entendu de reste ; je ne te ferai pas attendre.

MONSIEUR FESTONS

À la bonne heure.

MONSIEUR COLLIGER

Tu sais bien que je n'ai pas le sol ; ainsi je n'ai pas envie de rester ici sans toi.

MONSIEUR FESTONS

Ma foi, je n'ai que ce qu'il me faut pour la poste et pour payer la dépense de notre auberge.

MONSIEUR COLLIGER

Tiens, nous allons avoir des nouvelles du Chanoine.

SCÈNE III. Dame Monique, Monsieur Colliger, Monsieur Festons.

MONSIEUR COLLIGER

Eh bien, va-t-il venir Monsieur_le_Chanoine ?

DAME MONIQUE

Oui, oui.

MONSIEUR FESTONS

Mais quand ?

DAME MONIQUE

Tout à l'heure, tout à l'heure.

MONSIEUR FESTONS

Avec tout cela le temps se perd : vois si tu veux revenir avec moi, ou si tu veux rester ici.

MONSIEUR COLLIGER

Je ne te demande qu'un quart d'heure.

MONSIEUR FESTONS

Eh bien, je m'en vais toujours faire préparer les chevaux ; mais après cela je ne retarde plus, je t'en avertis.

SCÈNE IV. Dame Monique, Monsieur Colliger.

MONSIEUR COLLIGER

Il se fait bien attendre Monsieur_le_Chanoine.

DAME MONIQUE

Dame, il n'a pas de si bonnes jambes que vous ; il ne peut pas aller aussi vite, quoiqu'il se porte bien.

MONSIEUR COLLIGER

Et, il a une bonne mémoire ?

DAME MONIQUE

Oh ! Il se souvient de tout, de tout ce qu'il a vu, comme si c'était d'hier. Mais j'entends quelqu'un.

MONSIEUR COLLIGER

On n'a pas sonné.

DAME MONIQUE

Est-ce qu'il n'a pas la clef ? Tenez, le voilà, c'est lui-même.

SCÈNE V. L'Abbé, Monsieur Colliger, Dame Monique.

L'ABBÉ

Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour.

DAME MONIQUE

Il n'y en a qu'un, l'autre s'en est allé.

L'ABBÉ

Ah ! Je suis bien fâché de ne l'avoir pas vu.

MONSIEUR COLLIGER

Monsieur...

L'ABBÉ

Assoyez-vous donc, je vous prie. On m'a dit que vous m'attendiez depuis huit jours ; je n'en savais rien, et puis quand on a des affaires, on ne sait pas le temps qu'elles vous tiendront.

MONSIEUR COLLIGER

J'en ai de bien pressées, et je voudrais vous demander si vous ne pourriez pas me rendre un service intéressant ?

L'ABBÉ

Je ferai tout ce que vous voudrez, ou plutôt tout ce que je pourrai ; car...

DAME MONIQUE

Monsieur, je m'en vais chercher votre robe_de_chambre.

L'ABBÉ

Vous ferez bien, Dame_Monique.

SCÈNE VI. L'Abbé, Monsieur Colliger.

L'ABBÉ

Monsieur, je vous demande bien pardon ; mais c'est qu'à mon âge il faut se mettre un peu à son aise.

MONSIEUR COLLIGER

Je ne veux pas vous déranger. On m'a dit, Monsieur, que vous étiez au sacre de 1722.

L'ABBÉ

Ah ! Mon_Dieu, oui, j'y étais, et je puis vous en parler savamment ; car il me semble que j'y suis encore ; cela m'est aussi présent que de vous voir là.

MONSIEUR COLLIGER

Vous avez une heureuse mémoire, et vous pourriez m'aider prodigieusement dans un ouvrage que je veux faire sur le sacre.

L'ABBÉ

Vous ne pouvez pas mieux vous adresser.

MONSIEUR COLLIGER

On me l'a bien dit à Paris, que si je pouvais causer un peu avec vous, je saurais les choses très exactement, et c'est ce qui m'a fait venir.

L'ABBÉ

Qu'est-ce qui peut vous avoir dit cela ?

MONSIEUR COLLIGER

Monsieur_l_Abbé_Dubreuil.

L'ABBÉ

L'Abbé_Dubreuil ? Je ne me rappelle pas bien...

MONSIEUR COLLIGER

Cela n'est pas nécessaire ; je suis très pressé...

L'ABBÉ

Attendez, attendez, j'y suis. J'étais étonné de ne me pas souvenir de l'Abbé. Oui, c'est cela, je me rappelle à présent... Et tenez, mon frère avait été fort amoureux de sa grand-mère ; il a même pensé l'épouser.

MONSIEUR COLLIGER

Tout cela ne fait rien.

L'ABBÉ

Pardonnez-moi, je voulais vous faire voir que je ne l'avais pas oublié.

SCÈNE VII. L'Abbé, Monsieur Colliger, Dame Monique.

DAME MONIQUE, apportant la robe_de_chambre de l'Abbé

Allons, Monsieur_le_Chanoine, voulez-vous mettre votre robe_de_chambre ?

L'ABBÉ

Sans doute, sans doute. Vous permettez, Monsieur ?

Il met sa robe de chambre.

MONSIEUR COLLIGER, à part

Je n'aurai jamais le temps de rien savoir de ce que je veux.

DAME MONIQUE

Bon, j'ai oublié votre bonnet de nuit.

L'ABBÉ

Je n'en ai que faire.

DAME MONIQUE

Vous ne voulez donc plus rien ?

L'ABBÉ

Non, non.

DAME MONIQUE

Allons, je m'en vais penser à mon dîner.

SCÈNE VIII. Monsieur Colliger, L'Abbé.

MONSIEUR COLLIGER, à part

Je meurs d'impatience.

L'ABBÉ

Vous devriez dîner avec moi, Monsieur, on cause mieux le verre à la main.

MONSIEUR COLLIGER

Je ne le puis pas ; je suis très pressé de partir pour Paris.

L'ABBÉ

Je vous aurais fait boire du vin de quarante-trois. Je ne crois pas qu'il y en ait de pareil.

MONSIEUR COLLIGER

Je vous suis très obligé, Monsieur l'Abbé ; mais, je vous en prie, allons au fait.

L'ABBÉ

C'est tout ce qui s'est passé au sacre que vous voulez savoir ?

MONSIEUR COLLIGER

Oui, Monsieur.

L'ABBÉ

Tenez, il me semble que j'y suis. Vous savez que cela dure plusieurs jours ?

MONSIEUR COLLIGER

Oui, oui.

L'ABBÉ

Attendez, reprenons de la veille du premier jour. Qu'est-ce que nous fîmes ?... Qu'est-ce que nous fîmes ? Ah ! Nous nous assemblâmes tous, ce que nous étions de Chanoines.

MONSIEUR COLLIGER

Fort bien.

SCÈNE IX. L'Abbé, Monsieur Colliger ; Dame Monique, Saint-Pierre, en bottes.

DAME MONIQUE, à Monsieur Colliger

C'est vous, Monsieur, qu'on demande.

MONSIEUR COLLIGER

Ah ! Saint-Pierre, je m'en vais dans un moment. Prie Monsieur_Festons de m'attendre encore un instant.

SAINT-PIERRE

Monsieur, il m'a dit de vous dire que si je ne vous ramenais pas avec moi, il partirait sur le champ.

L'ABBÉ

Où voulez-vous donc aller ?

MONSIEUR COLLIGER

À Paris, avec un Monsieur qui m'a amené ici seulement pour vous voir.

L'ABBÉ

Cela est bien honnête.

MONSIEUR COLLIGER

Et pour m'instruire de ce que je viens de vous demander.

L'ABBÉ

Mais si vous partez, vous ne le saurez pas.

MONSIEUR COLLIGER

Eh vraiment non, c'est là ce qui me désespère.

L'ABBÉ

Il ne faut pas vous désespérer pour cela, nous trouverons quelque occasion plus favorable.

MONSIEUR COLLIGER

Il n'y en a pas dont je puisse mieux profiter, pour des raisons que je ne peux pas vous dire.

L'ABBÉ

Attendez, attendez ; laissez partir Monsieur votre ami.

MONSIEUR COLLIGER

Comment ! Cela ne se peut pas.

L'ABBÉ

Pardonnez-moi ; le Doyen part à trois heures après midi ; il cherchait quelqu'un pour lui tenir compagnie. Il sera charmé de voyager avec vous.

MONSIEUR COLLIGER

Vous le croyez ?

L'ABBÉ

J'en suis sûr.

MONSIEUR COLLIGER

Il n'a personne ?

L'ABBÉ

Non, je le quitte, et je vais lui envoyer Dame_Monique, pour lui dire que je lui ai trouvé un compagnon de voyage.

MONSIEUR COLLIGER

Mais c'est que...

L'ABBÉ

Il ne vous en coûtera pas un sol encore ; voilà le meilleur.

MONSIEUR COLLIGER

Vous m'en répondez.

L'ABBÉ

Sûrement.

MONSIEUR COLLIGER

Allons. Saint-Pierre, dis à Monsieur_Festons qu'il peut s'en aller.

SAINT-PIERRE

Je m'en vais le lui dire. Vous n'avez pas besoin que je vous laisse votre sac de nuit ?

L'ABBÉ

Non, non ; le Doyen va tout de suite sans s'arrêter.

SAINT-PIERRE

En ce cas-là, j'aurai soin de toutes vos affaires.

MONSIEUR COLLIGER

Je t'en serai obligé, Saint-Pierre.

SCÈNE X. L'Abbé, Monsieur Colliger, Dame Monique.

L'ABBÉ

Écoutez, Dame_Monique.

DAME MONIQUE

Oui, Monsieur_le_Chanoine.

L'ABBÉ

Allez vous-en, de ma part, chez le Doyen ; vous lui direz que j'ai un compagnon de voyage à lui donner, que je le prie de le prendre ici en passant ; c'est son chemin.

DAME MONIQUE

Est-ce aujourd'hui ?

L'ABBÉ

Oui, c'est Monsieur qui s'en va à Paris avec le Doyen.

DAME MONIQUE

Ah ! J'entends ; allons, j'y vais.

SCÈNE XI. Monsieur Colliger, L'Abbé.

MONSIEUR COLLIGER, à part

J'apprendrai donc enfin ce que je veux savoir.

L'ABBÉ

Ah çà, où en étions-nous ?

MONSIEUR COLLIGER

À la veille du sacre.

L'ABBÉ

Ah, oui : nous nous assemblâmes tous chez le Doyen, la veille, pour délibérer sur ce que nous avions à faire. Ce n'était pas le Doyen d'à présent ; mais c'était un bon vivant, qui faisait la meilleure chère du monde ; je m'en souviens comme si j'y étais, il nous donna un dîner excellent.

MONSIEUR COLLIGER

Supposons le dîner fini.

L'ABBÉ

Un moment. Tenez, il me semble que je vois le dîner. Nous avions deux potages succulents : le Doyen aimait le potage, il me semble que je le vois là à le manger ; car c'était ici, cette maison lui appartenait. Il avait à côté de lui le Chanoine_Long-Brun, qui était maigre et sec ; mais qui buvait bien du vin.

MONSIEUR COLLIGER

Cela n'est pas nécessaire à savoir pour...

L'ABBÉ

Pardonnez-moi, c'est pour vous prouver que ma mémoire est fidèle. À chaque bout de la table il y avait des côtelettes de veau. Le Chanoine_Gobart en mangea sept à lui seul, et Raclart onze ; il me semble que je les vois tous deux boire et manger. Gobart avait une bonne trogne ; et comme il riait toujours quand il avait la bouche pleine, et qu'il parlait, il ne faisait pas bon être de ses voisins. Ce même jour, le Chanoine_Blondinau s'en plaignit beaucoup, il était dans une colère qui nous fit bien rire ; il me semble que je le vois.

Il rit longtemps.

MONSIEUR COLLIGER, à part

Quel homme ! Quel homme ! Il ne finira jamais !

L'ABBÉ

Je vais par ordre, comme vous voyez.

MONSIEUR COLLIGER

Que trop.

L'ABBÉ

Enfin, le dîner fut très gai, et nous bûmes que c'était un plaisir ! Je me souviens d'un vin blanc, dont les vignes ont été gelées depuis ; il me semble que je le bois encore. Ce qui nous fâcha beaucoup, c'est que Gobart en cassa une bouteille avec un tire-bouchon qu'il avait acheté la veille à Montmirel.

Montmirel : ou Montmirail. Commune située à 70km de Reims au sud-ouest.

MONSIEUR COLLIGER

Mais, Monsieur_l_Abbé...

L'ABBÉ

Vous voyez si j'ai la mémoire bien présente.

MONSIEUR COLLIGER

Oui, mais passons à ce qui m'amène.

L'ABBÉ

Ah oui, cela est juste : j'y viens. Je ne sais si je vous ai dit tout ce que nous avions à dîné ?

MONSIEUR COLLIGER

Oui, tout.

L'ABBÉ

Bien exactement ?

MONSIEUR COLLIGER

Je vous dis que oui.

L'ABBÉ

Je ne vous ai pas parlé d'un mouton de Beauvais, qui était excellent, et que mon frère m'avait envoyé. Il était Chanoine à Beauvais, et d'une taille ! Il avait près de six pieds ; et comme il atteignait à tout facilement, on l'appelait le Chanoine_Long-bras.

MONSIEUR COLLIGER

Mais vous voyez bien que vous me menez à Beauvais, quand il n'est question que de ce qui s'est passé à Reims.

L'ABBÉ

C'est pour vous prouver ma mémoire et mon exactitude.

MONSIEUR COLLIGER

Oui ; mais je ne sais encore rien. Passez à la fin du repas.

L'ABBÉ

Cela est bien aisé à dire ; je n'ai pas encore eu le temps de rien manger. J'avais pourtant une bonne perdrix sur mon assiette ; il me semble que je la vois encore ; mais, puisque vous le voulez, il n'y avait que six heures que nous étions à table, lorsque l'on servit le dessert. Il était beau ! Dans le milieu il y avait un jambon...

MONSIEUR COLLIGER

Ah ! Je vous en prie...

L'ABBÉ

Vous serez étonné du jambon au dessert ; mais c'était notre usage dans ce temps-là, parce que cela fait boire. Celui-là était bien salé ; il me semble que je le vois encore.

MONSIEUR COLLIGER

Ah, je vous en prie, sortez de table.

L'ABBÉ

Bon ! Vous n'y êtes pas. Tout en buvant, le Doyen dit : Messieurs, si nous parlions un peu de nos affaires, nous n'avons pas beaucoup de temps, c'est demain, et nous n'avons encore rien délibéré. Eh bien, buvons un coup, dit le Chanoine_Ventrin. Je ne vous ai pas encore parlé de lui, je crois ? Il était gros comme un orme qu'il y avait dans la cour du Doyen, qui était vieux comme le monde ; c'est moi-même qui l'ai mesuré, il me semble que j'y suis encore.

MONSIEUR COLLIGER

Dites, enfin que fîtes-vous ?

L'ABBÉ

Nous délibérâmes que nous nous rendrions à l'église le lendemain à cinq heures du matin. Gobart dit : Messieurs, le temps avance ; si vous m'en croyez, nous souperons ensemble, et tout en buvant nous arriverons à cinq heures du matin ; je l'entends encore. Nous ordonnons le souper.

MONSIEUR COLLIGER

J'espère que vous m'en ferez grâce.

L'ABBÉ

Il était pourtant bien bon ! Il me semble que j'y suis encore. Nous envoyons chercher nos aumusses. La mienne se trouva brûlée d'un côté, parce que ma gouvernante, qui était endormie, la laissa tomber dans le feu ; mais en mettant le brûlé en dedans, cela ne s'apercevait pas. Vous voyez que je me souviens de tout.

Aumusse : Peau de martre ou de petit-gris que les chanoines et les chantres portent sur le bras lorsqu'ils vont à l'office. [L]

MONSIEUR COLLIGER

De tout ce qui est inutile.

L'ABBÉ

Cinq heures sonnent, nous buvons un coup, et nous nous mettons en marche ; nous arrivons à l'église. Nous trouvons à la porte un Cent-Suisse qui avait une belle moustache ; il me semble que je le vois encore : Où allez-vous, Messieurs, nous dit-il ? Nous allons dans l'église. Vous n'avez point de place ici, Messieurs. Ah ! Ah ! Celui-là est plaisant ! Vous ne nous connaissez pas, apparemment ? Vous n'entre pas par ici. Allons, marche.

Cent-suisse : Compagnie d'élire composée de mercenaires suisses au service du roi de France entre 1471 et 1830.

MONSIEUR COLLIGER

Comment ! Vous ne pûtes pas entrer ?

L'ABBÉ

Attendez donc. Nous nous regardâmes tous en riant ; il me semble que j'y suis encore. Ventrin dit : Messieurs, si vous m'en croyez, nous irons nous coucher ; si l'on a besoin de nous, on viendra nous chercher.

MONSIEUR COLLIGER

Quoi ! Les Chanoines ne sont pas entrés ?

L'ABBÉ

Pardonnez-moi, par une autre porte ; il me semble que j'y suis encore.

MONSIEUR COLLIGER

Allons, vous allez donc me dire ?

L'ABBÉ

J'eus une indigestion qui m'obligea de retourner chez moi, et j'ai été malade pendant huit jours ; je m'en souviens comme si j'y étais encore.

MONSIEUR COLLIGER

Et vous m'avez retenu pour ne m'apprendre que cela ?

L'ABBÉ

Écoutez donc : si vous n'admirez pas ma mémoire au bout d'un temps si considérable, je ne sais pas ce que vous voulez.

MONSIEUR COLLIGER

Je serais parti...

L'ABBÉ

Et vous partirez tout de même. Tenez, voilà Dame_Monique.

SCÈNE XII. L'Abbé, Dame Monique, Monsieur Colliger.

L'ABBÉ

Eh bien, Dame_Monique, le Doyen ?

DAME MONIQUE

Il est parti, Monsieur_le_Chanoine.

MONSIEUR COLLIGER

Il est parti ?

DAME MONIQUE

Oui, avec un autre Monsieur : je l'ai vu monter en chaise.

MONSIEUR COLLIGER

Il faut que je sois bien malheureux ! Monsieur l'Abbé, vous êtes cause que je suis dans le plus grand embarras.

L'ABBÉ

Mais nous trouverons peut-être une autre occasion

MONSIEUR COLLIGER

Eh non, Monsieur, je vous remercie ; je vais voir moi-même ce que je pourrai devenir.

L'ABBÉ

Attendez donc.

MONSIEUR COLLIGER

Adieu, adieu.

SCÈNE DERNIÈRE. L'Abbé, Dame Monique.

DAME MONIQUE

Pour quoi donc est-il si fort en colère ce Monsieur ?

L'ABBÉ

Je n'en sais rien. J'admire pourtant ma mémoire ; je l'ai entretenu pendant plus d'une heure, j'ai besoin de boire un coup.

DAME MONIQUE

Allons, venez Monsieur_le_Chanoine ; mais une autre fois ne parlez pas tant sans boire.

L'ABBÉ

C'est ce que je ferai, je vous en réponds bien.

Explication du Proverbe : 89. Promettre est un, et tenir est un autre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica