Proverbe en prose
Le Chanoine de Reims
Personnages
- L'ABBÉ DE LA CRAIE, Chanoine de Reims
- MONSIEUR COLLIGER, Auteur
- MONSIEUR FESTONS, Décorateur des menus plaisirs
- DAME MONIQUE, Gouvernante de l'Abbé de la Craie
- SAINT-PIERRE, Laquais de Monsieur Festons
LE CHANOINE DE REIMS
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Festons, Monsieur Colliger, Dame Monique.
DAME MONIQUE
Messieurs, donnez-vous la peine d'entrer et de vous asseoir.
MONSIEUR FESTONS
Et pourquoi faire ?
DAME MONIQUE
Monsieur_le_Chanoine_de_la_Craie va revenir.
MONSIEUR COLLIGER
Mais il y a huit jours que vous dites qu'il va arriver ; nous venons ici tous les jours, et il n'arrive jamais.
DAME MONIQUE
Ah dame ! C'est qu'il a eu bien des affaires à ses vignes ; mais il est revenu.
MONSIEUR COLLIGER
Quoi ! Il est à Reims ?
DAME MONIQUE
Oui, Monsieur, et je lui ai dit que ces Messieurs étaient venus le demander bien des fois. Il est allé voir un de ces Messieurs les Chanoines, et il m'a recommandé de l'aller chercher, si par hasard ces Messieurs revenaient : ainsi assoyez-vous.
MONSIEUR FESTONS
Eh bien, ne soyez donc pas longtemps.
DAME MONIQUE
Ah ! C'est ici tout près dans la rue_pavée_d_Andouilles. C'est que Monsieur_le_Chanoine, chez qui est le nôtre, a des vignes dans le même canton, qui ne sont pas si bonnes tout-à-fait ; mais le vin en est pourtant bien bon.
Rue pavée d'Andouille : Rue de Reims occupée par des charcutiers, entre la rue de l'Étape et la rue du clou dans le Fer. Cette rue était connue en 1854.
MONSIEUR COLLIGER
Allez donc.
DAME MONIQUE
Je vous dis cela, parce que si vous aviez envie d'en acheter, il y en a encore à vendre, et que Monsieur_le_chanoine vous en ferait avoir ; parce que c'est son ami depuis longtemps.
MONSIEUR FESTONS
Fort bien.
DAME MONIQUE
Il n'est pourtant pas aussi âgé ; car il n'étAit pas encore Chanoine du temps du sacre de 1722.
Louis XV a été sacré à Reims en 1722.
MONSIEUR COLLIGER
C'est assez.
DAME MONIQUE
J'y étais moi à ce sacre, c'est-à-dire, à Reims. Eh ! Mon_Dieu, tenez, nous avions chez nous un beau Monsieur qui y était logé, qui me trouvait bien gentille. Ah dame ! J'étais plus jeune que je ne suis. Mais c'est qu'on a tous les ans douze mois, comme vous savez. Monsieur_le_Chanoine vous contera tout cela ; car il a plus de mémoire que moi.
MONSIEUR FESTONS
Mais si vous n'allez pas le chercher, nous nous en allons.
DAME MONIQUE
J'en serais bien fâchée. Ne vous impatientez pas.
SCÈNE II. Monsieur Festons, Monsieur Colliger.
MONSIEUR COLLIGER
C'est une terrible chose que les vieilles gens avec tous leurs bavardages !
MONSIEUR FESTONS
J'aime bien que tu me dises cela, quand tu n'es venu à Reims avec moi que pour causer avec cet Abbé_de_la_Craie, et que tu m'as retenu deux jours de plus que je ne voulais pour l'attendre.
MONSIEUR COLLIGER
Mais c'est qu'il m'est important de voir un homme qu'on m'a dit qui était au sacre, pour faire mon livre du Recueil_des_cérémonies.
MONSIEUR FESTONS
Et tu crois qu'à cet âge-là il se souviendra de tout ce qu'il aura vu ?
MONSIEUR COLLIGER
J'en suis sûr. Les vieillards n'ont de la mémoire que pour les choses anciennes, et ils se plaisent à se les rappeler ; ils n'oublient pas la moindre circonstance, ce que les auteurs contemporains négligent trop souvent.
MONSIEUR FESTONS
Oui ; mais s'il te tient trop longtemps, je t'avertis que je partirai ; je dois rendre compte demain matin de ma besogne à Paris : je t'ai attendu assez.
MONSIEUR COLLIGER
Je compte, après cette conversation, de faire un livre unique sur cette matière, et qui fera tomber tous les autres.
MONSIEUR FESTONS
Tu ne suis que tes idées, et tu ne m'écoutes pas.
MONSIEUR COLLIGER
Je t'ai entendu de reste ; je ne te ferai pas attendre.
MONSIEUR FESTONS
À la bonne heure.
MONSIEUR COLLIGER
Tu sais bien que je n'ai pas le sol ; ainsi je n'ai pas envie de rester ici sans toi.
MONSIEUR FESTONS
Ma foi, je n'ai que ce qu'il me faut pour la poste et pour payer la dépense de notre auberge.
MONSIEUR COLLIGER
Tiens, nous allons avoir des nouvelles du Chanoine.
SCÈNE III. Dame Monique, Monsieur Colliger, Monsieur Festons.
MONSIEUR COLLIGER
Eh bien, va-t-il venir Monsieur_le_Chanoine ?
DAME MONIQUE
Oui, oui.
MONSIEUR FESTONS
Mais quand ?
DAME MONIQUE
Tout à l'heure, tout à l'heure.
MONSIEUR FESTONS
Avec tout cela le temps se perd : vois si tu veux revenir avec moi, ou si tu veux rester ici.
MONSIEUR COLLIGER
Je ne te demande qu'un quart d'heure.
MONSIEUR FESTONS
Eh bien, je m'en vais toujours faire préparer les chevaux ; mais après cela je ne retarde plus, je t'en avertis.
SCÈNE IV. Dame Monique, Monsieur Colliger.
MONSIEUR COLLIGER
Il se fait bien attendre Monsieur_le_Chanoine.
DAME MONIQUE
Dame, il n'a pas de si bonnes jambes que vous ; il ne peut pas aller aussi vite, quoiqu'il se porte bien.
MONSIEUR COLLIGER
Et, il a une bonne mémoire ?
DAME MONIQUE
Oh ! Il se souvient de tout, de tout ce qu'il a vu, comme si c'était d'hier. Mais j'entends quelqu'un.
MONSIEUR COLLIGER
On n'a pas sonné.
DAME MONIQUE
Est-ce qu'il n'a pas la clef ? Tenez, le voilà, c'est lui-même.
SCÈNE V. L'Abbé, Monsieur Colliger, Dame Monique.
L'ABBÉ
Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour.
DAME MONIQUE
Il n'y en a qu'un, l'autre s'en est allé.
L'ABBÉ
Ah ! Je suis bien fâché de ne l'avoir pas vu.
MONSIEUR COLLIGER
Monsieur...
L'ABBÉ
Assoyez-vous donc, je vous prie. On m'a dit que vous m'attendiez depuis huit jours ; je n'en savais rien, et puis quand on a des affaires, on ne sait pas le temps qu'elles vous tiendront.
MONSIEUR COLLIGER
J'en ai de bien pressées, et je voudrais vous demander si vous ne pourriez pas me rendre un service intéressant ?
L'ABBÉ
Je ferai tout ce que vous voudrez, ou plutôt tout ce que je pourrai ; car...
DAME MONIQUE
Monsieur, je m'en vais chercher votre robe_de_chambre.
L'ABBÉ
Vous ferez bien, Dame_Monique.
SCÈNE VI. L'Abbé, Monsieur Colliger.
L'ABBÉ
Monsieur, je vous demande bien pardon ; mais c'est qu'à mon âge il faut se mettre un peu à son aise.
MONSIEUR COLLIGER
Je ne veux pas vous déranger. On m'a dit, Monsieur, que vous étiez au sacre de 1722.
L'ABBÉ
Ah ! Mon_Dieu, oui, j'y étais, et je puis vous en parler savamment ; car il me semble que j'y suis encore ; cela m'est aussi présent que de vous voir là.
MONSIEUR COLLIGER
Vous avez une heureuse mémoire, et vous pourriez m'aider prodigieusement dans un ouvrage que je veux faire sur le sacre.
L'ABBÉ
Vous ne pouvez pas mieux vous adresser.
MONSIEUR COLLIGER
On me l'a bien dit à Paris, que si je pouvais causer un peu avec vous, je saurais les choses très exactement, et c'est ce qui m'a fait venir.
L'ABBÉ
Qu'est-ce qui peut vous avoir dit cela ?
MONSIEUR COLLIGER
Monsieur_l_Abbé_Dubreuil.
L'ABBÉ
L'Abbé_Dubreuil ? Je ne me rappelle pas bien...
MONSIEUR COLLIGER
Cela n'est pas nécessaire ; je suis très pressé...
L'ABBÉ
Attendez, attendez, j'y suis. J'étais étonné de ne me pas souvenir de l'Abbé. Oui, c'est cela, je me rappelle à présent... Et tenez, mon frère avait été fort amoureux de sa grand-mère ; il a même pensé l'épouser.
MONSIEUR COLLIGER
Tout cela ne fait rien.
L'ABBÉ
Pardonnez-moi, je voulais vous faire voir que je ne l'avais pas oublié.
SCÈNE VII. L'Abbé, Monsieur Colliger, Dame Monique.
DAME MONIQUE, apportant la robe_de_chambre de l'Abbé
Allons, Monsieur_le_Chanoine, voulez-vous mettre votre robe_de_chambre ?
L'ABBÉ
Sans doute, sans doute. Vous permettez, Monsieur ?
Il met sa robe de chambre.
MONSIEUR COLLIGER, à part
Je n'aurai jamais le temps de rien savoir de ce que je veux.
DAME MONIQUE
Bon, j'ai oublié votre bonnet de nuit.
L'ABBÉ
Je n'en ai que faire.
DAME MONIQUE
Vous ne voulez donc plus rien ?
L'ABBÉ
Non, non.
DAME MONIQUE
Allons, je m'en vais penser à mon dîner.
SCÈNE VIII. Monsieur Colliger, L'Abbé.
MONSIEUR COLLIGER, à part
Je meurs d'impatience.
L'ABBÉ
Vous devriez dîner avec moi, Monsieur, on cause mieux le verre à la main.
MONSIEUR COLLIGER
Je ne le puis pas ; je suis très pressé de partir pour Paris.
L'ABBÉ
Je vous aurais fait boire du vin de quarante-trois. Je ne crois pas qu'il y en ait de pareil.
MONSIEUR COLLIGER
Je vous suis très obligé, Monsieur l'Abbé ; mais, je vous en prie, allons au fait.
L'ABBÉ
C'est tout ce qui s'est passé au sacre que vous voulez savoir ?
MONSIEUR COLLIGER
Oui, Monsieur.
L'ABBÉ
Tenez, il me semble que j'y suis. Vous savez que cela dure plusieurs jours ?
MONSIEUR COLLIGER
Oui, oui.
L'ABBÉ
Attendez, reprenons de la veille du premier jour. Qu'est-ce que nous fîmes ?... Qu'est-ce que nous fîmes ? Ah ! Nous nous assemblâmes tous, ce que nous étions de Chanoines.
MONSIEUR COLLIGER
Fort bien.
SCÈNE IX. L'Abbé, Monsieur Colliger ; Dame Monique, Saint-Pierre, en bottes.
DAME MONIQUE, à Monsieur Colliger
C'est vous, Monsieur, qu'on demande.
MONSIEUR COLLIGER
Ah ! Saint-Pierre, je m'en vais dans un moment. Prie Monsieur_Festons de m'attendre encore un instant.
SAINT-PIERRE
Monsieur, il m'a dit de vous dire que si je ne vous ramenais pas avec moi, il partirait sur le champ.
L'ABBÉ
Où voulez-vous donc aller ?
MONSIEUR COLLIGER
À Paris, avec un Monsieur qui m'a amené ici seulement pour vous voir.
L'ABBÉ
Cela est bien honnête.
MONSIEUR COLLIGER
Et pour m'instruire de ce que je viens de vous demander.
L'ABBÉ
Mais si vous partez, vous ne le saurez pas.
MONSIEUR COLLIGER
Eh vraiment non, c'est là ce qui me désespère.
L'ABBÉ
Il ne faut pas vous désespérer pour cela, nous trouverons quelque occasion plus favorable.
MONSIEUR COLLIGER
Il n'y en a pas dont je puisse mieux profiter, pour des raisons que je ne peux pas vous dire.
L'ABBÉ
Attendez, attendez ; laissez partir Monsieur votre ami.
MONSIEUR COLLIGER
Comment ! Cela ne se peut pas.
L'ABBÉ
Pardonnez-moi ; le Doyen part à trois heures après midi ; il cherchait quelqu'un pour lui tenir compagnie. Il sera charmé de voyager avec vous.
MONSIEUR COLLIGER
Vous le croyez ?
L'ABBÉ
J'en suis sûr.
MONSIEUR COLLIGER
Il n'a personne ?
L'ABBÉ
Non, je le quitte, et je vais lui envoyer Dame_Monique, pour lui dire que je lui ai trouvé un compagnon de voyage.
MONSIEUR COLLIGER
Mais c'est que...
L'ABBÉ
Il ne vous en coûtera pas un sol encore ; voilà le meilleur.
MONSIEUR COLLIGER
Vous m'en répondez.
L'ABBÉ
Sûrement.
MONSIEUR COLLIGER
Allons. Saint-Pierre, dis à Monsieur_Festons qu'il peut s'en aller.
SAINT-PIERRE
Je m'en vais le lui dire. Vous n'avez pas besoin que je vous laisse votre sac de nuit ?
L'ABBÉ
Non, non ; le Doyen va tout de suite sans s'arrêter.
SAINT-PIERRE
En ce cas-là, j'aurai soin de toutes vos affaires.
MONSIEUR COLLIGER
Je t'en serai obligé, Saint-Pierre.
SCÈNE X. L'Abbé, Monsieur Colliger, Dame Monique.
L'ABBÉ
Écoutez, Dame_Monique.
DAME MONIQUE
Oui, Monsieur_le_Chanoine.
L'ABBÉ
Allez vous-en, de ma part, chez le Doyen ; vous lui direz que j'ai un compagnon de voyage à lui donner, que je le prie de le prendre ici en passant ; c'est son chemin.
DAME MONIQUE
Est-ce aujourd'hui ?
L'ABBÉ
Oui, c'est Monsieur qui s'en va à Paris avec le Doyen.
DAME MONIQUE
Ah ! J'entends ; allons, j'y vais.
SCÈNE XI. Monsieur Colliger, L'Abbé.
MONSIEUR COLLIGER, à part
J'apprendrai donc enfin ce que je veux savoir.
L'ABBÉ
Ah çà, où en étions-nous ?
MONSIEUR COLLIGER
À la veille du sacre.
L'ABBÉ
Ah, oui : nous nous assemblâmes tous chez le Doyen, la veille, pour délibérer sur ce que nous avions à faire. Ce n'était pas le Doyen d'à présent ; mais c'était un bon vivant, qui faisait la meilleure chère du monde ; je m'en souviens comme si j'y étais, il nous donna un dîner excellent.
MONSIEUR COLLIGER
Supposons le dîner fini.
L'ABBÉ
Un moment. Tenez, il me semble que je vois le dîner. Nous avions deux potages succulents : le Doyen aimait le potage, il me semble que je le vois là à le manger ; car c'était ici, cette maison lui appartenait. Il avait à côté de lui le Chanoine_Long-Brun, qui était maigre et sec ; mais qui buvait bien du vin.
MONSIEUR COLLIGER
Cela n'est pas nécessaire à savoir pour...
L'ABBÉ
Pardonnez-moi, c'est pour vous prouver que ma mémoire est fidèle. À chaque bout de la table il y avait des côtelettes de veau. Le Chanoine_Gobart en mangea sept à lui seul, et Raclart onze ; il me semble que je les vois tous deux boire et manger. Gobart avait une bonne trogne ; et comme il riait toujours quand il avait la bouche pleine, et qu'il parlait, il ne faisait pas bon être de ses voisins. Ce même jour, le Chanoine_Blondinau s'en plaignit beaucoup, il était dans une colère qui nous fit bien rire ; il me semble que je le vois.
Il rit longtemps.
MONSIEUR COLLIGER, à part
Quel homme ! Quel homme ! Il ne finira jamais !
L'ABBÉ
Je vais par ordre, comme vous voyez.
MONSIEUR COLLIGER
Que trop.
L'ABBÉ
Enfin, le dîner fut très gai, et nous bûmes que c'était un plaisir ! Je me souviens d'un vin blanc, dont les vignes ont été gelées depuis ; il me semble que je le bois encore. Ce qui nous fâcha beaucoup, c'est que Gobart en cassa une bouteille avec un tire-bouchon qu'il avait acheté la veille à Montmirel.
Montmirel : ou Montmirail. Commune située à 70km de Reims au sud-ouest.
MONSIEUR COLLIGER
Mais, Monsieur_l_Abbé...
L'ABBÉ
Vous voyez si j'ai la mémoire bien présente.
MONSIEUR COLLIGER
Oui, mais passons à ce qui m'amène.
L'ABBÉ
Ah oui, cela est juste : j'y viens. Je ne sais si je vous ai dit tout ce que nous avions à dîné ?
MONSIEUR COLLIGER
Oui, tout.
L'ABBÉ
Bien exactement ?
MONSIEUR COLLIGER
Je vous dis que oui.
L'ABBÉ
Je ne vous ai pas parlé d'un mouton de Beauvais, qui était excellent, et que mon frère m'avait envoyé. Il était Chanoine à Beauvais, et d'une taille ! Il avait près de six pieds ; et comme il atteignait à tout facilement, on l'appelait le Chanoine_Long-bras.
MONSIEUR COLLIGER
Mais vous voyez bien que vous me menez à Beauvais, quand il n'est question que de ce qui s'est passé à Reims.
L'ABBÉ
C'est pour vous prouver ma mémoire et mon exactitude.
MONSIEUR COLLIGER
Oui ; mais je ne sais encore rien. Passez à la fin du repas.
L'ABBÉ
Cela est bien aisé à dire ; je n'ai pas encore eu le temps de rien manger. J'avais pourtant une bonne perdrix sur mon assiette ; il me semble que je la vois encore ; mais, puisque vous le voulez, il n'y avait que six heures que nous étions à table, lorsque l'on servit le dessert. Il était beau ! Dans le milieu il y avait un jambon...
MONSIEUR COLLIGER
Ah ! Je vous en prie...
L'ABBÉ
Vous serez étonné du jambon au dessert ; mais c'était notre usage dans ce temps-là, parce que cela fait boire. Celui-là était bien salé ; il me semble que je le vois encore.
MONSIEUR COLLIGER
Ah, je vous en prie, sortez de table.
L'ABBÉ
Bon ! Vous n'y êtes pas. Tout en buvant, le Doyen dit : Messieurs, si nous parlions un peu de nos affaires, nous n'avons pas beaucoup de temps, c'est demain, et nous n'avons encore rien délibéré. Eh bien, buvons un coup, dit le Chanoine_Ventrin. Je ne vous ai pas encore parlé de lui, je crois ? Il était gros comme un orme qu'il y avait dans la cour du Doyen, qui était vieux comme le monde ; c'est moi-même qui l'ai mesuré, il me semble que j'y suis encore.
MONSIEUR COLLIGER
Dites, enfin que fîtes-vous ?
L'ABBÉ
Nous délibérâmes que nous nous rendrions à l'église le lendemain à cinq heures du matin. Gobart dit : Messieurs, le temps avance ; si vous m'en croyez, nous souperons ensemble, et tout en buvant nous arriverons à cinq heures du matin ; je l'entends encore. Nous ordonnons le souper.
MONSIEUR COLLIGER
J'espère que vous m'en ferez grâce.
L'ABBÉ
Il était pourtant bien bon ! Il me semble que j'y suis encore. Nous envoyons chercher nos aumusses. La mienne se trouva brûlée d'un côté, parce que ma gouvernante, qui était endormie, la laissa tomber dans le feu ; mais en mettant le brûlé en dedans, cela ne s'apercevait pas. Vous voyez que je me souviens de tout.
Aumusse : Peau de martre ou de petit-gris que les chanoines et les chantres portent sur le bras lorsqu'ils vont à l'office. [L]
MONSIEUR COLLIGER
De tout ce qui est inutile.
L'ABBÉ
Cinq heures sonnent, nous buvons un coup, et nous nous mettons en marche ; nous arrivons à l'église. Nous trouvons à la porte un Cent-Suisse qui avait une belle moustache ; il me semble que je le vois encore : Où allez-vous, Messieurs, nous dit-il ? Nous allons dans l'église. Vous n'avez point de place ici, Messieurs. Ah ! Ah ! Celui-là est plaisant ! Vous ne nous connaissez pas, apparemment ? Vous n'entre pas par ici. Allons, marche.
Cent-suisse : Compagnie d'élire composée de mercenaires suisses au service du roi de France entre 1471 et 1830.
MONSIEUR COLLIGER
Comment ! Vous ne pûtes pas entrer ?
L'ABBÉ
Attendez donc. Nous nous regardâmes tous en riant ; il me semble que j'y suis encore. Ventrin dit : Messieurs, si vous m'en croyez, nous irons nous coucher ; si l'on a besoin de nous, on viendra nous chercher.
MONSIEUR COLLIGER
Quoi ! Les Chanoines ne sont pas entrés ?
L'ABBÉ
Pardonnez-moi, par une autre porte ; il me semble que j'y suis encore.
MONSIEUR COLLIGER
Allons, vous allez donc me dire ?
L'ABBÉ
J'eus une indigestion qui m'obligea de retourner chez moi, et j'ai été malade pendant huit jours ; je m'en souviens comme si j'y étais encore.
MONSIEUR COLLIGER
Et vous m'avez retenu pour ne m'apprendre que cela ?
L'ABBÉ
Écoutez donc : si vous n'admirez pas ma mémoire au bout d'un temps si considérable, je ne sais pas ce que vous voulez.
MONSIEUR COLLIGER
Je serais parti...
L'ABBÉ
Et vous partirez tout de même. Tenez, voilà Dame_Monique.
SCÈNE XII. L'Abbé, Dame Monique, Monsieur Colliger.
L'ABBÉ
Eh bien, Dame_Monique, le Doyen ?
DAME MONIQUE
Il est parti, Monsieur_le_Chanoine.
MONSIEUR COLLIGER
Il est parti ?
DAME MONIQUE
Oui, avec un autre Monsieur : je l'ai vu monter en chaise.
MONSIEUR COLLIGER
Il faut que je sois bien malheureux ! Monsieur l'Abbé, vous êtes cause que je suis dans le plus grand embarras.
L'ABBÉ
Mais nous trouverons peut-être une autre occasion
MONSIEUR COLLIGER
Eh non, Monsieur, je vous remercie ; je vais voir moi-même ce que je pourrai devenir.
L'ABBÉ
Attendez donc.
MONSIEUR COLLIGER
Adieu, adieu.
SCÈNE DERNIÈRE. L'Abbé, Dame Monique.
DAME MONIQUE
Pour quoi donc est-il si fort en colère ce Monsieur ?
L'ABBÉ
Je n'en sais rien. J'admire pourtant ma mémoire ; je l'ai entretenu pendant plus d'une heure, j'ai besoin de boire un coup.
DAME MONIQUE
Allons, venez Monsieur_le_Chanoine ; mais une autre fois ne parlez pas tant sans boire.
L'ABBÉ
C'est ce que je ferai, je vous en réponds bien.
Explication du Proverbe : 89. Promettre est un, et tenir est un autre.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica