Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Quarante-Unième Proverbe

La Médaille d'Othon

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DEVERBERIE, Habit vert, brandebourgs d'or, veste d'or, perruque à noeuds
  • MONSIEUR DELAMERCI, Habit, veste rouge, galonnés d'or, chapeau, épée
  • L'ABBÉ DE L'EXERGUE, En habit noir, rabat, manteau, grande perruque d'Abbé
  • LEROUX, Laquais de Monsieur Deverberie. En redingote, une serviette à la main

LA MÉDAILLE D'OTHON

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Deverberie, Leroux.

MONSIEUR DEVERBERIE

Tu dis que Monsieur Delamerci viendra sûrement ?

LEROUX

Oui, Monsieur ; il a envoyé savoir quand vous rentreriez.

MONSIEUR DEVERBERIE

C'est bon. Il faut faire du chocolat.

LEROUX

À l'heure qu'il est ?

MONSIEUR DEVERBERIE

Oui.

LEROUX

Pour qui ?

MONSIEUR DEVERBERIE

Pour lui.

LEROUX

Mais, Monsieur, on ne prend pas de chocolat l'après-midi.

MONSIEUR DEVERBERIE

Non pas tout le monde, mais lui.

LEROUX

À la bonne heure.

MONSIEUR DEVERBERIE

C'est que je veux qu'il goûte le mien, il s'y connaît, et il l'aime beaucoup.

LEROUX

Allons.

Annonçant.

Monsieur Delamerci.

SCÈNE II. Deverberie, Monsieur Delamerci, Leroux.

MONSIEUR DELAMERCI

Ah, Monsieur Deverberie, enfin, je vous trouve ; j'avais bien peur de vous manquer.

MONSIEUR DEVERBERIE

Je n'avais garde de ne pas vous attendre, d'abord que j'ai su que vous aviez à me parler ; mais avant tout, je vous en prie, prenez une tasse de chocolat.

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous remercie.

MONSIEUR DEVERBERIE

C'est que vous ne connaissez pas celui-là ; Leroux, allez donc.

LEROUX

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous dis que je vous suis bien obligé.

MONSIEUR DEVERBERIE

Quelles façons ! Allons, allons, faites toujours.

MONSIEUR DELAMERCI

Mais réellement, je n'en veux pas.

MONSIEUR DEVERBERIE

Vous n'en prendrez que ce que vous voudrez. Leroux ?

À Monsieur Delamerci.

Voulez-vous du pain avec ?

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous dis que je ne veux rien.

MONSIEUR DEVERBERIE

Ah, oui, oui. Leroux, ayez soin d'avoir un petit pain.

LEROUX

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DEVERBERIE

Et dépêchez-vous.

LEROUX

Cela ne sera pas long.

SCÈNE III. Monsieur Deverberie, Monsieur Delamerci.

MONSIEUR DEVERBERIE

Je suis bien-aise que vous preniez de mon chocolat, parce que vous vous y connaissez bien, et que vous me direz ce que vous en penserez.

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous réponds que je n'en prends jamais, et surtout à cette heure-ci.

MONSIEUR DEVERBERIE

Oh, il ne vous fera pas de mal, il est fait chez moi.

MONSIEUR DELAMERCI

Voulez-vous me laisser dire ce qui m'amène ?

MONSIEUR DEVERBERIE

Volontiers ; mais c'est que j'étais bien-aise d'être sûr avant, d'avoir votre avis sur mon chocolat.

MONSIEUR DELAMERCI

Vous connaissez l'Abbé_de_l_Exergue ?

MONSIEUR DEVERBERIE

Si je le connais ? Sûrement. Eh, vous me faites songer !... Il doit venir ici cette après-dînée ; c'est lui qui m'a procuré le cacao, il faudra bien qu'il en prenne aussi du chocolat.

MONSIEUR DELAMERCI

Vous n'avez que votre chocolat dans la tête ; mais puisque l'Abbé vient ici, il faut bien que je l'attende.

MONSIEUR DEVERBERIE

Sans doute, vous prendrez du chocolat ensemble.

MONSIEUR DELAMERCI

C'est un homme très curieux en médailles, à ce que vous m'avez dit ?

MONSIEUR DEVERBERIE

C'est très vrai. Leroux ? Je crains qu'il n'en fasse pas assez.

MONSIEUR DELAMERCI

Ne vous inquiétez pas de cela. Je voudrais causer avec l'Abbé, un peu, pour savoir...

MONSIEUR DEVERBERIE

Permettez que j'aille dire à Leroux...

MONSIEUR DELAMERCI

Cela n'est pas nécessaire.

MONSIEUR DEVERBERIE

Allons, comme vous voudrez ; mais vous serez cause qu'il n'y aura pas assez de chocolat de fait.

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous dis que je n'en prendrai pas, ainsi il y en aura toujours assez pour l'Abbé.

MONSIEUR DEVERBERIE

Oh ! Bon, vous en prendrez aussi tous les deux. Eh bien ?

MONSIEUR DELAMERCI

Eh bien, si l'Abbé avait une certaine médaille, qui me manque, je serais le plus heureux homme du monde.

MONSIEUR DEVERBERIE

Vous saurez cela en prenant du chocolat ensemble.

MONSIEUR DELAMERCI

On m'a dit qu'il l'avait, et vous sentez bien que s'il voulait me la céder...

MONSIEUR DEVERBERIE

Oh, il le fera, puisqu'il m'a cédé le cacao avec quoi j'ai fait mon chocolat.

MONSIEUR DELAMERCI

Ce n'est pas la même chose.

MONSIEUR DEVERBERIE

Pardonnez-moi, pardonnez-moi.

SCÈNE IV. Monsieur Delamerci, L'Abbé, Monsieur Deverberie, Leroux.

LEROUX, annonçant

Monsieur l'Abbé_de_l_Exergue.

MONSIEUR DEVERBERIE

Ah, le voilà. Je savais bien moi qu'il viendrait. Leroux, il faut faire une tasse de plus.

LEROUX

Oui, oui, Monsieur.

L'ABBÉ

De quoi ?

MONSIEUR DEVERBERIE

Du chocolat, vous en prendrez.

L'ABBÉ

Oh, Pour cela non.

MONSIEUR DEVERBERIE

Faites, faites toujours.

LEROUX

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DEVERBERIE

Deux pains, trois pains, vous entendez ?

LEROUX

Oui, oui.

MONSIEUR DEVERBERIE

Ah, écoutez.

Il parle à l'oreille de Leroux.

MONSIEUR DELAMERCI

Monsieur l'Abbé, j'avais la plus grande envie de vous voir.

L'ABBÉ

Monsieur, je suis charmé de cette rencontre, il y a longtemps que je sais que vous avez le plus beau Cabinet_de_Médailles qui soit au monde, et...

MONSIEUR DELAMERCI

Monsieur, il est vrai, mais...

MONSIEUR DEVERBERIE, revenant

Il faut un peu de temps, pour qu'il soit bon ; mais vous n'attendrez pas trop. Je vous détourne peut-être. Ah, Leroux, mettez-nous toujours une table.

LEROUX

Celle-là ?

MONSIEUR DEVERBERIE

Non, l'autre, celle de bois_d_Acajou. Tenez, la voilà tout près de vous.

LEROUX

C'est vrai.

Il apporte la table.

MONSIEUR DEVERBERIE

Allez-vous-en à présent.

SCÈNE V. Monsieur Delamerci, L'Abbé, Monsieur Deberberie.

L'ABBÉ, à Monsieur Delamerci

Monsieur, vous avez les plus belles collections...

MONSIEUR DEVERBERIE

Il est un peu étourdi ; mais il fait très bien le chocolat.

MONSIEUR DELAMERCI

Monsieur_l_Abbé, il n'y a point de belle collection, quand elle n'est pas complète.

MONSIEUR DEVERBERIE

Oh ! Mais l'Abbé fera votre affaire il est très obligeant, et je me souviendrai toujours du cacao...

L'ABBÉ

Ne parlons pas de cela.

MONSIEUR DEVERBERIE

Mais c'est la base du chocolat. Que je ne vous interrompe pas, je vous prie.

MONSIEUR DELAMERCI

Une pièce qui me serait bien précieuse, c'est une Médaille_d_Othon, et l'on dit que vous en avez une.

L'ABBÉ

Il est vrai, et très belle même ; elle est de bronze.

MONSIEUR DELAMERCI

Vous pourriez me faire un très grand plaisir.

L'ABBÉ

Il faut savoir ; si c'est quelque échange...

MONSIEUR DELAMERCI

Non ; c'est cette Médaille d'Othon, qui justement me manque, et qu'on m'a dit que vous aviez achetée avant-hier. Si vous vouliez me la céder...

L'ABBÉ

Si elle vous fait un si grand plaisir !...

MONSIEUR DELAMERCI

C'est réellement un service, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez.

L'ABBÉ

Mais il y aura peut-être moyen de nous arranger.

MONSIEUR DELAMERCI

Comment ?

L'ABBÉ

Si vous avez quelque chose qui me convienne.

MONSIEUR DELAMERCI

Je ne crois pas, et puis cela serait trop long, je pars demain.

L'ABBÉ

Hé bien, à votre retour.

MONSIEUR DELAMERCI

Non, je vous en supplie ; dites ce que vous en voulez.

L'ABBÉ

Je ne fais ordinairement que des échanges, et j'ai une chose en vue pour laquelle je la donnerais volontiers. Si vous pouviez l'avoir...

MONSIEUR DELAMERCI

Je l'aurais bien si j'avais le temps, chargez-vous de l'acheter. Combien en veut-on ?

L'ABBÉ

C'est une affaire de dix louis.

MONSIEUR DELAMERCI

Eh bien, je m'en vais vous les donner. Votre Othon est-il chez vous ?

L'ABBÉ

Non, je l'ai ici.

MONSIEUR DELAMERCI

Finissons notre affaire.

MONSIEUR DEVERBERIE

Oui, avant de prendre du chocolat.

L'ABBÉ

Je ne peux pas.

MONSIEUR DELAMERCI

Pourquoi cela ? D'abord que vous l'avez ; songez donc que je voudrais partir demain de bonne-heure.

L'ABBÉ

Je comprends bien.

MONSIEUR DELAMERCI

Vous n'êtes engagé avec personne, pour cette médaille ?

L'ABBÉ

Non.

MONSIEUR DELAMERCI

Voyons-là.

L'ABBÉ

Je ne peux pas vous la montrer à présent.

MONSIEUR DELAMERCI

Comment ?

L'ABBÉ

J'ai des raisons ; vous l'aurez demain.

MONSIEUR DELAMERCI

Mais d'abord que vous l'avez ici, pourquoi me remettre ? Je vais vous compter vos dix louis.

L'ABBÉ

Ce n'est pas là ce qui m'arrête.

MONSIEUR DELAMERCI

Je n'y comprends rien ; mais je vous prie en grâce, de me faire le plaisir de me la céder actuellement.

L'ABBÉ

Je vous jure que je ne demande pas mieux.

MONSIEUR DELAMERCI

Mais quelle raison pouvez-vous avoir ?

L'ABBÉ

Je ne puis pas vous la dire.

MONSIEUR DELAMERCI

Oh ! Pour cela, Monsieur l'Abbé, je ne puis pas m'empêcher de croire que vous voulez la céder à un autre.

L'ABBÉ

Je vous jure, en honneur, que vous l'aurez.

MONSIEUR DELAMERCI

Et vous ne voulez pas me la montrer ?

L'ABBÉ

Si je le pouvais, croyez...

MONSIEUR DELAMERCI

Hé bien ! Dites-moi seulement pourquoi ; je ne vous demande que cela.

L'ABBÉ

Vous êtes bien pressant.

MONSIEUR DELAMERCI

Que diable cela vous fait-il ?

L'ABBÉ

Mais c'est que...

MONSIEUR DELAMERCI

Dites donc ?

L'ABBÉ

Allons ; mais en vérité... Je vous dis que...

MONSIEUR DELAMERCI

Quoi ! Allez-vous encore vous défendre ?

L'ABBÉ

Puisque vous le voulez absolument...

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous en prie.

L'ABBÉ

Il faut bien y consentir. Vous saurez qu'avant hier au soir j'achetai cette médaille, qui est réellement très belle.

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous en crois sur votre parole.

L'ABBÉ

Celui qui me la vendit, voulut absolument me donner à souper ; c'était dans le quartier_Saint-Victor, où l'on ne trouve point de fiacres : je fus donc obligé de revenir à pied. En passant dans une petite rue, deux hommes, qui marchaient derrière moi me firent craindre qu'ils ne fussent des voleurs ; j'eus beau doubler le pas, ces hommes me suivaient, et ma crainte augmentait. J'étais très occupé de sauver ma Médaille, et je m'embarrassais peu du reste. Je pris le parti de l'avaler, je n'eus pas plutôt fait, que ces deux hommes tournèrent par une autre rue, et je me repentis de ma peur.

MONSIEUR DELAMERCI

Depuis ce temps-là...

L'ABBÉ

Depuis ce temps-là, je l'ai toujours dans le corps, ainsi vous voyez bien que je ne peux pas vous la montrer ; elle ne me fait point de mal.

MONSIEUR DEVERBERIE

Hé bien ! Prenez du chocolat, cela fera peut-être que...

L'ABBÉ

Non, au contraire : ainsi vous voyez bien que j'avais mes raisons.

MONSIEUR DELAMERCI

Il est vrai ; mais quand pourrai-je donc partir ?

L'ABBÉ

Je ne sais pas ; mais d'ici à deux ou trois jours, seulement...

MONSIEUR DELAMERCI

Quoi ! Deux ou trois jours !...

L'ABBÉ

Je ne peux pas répondre du temps.

MONSIEUR DELAMERCI

Mais n'y aurait-il pas quelques moyens à prendre ; car cela me dérange prodigieusement.

MONSIEUR DEVERBERIE

C'est dommage que l'Abbé croie que le chocolat... mais essayez-en toujours.

L'ABBÉ

Tenez, puisque vous êtes si pressé...

MONSIEUR DELAMERCI

Voyons ?

L'ABBÉ

Venez-vous en chez moi, en chemin nous passerons chez mon apothicaire...

MONSIEUR DELAMERCI

Je vous entends.

L'ABBÉ

Et peut-être finirions-nous cette affaire-là tout de suite.

MONSIEUR DELAMERCI

Allons, je le veux bien ; ne perdons pas de temps.

MONSIEUR DEVERBERIE

Vous ne voulez pas de chocolat ?

MONSIEUR DELAMERCI

Une autre fois.

MONSIEUR DEVERBERIE

Demain avant de partir ?

MONSIEUR DELAMERCI, en s'en allant

Oui, oui.

Explication du Proverbe : 41. Ce qui est bon à prendre, est bon à rendre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica