Proverbe en prose· Quarante-Sixième Proverbe
La Permission de Chasse
Personnages
- MONSIEUR DUGRÉPONT, en habit du matin
- MONSIEUR DEVILLERVAL, en habit du matin
- MONSIEUR DÉBONNIÈRE, en habit du matin
- SAINT-ÉLOY, Piqueur, dressant des chevaux pour tout le monde
LA PERMISSION DE CHASSE
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Dugrépont, Saint-Éloy.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Hé bien, Saint-Éloy, mon cheval, comment va-t-il ?
SAINT-ÉLOY
Pas mal, il commence à se bien mettre, je crois que vous en serez content ; il aura une allure agréable.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Et je pourrai tirer dessus ?
SAINT-ÉLOY
Oui, il sera fort sage.
MONSIEUR DUGRÉPONT
C'est bon ; mais quand ?
SAINT-ÉLOY
Avant un mois.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Il fait aujourd'hui un joli temps pour la chasse !
SAINT-ÉLOY
C'est vrai.
MONSIEUR DUGRÉPONT
On parle des Terres loin de Paris, et voilà où l'on en est, on n'en peut pas profiter.
SAINT-ÉLOY
Comment, est-ce que la vôtre ?...
MONSIEUR DUGRÉPONT
Elle est à vingt-cinq lieues ; il faut y aller la veille qu'on veut y tirer.
SAINT-ÉLOY
C'est loin.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Quand vous en avez une plus près, on dit que ce n'est qu'une maison de campagne, et qu'on n'y peut pas chasser.
SAINT-ÉLOY
Mais, celle de Monsieur_de_Villerval est tout près d'ici, et l'on y chasse.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Oui, mais qui ?
SAINT-ÉLOY
Tout le monde.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Il n'aime pas cela.
SAINT-ÉLOY
Je vous assure qu'il donne même des permissions très facilement.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Lui ?
SAINT-ÉLOY
Oui, j'y ai chassé, moi.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Parce que vous lui dressiez un cheval.
SAINT-ÉLOY
Il est vrai.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Pour moi, je ne lui en demanderai pas.
SAINT-ÉLOY
Pourquoi donc ? Il serait charmé de vous faire ce plaisir-là.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Oui, vous le connaissez bien. Il ne chasse jamais, lui ; mais je suis sûr qu'il me refuserait.
SAINT-ÉLOY
Le voilà, parlez-lui ; je vais monter votre cheval.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je ne lui en parlerai sûrement pas ; je le connais.
SCÈNE II. Monsieur Devillerval, Monsieur Dugrépont.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Ah, bonjour, Dugrépont. Tu te promènes donc ce matin ?
MONSIEUR DUGRÉPONT, s'en allant
Oui, bonjour.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Hé bien, où vas-tu ? Il ne me répond pas seulement.
SCÈNE III. Monsieur Devillerval, Monsieur Debonnière.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
J'ai fermé la porte du jardin, voilà la clef. Qu'est-ce que tu as donc ? Qu'est-ce que c'est que cet air étonné ?
MONSIEUR DEVILLERVAL
C'est Dugrépont que je viens de trouver ici.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Hé bien ?
MONSIEUR DEVILLERVAL
Je l'aborde, je lui parle ; à peine me répond-il, et il s'en va.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Et qu'est-ce que tu lui as fait ?
MONSIEUR DEVILLERVAL
Moi, rien du tout ; et je ne vois pas pourquoi il serait fâché contre moi.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Il ne l'est sûrement pas.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Je n'en sais rien : il m'a regardé d'un air sombre, qui me fâche ; car je l'aime et je l'ai aimé de tout temps.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Que diable peut-il avoir ? Éloigne-toi, il vient par_ici en rêvant, je vais lui demander.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Je le veux bien.
SCÈNE IV. Monsieur Debonnière, Monsieur Dugrépont.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Qu'est-ce que tu fais donc là tout seul, Dugrépont ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
J'attends mon cheval que Saint-Éloy est allé monter.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Ah, ah. Mais tu as l'air de mauvaise humeur.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Ce n'est rien : il faut s'attendre à tout dans la vie, et ne compter sur personne, pas même sur les gens que l'on croit ses meilleurs amis.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Cette maxime-là est un peu désobligeante pour moi.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je ne dis pas cela pour toi.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Est-ce que tu serais fâché contre Villerval ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Moi, point du tout. Chacun est maître de ce qu'il a.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Mais encore, il est inquiet de la manière dont tu l'as reçu.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je te dis que je ne lui en veux point du tout ; mais je n'aurai jamais affaire à lui.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Il le sait bien.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Non, d'honneur, et il voudrait savoir s'il a quelque chose à se reprocher vis-à-vis de toi.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Hé parbleu sans doute, suis-je homme à me fâcher sur rien ? En un mot, c'est très mal à lui, et je devais m'y attendre.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Mais, qu'est-ce que c'est ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Puisque tu veux absolument le savoir, je vais te faire juge de ce procédé-là. Tu me diras si, entre amis, tu as jamais rien vu de pareil.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Voyons ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je le rencontre ici, tout_à_l_heure ; nous parlons du temps qu'il fait : je lui dis que c'est un joli temps pour chasser. Il me répond que oui ; je me plains de ce que ma Terre est trop loin, pour que je puisse y aller d'un moment à l'autre.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Fort bien.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je lui dis qu'il est bienheureux de ce que la sienne n'est qu'à trois lieues de Paris ; que, si la mienne était aussi près, j'irais tout_à_l_heure pour y tirer quelques perdreaux.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Il ne t'a pas offert d'y aller ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Bon, offert !...
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Comment ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Bien loin de cela, il m'en a refusé la permission.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
C'est incroyable !
MONSIEUR DUGRÉPONT
Cela est pourtant vrai ; Saint-Éloy était avec moi, qui en a été confondu, et qui le dira.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Je ne reconnais pas là Villerval.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Oh, je le reconnais bien, moi, il est jaloux de sa chasse, il n'en fait pas toujours semblant.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Il y a, sûrement, dans tout cela, quelque chose que je n'entends pas, ni lui, non plus ; et je ne veux pas que vous restiez brouillés : laissez-moi un peu, je veux éclaircir tout ceci.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Moi, cela m'est bien indifférent ; et si je n'attendais pas mon cheval, je ne resterais pas ici, je vous assure.
Il s'éloigne.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Villerval ?
SCÈNE V. Monsieur Debonnière, Monsieur Devillerval.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Hé bien, qu'est-ce qu'il dit ?
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Ma foi, il dit... Je trouve qu'il a raison.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Comment, il a raison ?
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Oui, rappelle-toi.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Mais, à propos de quoi, quand lui ai-je manqué en rien ?
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Tout_à_l_heure, ici.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Mais, il n'a pas voulu me parler, ne te l'ai-je pas dit tantôt ?
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
C'est vrai ; cependant il se plaint de toi et très sérieusement.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Je ne saurais deviner pourquoi.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
C'est sur la chasse.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Sur la chasse ? Mais je ne l'aime point du tout, et j'y suis très indifférent.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Pourquoi donc lui as-tu refusé de le laisser chasser chez toi, à Villerval ?
MONSIEUR DEVILLERVAL
Je lui ai refusé une permission de chasse ?
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Oui, voilà de quoi il se plaint.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Et quand ?
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Aujourd'hui.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Il faut qu'il soit fou, absolument. Il faudrait qu'il m'eût parlé pour cela, et je te le répéterai cent fois, si tu le veux, il m'a tourné le dos, dès qu'il m'a vu.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Je m'en vais lui dire que tu ne comprends rien à tout cela.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Dis-lui qu'il chassera chez moi tant qu'il voudra, qu'il ne saurait me faire un plus grand plaisir.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Il vaut mieux que tu le lui dises, toi-même, il ne me croirait pas. Je vais te l'amener.
Il va à Monsieur Dugrépont.
MONSIEUR DEVILLERVAL
J'y consens.
SCÈNE VI. Monsieur Débonnière, Monsieur Dugrépont, Monsieur Devillerval, un peu loin des deux autres.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Hé bien ! Dugrépont, viens donc ici.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je ne comprends pas ce qui est arrivé à mon cheval, et pourquoi Saint-Éloy ne revient point.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
Je viens de parler à Villerval, il est fort étonné de tout cela. Il dit que tu ne lui as seulement pas voulu parler.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Il dira tout ce qu'il voudra, il a tort.
MONSIEUR DEVILLERVAL, s'approchant
J'ai tort, c'est bientôt dit ; pouvais-je te deviner ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Comment deviner, quoi ?
MONSIEUR DEVILLERVAL
Que tu avais envie de chasser ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je crois que cela n'était pas difficile.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Mais, quand je t'ai trouvé ici, m'as tu parlé seulement, ne t'es-tu pas en allé comme un fou ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Je conviens que tu ne m'as pas entendu.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Il me ferait tourner la tête ! Mais dis donc si tu m'as demandé d'aller chasser à Villerval.
MONSIEUR DUGRÉPONT
Demandé ?... Non.
MONSIEUR DEVILLERVAL
Pourquoi dis-tu que je t'ai refusé ?
MONSIEUR DUGRÉPONT
Parce que... Parce que je suis sûr que si je t'en avais parlé, tu ne l'aurais pas voulu ; voilà tout.
Il s'en va.
MONSIEUR DÉBONNIÈRE
On ne le tirera jamais de là. Allons nous promener.
Ils s'en vont.
Explication du Proverbe : 46. A laver la tête d'un mort, on perd sa lessive.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica