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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Quarante-Sixième Proverbe

La Permission de Chasse

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DUGRÉPONT, en habit du matin
  • MONSIEUR DEVILLERVAL, en habit du matin
  • MONSIEUR DÉBONNIÈRE, en habit du matin
  • SAINT-ÉLOY, Piqueur, dressant des chevaux pour tout le monde

LA PERMISSION DE CHASSE

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Dugrépont, Saint-Éloy.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Hé bien, Saint-Éloy, mon cheval, comment va-t-il ?

SAINT-ÉLOY

Pas mal, il commence à se bien mettre, je crois que vous en serez content ; il aura une allure agréable.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Et je pourrai tirer dessus ?

SAINT-ÉLOY

Oui, il sera fort sage.

MONSIEUR DUGRÉPONT

C'est bon ; mais quand ?

SAINT-ÉLOY

Avant un mois.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Il fait aujourd'hui un joli temps pour la chasse !

SAINT-ÉLOY

C'est vrai.

MONSIEUR DUGRÉPONT

On parle des Terres loin de Paris, et voilà où l'on en est, on n'en peut pas profiter.

SAINT-ÉLOY

Comment, est-ce que la vôtre ?...

MONSIEUR DUGRÉPONT

Elle est à vingt-cinq lieues ; il faut y aller la veille qu'on veut y tirer.

SAINT-ÉLOY

C'est loin.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Quand vous en avez une plus près, on dit que ce n'est qu'une maison de campagne, et qu'on n'y peut pas chasser.

SAINT-ÉLOY

Mais, celle de Monsieur_de_Villerval est tout près d'ici, et l'on y chasse.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Oui, mais qui ?

SAINT-ÉLOY

Tout le monde.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Il n'aime pas cela.

SAINT-ÉLOY

Je vous assure qu'il donne même des permissions très facilement.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Lui ?

SAINT-ÉLOY

Oui, j'y ai chassé, moi.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Parce que vous lui dressiez un cheval.

SAINT-ÉLOY

Il est vrai.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Pour moi, je ne lui en demanderai pas.

SAINT-ÉLOY

Pourquoi donc ? Il serait charmé de vous faire ce plaisir-là.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Oui, vous le connaissez bien. Il ne chasse jamais, lui ; mais je suis sûr qu'il me refuserait.

SAINT-ÉLOY

Le voilà, parlez-lui ; je vais monter votre cheval.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je ne lui en parlerai sûrement pas ; je le connais.

SCÈNE II. Monsieur Devillerval, Monsieur Dugrépont.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Ah, bonjour, Dugrépont. Tu te promènes donc ce matin ?

MONSIEUR DUGRÉPONT, s'en allant

Oui, bonjour.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Hé bien, où vas-tu ? Il ne me répond pas seulement.

SCÈNE III. Monsieur Devillerval, Monsieur Debonnière.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

J'ai fermé la porte du jardin, voilà la clef. Qu'est-ce que tu as donc ? Qu'est-ce que c'est que cet air étonné ?

MONSIEUR DEVILLERVAL

C'est Dugrépont que je viens de trouver ici.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Hé bien ?

MONSIEUR DEVILLERVAL

Je l'aborde, je lui parle ; à peine me répond-il, et il s'en va.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Et qu'est-ce que tu lui as fait ?

MONSIEUR DEVILLERVAL

Moi, rien du tout ; et je ne vois pas pourquoi il serait fâché contre moi.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Il ne l'est sûrement pas.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Je n'en sais rien : il m'a regardé d'un air sombre, qui me fâche ; car je l'aime et je l'ai aimé de tout temps.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Que diable peut-il avoir ? Éloigne-toi, il vient par_ici en rêvant, je vais lui demander.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Je le veux bien.

SCÈNE IV. Monsieur Debonnière, Monsieur Dugrépont.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Qu'est-ce que tu fais donc là tout seul, Dugrépont ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

J'attends mon cheval que Saint-Éloy est allé monter.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Ah, ah. Mais tu as l'air de mauvaise humeur.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Ce n'est rien : il faut s'attendre à tout dans la vie, et ne compter sur personne, pas même sur les gens que l'on croit ses meilleurs amis.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Cette maxime-là est un peu désobligeante pour moi.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je ne dis pas cela pour toi.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Est-ce que tu serais fâché contre Villerval ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Moi, point du tout. Chacun est maître de ce qu'il a.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Mais encore, il est inquiet de la manière dont tu l'as reçu.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je te dis que je ne lui en veux point du tout ; mais je n'aurai jamais affaire à lui.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Il le sait bien.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Non, d'honneur, et il voudrait savoir s'il a quelque chose à se reprocher vis-à-vis de toi.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Hé parbleu sans doute, suis-je homme à me fâcher sur rien ? En un mot, c'est très mal à lui, et je devais m'y attendre.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Mais, qu'est-ce que c'est ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Puisque tu veux absolument le savoir, je vais te faire juge de ce procédé-là. Tu me diras si, entre amis, tu as jamais rien vu de pareil.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Voyons ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je le rencontre ici, tout_à_l_heure ; nous parlons du temps qu'il fait : je lui dis que c'est un joli temps pour chasser. Il me répond que oui ; je me plains de ce que ma Terre est trop loin, pour que je puisse y aller d'un moment à l'autre.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Fort bien.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je lui dis qu'il est bienheureux de ce que la sienne n'est qu'à trois lieues de Paris ; que, si la mienne était aussi près, j'irais tout_à_l_heure pour y tirer quelques perdreaux.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Il ne t'a pas offert d'y aller ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Bon, offert !...

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Comment ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Bien loin de cela, il m'en a refusé la permission.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

C'est incroyable !

MONSIEUR DUGRÉPONT

Cela est pourtant vrai ; Saint-Éloy était avec moi, qui en a été confondu, et qui le dira.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Je ne reconnais pas là Villerval.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Oh, je le reconnais bien, moi, il est jaloux de sa chasse, il n'en fait pas toujours semblant.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Il y a, sûrement, dans tout cela, quelque chose que je n'entends pas, ni lui, non plus ; et je ne veux pas que vous restiez brouillés : laissez-moi un peu, je veux éclaircir tout ceci.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Moi, cela m'est bien indifférent ; et si je n'attendais pas mon cheval, je ne resterais pas ici, je vous assure.

Il s'éloigne.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Villerval ?

SCÈNE V. Monsieur Debonnière, Monsieur Devillerval.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Hé bien, qu'est-ce qu'il dit ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Ma foi, il dit... Je trouve qu'il a raison.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Comment, il a raison ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Oui, rappelle-toi.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Mais, à propos de quoi, quand lui ai-je manqué en rien ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Tout_à_l_heure, ici.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Mais, il n'a pas voulu me parler, ne te l'ai-je pas dit tantôt ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

C'est vrai ; cependant il se plaint de toi et très sérieusement.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Je ne saurais deviner pourquoi.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

C'est sur la chasse.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Sur la chasse ? Mais je ne l'aime point du tout, et j'y suis très indifférent.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Pourquoi donc lui as-tu refusé de le laisser chasser chez toi, à Villerval ?

MONSIEUR DEVILLERVAL

Je lui ai refusé une permission de chasse ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Oui, voilà de quoi il se plaint.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Et quand ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Aujourd'hui.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Il faut qu'il soit fou, absolument. Il faudrait qu'il m'eût parlé pour cela, et je te le répéterai cent fois, si tu le veux, il m'a tourné le dos, dès qu'il m'a vu.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Je m'en vais lui dire que tu ne comprends rien à tout cela.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Dis-lui qu'il chassera chez moi tant qu'il voudra, qu'il ne saurait me faire un plus grand plaisir.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Il vaut mieux que tu le lui dises, toi-même, il ne me croirait pas. Je vais te l'amener.

Il va à Monsieur Dugrépont.

MONSIEUR DEVILLERVAL

J'y consens.

SCÈNE VI. Monsieur Débonnière, Monsieur Dugrépont, Monsieur Devillerval, un peu loin des deux autres.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Hé bien ! Dugrépont, viens donc ici.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je ne comprends pas ce qui est arrivé à mon cheval, et pourquoi Saint-Éloy ne revient point.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

Je viens de parler à Villerval, il est fort étonné de tout cela. Il dit que tu ne lui as seulement pas voulu parler.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Il dira tout ce qu'il voudra, il a tort.

MONSIEUR DEVILLERVAL, s'approchant

J'ai tort, c'est bientôt dit ; pouvais-je te deviner ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Comment deviner, quoi ?

MONSIEUR DEVILLERVAL

Que tu avais envie de chasser ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je crois que cela n'était pas difficile.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Mais, quand je t'ai trouvé ici, m'as tu parlé seulement, ne t'es-tu pas en allé comme un fou ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Je conviens que tu ne m'as pas entendu.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Il me ferait tourner la tête ! Mais dis donc si tu m'as demandé d'aller chasser à Villerval.

MONSIEUR DUGRÉPONT

Demandé ?... Non.

MONSIEUR DEVILLERVAL

Pourquoi dis-tu que je t'ai refusé ?

MONSIEUR DUGRÉPONT

Parce que... Parce que je suis sûr que si je t'en avais parlé, tu ne l'aurais pas voulu ; voilà tout.

Il s'en va.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE

On ne le tirera jamais de là. Allons nous promener.

Ils s'en vont.

Explication du Proverbe : 46. A laver la tête d'un mort, on perd sa lessive.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica