Proverbe en prose· Quarante-Troisème Proverbe
La Rose Rouge
Personnages
- MONSIEUR BROSSART, Maître Peintre. Veste noire, redingote, jarretières noires, col noir, mauvaise perruque, mauvais chapeau, une pipe
- MADAME BROSSART, En casaquin d'indienne, bonnet rond, avec un tablier à carreaux
- MONSIEUR VINOT, Cabaretier. Habit, veste brune, à boutons plats, perruque blonde, courte, grand chapeau uni
- BERTRAND, Garçon Cabaretier. Veste grise, bonnet de laine rouge et noir, avec un tablier de grosse toile
LA ROSE ROUGE
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Brossart, Madame Brossart.
MONSIEUR BROSSART, tenant une pipe de tabac
Pourquoi ne veux-tu pas mettre des carottes dans notre soupe ? Toujours des navets, des navets ! Dis-moi donc une raison ?
MADAME BROSSART
Parce que la fruitière ne veut pas m'en donner.
MONSIEUR BROSSART
Pourquoi cela ?
MADAME BROSSART
Parce qu'elle n'en a pas.
MONSIEUR BROSSART
Elle n'en a pas ?
MADAME BROSSART
Non, et elle dit qu'elle ne veut point s'en charger, parce que les pratiques ne les aiment pas.
MONSIEUR BROSSART
Je les aime moi. Il faut aller ailleurs.
MADAME BROSSART
Mais, je n'ai pas d'argent, et elle me fait crédit.
MONSIEUR BROSSART
Ah, de l'argent, de l'argent ! La voilà, toujours de l'argent ! Ce n'est pas de l'argent qu'il faut demander, c'est des carottes.
MADAME BROSSART
Tu ne veux pas me donner d'argent, parce que tu ne sais pas en gagner.
MONSIEUR BROSSART
Je ne sais pas en gagner ; je ne suis pas Maître Peintre ? Dis donc le contraire.
MADAME BROSSART
Pardi ! Je le sais bien que tu l'es, puisque c'est avec ma dot que tu as été reçu. Mais qu'est-ce que tu sais faire ?
MONSIEUR BROSSART
Tout ce qu'on me demande.
MADAME BROSSART
Oui, tu n'as pas toujours des disputes avec les gens pour qui tu travailles ?
MONSIEUR BROSSART
Parce qu'ils changent d'avis ; est-ce ma faute à moi ? Les plus habiles gens sont exposés à cela.
MADAME BROSSART
Mais, du moins, ils ont de l'ouvrage, et toi tu n'en as pas ; je suis bien malheureuse de t'avoir épousé.
MONSIEUR BROSSART
Sais-tu que c'est bien de l'honneur que je t'ai fait ; sans moi, tu n'aurais jamais été la femme d'un homme d'épée.
MADAME BROSSART
Ah oui, voilà un bel homme ! Où est le profit ?
MONSIEUR BROSSART
Ne t'embarrasse pas, j'aurai bientôt de l'ouvrage.
MADAME BROSSART
Et comment cela ?
MONSIEUR BROSSART
Tu sais bien ce cabaretier qui vient de s'établir à côté de chez nous ?
MADAME BROSSART
Qui, Monsieur_Vinot ?
MONSIEUR BROSSART
Oui, il m'a dit ce matin, Monsieur_Brossart, j'irai vous voir tantôt, j'aurai affaire à vous ; je parie que c'est pour avoir une enseigne.
MADAME BROSSART
Saurais-tu lui en faire une ?
MONSIEUR BROSSART
Si je le saurai ?... Assurément, j'y ai déjà pensé, et je veux en faire une belle, qui me donnera bien des pratiques, quand on la verra.
MADAME BROSSART
Je le souhaite ; mais s'il vient, il faut qu'il te trouve à travailler, du moins.
MADAME BROSSART
Oui, tu as raison, je m'en vais délayer du rouge que j'ai là.
MADAME BROSSART
Et en as-tu, une enseigne ?
MONSIEUR BROSSART
Oui, j'ai celle que j'avais faite pour ce limonadier, qui n'en a pas voulu et que j'ai effacée.
MADAME BROSSART
À la bonne-heure. Je crois voir Monsieur_Vinot qui vient.
MONSIEUR BROSSART
Allons, donne-moi le pot au rouge.
MADAME BROSSART
Tiens, le voilà.
MONSIEUR BROSSART
De l'eau, de l'eau.
MADAME BROSSART
Elle est à côté de toi.
MONSIEUR BROSSART
C'est bon, va-t-en ; il ne faut pas que les femmes soient témoins, quand les hommes parlent d'affaires.
MADAME BROSSART
Je m'en vais au-devant de Monsieur_Vinot, pour le faire entrer.
MONSIEUR BROSSART
Oui, dis lui que je suis très occupé.
MADAME BROSSART
Ne t'embarrasse pas.
SCÈNE II.
MONSIEUR BROSSART, délayant du rouge
On ne paye plus les talents à présent : cependant il ne faut pas avoir l'air chagrin. Chantons un peu pour nous égayer.
Il chante.
Vaste mer, dont le calme perfide Séduit les Mortels ambitieux, Crois-tu, sur la plaine liquide, Que j'affronte mille périls affreux ?"Vaste mer ..." est une Chanson de Louis Lemaire (1693 ?-1750 ?) de 1750.
SCÈNE III. Monsieur Brossart, Monsieur Vinot.
MONSIEUR VINOT
Mon voisin, vous voulez bien que je vienne vous voir ?
MONSIEUR BROSSART, chantant
Non, non, non, non, charmé...MONSIEUR VINOT
Comment ! Non, non ; pourquoi donc ?
MONSIEUR BROSSART
Ah, c'est vous, mon voisin ?
MONSIEUR VINOT
Oui vraiment, vous disiez non, non.
MONSIEUR BROSSART
C'est que je chantais ; parce que, quand on est appliqué comme cela quelquefois... Enfin, vous vous portez bien ?
MONSIEUR VINOT
À vous servir de tout mon coeur ; et vous ?
MONSIEUR BROSSART
Vous voyez, comme cela, à travailler.
MONSIEUR VINOT
On dit que vous êtes fort occupé ; cependant je viens vous demander de me faire un plaisir.
MONSIEUR BROSSART
Vous n'avez qu'à dire, mon voisin ; pour vous, je quitterai tout.
MONSIEUR VINOT
C'est bien honnête à vous ; mais c'est que je vous dirai une chose ; je n'ai point encore d'enseigne, et cela est nécessaire ; quoiqu'on dise qu'à bon vin, il ne faut point de bouchon.
MONSIEUR BROSSART
Non ; mais tout le monde ne sait pas cela. Hé bien, je vous ferai une enseigne. Voyons un peu : qu'est-ce que vous voudriez, vous n'avez qu'à dire ?
MONSIEUR VINOT
Je ne sais si vous approuverez mon idée ; mais je voudrais mettre au Lion_d_or.
MONSIEUR BROSSART
Si vous me demandez mon avis, franchement, là, je dirai ce que je pense.
MONSIEUR VINOT
Hé bien, voyons.
MONSIEUR BROSSART
J'aimerais mieux mettre, à la Rose_rouge.
MONSIEUR VINOT
Tout ce que vous voudrez ; mais pour la Rose_rouge, je n'en veux point.
MONSIEUR BROSSART
Que voulez-vous donc ?
MONSIEUR VINOT
Je veux absolument un lion d'or ; parce qu'on dit, où vas-tu ? Au Lion_d_or. D'où viens-tu ? Du Lion_d_or. Où irons-nous ? Au Lion_d_or. Où y a-t-il de bon vin ? Au Lion_d_or. Où...
MONSIEUR BROSSART
Voilà bien de l'or dans tout cela. Est-ce qu'on ne dirait pas tout de même, à la Rose_rouge, de la Rose_rouge ?...
MONSIEUR VINOT
Enfin c'est mon idée, que voulez-vous ?
MONSIEUR BROSSART
C'est juste, il faut vous contenter. Cela sera plus cher ; mais c'est égal.
MONSIEUR VINOT
Plus cher ?
MONSIEUR BROSSART
Sans doute.
MONSIEUR VINOT
Mais, combien encore ?
MONSIEUR BROSSART
Un Lion_d_or ? Voyons... Cela ne peut pas vous venir à plus ni moins, que dix-huit francs.
MONSIEUR VINOT
Dix-huit francs ? C'est bien cher.
MONSIEUR BROSSART
Oui ; voilà pourquoi je vous proposais la Rose_rouge, qui est une affaire de douze francs : c'est pour votre bien ; car, moi, vous sentez...
MONSIEUR VINOT
Oui, cela fait une différence de six francs, est-ce que vous ne pourriez pas faire quelque chose pour moi, là, diminuer un peu ?
MONSIEUR BROSSART
Si vous voulez faire un marché avec moi, par lequel vous me donnerez votre vin à douze sols, pour dix sols, je ne vous ferai payer que quinze francs.
MONSIEUR VINOT
Mais mon vin à douze sols est d'une meilleure qualité, que celui à dix ; et celui à dix est très bon. Je vous en donnerai trente bouteilles excellentes.
MONSIEUR BROSSART
Non, je veux de celui à douze sols.
MONSIEUR VINOT
Mais trente bouteilles à douze, cela fera toujours dix-huit francs.
MONSIEUR BROSSART
Cela ne fera que quinze francs, si je ne les prends que pour dix sols la bouteille.
MONSIEUR VINOT
Allons, allons, nous nous accommoderons, ne vous embarrassez pas ; puisque vous le voulez, je vous donnerai du vin à douze.
MONSIEUR BROSSART
Je compte bien sur cela, mais quand aurai-je mon vin ?
MONSIEUR VINOT
Tout_à_l_heure, si vous voulez ; mais quand aurai-je mon enseigne ?
MONSIEUR BROSSART
Je vais y travailler dans l'instant ; envoyez-moi le vin ; mais du vin à douze.
MONSIEUR VINOT
Vous allez l'avoir. Adieu, mon voisin.
MONSIEUR BROSSART
Adieu, mon voisin. Je ne vous reconduis pas, pour perdre moins de temps.
MONSIEUR VINOT
Point de cérémonie entre voisins, sans cela, je ne viendrais pas vous voir ; et j'aime beaucoup à voir peindre : ainsi vous voyez bien que...
MONSIEUR BROSSART
Allons, allons ; je m'en vais donc travailler.
MONSIEUR VINOT
C'est bon ; je m'en vais vous envoyer votre vin. Adieu.
MONSIEUR BROSSART
Adieu, adieu. À douze toujours.
SCÈNE IV.
MONSIEUR BROSSART, se mettant à travailler
Il peint une Rose rouge.
Quelle diable de fantaisie de vouloir un lion d'or. Ah ! Je t'en réponds ; tu auras... tu auras... un lion d'or ! Pourvu qu'il m'envoie du vin toujours. Allons, allons ; qu'importe, quand le vin sera une fois ici, je ne le rendrai pas.
SCÈNE V. Monsieur Brossart, Madame Brossart, sans voir ce que peint Monsieur Brossard.
MADAME BROSSART
Eh bien ! Vas-tu lui faire une enseigne ?
MONSIEUR BROSSART
Oui, j'y travaille.
MADAME BROSSART
Et combien te donnera-t-il ?
MONSIEUR BROSSART
Quinze francs.
MADAME BROSSART
Tant_mieux ; car j'attends après cet argent-là, pour acheter bien des choses.
MONSIEUR BROSSART
Ah, tu attendras longtemps.
MADAME BROSSART
Comment, est-ce qu'il ne te payera pas tout de suite ?
MONSIEUR BROSSART
Si fait, mais il nous donnera du vin, au lieu d'argent.
MADAME BROSSART
Du vin, du vin, tu ne penses qu'à boire.
MONSIEUR BROSSART
Et toi, tu n'aimes que l'argent.
MADAME BROSSART
C'est qu'avec de l'argent, on achète ce que l'on veut.
MONSIEUR BROSSART
Oui, mais c'est que j'aurai trente bouteilles de vin à douze sols, cela fait dix-huit francs, au lieu de quinze.
MADAME BROSSART
J'aimerais mieux de l'argent.
MONSIEUR BROSSART
Il ne nous en aurait pas donné, tout_à_l_heure, peut-être, au lieu que nous serons payés tout de suite, quitte à revendre du vin.
MADAME BROSSART
Ah ! Tu y mettras bon ordre ; tu le boiras ?
MONSIEUR BROSSART
Peut-être. Tiens ; il y a là quelqu'un à la porte.
MADAME BROSSART
Qu'est-ce qui est là ?
SCÈNE VI. Monsieur Brossart, Madame Brossart, Bertrand, avec un panier rempli de bouteilles de vin.
BERTRAND
N'est-ce pas ici où demeure Monsieur_Brossart ?
MADAME BROSSART
Oui, mon ami.
BERTRAND
C'est que voilà vingt bouteilles de vin que Monsieur_Vinot lui envoie.
MONSIEUR BROSSART
Ah, c'est bon : mais il en faut trente.
BERTRAND
Je vais en rapporter encore dix.
MONSIEUR BROSSART
Tiens, prends le panier, et porte le vin à la cave.
MADAME BROSSART
Oui, oui, vous n'avez qu'à m'attendre ici, mon Garçon, je vais vous rendre le panier.
BERTRAND
C'est bon, Madame.
SCÈNE VII. Monsieur Brossart, Bertrand, regardant peindre.
MONSIEUR BROSSART
Est-il bon, ce vin-là ?
BERTRAND
Oui, Monsieur, c'est tout ce que nous avons de meilleur. D'abord, Monsieur, nous ne pourrions pas vous en donner d'autre, parce que nous n'en avons que d'une sorte.
MONSIEUR BROSSART
Oui, mais il est bien cher ?
BERTRAND
Non, Monsieur, on ne vous le fera pas payer plus cher qu'à un autre.
MONSIEUR BROSSART
Mais, au contraire, je veux bien l'avoir à meilleur marché.
BERTRAND
Monsieur, tout le monde le paye dix sols.
MONSIEUR BROSSART
Dix sols !... Et vous n'en avez pas de plus cher ?
BERTRAND
Non, Monsieur, il est tout du même prix.
MONSIEUR BROSSART
Ah, ah, c'est bon à savoir.
SCÈNE VIII. Monsieur Brossart, Madame Brossart, Bertrand.
MADAME BROSSART, rapportant le panier
Tenez, Garçon, voilà votre panier.
BERTRAND
C'est bon.
MONSIEUR BROSSART
Vous allez rapporter le reste ?
BERTRAND
Oui, Monsieur, tout_à_l_heure.
MADAME BROSSART
Faites bien nos compliments à Monsieur_Vinot.
BERTRAND
Je n'y manquerai pas, Madame.
SCÈNE IX. Monsieur Brossart, Madame Brossart.
MADAME BROSSART, regardant peindre
Eh bien, tu fais encore une rose rouge ?
MONSIEUR BROSSART
Oui, je voudrais bien savoir ce que cela te fait.
MADAME BROSSART
Moi, rien ; mais c'est que je ne t'ai jamais vu faire autre chose ; et puis ce sont des disputes, et l'ouvrage te reste.
MONSIEUR BROSSART
Celui-ci ne me restera pas, je t'en réponds.
MADAME BROSSART
Est-ce que Monsieur_Vinot t'a demandé une rose rouge ?
MONSIEUR BROSSART
Non, il voulait un lion d'or.
MADAME BROSSART
Et pourquoi donc faire une rose rouge ?
MONSIEUR BROSSART
C'est que je n'ai que du rouge.
MADAME BROSSART
Il fallait lui faire un lion rouge, du moins.
MONSIEUR BROSSART
Je n'en sais pas faire.
MADAME BROSSART
Ah ; cela est différent. Je crois que tu ne sais faire que des roses. Et comment feras-tu ?
MONSIEUR BROSSART
Je m'en vais écrire en bas, au Lion_d_or.
Il écrit au Lion d'or.
MADAME BROSSART, levant les épaules
C'est bien imaginé !
MONSIEUR BROSSART
Sans doute.
SCÈNE X. Monsieur Brossart, Madame Brossart, Monsieur Vinot, apportant le reste du vin.
MONSIEUR VINOT
Peut-on entrer ?
MADAME BROSSART
Ah, c'est Monsieur_Vinot.
MONSIEUR VINOT
Oui, j'apporte le reste de votre vin.
MADAME BROSSART
Quoi, vous-même ?
MONSIEUR VINOT
Parbleu me voilà bien malade !
MADAME BROSSART
Donnez-moi, je m'en vais le serrer.
MONSIEUR VINOT
Je le porterai avec vous, si vous voulez, ma voisine.
MADAME BROSSART
Non, non ; ne vous donnez pas cette peine-là. Je vais revenir.
SCÈNE XI. Monsieur Brossart, Monsieur Vinot.
MONSIEUR VINOT
Elle est jolie la voisine.
MONSIEUR BROSSART
Ah, comme cela. Vous avez bien de la bonté.
MONSIEUR VINOT
Et notre ouvrage, cela avance-t-il ?
MONSIEUR BROSSART
Oui, cela ne sera pas long à présent.
MONSIEUR VINOT
Ah, voyons, voyons.
Il s'avance et regarde.
Comment ! C'est une rose rouge ?
MONSIEUR BROSSART
Oui.
MONSIEUR VINOT
Mais nous sommes convenus que vous me feriez un lion d'or.
MONSIEUR BROSSART
Oui, vous ; aussi ai-je mis au bas au Lion_d_or.
MONSIEUR VINOT
Mais il y a une rose rouge.
MONSIEUR BROSSART
Qu'est-ce que cela fait ? On lira toujours au Lion_d_or.
MONSIEUR VINOT
Et ceux qui ne savent pas lire ?
MONSIEUR BROSSART
Tant_pis pour eux.
MONSIEUR VINOT
Ma foi, je ne prendrai pas cette enseigne-là.
MONSIEUR BROSSART
Vous la prendrez.
MONSIEUR VINOT
Vous voyez bien que vous vous condamnez vous-même, en mettant au Lion_d_or au-dessous d'une rose rouge.
MONSIEUR BROSSART
Oui, mais vous voyez je suis honnête homme du moins, je ne vous fais pas accroire une chose pour une autre, je ne me cache pas moi, et je vous donne deux choses pour une, le lion et la rose, je ne suis pas comme vous.
MONSIEUR VINOT
Comme moi ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?
MONSIEUR BROSSART
Que vous me donnez du vin à dix, pour du vin à douze.
MONSIEUR VINOT
Cela n'est pas vrai.
MONSIEUR BROSSART
C'est très vrai, mais je ne me fâche pas ; parce que vous n'en avez pas d'autre.
MONSIEUR VINOT
Je n'en ai pas d'autre ?
MONSIEUR BROSSART
Sûrement ; car votre garçon me l'a dit.
MONSIEUR VINOT
Il vous l'a dit ? Il a tort.
MONSIEUR BROSSART
Non ; il a dit ce qu'il savait.
MONSIEUR VINOT
Eh bien, si vous n'en voulez pas, vous n'avez qu'à le rendre.
MONSIEUR BROSSART
Non, je ne vous fais pas de chicane. Je le prendrai ; si vous en aviez d'autre, cela serait différent.
MONSIEUR VINOT
Je garderai mon vin, et vous garderez votre enseigne.
MONSIEUR BROSSART
Au contraire, je prendrai votre vin, et vous prendrez mon enseigne.
MONSIEUR VINOT
Cela ne sera pas.
MONSIEUR BROSSART
Cela sera.
MONSIEUR VINOT
Je m'en vais le reprendre.
MONSIEUR BROSSART
Je vous en empêcherai bien.
MONSIEUR VINOT
Nous verrons.
MONSIEUR BROSSART
Oui, nous verrons.
Ils veulent se battre.
SCÈNE XII. Monsieur Brossart, Madame Brossart, Monsieur Vinot.
MADAME BROSSART, se mettant entre deux
Eh bien, eh bien ; qu'est-ce que vous avez donc ?
MONSIEUR VINOT
Ah ! Je m'en rapporte à Madame_Brossart.
MONSIEUR BROSSART
Je le veux bien.
MADAME BROSSART
Voyons ; de quoi vous plaignez-vous ?
MONSIEUR VINOT
Je lui ai demandé un lion d'or, et il me fait une rose au lieu d'un Lion.
MADAME BROSSART
Mais ce n'est pas sa faute.
MONSIEUR VINOT
Comment ? Il l'a fait exprès, il pouvait bien faire un Lion.
MADAME BROSSART
Non.
MONSIEUR VINOT
Pourquoi ?
MADAME BROSSART
C'est qu'il n'en sait pas faire, il ne sait faire que des roses, et il n'avait que du rouge.
MONSIEUR BROSSART
Pourquoi dire cela ?
MADAME BROSSART
C'est que c'est vrai ; ainsi, mon voisin, vous voyez bien qu'il ne pouvait pas mieux faire.
MONSIEUR VINOT
En ce cas-là, il faut qu'il me rende mon vin.
MONSIEUR BROSSART
Je suis plus raisonnable que lui, car je veux bien de son vin.
MONSIEUR VINOT
Parbleu, je le crois bien.
MONSIEUR BROSSART
Vous le croyez bien ?
MONSIEUR VINOT
Sans doute.
MONSIEUR BROSSART
Mais, si je voulais, je vous obligerais à me donner du vin à douze, puisque nous en sommes convenus.
MONSIEUR VINOT
Convenus ?
MADAME BROSSART
C'est-il vrai ?
MONSIEUR VINOT
Mais, comme cela.
MONSIEUR BROSSART
Vous n'en avez qu'à dix, vous ne pouvez pas faire mieux, je m'en contente.
MADAME BROSSART
C'est bien raisonnable, soyez de même.
MONSIEUR VINOT, à Madame Brossart
Je ne demande pas mieux. Ce sera à cause de vous toujours.
MONSIEUR BROSSART
Comme vous voudrez.
MADAME BROSSART
Mais, mon mari, c'est fort honnête.
MONSIEUR BROSSART
Oui, pour toi.
MONSIEUR VINOT
C'est à une condition.
MONSIEUR BROSSART
Voyons.
MONSIEUR VINOT
C'est, puisque vous avez fait une rose, que vous effacerez l'écriture du Lion_d_or.
MONSIEUR BROSSART
Mais c'est un changement qui me donnera de la peine.
MADAME BROSSART
Ah ! mon ami, il faut faire cela.
MONSIEUR BROSSART
Je le voudrais de tout mon coeur, mais...
MADAME BROSSART
Pourquoi ne le feriez-vous pas ?
MONSIEUR BROSSART
C'est qu'il ne me reste pas de couleur du tout, j'ai employé tout ce que j'avais.
MONSIEUR VINOT
Vous n'avez qu'à en acheter.
MONSIEUR BROSSART
Ah, si vous voulez me donner de l'argent pour cela, à la bonne-heure.
MADAME BROSSART
C'est juste.
MONSIEUR VINOT
Non parbleu ; c'est bien assez de vous avoir donné mon vin. Je vais emporter mon enseigne, et je la ferai corriger par un autre.
Il prend l'enseigne.
MONSIEUR BROSSART
Comme vous voudrez.
MONSIEUR VINOT
Adieu, ma voisine.
MADAME BROSSART
Adieu, mon voisin.
MONSIEUR VINOT
Vous êtes une honnête femme vous, mais pour votre mari...
MONSIEUR BROSSART
Allons, allons, je crois que nous n'avons rien à nous reprocher, Monsieur_Vinot.
Ils s'en vont.
Explication du Proverbe : 43. Qui dit ce qu'il fait, qui donne ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage.
5 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica