Proverbe en prose· Comédie
La Veste Brodée.
Personnages
- LA MARQUISE, coiffée ... habillée, un éventail à la main
- LE COMTE, en habit d'été, riche
- LE CHEVALIER, en habit vert, brodé, avec une veste brodée au tambour
- ÉMILIE, femme-de-Chambre de la Marquise. En Femme-de-Chambre
LA VESTE BRODÉE
SCÈNE PREMIÈRE. La Marquise, Le Comte.
LA MARQUISE, au Comte, qui lui donne la main
C'est inconcevable, que le temps ait changé comme cela, d'un moment à l'autre !
LE COMTE
Mais, Madame, c'est une chose toute simple, ... qui arrive tous les jours.
LA MARQUISE
Hé non, Monsieur, cela n'arrive pas tous les jours. Les Tuileries n'ont jamais été comme aujourd'hui ; mille gens de connaissance, qui formaient un spectacle que je n'ai jamais vu, ou bien peu ; et dans l'instant tout est anéanti par une pluie qui est venue, je ne sais d'où.
LE COMTE
Comment cela peut-il vous donner de l'humeur ?
LA MARQUISE
Je n'en aurais pas que vous m'en donneriez avec l'air de satisfaction que vous avez. Ce qui me contrarie, est donc pour vous une chose délicieuse, ravissante ?
LE COMTE
Non, sûrement ; et vous ne me rendez pas justice.
LA MARQUISE
Si je vous la rendais autant que je le devais, vous n'auriez pas toujours lieu de vous louer.
LE COMTE
Cela est tout-à-fait honnête.
LA MARQUISE
Je ne suis point fade aujourd'hui.
LE COMTE
Je m'en aperçois bien ; mais plaisanterie à part...
LA MARQUISE
Je ne plaisante point, et n'en ai nulle envie.
LE COMTE
Tout comme il vous plaira ; mais je vous prie, laissez-moi justifier cette satisfaction que vous avez cru apercevoir en moi. Je ne suis pas toujours si coupable que je vous le parais.
LA MARQUISE
Vous l'êtes cent fois plus.
LE COMTE
Si cela vous amuse...
LA MARQUISE
Voyons, voyons, cette justification ; cela doit être curieux.
LE COMTE
Non, Madame, cela n'est pas si curieux ; mais si vous m'aimiez comme je vous aime, vous l'auriez déjà devinée.
LA MARQUISE
Sont-ce des reproches que vous m'allez faire ?
LE COMTE
Non, Madame. Chacun aime à sa manière ; pour moi qui ne vois que vous dans le monde, à qui je veuille plaire, dont je puisse être occupé, si quelque chose pouvait me distraire du plaisir que je sens à être avec vous, je m'en croirais indigne.
LA MARQUISE
Et vous auriez raison ; mais il n'en est pas de même de moi ; tout ce que je fais qui m'amuse, doit vous faire plaisir : voilà comme on pense, comme on sent, quand on aime réellement, avec délicatesse ; mais les hommes veulent s'en piquer ; et ils n'en connaissent que le nom, sans en connaître les procédés.
LE COMTE
Quoi, Madame, je serai auprès de vous, ... Je serai le dernier que vous verrez, à qui vous penserez ?
LA MARQUISE
Ce n'est donc rien, d'être auprès de moi ?
LE COMTE
Je ne dis pas cela ; mais être le témoin de cent mille choses flatteuses, agréables, que vous adressez à d'autres ; c'est un supplice.
LA MARQUISE
Quoi ! Parce que vous dites que vous m'aimez, il faut que je renonce à causer avec les gens que je rencontre ; que je ne parle qu'à vous ; que j'annonce qu'il n'y a que vous que je trouve digne de moi ?
LE COMTE
Non, Madame, non ; mais puis-je m'empêcher de me trouver heureux d'être seul avec vous, et de ne pas regretter les mêmes choses que vous, de ne vous plus voir occupée de plaire à d'autres ?
LA MARQUISE
Si je n'étais pas sûre de vous plaire, sûrement je ne m'occuperais pas d'autre chose ; c'est ma confiance en vous, qui me rend coupable. Vous fais-je des reproches, quand vous paraissez content des agaceries des autres femmes ?
LE COMTE
Non, sûrement, vous ne m'en faites pas ; je ne suis pas assez heureux pour cela !
LA MARQUISE
Vous n'êtes pas assez heureux pour cela ?
LE COMTE
Non, Madame ; et je sais d'où cela vient.
LA MARQUISE
Me ferez-vous l'honneur de me le dire ?
LE COMTE
Ce ton ironique me le confirme.
LA MARQUISE
Mais, expliquez-vous.
LE COMTE
Ah, Madame ! Vous devez savoir ce que je veux dire ; depuis longtemps je me tais ; je crains que mes reproches ne vous déplaisent ; mais tout me prouve que vous ne m'aimez plus.
LA MARQUISE
Tout, c'est bientôt dit ; mais quoi encore ?
LE COMTE
Oh, cent choses.
LA MARQUISE
Commencez par une...
LE COMTE
Mais ces regrets d'aujourd'hui, par exemple.
LA MARQUISE
Après ; il vous en reste encore beaucoup ; hé bien ?
LE COMTE
Je sens que je vous déplairais.
LA MARQUISE
Mais voyons.
LE COMTE
Je ne finirais pas.
LA MARQUISE
Commencez seulement.
LE COMTE, cherchant
Mais, par exemple... Si vous vous occupiez de moi...
LA MARQUISE
Dites-donc.
LE COMTE
Cette veste, qu'il y a si longtemps que vous avez commencé...
LA MARQUISE
Et si je vous disais qu'elle est finie, que diriez-vous ?
LE COMTE
Je dirais... Permettez que je la voie ; je m'en vais sonner.
Il sonne.
LA MARQUISE
Non, je ne le veux pas.
SCÈNE II. La Marquise, Le Comte, Émilie.
ÉMILIE
Madame a sonné ?
LE COMTE
Mademoiselle, je vous prie de me montrer la veste que Madame a eu la bonté de me broder.
LA MARQUISE
Je vous le défends.
LE COMTE
Mais si elle est faite...
LA MARQUISE
Je veux que vous m'en croyiez sur ma parole.
LE COMTE
Mais pourquoi ne pas vouloir que je la voie ?
LA MARQUISE
Hé bien, Monsieur, si vous le voulez, je vais vous la montrer ; mais je ne vous reverrai de ma vie.
LE COMTE
C'est un moyen bien sûr de m'en ôter le désir, mais il ne saurait me tranquilliser ; non Madame, mon repos ne vous intéresse plus ; et je n'avais que trop de raison de craindre...
LA MARQUISE
Hé bien, Monsieur, pensez, dites ce qu'il vous plaira ; puisque ces idées vous plaisent autant, remplissez-vous en ; je ne me donnerai pas la peine de les détruire ; et si je n'ai pas le don de vous persuader, au moins je ne serai plus tourmentée.
LE COMTE
Ah, Madame ! Je serais au désespoir de m'être attiré votre colère ; souffrez...
La suivant.
LA MARQUISE
Non, Monsieur, ne me suivez pas, je vous le défends absolument.
Elle sort.
SCÈNE III. Le Comte, Émilie.
LE COMTE
Elle a juré ma perte, je n'en saurais douter.
ÉMILIE
Vous connaissez son caractère ; il ne faut pas la contrarier.
LE COMTE
Avec quelle indifférence elle m'abandonne à ma douleur !
ÉMILIE
Mais pourquoi ne pas croire ce qu'elle vous dit ? Que cette veste soit finie ou non, que vous importe ? Vous n'en manquez pas.
LE COMTE
Si vous me querellez aussi !... Mais vous ne savez pas ce qui a donné lieu à tout cela ?
ÉMILIE
Je ne prends le parti de l'un ni de l'autre ; mais je vois qu'on se brouille toujours sur un mot.
LE COMTE
Sur un mot !... Ah ! Je vous en prie, que je la voie ; que je me jette à ses pieds ; je ne saurais vivre avec l'inquiétude où je suis, et la savoir irritée contre moi ; ma chère Émilie, je vous conjure de lui demander la permission...
ÉMILIE
Ce n'est pas dans ce moment-ci ; laissez passer ce premier mouvement ; il faut qu'elle soit plus calme pour vous entendre... vous pardonner.
LE COMTE
Ah, si elle m'aimait véritablement !...
ÉMILIE
Sûrement, vous lui feriez des reproches ; et vous vous perdriez tout-à-fait.
LE COMTE
Je m'en rapporte à vous. Mais est-il vrai que cette veste soit finie ?
ÉMILIE
Vous voyez bien que le sujet de la querelle vous occupe encore plus que le désir de l'apaiser. Allez-vous-en ; et vous reviendrez quand vous serez plus tranquille.
LE COMTE
Je vais suivre votre conseil ; je n'espère plus qu'en vous.
Il sort.
SCÈNE IV.
ÉMILIE
Ces Messieurs-là nous font plus essuyer d'humeurs, de caprices ! Ils n'imaginent pas tout ce qu'ils nous font souffrir. — Mademoiselle, croyez-vous que le Comte m'aime réellement ? — Quelle heure est-il ? Le Comte ne vient pas. - Vous ne l'aimez pas, vous, Mademoiselle ; ou bien, vous le trouvez charmant, parce qu'il vous embrasse ; je n'aime pas cela ; je vous en avertis : comme si on s'en souciait. - En vérité, je suis bien lasse de tout cela. - Si j'entre là-dedans, je serai sûrement querellée ; si je n'y entre pas, elle dira que je la sais dans le chagrin, la douleur, et que je l'abandonne ; que je lui dis toute la journée que je lui suis bien attachée, et que je ne lui prouve jamais. - C'est un cruel métier, que d'être au service d'une femme !
SCÈNE V. Le Chevalier, Émilie.
LE CHEVALIER
Bonjour, ma chère Émilie. Qu'est-ce que c'est donc que cet air que je vois ?
ÉMILIE
Je pestais contre vous autres hommes.
LE CHEVALIER
Et pourquoi cela ? Est-ce quelque crainte d'infidélité ? Quand on est aussi jolie cependant, on doit être tranquille là-dessus.
ÉMILIE
Oh, cela ne me regarde pas ; je n'aurai jamais de ces craintes-là ; je vois trop arriver de choses tous les jours, pour me soucier des hommes.
LE CHEVALIER
Ah, ah, il ne faut répondre de rien. Où est la Marquise ?
ÉMILIE
Dans son boudoir ; mais je ne sais pas si elle voudra vous voir.
LE CHEVALIER
Pourquoi cela ?
ÉMILIE
C'est qu'elle a de l'humeur horriblement.
LE CHEVALIER
Et à propos de quoi ?
ÉMILIE
Monsieur_le_Comte et elle sont brouillés.
LE CHEVALIER, avec joie
Tant_mieux.
ÉMILIE
Mais cela se raccommodera.
LE CHEVALIER
Il faut savoir si je pourrais lui parler pendant qu'elle est fâchée contre lui ; mais quel est le sujet de la querelle ?
ÉMILIE
Je ne vous dirai pas bien.
LE CHEVALIER
Quoi, de la discrétion avec moi !
Il lui prend la main.
ÉMILIE
Cela est venu sur une veste que Madame lui brode.
LE CHEVALIER
Hé bien ?
ÉMILIE
Il lui a dit qu'elle ne pensait pas à la finir ; qu'elle ne se souciait plus de lui. Elle a répondu qu'elle était faite ; il l'a voulu voir ; elle n'a pas voulu lui montrer ; ... elle a prétendu qu'il devait la croire sur sa parole ; et puis ils se sont piqués de part et d'autre. Et elle s'est retirée dans son boudoir ; lui s'est en allé ; mais il va revenir, et puis ils seront les meilleurs amis du monde ; ainsi je vous conseille de vous en aller.
LE CHEVALIER
Non pas, un moment, s'il vous plaît. Cette veste, est-ce celle où elle travaillait il y a deux jours ?
ÉMILIE
Elle ne fait pas autre chose depuis un an.
LE CHEVALIER
J'ai la pareille ici.
Montrant sa veste.
ÉMILIE
Oui ; c'est justement la même chose.
LE CHEVALIER
Le Comte va revenir ?
ÉMILIE
Sûrement ; il est trop inquiet pour pouvoir être longtemps.
LE CHEVALIER
Je vais l'attendre.
ÉMILIE
Quel est votre dessein ?
LE CHEVALIER
Je veux me divertir à ses dépens. Il était très occupé en sortant d'ici ; car je l'ai rencontré, il ne m'a pas vu.
ÉMILIE
Paix donc, je crois que le voici ; c'est lui-même.
SCÈNE VI. La Marquise, Le Comte, Le Chevalier, Émilie.
LE COMTE
Monsieur_le_Chevalier, je vous souhaite le bon soir.
LE CHEVALIER
Monsieur_le_Comte, je suis bien votre serviteur.
LE COMTE, à Émilie
Est-elle toujours bien en colère contre moi ?
ÉMILIE
Je n'en sais rien ; je ne suis pas entrée depuis que vous êtes sorti.
LE COMTE
Quoi, c'est comme cela que vous m'aviez promis...
ÉMILIE
Elle n'a pas sonné ; et je me serais fait gronder.
LE COMTE
Je vous en prie, sachez si elle veut me voir, comment elle est, enfin que je sache mon sort.
ÉMILIE
J'y vais.
Elle s'en va.
LE COMTE, la suivant
Vous seule pouvez me rendre la vie dans ce moment.
Revenant au Chevalier.
Je vous demande pardon.
SCÈNE VII. Le Comte, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Vous avez l'air bien occupé aujourd'hui.
LE COMTE
C'est une affaire dont la Comtesse m'avait chargé, et qui n'a point absolument réussi, et dont je voudrais lui rendre compte pour me justifier.
LE CHEVALIER
Oh, vous le serez facilement ; quand on est aimé.
LE COMTE
Aimé ?
LE CHEVALIER
Oui, vous vous jetez dans les grandes passions, vous ; et cela vous réussit bien ; pour moi, qui suis malheureux, toujours mal traité ; ma foi j'y ai renoncé.
LE COMTE, avec distraction, regardant la veste du Chevalier
Cela peut être... Vous avez là une jolie veste.
LE CHEVALIER
Oui, comme cela ; pas mal ; trouvez-vous ?...
LE COMTE
Assurément !
LE CHEVALIER
J'en suis charmé.
LE COMTE
Et peut-on savoir d'où elle vous vient ?
LE CHEVALIER
Je ne me souviens pas trop.
LE COMTE
Mais c'est d'une femme apparemment ?
LE CHEVALIER
Oui, je crois que c'est d'une femme, vous avez raison.
LE COMTE
Y a-t-il longtemps que vous l'avez ?
LE CHEVALIER
Assez.
LE COMTE
Vous ne voulez pas le dire ; c'est tout simple.
LE CHEVALIER
Non, ce n'est pas cela ; je ne fais jamais de mystère moi, je ne l'aime pas.
LE COMTE, à part
C'est elle-même. Peut-on être traité aussi cruellement !
LE CHEVALIER, à part
Cela réussit à merveilles.
SCÈNE VIII. La Marquise, Le Comte, Le Chevalier, Émilie.
LA MARQUISE, gaiement
Il y a longtemps que vous êtes ici, Chevalier, à ce qu'on me vient de dire ?
LE CHEVALIER
Oui, Madame.
LA MARQUISE, au Comte
Hé bien, Monsieur, êtes-vous toujours aussi extravagant ?
LE COMTE
Je conviens, Madame, que je l'ai été jusqu'à présent...
LA MARQUISE
Allons, ne parlons plus de cela.
LE COMTE
Je croyais avoir eu tort de me plaindre ; mais tout me prouve que je n'avais que trop de raison. Je sais, Madame, pourquoi vous ne m'avez pas montré cette veste ; et je ne me croyais pas sacrifié à ce point-là.
LA MARQUISE
Mais, en vérité, la tête vous tourne.
LE COMTE
Quoi, Madame, vous pourrez nier ?...
LA MARQUISE
Ce ton me paraît un peu extraordinaire, à dire vrai ; prenez garde à ce que vous direz.
LE COMTE
Ce que je dirai, tout le monde le sait ici ; et plus vous feindrez d'ignorer le sujet de ma douleur, plus j'en serai étonné.
LA MARQUISE
Je ne sais point feindre...
LE COMTE
Vous ne savez point feindre ?
LA MARQUISE
Non, Monsieur, expliquez-vous, ou me laissez.
LE COMTE
Hé bien, Madame, cette marque précieuse de vos bontés ; cet ouvrage de vos mains, que je désirais tant d'avoir...
LA MARQUISE
Achevez.
LE COMTE
Voilà pourquoi il ne finissait jamais. Il ne m'était pas destiné ; vous triomphez, Monsieur le Chevalier ; mais vous serez sacrifié à votre tour.
LA MARQUISE
Vous croyez que cette veste du Chevalier, est celle que je vous destinais ?
LE COMTE
Oui, Madame, celle que j'attendais avec patience...
LA MARQUISE
Mademoiselle, allez me chercher mon ouvrage.
Émilie sort.
LE COMTE
Quoi, Madame...
LA MARQUISE
Non, Monsieur, il faut que vous le voyez, vous le voulez, vous serez content.
LE COMTE, surpris
Mais...
Émilie apporte un métier.
LA MARQUISE
Tenez, Monsieur, voyez et jugez-vous vous-même.
LE COMTE
Ô ciel !
LA MARQUISE
Mais, comme vous êtes un homme juste, raisonnable, je ne veux pas que vous m'ayez soupçonné à tort ; cette Veste était pour vous ; vous avez crû que je l'avais donnée au Chevalier ; je n'ai pu vous persuader qu'en vous la montrant ; je ne veux plus que vous puissiez vous tromper ; elle est à lui ; je la lui donne ; ... je ne veux plus vous revoir.
LE COMTE, désespéré
Ah, Madame !...
LA MARQUISE
Non, Monsieur, je n'écoute plus rien. Apprenez à estimer davantage ce que vous aimez. Venez, Chevalier ; je suis vengée, il me suffit.
Ils s'en vont.
LE COMTE
Peut-on être plus malheureux que je le suis. Et par ma propre faute !
Il sort.
Explication du Proverbe 28. Il ne faut pas toujours croire ce que l'on voit.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0