Proverbe en prose· Comédie
Le Bavard
Personnages
- LA COMTESSE DE SOURVILLE, en bonnet et petite robe, coiffe blanche
- LE COMMANDEUR DE GRISAC, Habit brodé, croix de Malte
- MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE, Major de Bouchain. En uniforme de place de guerre, avec une grande perruque brune, jambe de bois, croix de Saint-Louis, et une canne
- DUBOIS, Valet-de-Chambre de la Comtesse. Habit gris, vieille veste galonnée
LE BAVARD
SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Dubois.
LA COMTESSE, tenant une brochure, son mouchoir, un petit sac, et s'asseyant auprès d'une petite table, sur une chaise longue, avec une boîte à parfiler
Dubois, vous êtes sûr que le Docteur viendra dans l'après-dînée ?
Parfiler : Défaire fil à fil une étoffe ou un galon, soit d'or, soit d'argent, et séparer l'or et l'argent.
DUBOIS
Oui, Madame, je lui ai parlé à lui-même.
LA COMTESSE
C'est bon. Voilà tout.
Dubois s'en va.
Dubois, Dubois.
DUBOIS
Madame.
LA COMTESSE
Qu'on me laisse entrer le Commandeur ; je lui ai promis de le voir.
DUBOIS
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Dites un peu à ces Demoiselles, de ne pas s'éloigner ; j'aurai sûrement besoin d'elles.
DUBOIS
Oui, Madame.
Il s'en va.
LA COMTESSE, soupirant et respirant d'un flacon
Ah ! Cet éther-là ne vaut plus rien.
DUBOIS
Monsieur_le_Commandeur_de_Grisac.
LA COMTESSE
Faites entrer.
SCÈNE II. La Comtesse, Le Commandeur.
LA COMTESSE
Commandeur, voulez-vous que je me lève ?
LE COMMANDEUR
Vous vous moquez de moi, Madame_la_Comtesse.
LA COMTESSE
Mettez-vous donc-là.
Le Commandeur s'assied.
C'est que je suis d'un abattement...
LE COMMANDEUR
Quoi, vous êtes toujours de même ?
LA COMTESSE
Bon ! Cent fois pis.
LE COMMANDEUR
Vous ne voulez pas monter à cheval aussi.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que vous dites donc ? J'y ai monté six mois.
LE COMMANDEUR
Hé bien ?
LA COMTESSE
Hé bien ? J'y ai gagné un bon rhume qui m'a duré tout l'hiver.
LE COMMANDEUR
Cela est singulier... Je n'ai pas été enrhumé, moi. Et si vous saviez que je ne reste pas en place.
LA COMTESSE
Oh, mais ; vous avez un corps de fer, vous !
LE COMMANDEUR
Ah, pas tant, pas tant ; c'était bon autrefois. Madame la Comtesse, si j'étais de vous, je prendrais des eaux ; car tout cela, vous entendez bien...
LA COMTESSE
J'en prends.
LE COMMANDEUR
D'où cela vient-il ?... Je ne suis pas médecin, moi, pour vous le dire ; mais je prendrais des eaux, n'importe desquelles ; parce que cela demande un régime.
LA COMTESSE
Je vous dis que j'en prends.
LE COMMANDEUR
Oh, cela est différent ; c'est que vous autres femmes, vous avez quelquefois des répugnances...
LA COMTESSE
Je n'ai point de répugnances ; mais cela m'affaiblit !...
LE COMMANDEUR
Je vous disais bien.
LA COMTESSE
Ne parlez pas si haut.
LE COMMANDEUR
Ah ! Je vous demande pardon.
LA COMTESSE
C'est que ma tête est devenue si faible, depuis quelque temps !...
LE COMMANDEUR
Je ne savais pas cela.
LA COMTESSE
Cela est bien honnête à vous, de vous être souvenu de moi.
LE COMMANDEUR
Je m'en souviens toujours. Dans ce moment-ci, je viens vous demander de me rendre un grand service ; mais un service essentiel.
LA COMTESSE
Je ne demande pas mieux.
LE COMMANDEUR
C'est pour Monsieur_de_la_Poterniére.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que c'est que Monsieur_de_la_Poterniére ?
LE COMMANDEUR
C'est un Officier qui a été dans mon régiment, et qui est Major_de_Bouchain ; c'est un brave homme, qui a une femme et quatre enfants.
LA COMTESSE
Qu'est-ce qu'il veut, puisqu'il est placé ?
LE COMMANDEUR
Oui, placé ; vous ne savez pas que Bouchain est grand comme la main. Il désirerait avoir la survivance du Lieutenant-de-Roi_de_Cambray, qui est fort vieux ; cela le mettrait à portée d'élever sa famille ; et c'est réellement une souche d'honnêtes gens.
Bouchain : petite commune du nord de la France entre Cambrai et Denain.
LA COMTESSE
Je demanderai pour lui.
LE COMMANDEUR
Vous me ferez le plus grand plaisir. Ce malheureux-là est couvert de blessures ; mais malgré cela, c'est un homme ardent, vif et bien en état de faire le service dans une place.
LA COMTESSE
Je n'entends rien à tout cela ; vous me donnerez un mémoire.
LE COMMANDEUR
Il vous en donnera un lui-même ; je vous demande la permission de vous le présenter.
LA COMTESSE
Non, je ne veux pas le voir ; cela n'est pas nécessaire.
LE COMMANDEUR
Pourquoi ?
LA COMTESSE
C'est qu'il viendra me tourmenter...
LE COMMANDEUR
Je vous réponds que non.
LA COMTESSE
Dans l'état où je suis, cela ne se peut pas ; d'ailleurs, pourvu que je fasse son affaire, c'est tout ce qu'il faut.
LE COMMANDEUR
C'est vrai, mais...
LA COMTESSE
Je ne saurais que lui dire ; cela me serait insupportable ; tout ce qui me contrarie, me fait un mal affreux.
LE COMMANDEUR
Vous ne serez pas embarrassée de lui parler ; il vous parlera tant que vous voudrez.
LA COMTESSE
Si c'est un bavard, ce sera un supplice pour moi.
LE COMMANDEUR
Ne craignez rien.
LA COMTESSE
Mais quelle fantaisie de vouloir qu'il me voie ?
LE COMMANDEUR
C'est que cela lui fera plaisir ; les gens de Province croient qu'il faut qu'ils expliquent eux-mêmes leurs affaires.
LA COMTESSE
Voilà justement ce que je crains ; le mémoire suffit.
LE COMMANDEUR
Je vous le demande en grâce.
LA COMTESSE
Hé bien, vous me l'amènerez un de ces jours.
LE COMMANDEUR
Il est ici.
LA COMTESSE
Commandeur, vous êtes bien pressant.
LE COMMANDEUR
Voyez-le ; vous en serez débarrassée.
LA COMTESSE
Et puis il viendra tous les jours.
LE COMMANDEUR
Je vous réponds que non.
LA COMTESSE
S'il me parle de son affaire, il ne finira pas ; et rien de si fatigant.
LE COMMANDEUR
Il ne vous dira qu'un mot.
LA COMTESSE
Vous le voulez ; si je lui trouve la moindre disposition à me tourmenter, je ne me mêle plus de lui.
LE COMMANDEUR
J'y consens.
LA COMTESSE
À cette condition, faites-le entrer. Je vais passer un moment là-dedans ; et je reviens tout de suite.
Elle entre dans une garde-robe ; et le Commandeur fait entrer Monsieur de la Poterniére.
SCÈNE III. Monsieur de la Poterniére, Le Commandeur.
LE COMMANDEUR
Monsieur_de_la_Poterniére !
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE, avec une jambe de bois, entrant
Me voilà, me voilà. Où est-elle donc, Madame_la_Comtesse ?
LE COMMANDEUR
Elle va revenir.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Je serai bien aise de voir si elle me reconnaîtra ; il y a bien trente ans que je l'ai vue pour la première fois.
LE COMMANDEUR
Elle n'a pas trente ans.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Elle doit les avoir, au moins ; parce que c'est dans le temps où je suis entré au Régiment, et qu'on me fit gratte-paille.
LE COMMANDEUR
N'allez pas lui parler de ces trente ans là.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Comme vous voudrez ; j'ai assez d'autres choses à lui dire ; si vous saviez comme j'ai été amoureux de sa mère...
LE COMMANDEUR
Lui direz-vous cela ?
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Si vous ne voulez pas... et tenez, c'est son oncle l'Abbé...
LE COMMANDEUR
Mais écoutez-moi.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Ah, cela est trop juste ! Vous voulez bien vous mêler de ce qui me regarde ; il serait ingrat à moi de me taire, et de ne pas vous en marquer ma reconnaissance ; mais...
LE COMMANDEUR
Mais laissez-moi vous instruire à quelle femme vous avez affaire.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Mais, Monsieur_le_Commandeur, j'ai l'honneur de vous dire que je la connais ; je l'ai vu naître.
LE COMMANDEUR
Mais, savez-vous quel est son caractère ?
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Je m'en doute ; sa mère était une femme vigoureuse.
LE COMMANDEUR
Hé bien, celle-ci est de la plus mauvaise santé du monde.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Justement, elle tient de son père ; ce n'était qu'un souffle ; je me souviens qu'un jour... C'était à l'armée ; non en garnison...
LE COMMANDEUR
Allez vous être comme cela, vis-à-vis de la Comtesse ?
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Non, non, non.
LE COMMANDEUR
Je vous dis que la moindre chose lui fait mal à la tête.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Il y a des femmes comme cela ; qui...
LE COMMANDEUR
Et qu'elle ne peut pas souffrir d'entendre parler.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Je l'écouterai, je l'écouterai.
LE COMMANDEUR
Vous lui donnerez votre mémoire, et voilà tout.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Je ne lui parlerai pas d'autre chose.
LE COMMANDEUR
Pas même de cela.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Mais il faut bien que je lui explique...
LE COMMANDEUR
J'ai tout dit : ainsi promettez-moi de vous taire ; c'est le seul moyen de réussir.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Cependant...
LE COMMANDEUR
C'est une femme d'esprit, qui entend à demi mot.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Oui ; mais il faut bien...
LE COMMANDEUR
Si vous ne voulez pas vous laisser conduire, je ne me mêle pas de votre affaire.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
J'en passerai par où vous voudrez.
LE COMMANDEUR
La voici, ne parlez pas.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Laissez-moi faire.
SCÈNE IV. La Comtesse, Le Commandeur, Monsieur de la Poterniére.
LE COMMANDEUR
Madame_la_Comtesse, voilà Monsieur_de_la_Poterniére, dont je vous ai parlé, que j'ai l'honneur de vous présenter.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Oui, Madame ; c'est moi qui...
LE COMMANDEUR, à Monsieur de la Poterniére
Paix donc.
LA COMTESSE
Monsieur_le_Commandeur, Monsieur, m'a dit de quoi il s'agissait ; si vous voulez me donner votre mémoire, je l'enverrai à quelqu'un qui obtiendra sûrement ce que vous demandez.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Le voilà, Madame.
LA COMTESSE, prenant le mémoire
C'est bon.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Pour vous éviter la peine de le lire, je vais, si vous me le permettez, avoir l'honneur de vous dire en deux mots...
LA COMTESSE
Je sais tout, Monsieur...
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Madame, j'aurai fait dans l'instant. Il y a trente ans que je sers ; j'ai fait toute la guerre de Flandre ; et tenez, pendant le siège de Namur, je me souviens que nous avons berné Monsieur votre père ; je tenais un coin de la couverture ; c'est moi-même qui l'ai été chercher ; il ne me l'a jamais pardonné ; ayant eu l'épaule démise en tombant, parce que je lâchai mon coin, sans le faire exprès pourtant...
Namur : ville de Belgique réputée imprenable, qui a été prise par Les troupes de Louis XIV en 1692 puis reprise par Guillaume d'Orange en 1695.
LE COMMANDEUR
Taisez-vous donc.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Oui, j'ai eu tort, j'en conviens ; pour en revenir au siège de Namur, j'y fus blessé à cette main-ci d'un éclat de bombe ; mais je ne parle pas de cela dans mon mémoire ; mais une autre chose bien plus essentielle, que je n'y ai pas oublié, c'est que j'ai épousé une femme qui est fille d'un Major qui a été tué à Lepstat ; c'est une occasion de grâce, car il n'y a point de veuve à récompenser ; sa mère était morte plus d'un an avant. Je suis fâché qu'elle ne soit pas venue avec moi, Madame la Comtesse aurait été bien aise de la voir...
LA COMTESSE
Monsieur, je ne vois personne ordinairement.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
C'est une femme vraiment militaire ; ses enfants sont élevés... Il faut que je vous conte cela ; cela ne sera pas long.
LA COMTESSE
Monsieur, je n'ai pas le temps ; et je vous prie...
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
L'aîné, qui a déjà cinq ans, non, six ans, oui, je disais bien, c'est cinq ans, fait déjà mieux l'exercice, que les miliciens que nous avons à Bouchain. Si vous le voyiez ; c'est...
LE COMMANDEUR
Morbleu, taisez-vous donc.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
C'est pour faire voir comme l'éducation militaire est préférable à tout ; moi, par exemple, qui dormais souvent à l'air chez mon père, non pas comme Monsieur_de_Turenne sur un canon ; mais dans la basse-cour sur une botte_de_paille, ou sur un sac_de_grain ; hé bien, je n'ai jamais été malade. Il y a de l'habitude à tout ; parce que...
LA COMTESSE, au Commandeur
Monsieur, est-ce là ce que vous m'aviez dit ?
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Non, Madame, Monsieur_le_Commandeur ne peut pas vous avoir dit cela, parce que je ne lui en ai jamais parlé ; il n'aime pas que l'on cause...
LE COMMANDEUR
Puisque vous le savez...
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Oh, je le sais très bien ; mais comme il faut que Madame connaisse celui pour qui elle veut bien s'intéresser ; je crois que je ne fais pas mal... Et tenez, autrefois est-ce que je disais rien ? Aussi par timidité, parce que l'on n'aime pas à se vanter, j'ai eu la croix_de_Saint-Louis, deux ans plus tard que je ne devais l'avoir ; Monsieur_le_Commandeur le sait bien.
LE COMMANDEUR
C'est pour avoir trop parlé, au contraire.
Bas.
Comme vous faites à présent.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
C'est que les mémoires, on ne les lit pas, et quand quelqu'un veut bien parler pour vous, il faut du moins qu'il sache ce qu'il a à dire. J'avais manqué ma Compagnie comme cela ; je croyais qu'elle m'allait de droit ; j'attendais tranquillement ; c'est-à-dire, j'allais tous les jours ; parce qu'il faut bien... J'ai dit ma Compagnie, je crois ; c'est ma majorité, celle que j'ai à présent. Enfin...
LE COMMANDEUR
En voilà assez.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Je ne dis plus rien. On l'avait accordé à celui qui avait enlevé un magasin en avant de Gottingen ; et c'était moi ; hé bien, je me taisais ; si je n'avais pas parlé pourtant, je ne l'aurais pas eue ; voilà pourquoi j'ai l'honneur de vous le dire.
LA COMTESSE
C'est très bien fait d'être modeste, Monsieur.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
C'est que dans les bureaux, tout le monde sait cela ; parce que j'ai eu une gratification de cent écus dans le temps.
LE COMMANDEUR
Hé mais, taisez-vous donc.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Je ne veux dire qu'un mot.
LA COMTESSE
Monsieur, je ne me porte pas bien, et...
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Oui, Madame, je sais que vous avez des maux de tête ; j'ai passé par là ; c'est un mal cruel ; mais il y a un remède sûr, que j'ai éprouvé moi-même, après une contusion que j'eus au siège_de_Mastricht ; j'étais assis, comme qui dirait là ; il y avait des pierriers qui nous fouaillaient...
Siège de Mastricht : victoire française en 1673 par Vauban, puis une tentative de reprise en 1676 par les troupes de Guillaume d'Orange. La ville reste Française jusqu'au traité de Nimègue en 1678.
Fouailler : Terme militaire. Détruire par l'artillerie. [L]
LE COMMANDEUR
Madame n'a que faire de cela.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Madame ne sait peut-être pas ce que c'est que des pierriers ; je m'en vais lui expliquer...
LA COMTESSE
Je vous suis bien obligée ; mais mon mal redouble...
LE COMMANDEUR
Allons nous-en.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Tout-à-l_heure. Madame verra dans mon mémoire, que c'est à Cassel que j'eus la jambe emportée ; les pierriers me font souvenir de cela ; c'était pourtant un bon boulet de canon ; et parbleu je suis un grand nigaud ; je l'ai ce boulet ; j'ai oublié de l'apporter ; je l'aurais fait voir à Madame ; mais je reviendrai pour avoir l'honneur de lui faire ma cour, et la première fois...
LA COMTESSE
Vous ne me trouverez pas, Monsieur ; parce que je vais...
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Si c'est à Versailles, je demande à Madame_la_Comtesse, la permission de l'y suivre.
LA COMTESSE
Non, Monsieur, ce n'est pas-là.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Oh ! Mais partout où vous voudrez, Madame, je serai charmé de vous faire ma cour ; parce que moi, il n'y a qu'à me commander, je vais et je viens avec ma jambe tout comme si...
LE COMMANDEUR
Vous êtes insupportable.
LA COMTESSE
Je suis excédée, je n'en puis plus.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Si Madame faisait bien, elle se coucherait ; le lit repose et délasse ; et puis nous lui tiendrions compagnie ; nous causerions avec elle ; cela distrait la douleur. Pendant toutes mes blessures, je faisais venir le Conteur du Régiment, quand je ne pouvais pas dormir ; c'est une chose qui réussit très bien, parce que quand on est occupé d'un côté, il arrive que de l'autre on oublie...
LE COMMANDEUR
Monsieur, finissez donc.
La Comtesse se lève.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Madame la Comtesse a-t-elle besoin de quelque chose ? Je m'en vais sonner.
LA COMTESSE
Commandeur, vous savez ce que je vous ai dit ; c'est une affaire finie.
Elle s'en va.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Madame, je viendrai vous remercier.
SCÈNE V. Monsieur de la Poterniére, Le Commandeur.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Hé bien, vous voyez que j'ai bien fait de parler moi-même.
LE COMMANDEUR
Vous avez bien réussi.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Sûrement ; puisqu'elle vous a dit que c'était une affaire finie.
LE COMMANDEUR
Oui ; elle est si bien finie, qu'elle ne se mêlera de rien du tout de ce qui vous regarde.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Comment ! Pourquoi cela ? Qu'est-ce que j'ai donc fait ?
LE COMMANDEUR
Vous avez parlé sans cesse, malgré ce que vous m'aviez promis, et malgré tout ce que j'ai pu dire et faire pour vous arrêter.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
À peine ai-je pu trouver le moment de dire un mot.
LE COMMANDEUR
Enfin, vous lui avez paru un homme insupportable, un bavard éternel, un importun ; tout ce qu'elle craignait.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Mais voilà ce qu'on ne m'a jamais reproché, par exemple ; car Monsieur_l_intendant, quand j'arrive à Valenciennes...
LE COMMANDEUR
Laissez-moi donc achever. Elle ne voulait pas vous voir, à cause de tout cela : j'ai cru vous faire plaisir de l'engager à vous recevoir ; et elle ne l'a fait qu'à_condition qu'elle ne s'emploierait pas pour vous, si vous étiez un homme tourmentant.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Mais c'est inconcevable !
LE COMMANDEUR
Voilà pourquoi, en s'en allant, elle m'a rappelé ce qu'elle m'avait dit ; et que c'était une affaire finie ; voilà comme elle est faite votre affaire.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Mais ce n'est pas ma faute, si vous m'aviez dit...
LE COMMANDEUR
Non, il vous est impossible de vous taire. Je vous souhaite bien le bonjour ; mais ne comptez plus sur moi. Adieu.
MONSIEUR DE LA POTERNIÉRE
Un moment donc.
Il s'en va.
Je ne connais personne à Paris ; voilà un beau voyage que j'ai fait là ! Je ne comprends pas comment on fait ses affaires sans en parler. Ces gens-là n'ont pas l'air de vous entendre, si on ne leur répète pas cent fois... Ils seront bien étonnés à Bouchain, quand ils sauront tout cela, eux à qui j'ai dit...
Il s'en va en parlant.
Explication du Proverbe : 30. Trop parler nuit.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0