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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Le Bon Mari

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 5 personnages

Personnages

  • LE COMTE DE BOURVILLE
  • LA COMTESSE DE BOURVILLE
  • LE VICOMTE DE CONISIERES
  • LE CHEVALIER DE LA CERISAYE, bien mis
  • DUVAL, Valet-de-Chambre de la Comtesse de Bourville

LE BON MARI

SCÈNE PREMIÈRE. Le Vicomte, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Mais, dis-moi donc, Vicomte, qu'est-ce que c'est que cette conduite-là ? Que viens-tu faire encore ici ?

LE VICOMTE

Ce que j'y ai toujours fait, depuis que j'y viens.

LE CHEVALIER

Quoi ! N'as-tu pas quitté la Comtesse ?

LE VICOMTE

Moi, la quitter ? J'en serais au désespoir ; je l'aime réellement, j'en suis aimé à la fureur, pourquoi la quitterais-je ? Non, jamais je n'aurai cette pensée.

LE CHEVALIER

Voilà un très beau projet de constance, il est rare ; mais entendons-nous. Qu'est-ce que tu fais de la Marquise_de_Villenon ?

LE VICOMTE

De la Marquise ?

LE CHEVALIER

Oui, parle-moi naturellement.

LE VICOMTE

La Marquise est aimable ; mais elle ne vaut pas la Comtesse.

LE CHEVALIER

Qu'est-ce que c'est donc que cette fantaisie de les avoir ensemble ?

LE VICOMTE

Paix donc, si on t'entendait.

LE CHEVALIER

Eh bien ! Réponds-moi nettement là-dessus.

LE VICOMTE

Pourquoi cela ?

LE CHEVALIER

C'est que tu es venu me troubler dans le moment, où j'espérais toucher la Marquise, et que tu as renversé tous mes projets. Si tu l'aimais véritablement, je ne te dirais rien ; mais vouloir la conserver en_même_temps que la Comtesse ; c'est les trahir toutes les deux.

LE VICOMTE

Les trahir ! C'est un grand mot. Si je leur plais également, c'est, au contraire, faire à la fois le bonheur de deux femmes.

LE CHEVALIER

Tout cela est bon pour la plaisanterie ; mais si tu restes attaché à la Comtesse, je te réponds que j'emploierai tous mes soins pour réussir auprès de la Marquise.

LE VICOMTE

À la bonne-heure, je ne saurais t'en empêcher.

LE CHEVALIER

Je ne négligerai rien, je t'en avertis.

LE VICOMTE

Je te le conseille.

LE CHEVALIER

Tu n'auras point de reproches à me faire, après ce que je viens de te dire.

LE VICOMTE

Un rival est un triomphe de plus.

LE CHEVALIER

Tu parles en homme bien sûr de plaire.

LE VICOMTE

On plaît toujours quand on est aimé.

LE CHEVALIER

Mais on peut cesser de l'être.

LE VICOMTE

Il est vrai que cela arrive quelquefois, et il ne faut que des certains hommes, comme j'en connais, pour donner à une femme la réputation d'être légère.

LE CHEVALIER

Tu n'as donc jamais connu des ces femmes-là ?

LE VICOMTE

Non ; parce que j'ai su les fixer.

LE CHEVALIER

À la bonne-heure ; nous verrons si tu parleras toujours sur le même ton.

LE VICOMTE

Je l'espère.

LE CHEVALIER

Adieu, tu vois que je me comporte en galant homme.

LE VICOMTE

Tous les hommes ont le droit de tenter fortune auprès des Femmes ; et lorsqu'elles changent, ce n'est qu'à elles qu'il faut s'en prendre : et très sérieusement, je ne me brouillerai jamais avec mon ami, parce qu'il aura trouvé le moyen de plaire mieux que moi.

LE CHEVALIER

Si tu deviens modeste, tu ne vaux plus rien, je m'enfuis.

SCÈNE II. La Comtesse, Le Vicomte.

LA COMTESSE, entrant par une autre porte

Le Chevalier n'est plus ici ?

LE VICOMTE

Non, Madame.

LA COMTESSE

Mais il était avec vous, tout_à_l_heure.

LE VICOMTE

Il vient de sortir dans l'instant.

LA COMTESSE

Je croyais qu'il m'aurait attendu.

LE VICOMTE

Ces regrets m'étonnent ; je ne saurais m'empêcher de vous le dire, Madame. J'osais me flatter que vous ne seriez pas fâchée de vous trouver seule avec moi.

LA COMTESSE

Vous vous flattiez un peu légèrement, comme vous le voyez.

LE VICOMTE

Ce n'est pas sérieusement que vous dites cela ?

LA COMTESSE

Très sérieusement.

LE VICOMTE

Madame, expliquez-vous, de grâce.

LA COMTESSE

Expliquez-moi, vous-même, pourquoi, pendant que j'ai été à Courci, je ne vous y ai vu qu'une fois, une seule fois en quinze jours ? Il y a six mois que vous n'auriez pas été si longtemps sans me voir.

LE VICOMTE

J'ai eu l'honneur de vous dire et de vous mander, que les affaires de mon Régiment m'obligent d'être à Versailles, presque tous les jours.

LA COMTESSE

Ce n'est pas ce que vous m'avez dit que je veux savoir ; c'est ce qui est, ce que vous ne m'avez pas dit.

LE VICOMTE

Je serais bien embarrassé de vous dire autre chose.

LA COMTESSE

Je le crois, puisque vous ne me le dites pas. Avez-vous des projets d'ambition qui puissent m'alarmer ? Ne le craignez pas, je fautai sacrifier tout à votre gloire, et je ne me plaindrai pas.

LE VICOMTE

Moi, avoir d'autre ambition que de vous aimer et de vous plaire toute ma vie ! Ah ! Madame ! Ne le croyez pas ; l'ambition étouffe la tendresse, elle est avide, ne jouit jamais ; et je perdrais, pour elle, un bonheur réel, sans lequel il me serait impossible de vivre ! Non, Madame, vous ne devez avoir aucune inquiétude. Bannissez toutes ces craintes, je vous en supplie, pour votre repos et pour le mien.

LA COMTESSE

Ah ! Vicomte ! Je ne sais pourquoi ; mais je ne puis m'ôter de l'esprit que vous me trompez.

LE VICOMTE

Vous pouvez me soupçonner ?...

LA COMTESSE

Je me le reproche : mais en_même_temps rien ne peut me rassurer, ni ce que je me dis en votre faveur, ni ce que vous me dites vous-même.

LE VICOMTE

Souvenez-vous du tourment que vous ont donné les soupçons que vous avez eus que j'aimais Madame_d_Ancille.

LA COMTESSE

Eh bien ! Voilà justement ce que j'ai déjà pensé : je vous vois le même air et la même conduite que dans ce temps-là.

LE VICOMTE

Cependant, vous avez été bien sûre que je ne l'aimais pas ?

LA COMTESSE

Bien sûre ; parce que vous m'avez dit que je me trompais, et que je trouvais indigne de vous et de moi de ne vous pas croire, et de faire d'autre recherche pour savoir si cela était vrai ; voilà comme je suis.

LE VICOMTE

Et vous pourriez avec cette façon de penser et d'aimer, croire que je vous sacrifierais à un autre ? Où trouverai-je rien aussi digne de m'attacher pour la vie ? Ah ! Madame ! Rendez-vous plus de justice...

LA COMTESSE

Si vous me trompiez, Vicomte, à quels maux ne serais-je pas en proie ! Songez donc à tout ce que j'ai souffert pour résister à ce penchant invincible, où tout m'entraînait malgré moi ; les reproches que je me suis toujours faits, et que je me fais encore, sans cesse, de tromper un mari, dont je n'ai jamais eu, un instant, lieu de me plaindre.

LE VICOMTE

Mais il n'a point d'amour pour vous.

LA COMTESSE

Cela peut être ; mais il m'estime : et être toujours au moment de ne pas mériter cette estime, et craindre de me voir confondue avec tant d'autres femmes, est un supplice continuel. S'il étAit possible que ce fût pour un ingrat, j'en mourrais de douleur.

LE VICOMTE

Que dites-vous, Comtesse, moi ingrat !...

LA COMTESSE

Je le crains.

LE VICOMTE, à genoux

Je jure à vos pieds...

LA COMTESSE

Ah ! Vicomte !... Ô Ciel ! Levez-vous. C'est mon mari : il vous a vu. Je suis perdue !

LE VICOMTE, toujours à genoux

Non, non, laissez-moi faire, et ne vous troublez pas.

SCÈNE III. Le Comte, La Comtesse, Le Vicomte.

LE VICOMTE, se levant lentement

Ah ! Comte, je vous en prie, aidez-moi à obtenir de la Comtesse de me raccommoder avec une femme que j'aime. Il ne s'agit que de lui persuader que j'ai soupé hier ici, et elle ne veut pas consentir à le lui dire ; c'est en vain que je l'en prie, elle me désespère.

LE COMTE

La ruse que vous employez-là pour détourner mes idées, mon cher Vicomte, est tout_à_fait spirituelle : mais, par malheur pour vous, j'ai lu, dans la Bibliothèque_de_campagne, l'Histoire_du_Comte_de_Tende, et je connais cette situation-là.

"Bibliothèque de campagne, ou Amusements de l'esprit et du coeur" est une série d'ouvrages du XVIIIème siècle recueillant des oeuvres diverses : histoire, nouvelle, comte, poème.

LE VICOMTE

Que voulez-vous dire ?

LE COMTE

Que les maris des romans ne sont pas faits comme ceux d'à présent, non plus que les amants. Ces derniers ne trompaient que les maris ; mais jamais les femmes. La mode change tout.

LE VICOMTE

Quelle erreur ! Quoi...

LE COMTE

Il n'y a point d'erreur à cela ; et je ne pardonne jamais, à qui se donne pour un galant homme, de tromper une femme. Je suis bien sûr que je passerai pour ridicule en paraissant aussi délicat.

LE VICOMTE

Ridicule, non vraiment, je pense comme vous.

LE COMTE

Pourquoi donc agir différemment ?

LE VICOMTE

C'est un persiflage que tout cela.

LE COMTE

Je ne persifle point ; je sais très bien que vous êtes attaché, depuis près d'un mois, à la Marquise_de_Villenon.

LE VICOMTE

Moi ?

LE COMTE

Oui, vous, et trahir une femme honnête, pour une femme aussi légère, rien n'est plus affreux !

LE VICOMTE

Je vous assure que je n'aime point Madame_de_Villenon.

LE COMTE

Vraiment je sais bien que vous n'irez pas en convenir ici.

LE VICOMTE

Ni ici, ni ailleurs.

LE COMTE

Allons, allons, je sais là dessus tout ce que l'on peut savoir.

Il veut s'en aller.

LE VICOMTE

Non, attendez que je vous explique...

LE COMTE

Cela ne me regarde pas ; je ne me mêle des affaires de personne.

LE VICOMTE

Il m'est très important de vous désabuser.

LE COMTE

Chacun à sa manière de se comporter.

LE VICOMTE

Si vous vouliez m'entendre...

LE COMTE

Cela est inutile. Que diable pourriez-vous me dire ? Vos principes sont différents des miens ; et quand on pense différemment, on ne se persuade jamais l'un l'autre.

LE VICOMTE

Mais je pense comme vous, et je vous jure que je ne tromperais jamais une femme, quand il s'agirait de tout au monde...

LE COMTE

Ce n'est pas à moi que l'on fait croire ces choses-là. Adieu, adieu.

LE VICOMTE

En vérité, Comte, je peux vous désabuser. Revenez.

LE COMTE

Oui, je reviens ; mais c'est pour vous dire que vous êtes un étourdi. Il fallait me mettre dans votre confidence, pour m'empêcher de dévoiler votre secret ; cela eût été même très adroit et bien plus neuf, que ce que vous avez voulu me faire croire, quand je vous ai trouvé aux genoux de Madame.

Il sort.

SCÈNE IV. La Comtesse, Le Vicomte.

LE VICOMTE, à la Comtesse qui veut rentrer chez elle

Madame, que faites-vous ?

LA COMTESSE

Non, Monsieur, ne me retenez pas, ou craignez mon indignation.

LE VICOMTE

Il n'y a rien à quoi je ne m'expose plutôt que de vous laisser dans une aussi cruelle erreur. Le Comte n'est point jaloux, je le sais ; mais l'amour-propre, apparemment, lui fait employer ce moyen, pour me perdre auprès de vous : cela n'est pas difficile à comprendre ; comment, vous-même, ne l'avez-vous pas imaginé, et n'avez-vous pas cherché à ne me pas trouver coupable ?

LA COMTESSE

Serait-il possible ?...

LE VICOMTE

Madame, en vérité, j'ai lieu de me plaindre de la facilité avec laquelle vous vous livrez à tout ce qui peut me détruire auprès de vous.

LA COMTESSE

Non seulement je vous perds ; mais je perds encore l'estime de mon mari !

LE VICOMTE

Vous ne me perdrez point, Madame, et vous ne me perdrez jamais. Quand à l'estime de votre mari, elle ne saurait être diminuée. Sa manière de penser n'est point différente de celle de tout le monde. Ce qui perd une femme, à présent, c'est le choix qu'elle fait ; voilà sur quoi on peut se récrier, quand l'homme, qui s'attache à elle, est un homme réellement méprisable.

LA COMTESSE

Quelle morale ! Pouvez-vous croire que je l'adopte, et que, sans cette chaîne qui me tyrannise, j'eusse jamais voulu la suivre ? Je sais qu'on plaint, et même qu'on a dans le monde une ridicule vénération pour une femme qui a un attachement durable ; mais, pour cela, peut-elle ne pas sentir qu'elle agir contre ses devoirs, contre ce qu'elle se doit à elle-même ?

LE VICOMTE

Ce qu'elle se doit ! Mais se doit-elle plus que son mari ne lui doit ?

LA COMTESSE

Les torts des autres peuvent-ils nous excuser ? Le penchant nous entraîne ; et si l'on avait le courage de combattre plus fortement...

LE VICOMTE

Ah ! bannissez ces idées, ne vous occupez, à l'avenir, que de la douceur d'aimer et d'être aimée. C'est un bien auquel il ne faut point mêler d'amertume ; vous devez être sûre de moi ; ne me cachez rien de ce qui se passe dans votre âme ; je ne veux pas y laisser établir le plus léger soupçon ; je vous sacrifierai tout ; il n'est pas juste que vous ayez la moindre inquiétude. Promettez-moi donc de me mettre à portée de détruire toutes celles qui pourraient naître, et je vous jure que jamais...

SCÈNE V. La Comtesse, Le Vicomte, Duval.

DUVAL

Madame ; c'est de la part de Madame_la_Marquise_de_Villenon.

LA COMTESSE

La Marquise_de_Villenon ?

DUVAL

Et il n'y a point de réponse ?

LA COMTESSE

C'est assez.

LE VICOMTE, à part et troublé

Ô Ciel ! Que peut-elle lui mander ?

SCÈNE VI. La Comtesse, Le Vicomte.

LA COMTESSE, après avoir lu la lettre

Mes pressentiments étaient donc vrais !

LE VICOMTE

Ah ! Madame ! Pourriez-vous croire...

LA COMTESSE

Oui, Monsieur, je vous crois capable de tout. Voyez le billet de la Marquise.

Elle lit.

« Le Vicomte m'avait juré qu'il ne vous aimait plus, Madame ; il nous trompait également : je vous l'abandonne, et je ne veux le revoir de ma vie. »

LE VICOMTE

Ne croyez pas, Madame, qu'elle veuille ne plus me voir ; elle veut me brouiller avec vous, voilà tout ; elle se venge de ma froideur pour elle...

LA COMTESSE

Pouvez-vous espérer de me tromper davantage ? Votre ingratitude anéantit tout l'amour que j'avais pour vous. Il ne me reste que le regret de vous avoir aimé.

LE VICOMTE

Que dites-vous ? Quoi ! Madame....

LA COMTESSE

C'en est assez, ne me revoyez jamais.

Elle sort.

LE VICOMTE, douloureusement

Le Chevalier ne m'a que trop bien tenu parole : je perds tout en un jour, je suis désespéré !

Il s'en va.

Explication du Proverbe : 55. Entre deux selles, le cul à terre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0