Proverbe en prose· Comédie
Le Distrait
Personnages
- MONSIEUR D'ORBEL, habit de velours bleu, brodé
- LA COMTESSE DE BELLEROCHE, Bien mise
- LE MARQUIS DE MARIÉRE, Habit brodé, perruque à la Brigadiere, canne et épée
- LE CHEVALIER DE SAINT-LÉGER, Bien mis
- VICTOIRE, Femme de Chambre de la Comtesse
- LE BLOND, Valet de Chambre de la Comtesse
LE DISTRAIT
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, entre en suivant le Marquis, qui se promène
Mais, Marquis, dites-moi donc pourquoi vous dites que vous voulez vous promener aux Tuileries, et que vous me faites entrer ici ?
LE MARQUIS
Est-ce que la promenade ne vous semble pas belle ?
LE CHEVALIER
Comment, la promenade ?
LE MARQUIS
Oui, il est vrai qu'il n'y fait pas beaucoup d'air.
LE CHEVALIER
Pourquoi de l'air, ici ? Toutes les fenêtres sont fermées.
LE MARQUIS
Qu'est-ce que vous parlez de fenêtres, dans un jardin ?
LE CHEVALIER
Nous sommes dans un jardin ?
LE MARQUIS
Mais... C'est que je croyais... Bon !
Il regarde autour de lui.
Vous me distrayez aussi.
LE CHEVALIER
Vous n'en avez pas besoin, je vous assure ; mais pourvu que vous m'écoutiez, soit ici, soit ailleurs ; c'est égal.
LE MARQUIS
Si vous avez à me parler, il faut le dire.
LE CHEVALIER
Je vous l'ai déjà dit ; vous m'avez répondu ; hé bien, allons aux Tuileries, nous causerons plus tranquillement.
LE MARQUIS
C'est vrai ; c'est que j'ai changé d'idée en chemin. Mais voyons à présent, je ne perds pas de vue mon projet.
LE CHEVALIER
Si vous avez un projet différent du mien, et qu'il soit meilleur, j'en profiterai avec grand plaisir ; ce sera même une marque d'amitié de votre part, à laquelle je serai on ne peut pas plus sensible : voyons, je vous écoute.
LE MARQUIS
Si vous le savez, il est inutile de vous le redire ; mais je ne vois pas de meilleur parti à prendre dans ce cas-là, que le mariage.
LE CHEVALIER
Comment, le mariage ! Au lieu d'une Compagnie_de_Cavalerie ?
LE MARQUIS
Je ne veux pas de Compagnie_de_Cavalerie !
LE CHEVALIER
Pourquoi donc ?
LE MARQUIS
Mais songez que je suis Officier-Général.
LE CHEVALIER
Ce n'est pas pour vous ; comment voulez-vous que j'imagine...
LE MARQUIS
Je le croyais.
LE CHEVALIER
C'est pour moi.
LE MARQUIS
Ah ! Vous voulez avoir une Compagnie_de_Cavalerie ?
LE CHEVALIER
Oui ; j'ai déjà eu l'honneur de vous en parler plusieurs fois.
LE MARQUIS
Oui, oui, je me le rappelle.
LE CHEVALIER
Si vous voulez me faire avoir la promesse de la première qui viendra à vaquer, mon argent est tout prêt ; mais il faut en parler sans perdre de temps.
LE MARQUIS
Je ne suis venu ici que pour cela.
LE CHEVALIER
Réellement ?
LE MARQUIS
Oui, et si la Comtesse y consent, ce sera une affaire bientôt finie.
LE CHEVALIER
Est-ce qu'elle connaît quelque Capitaine qui veuille quitter ?
LE MARQUIS
Quoi quitter ?
LE CHEVALIER
Le service.
LE MARQUIS
Ah ! C'est que vous me parlez toujours de votre Compagnie.
LE CHEVALIER
Hé ! Oui, vraiment.
LE MARQUIS
C'est que je confondais.
LE CHEVALIER
Vous me promettez donc de suivre cette affaire ?
LE MARQUIS
Je vous en réponds.
LE CHEVALIER
Il faut solliciter vivement.
LE MARQUIS
Ne vous mettez pas en peine. Je sais comme il faut s'y prendre vis-à-vis de ces Messieurs. Je me ferai écrire partout ; il faut seulement que je sache le nom de votre Rapporteur, et j'irai moi-même...
LE CHEVALIER
Mais je n'ai point de Rapporteur ; que voulez-vous donc dire ?
LE MARQUIS
Si vous n'avez pas encore de Rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos Juges.
LE CHEVALIER
Mes Juges ! À propos de quoi ?
LE MARQUIS
Pour votre Procès.
LE CHEVALIER
Mais je n'ai point de procès.
LE MARQUIS
Comment, ne m'avez-vous pas dit que vous voudriez que votre procès fût jugé avant votre départ pour la campagne ?
LE CHEVALIER
Hé non, je vous ai toujours parlé d'une Compagnie_de_Cavalerie que je veux avoir.
LE MARQUIS
Ah ! Oui, c'est vrai ; campagne, Compagnie ; c'est apparemment parce que ces deux mots se ressemblent, que j'ai brouillé tout cela.
LE CHEVALIER
Oui ; car je ne vous ai point parlé de procès.
LE MARQUIS
Vous avez raison ; c'est la Comtesse qui en a un, et que je me suis chargé de suivre. C'est une femme charmante !
LE CHEVALIER
Je la connais.
LE MARQUIS
Hé bien, que dites-vous de cette affaire-là ? Ne fais-je pas bien ?
LE CHEVALIER
Quelle affaire ?
LE MARQUIS
Est-ce que je ne vous ai pas dit que je l'épousais ?
LE CHEVALIER
Non, vraiment.
LE MARQUIS
Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.
LE CHEVALIER
Et quand sera-ce ?
LE MARQUIS
Mais je ne sais pas encore ; car voilà plusieurs fois que je viens ici pour lui en parler, et je ne sais comment cela se fait, je l'oublie toujours ; mais cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour m'en souvenir.
LE CHEVALIER
Cela fait un mariage bien avancé.
LE MARQUIS
Je ne sais pas si elle y consentira ; car il est difficile de la fixer longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous écouter ; et elle est à cent lieues de-là.
LE CHEVALIER
Elle est peut-être distraite ?
LE MARQUIS
Oui, elle est distraite ; c'est insupportable cela.
LE CHEVALIER
Oh ! Je vous en réponds !
LE MARQUIS
Elle est comme le Vicomte_de_Montfort, qui a marié sa fille le mois passé ; hé bien, je n'aime pas ce mariage-là. Je les ai vu à l'Opéra ; c'est le plus pauvre Opéra ; il finit de bonne heure, on ne peut pas se promener ; mais pour cela, il n'y a que la campagne. Vous voyez bien que je ne me trompe pas de mot cette fois-ci, et que je ne dit pas Compagnie pour campagne.
LE CHEVALIER
Non, non ; mais j'attendrai que votre mariage soit fait, pour penser à mon affaire.
LE MARQUIS
Oui, vous ferez bien ; parce que ce mariage, le procès de la Comtesse, tout cela m'occupe beaucoup ; on a mille lettres à répondre ; elle veut que je lise un roman nouveau : tout cela ne peut pas s'accorder ensemble, vous en conviendrez bien.
LE CHEVALIER
Sûrement. Je vous laisse.
LE MARQUIS
Pourquoi ? Nous irions à l'Opéra ensemble.
LE CHEVALIER
Mais vous oubliez votre mariage.
LE MARQUIS
Oui, c'est vrai ; cette diable d'affaire-là me tourne la tête ; je n'y pense jamais. Je ne vous reconduis pas.
LE CHEVALIER, s'en allant
Hé, non, non. Vous vous moquez de moi.
SCÈNE II. Le Marquis, Le Blond.
LE MARQUIS
Hola ! Ho ! Quelqu'un !
LE BLOND
Qu'est-ce que veut Monsieur le Marquis ?
LE MARQUIS
Allons, donne-moi ma robe de chambre et mes pantoufles ; je veux me lever.
LE BLOND
Vous badinez, Monsieur le Marquis.
LE MARQUIS
Ah !... Oui, oui.
LE BLOND
On a dit à Madame la Comtesse, que vous étiez ici ; et elle va venir.
LE MARQUIS
Pourquoi cela ? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez elle.
LE BLOND
Mais, Monsieur, vous y êtes chez elle.
LE MARQUIS
Tu as raison ; c'est que je pensais...
LE BLOND
Monsieur, voilà Madame.
SCÈNE III. La Comtesse, Victoire, Le Marquis, Le Blond.
LA COMTESSE
Le Blond, dites à Victoire de venir.
LE BLOND
La voilà, Madame.
LA COMTESSE
C'est bon. Monsieur le Marquis, je suis enchantée de vous voir ; vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde ; je vous aime à la folie comme cela.
LE MARQUIS
Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, Madame ; au contraire. Cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent quelquefois.
LA COMTESSE
Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.
VICTOIRE
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Donnez-moi du rouge.
Elle s'assied à sa toilette.
Asseyez-vous donc, Marquis.
LE MARQUIS
Mais vous ne m'écoutez pas, Madame.
LA COMTESSE
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parlez-vous pas des contraires ?
LE MARQUIS
Des contraires ?
LA COMTESSE
Oui, vous avez dit quelque choses des contraires.
LE MARQUIS
Des contraires ? N'est-ce pas des contrats, plutôt ?
LA COMTESSE
Cela peut bien être.
LE MARQUIS
Vraiment, c'est que cela est vrai ; je ne l'oublierai pas cette fois-ci.
LA COMTESSE
Le_Blond !
LE BLOND
Madame ?
LA COMTESSE
Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos Contrats.
LE MARQUIS
Ah, je vous le dirai, moi , quand vous voudrez m'entendre.
LA COMTESSE
Je vous entends toujours avec plaisir.
LE MARQUIS
Aurez-vous du monde, aujourd'hui ?
LA COMTESSE
Non, si vous voulez ; c'est même ce que je voulais dire. Le_Blond, qu'on ne me laisse entrer personne.
VICTOIRE
Je m'en vais le dire, Madame.
LE MARQUIS
Je vous suis obligé ; parce que j'ai à vous parler très sérieusement.
LA COMTESSE, à Le Blond
Ma belle-soeur, pourtant.
VICTOIRE
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Elle raffole de vous, Marquis.
LE MARQUIS
Moi, je la trouve charmante ! Il y a des femmes comme cela, qui vous séduisent dès le premier moment qu'on les voit.
LA COMTESSE
Victoire, dites à Le_Blond, qu'on laisse entrer aussi le Baron.
VICTOIRE
Est-ce là tout ?
LE MARQUIS
Ah, Madame ! Le Vicomte aussi, je vous en prie.
LA COMTESSE
Le Vicomte ? Eh bien, oui, le Vicomte ; je le veux bien.
VICTOIRE
Je m'en vais le dire.
LA COMTESSE
Attendez. La liste d'hier.
VICTOIRE
Mais, Madame a laissé entrer tout le monde.
LA COMTESSE
Vous le croyez ?
VICTOIRE
J'en suis sûre.
LA COMTESSE
Hé bien, en ce cas-là tout le monde.
VICTOIRE
Madame, aura-t-elle besoin de moi ?
LA COMTESSE
Non, non ; cependant ne vous éloignez pas.
SCÈNE IV. La Comtesse, Le Marquis.
LE MARQUIS
Vous aimez beaucoup le monde, Madame.
LA COMTESSE
Sans doute ; je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a rendu malheureuse, pendant trois ans, qu'il m'a tenue renfermée avec lui dans une de ses terres ?
LE MARQUIS
Dans une de ses terres ?
LA COMTESSE
Oui vraiment ; être Trois ans, même pendant l'hiver à la campagne !
LE MARQUIS
À la campagne ?
LA COMTESSE
Oui.
LE MARQUIS
Cela me fait souvenir d'une Compagnie_de_Cavalerie que le Chevalier_de_Saint-Léger veut avoir.
LA COMTESSE
Est-ce qu'il est à Paris, le Chevalier ?
LE MARQUIS
Oui, Madame, il est arrivé avant hier, le jour de ce grand orage ; c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement.
LA COMTESSE
J'en suis très fâchée, car il ne peut pas y avoir de Tuileries aujourd'hui ; et je les aime beaucoup.
LE MARQUIS
Aimez-vous aussi les truites, Madame ?
LA COMTESSE
Comment, les truites ?
LE MARQUIS
Oui, j'en ai mangé à Genève ; c'est excellent.
LA COMTESSE, riant
Ah, ah, ah ! Marquis, vous êtes délicieux !
LE MARQUIS
Oui, c'est délicieux ; c'est ce que je disais ; il vous a fait bien rire hier, n'est-ce pas ?
LA COMTESSE
Comment ? Qui ?
LE MARQUIS
Le_Vicomte ; n'est-ce pas de lui que vous me parliez ?
LA COMTESSE, riant
Ah, ah, ah, ah ! À merveilles !
LE MARQUIS
Je le croyais. Je me trompe quelquefois ; et c'est insupportable.
LA COMTESSE, riant
Non, non ; je vous trouve charmant comme cela. Ah ! Je n'en puis plus.
Elle cherche quelque chose.
LE MARQUIS
Qu'est-ce que vous voulez ? Du tabac ? J'en ai de bon.
LA COMTESSE
Oui, donnez ?
LE MARQUIS, donnant du tabac
Ah, j'oubliais bien !
LA COMTESSE
Quoi ?
LE MARQUIS
Vous voyez bien ce papier-là ; devinez.
LA COMTESSE
Je ne sais pas deviner ; dites-moi tout de suite.
LE MARQUIS
C'est que si vous voulez vous remarier...
LA COMTESSE, cherchant sur sa toilette
Hé bien, avec qui ?
LE MARQUIS
Qu'est-ce que vous cherchez encore ?
LA COMTESSE, cherchant
Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS
Vous seriez la plus heureuse femme du monde, avec moi.
LA COMTESSE, cherchant toujours
Avec vous ?
LE MARQUIS
Oh, sûrement.
LA COMTESSE, cherchant
Je ne le trouve pas ; c'est inconcevable !
LE MARQUIS
Qu'est ce que vous cherchez donc là ?
LA COMTESSE
Un papier que j'avais tout-à-l_heure.
LE MARQUIS
Est-ce une chose de conséquence ?
LA COMTESSE
Oui, et non. C'est une chanson.
LE MARQUIS
J'en ai un recueil ; si vous voulez, je vous le prêterai ; il est très complet depuis 1650.
LA COMTESSE
C'est une chanson nouvelle.
LE MARQUIS
Il y en a beaucoup dedans.
LA COMTESSE
Des chansons nouvelles ?
LE MARQUIS
Oui, pour ce temps-là.
LA COMTESSE, riant
De 1650. Ah, ah, ah, ah ! Vous êtes toujours le même !
LE MARQUIS
Oui, je suis constant ; cela ne réussit pas toujours, comme vous savez, avec les femmes.
LA COMTESSE
Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes, vous, Marquis ?
LE MARQUIS
Pourquoi pas ? À propos de constance, vous souvenez-vous de cet air là, que chante un berger, dans cet Opéra qu'on nous a donné ?...
LA COMTESSE
Silvie ?
LE MARQUIS
Oui, Silvie.
Il chante.
J'aimerais mieux cent fois, perdre tous mes plaisirs, Que de les payer de vos larmes.Sylvie est une pastorale héroïque en trois actes et un prologue de Pierre Laujon créée le 26 février 1749. Carmontelle en a fait une gouache.
LA COMTESSE
Vous chantez à ravir !
SCÈNE V. La Comtesse, Le Marquis, Le Blond.
LE BLOND
Madame, vos chevaux sont mis.
LA COMTESSE
C'est bon.
LE MARQUIS
Est-ce que vous allez sortir ?
LA COMTESSE
Oui, je m'en vais à la Comédie-Italienne.
LE MARQUIS
Je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
LA COMTESSE
Ne venez-vous pas avec moi ?
LE MARQUIS
Non, je ne sortirai pas aujourd'hui ; j'attends quelqu'un à qui j'ai à parler d'affaires.
LA COMTESSE
Ici ?
LE MARQUIS
Oui. Et ! À propos ; c'est à vous.
LA COMTESSE
À moi ?
LE MARQUIS
Oui ; mais ne vous l'ai-je pas dit donc ?
LA COMTESSE
Quoi ?
LE MARQUIS
Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.
LA COMTESSE
Je ne sais pas. Quand ?
LE MARQUIS
Aujourd'hui. Je ne suis venu ici, que pour cela.
LA COMTESSE
Je ne m'en souviens pas.
LE MARQUIS
Mais, à quoi donc pensez-vous ? Il me semble pourtant...
LA COMTESSE
Dites.
LE MARQUIS
Que je vous ai chanté un air de Silvie.
LA COMTESSE
Venez, venez à la Comédie ; vous en apprendrez d'autres.
LE MARQUIS
C'est vrai, cela ; car j'aime la Musique, et je retiens tous les airs.
LA COMTESSE
Le_Blond, cherchez une chanson qui était sur ma toilette.
LE BLOND
Oui, Madame.
LA COMTESSE, au Marquis, qui s'en va par une autre porte que celle par où on sort
Où allez-vous donc, Marquis ?
LE MARQUIS
Ah, c'est que je croyais être chez moi ; et j'allais... Je vous demande bien pardon.
LA COMTESSE
Allons, allons-nous-en.
Explication du Proverbe : 33. L'on ne saurait penser à tout.
2 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0