Proverbe en prose
Le Sot Héritier
Personnages
- MONSIEUR DE PRECINAT
- MADEMOISELLE DE PRECINAT, fille de M. de Precinat
- MONSIEUR D'ALVIN
- MONSIEUR BERNIQUET
- LA FRANCE, laquais de Monsieur d'Alvin
LE SOT HÉRITIER
SCÈNE PREMIÈRE. Mademoiselle de Precinat, Monsieur d'alvin.
MONSIEUR D'ALVIN
Monsieur votre père est-il sorti ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Non, je crois qu'il est dans son cabinet. Pourquoi me demandez-vous cela ?
MONSIEUR D'ALVIN
C'est que j'ai entendu hier Monsieur_Berniquet...
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Ce sot dont l'oncle, qui était ami de mon père, vient de mourir ?
MONSIEUR D'ALVIN
Lui-même. Il disait à quelqu'un, qu'il avait affaire à Monsieur_de_Precinat aujourd'hui.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Eh bien ?
MONSIEUR D'ALVIN
Vous savez qu'il est amoureux de vous ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Cela est fort inutile, je vous le jure ; hors vous, je n'épouserai jamais personne.
MONSIEUR D'ALVIN
Cette assurance m'enchante ; mais elle ne m'ôte pas toutes mes craintes.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Et quelles craintes pouvez-vous avoir ?
MONSIEUR D'ALVIN
Que Monsieur_Berniquet ne veuille vous obtenir de Monsieur votre père, et que le bien dont il vient d'hériter ne le tente ; voilà tout ce que je voudrais savoir ; et pour cela, il faut que j'entende leur conversation.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous pourriez vous cacher dans ce cabinet.
MONSIEUR D'ALVIN
C'est ce que j'ai envie de faire.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mais quels moyens prendrez-vous pour détourner mon père de ce dessein ?
MONSIEUR D'ALVIN
Nous verrons. J'espère que mon amour m'inspirera quand je serai au fait de leurs projets.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Peut-être aussi nous alarmons-nous trop légèrement.
MONSIEUR D'ALVIN
Je le voudrais ; mais la crainte de vous perdre et le désir de vous posséder ne doivent me faire rien négliger.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
J'entends quelqu'un. Entrez dans le cabinet.
MONSIEUR D'ALVIN
Allons.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
C'est la voix de Monsieur_Berniquet.
SCÈNE II. Mademoiselle de Precinat, Monsieur Berniquet.
MONSIEUR BERNIQUET, avant de paraître
Oui, oui, par ici ; je connais bien la maison. Dites-lui de ne me pas faire attendre, car je suis bien pressé.
Paraissant en noir, avec des pleureuses.
Ah, Mademoiselle, c'est vous ! Cela n'est pas malheureux ; je ne m'ennuierai pas d'attendre Monsieur votre père.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
En vérité, vous me faites peur avec cet habillement-là !
MONSIEUR BERNIQUET
Je compte pourtant qu'il vous fera bien rire.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous voulez que je rie de ce que Monsieur votre oncle est mort ? Vous me croyez donc un bien mauvais coeur ?
MONSIEUR BERNIQUET
Tout au contraire.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Comment, que voulez-vous dire.
MONSIEUR BERNIQUET
Vous le devinez bien ; mais vous faites semblant de rien.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je ne vous entends pas.
MONSIEUR BERNIQUET
Eh bien, tenez, ce que vous me dites là fait que je vous trouve encore plus charmante, parce que, moi, j'aime que les Demoiselles aient de la pudeur. J'ai peut-être tort ; mais voilà comme je suis.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous me tenez là des propos fort étranges.
MONSIEUR BERNIQUET
Cela n'est pas étonnant, puisque je suis un étranger qui n'est pas de Paris. Je croyais en y arrivant qu'on n'y entendrait pas la langue que nous parlons à Béthune ; mais on m'a entendu tout de suite : il n'y a que vous qui ne voulez pas m'entendre.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Cela est bien vrai.
MONSIEUR BERNIQUET
Cependant je vous entends bien, moi ; je n'ai pourtant pas plus d'esprit que vous, du moins à ce que je crois.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Il est bien flatteur que vous vouliez bien m'en trouver un peu.
MONSIEUR BERNIQUET
Moi, j'en trouve toujours aux Demoiselles qui sont jolies, je ne sais pas pourquoi ; c'est, je pense, parce qu'elles font un certain plaisir qui vous réveille le coeur.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Et vous croyez donc leur faire ce plaisir-là, vous ?
MONSIEUR BERNIQUET
Eh ! Mais à votre avis ; c'est à moi à vous faire cette demande ; je ne vous en parle pas encore, et j'ai des raisons pour cela.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous ne voulez pas me les dire ?
MONSIEUR BERNIQUET
Non, Mademoiselle, parce que je suis discret, on m'a élevé à cela. Quand j'étais petit, il y avait un Monsieur qui venait toujours voir ma mère, quand mon père était sorti, et on me disait : Petit garçon, si vous dites que Monsieur_Guemechon est venu ici, vous aurez le fouet ; et moi qui avais peur de l'avoir, je ne disais rien, et je me suis habitué comme cela à ne dire que ce qu'il faut.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mais vous m'avez pourtant dit que j'étais jolie.
MONSIEUR BERNIQUET
Ah ! Mais dame, cela n'est pas un secret, puisque tout le monde le voit ; mais je ne vous dis pas ce qui s'ensuit.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mais si je le devine, me le direz-vous ?
MONSIEUR BERNIQUET
Cela ne sera plus nécessaire, puisque vous le saurez aussi bien que moi.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je ne suis pas aussi discrète que vous, moi ; car si vous voulez je vous dirai mon secret.
MONSIEUR BERNIQUET
Je ne demande pas mieux que de le savoir, quoique je m'en doute ; mais dites toujours.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Retenez bien cela.
MONSIEUR BERNIQUET
Oh, j'ai bonne mémoire.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
C'est que je ne veux pas me marier.
MONSIEUR BERNIQUET
Ah ! Oui, comme je vous croirai ! Les filles disent toujours cela ; mais quand on les marie, elles en sont bien aises.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Tenez, voici mon père, vous pouvez le lui assurer.
MONSIEUR BERNIQUET
Ah ! Que je m'en donnerai bien de garde. À d'autres, je ne suis pas si bête.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous pouvez compter pourtant que rien n'est plus vrai.
Elle sort.
SCÈNE III. Monsieur de Precinat, Monsieur Berniquet.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je vous ai attendu toute la journée pour parler de notre mariage, Monsieur_Berniquet.
MONSIEUR BERNIQUET
Moi, je vous en ai parlé hier au soir, dès que mon grand-oncle a été mort, et j'ai eu bien des affaires depuis, parce que l'enterrement sera pour ce soir. Si vous saviez tout le noir que j'ai acheté !
MONSIEUR DE PRECINAT
Cela est tout simple ; vous héritez assez pour cela. Vous avez vu sans doute le testament ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oh, pour cela oui, je l'ai vu comme je vous vois.
MONSIEUR DE PRECINAT
Eh bien, il vous donne tout, votre oncle ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, comme à son plus proche héritier ; et il n'y a que moi.
MONSIEUR DE PRECINAT
Il n'a jamais eu d'autres parents ?
MONSIEUR BERNIQUET
Il avait un frère aîné en Amérique ou en Afrique ; c'est la même chose, je crois.
MONSIEUR DE PRECINAT
Pas tout-à-fait. Et ce frère est donc mort ?
MONSIEUR BERNIQUET
Il y a bien longtemps : c'était un mauvais sujet, il tuait tout le monde ; voilà pourquoi on l'avait envoyé bien loin.
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous devez hériter de plus de cent mille écus ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, le Notaire me l'a dit, et c'est un habile homme ; car il a lu le testament tout courant comme si c'eût été de la moulée.
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous ne l'avez donc pas lu, vous ?
MONSIEUR BERNIQUET
Moi ! J'en aurAis été bien fâché ; c'est une écriture de chicane. Ah ! Pardi, à moins que ce ne soit de l'imprimé, je ne vais pas me casser la tête à tout cela.
MONSIEUR DE PRECINAT
Votre oncle a dans Paris trois maisons de ma connaissance, qui rapportent plus de douze mille francs.
MONSIEUR BERNIQUET
Oui ; mais vous ne comptez pas ses quatre casseroles d'argent, son plat_à_barbe, un huilier, et puis des salières ; enfin, tout plein des choses que j'ai oublié, et qui font plaisir à voir.
MONSIEUR DE PRECINAT
Ce ne sont pas là de grands effets.
MONSIEUR BERNIQUET
Les casseroles sont bien grandes.
MONSIEUR DE PRECINAT
Enfin vous héritez de tout cela ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, et Mademoiselle votre fille aussi, puisque j'en suis amoureux, et que vous me la donnez en mariage.
MONSIEUR DE PRECINAT
Sans doute.
MONSIEUR BERNIQUET
Mon grand-oncle, à qui j'en avais parlé, n'y voulait pas consentir : je vous le dis à présent qu'il est mort, parce que je ne le crains plus. Il n'y a que Monsieur_d_Alvin que je crains.
MONSIEUR DE PRECINAT
Comment ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, il loge ici ; il pourrait être amoureux de Mademoiselle votre fille. Je suis malin, moi, je devine cela.
MONSIEUR DE PRECINAT
Bon ! C'est son cousin.
MONSIEUR BERNIQUET
C'est son cousin ? Je ne savais pas cela. Cela fait une différence.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et puis il n'est pas si riche que vous.
MONSIEUR BERNIQUET
Oh ! Je suis un bon parti, moi, avec mes casseroles et mon bassin_à_barbe d'argent.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je vous le dis, ne craignez rien ; et puis je parlerai à ma fille, pourvu que vous ne changiez pas d'avis.
MONSIEUR BERNIQUET
Moi, changer d'avis ! Pour qui me prenez-vous ? Savez-vous que je suis capable de vous signer un dédit, pour vous rassurer ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous entendez donc les affaires ?
MONSIEUR BERNIQUET
Comme ceux qui les font, je vous en réponds. Comment aurais-je vécu depuis que je suis à Paris sans cela ? Mon oncle ne me donnait rien.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et comment avez-vous fait ?
MONSIEUR BERNIQUET
Comme tous les autres : j'ai emprunté tant que j'ai pu, parce que je disais : j'hériterai bientôt, et il faut que je fasse figure.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et combien devez-vous ?
MONSIEUR BERNIQUET
J'ai fait six billets, qui montent... Attendez : trois_cent, cinq_cent, mille et puis cinquante_louis, avec vingt-cinq.
MONSIEUR DE PRECINAT
Tout cela ce sont des louis ?
MONSIEUR BERNIQUET
Non, il y a des francs ; cela fait en tout trois_mille_six_cent_francs que je dois.
MONSIEUR DE PRECINAT
C'est beaucoup pour un an.
MONSIEUR BERNIQUET
Il y a treize mois bien comptés. Ainsi je dis donc, si vous voulez, je vais signer un dédit ; mais il faut que je me dépêche à cause de l'enterrement de mon grand-oncle, qui va se faire bientôt.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je veux y aller aussi, si je le peux.
MONSIEUR BERNIQUET
Eh bien, je vous ferai la révérence.
MONSIEUR DE PRECINAT
Allons, passons dans mon cabinet.
SCÈNE IV. Mademoiselle de Precinat, Monsieur d'Alvin.
MONSIEUR D'ALVIN
Ils sont sortis, je crois ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Oui.
MONSIEUR D'ALVIN
J'ai tout entendu. Ce que je craignais est vrai ; mais il m'est venu une idée dont je me promets le plus grand succès.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous me le direz.
MONSIEUR D'ALVIN
Je n'ai pas un moment à perdre pour l'exécuter ; mais ce qu'il est essentiel que vous fassiez, c'est lorsque Monsieur_de_Precinat viendra vous proposer d'épouser Monsieur_Berniquet, de lui dire naturellement ce que vous pensez.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Comment ! Que je n'y consentirai point ?
MONSIEUR D'ALVIN
Oui.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Et que je n'épouserai jamais que vous ?
MONSIEUR D'ALVIN
Sans doute.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous plaisantez ?
MONSIEUR D'ALVIN
Non, je vous le jure ; parce que dès que le mariage de Monsieur_Berniquet sera manqué, il ne faut pas laisser croître un nouvel obstacle.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mais expliquez-moi comment ce mariage manquera.
MONSIEUR D'ALVIN
J'entends Monsieur votre père ; je ne serai pas longtemps sans revenir, et sans vous apprendre ce que vous voulez savoir.
SCÈNE V. Mademoiselle de Precinat, Monsieur de Precinat.
MONSIEUR DE PRECINAT
Qu'est-ce qui sort d'avec vous ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
C'est mon cousin.
MONSIEUR DE PRECINAT
Tant mieux ; car j'ai à vous parler.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je voudrais bien que ce fût sur une chose que je désire.
MONSIEUR DE PRECINAT
Mais cela pourrait être ; car il est question de vous marier.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Ah ! Mon père, vous voulez vous moquer de moi.
MONSIEUR DE PRECINAT
Non, et mon gendre sort d'ici dans l'instant.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Dans l'instant ? Je craignais que vous ne désapprouvassiez notre amour.
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous vous aimez ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Oui, mon père.
MONSIEUR DE PRECINAT
Il ne m'a pas dit cela.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Nous avions bien résolu de vous en parler, et nous ne l'avons jamais osé.
MONSIEUR DE PRECINAT
Mais il m'en a parlé, lui ; et tout est conclu. Il avait bien quelque inquiétude, il craignait que tu n'en aimasses un autre.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Comment peut-il douter de mon coeur ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Je l'ai rassuré, en lui disant que d'Alvin est ton cousin.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Comment ! À qui ?
MONSIEUR DE PRECINAT
À Monsieur_Berniquet.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Qu'est-ce que cela lui fait, que j'aime Monsieur d'Alvin, et qu'il m'épouse ; de quoi se mêle-t-il ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Mais c'est lui qui t'épouse.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Oui, Monsieur d'Alvin.
MONSIEUR DE PRECINAT
Non, Monsieur_Berniquet.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mon père, je n'épouserai jamais que Monsieur d'Alvin.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et moi je vous dis que vous épouserez Monsieur_Berniquet.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je ne le crois pas ; vous ne me sacrifierez pas à un si sot homme.
MONSIEUR DE PRECINAT
Il est fort riche.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
La richesse ne me fait rien.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je ne vous consulterai point.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous ne me marierez pas de force, assurément ; je vous connais.
MONSIEUR DE PRECINAT
De force ou de gré, vous vous marierez à ma fantaisie, voilà de quoi je vous puis assurer. J'ai un dédit de Monsieur_Berniquet ; c'est une précaution que j'ai prise, parce que c'est un excellent parti.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Moi, je le trouve très mauvais, et vous pouvez lui rendre son dédit.
MONSIEUR DE PRECINAT
Voilà ce que je ne ferai assurément pas, au contraire ; car je vais dès ce moment faire dresser le contrat.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je ne signerai jamais.
MONSIEUR DE PRECINAT, s'en allant
Nous verrons.
SCÈNE VI. Mademoiselle de Precinat, Monsieur d'Alvin.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je viens de faire tout ce que vous m'avez dit ; j'ai assuré mon père que je n'épouserai jamais que vous.
MONSIEUR D'ALVIN
Cela est à merveilles.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Oui ; mais mon père n'en va pas moins chez son notaire pour lui faire faire le contrat de mariage de Monsieur_Berniquet avec moi.
MONSIEUR D'ALVIN
Ne craignez rien. J'ai engagé quatre de mes amis à prendre des habits de deuil et de longs manteaux, et de se mettre à l'enterrement avant Monsieur_Berniquet ; il sera confondu de voir des héritiers qu'il n'attendait pas, et qui se diront les plus proches parents.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Il faudra qu'ils prouvent qu'ils seront les vrais héritiers.
MONSIEUR D'ALVIN
S'il ne le croit pas, on le chicanera, en lui faisant des oppositions au testament ; par ce moyen nous gagnerons du temps.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mais la vérité se découvrira.
MONSIEUR D'ALVIN
Pas d'abord. Le grand-oncle de Berniquet peut avoir eu des enfants en Amérique ou en Afrique, comme il dit.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Il croit donc que c'est la même chose ?
MONSIEUR D'ALVIN
Oui vraiment. Pour lors nous verrons ce que fera Monsieur votre père, s'il attendra que le procès soit intenté, s'il ne croira pas Berniquet un homme tout au moins mal instruit sur sa parenté. D'ailleurs, il faut de l'argent pour suivre un procès ; et les apparences étant contre Berniquet, il ne lui en prêtera pas.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Votre idée est excellente ; car ce n'est que comme unique héritier que ce mariage avait tenté mon père.
MONSIEUR D'ALVIN
Sans doute.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vos amis auront-ils été assez tôt prêts ?
MONSIEUR D'ALVIN
Oui, je les ai vu partir, et c'est ici que je viens attendre le succès de cette entreprise.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Il faudrait que mon père en fût instruit.
MONSIEUR D'ALVIN
Mais s'il est chez son Notaire, il les verra passer ; ils étaient en marche quand je suis venu ici.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Il serait important de savoir s'il a continué de faire dresser le contrat.
MONSIEUR D'ALVIN
Vous avez raison. Comment ferons-nous ? Attendez, doit-il revenir ici ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Je n'en sais rien.
MONSIEUR D'ALVIN
J'attends La_France.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Pourquoi faire ?
MONSIEUR D'ALVIN
Pour savoir la mine qu'aura fait Berniquet, lorsque mes héritiers supposés auront pris sa place.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Ah ! Fort bien.
MONSIEUR D'ALVIN
Sans cela, j'irais chez le Notaire, qui est le mien, et qui me dirait si Monsieur votre père aura été arrêté dans son projet.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Allez-y toujours.
MONSIEUR D'ALVIN
Mais c'est que La_France me rendrait compte aussi d'autres choses que je lui ai dit de faire, qui ne sont pas moins essentielles.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Qu'est-ce que c'est ?
MONSIEUR D'ALVIN
Ah ! Voici La_France.
SCÈNE VII. Mademoiselle de Precinat, Monsieur d'Alvin, La France.
LA FRANCE
Monsieur.
MONSIEUR D'ALVIN
Eh bien ?
LA FRANCE
Monsieur_Berniquet a été d'un étonnement !... J'ai bien ri toujours ; et puis mes camarades qui portaient la queue des manteaux de leurs maîtres se sont bien moqués de lui ; enfin, il était furieux.
Il rit.
MONSIEUR D'ALVIN
Ne ris donc pas.
LA FRANCE
Je n'en puis plus ; mais je vous avertis que Monsieur de Precinat me suit.
MONSIEUR D'ALVIN
Je vais chez le Notaire. As-tu fait ce que je t'avais dit ?
LA FRANCE
Oui, Monsieur ; ils vont tous le tourmenter.
MONSIEUR D'ALVIN
Cela est bon. Voici Monsieur votre père ; je m'enfuis : je reviendrai bientôt de chez le Notaire.
SCÈNE VIII. Mademoiselle de Precinat, Monsieur de Precinat.
MONSIEUR DE PRECINAT, se croyant seul
Je ne comprendrai jamais cela ; l'oncle de Berniquet ne m'avait jamais dit qu'il eût d'autres parents.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous me paraissez bien affligé de la mort de cet homme-là.
MONSIEUR DE PRECINAT
Il est vrai.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mais il était bien vieux.
MONSIEUR DE PRECINAT
Cela ne fait rien.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Pardonnez-moi, les vieillards ne sont pas des amis bien chauds.
MONSIEUR DE PRECINAT
Il l'était assez pour moi.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Ils ne pensent ordinairement qu'à eux ; ils craignent de manquer, ils sont avares, ils se privent de tout, et ils amassent sans cesse.
MONSIEUR DE PRECINAT
Ils ont raison.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Et tout cela pour faire des neveux bien riches, qui n'attendent que leur mort pour avoir leur succession, et la dépenser promptement.
MONSIEUR DE PRECINAT
Cela n'arrive que trop souvent.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Monsieur_Berniquet en est un exemple ; car il n'aimait pas son oncle, et cependant le voilà très riche de ses bienfaits. De combien hérite-t-il à-peu-près ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Je ne peux pas vous le dire.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
C'est pourtant cet héritage qui vous a engagé à vouloir me le faire épouser ; cependant je crois que Monsieur_d_Alvin est plus riche que lui.
MONSIEUR DE PRECINAT
Il n'attend pas d'héritage.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Non ; mais il a un bien assuré, et que personne ne peut lui disputer, vous en conviendrez bien ? Tenez, le voici.
SCÈNE IX. Mademoiselle de Precinat, Monsieur d'Alvin, Monsieur de Precinat.
MONSIEUR D'ALVIN
Parbleu, on vient de me dire une singulière nouvelle, Monsieur_de_Precinat.
MONSIEUR DE PRECINAT
Qu'est-ce que c'est ?
MONSIEUR D'ALVIN
Que ce pauvre Berniquet n'aura rien de son oncle, il y a d'autres héritiers plus près que lui.
MONSIEUR DE PRECINAT
Cela est vrai.
MONSIEUR D'ALVIN
Ils font mettre actuellement le scellé partout.
MONSIEUR DE PRECINAT
Qui vous a dit cela ?
MONSIEUR D'ALVIN
Monsieur_Broussin mon Notaire.
À part à Mademoiselle de Precinat.
Le contrat n'est pas fait.
MONSIEUR DE PRECINAT
Monsieur_Broussin en est donc sûr ?
MONSIEUR D'ALVIN
Il a parlé au Commissaire ; mais tenez, voilà Monsieur_Berniquet qui vous dira encore mieux ce qu'il en est.
SCÈNE X. Mademoiselle de Precinat, Monsieur de Precinat, Monsieur d'Alvin, Monsieur Berniquet, en manteau noir.
MONSIEUR DE PRECINAT
Eh bien, Monsieur_Berniquet, il est donc vrai que vous n'avez plus d'espérance ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oh ! Pardonnez-moi.
MADEMOISELLE DE PRECINAT, bas à Monsieur d'Alvin
Tout serait-il découvert ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Mais n'y a-t-il pas d'autres héritiers plus près que vous ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui vraiment, et ils sont arrivés bien à propos pour l'enterrement ; je ne me suis plus trouvé que le cinquième.
MONSIEUR D'ALVIN
Je crois que cela vous a un peu fâché ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, parce que leurs laquais m'ont ri au nez ; j'ai cru qu'ils se moquaient de moi.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Et cela n'était donc pas ?
MONSIEUR BERNIQUET
Bon ! Tout au contraire, leurs maîtres m'ont fait cent politesses, et ils m'ont bien remercié des soins que j'ai pris de mon oncle ; je crois que cela fera des cousins fort honnêtes.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Assurément ; mais après ?
MONSIEUR BERNIQUET
Après ? Ils ont fait mettre le scellé partout, jusques sur la porte de ma chambre ; cela est très plaisant.
MONSIEUR DE PRECINAT
Comment, plaisant ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui ; car je ne sais plus où aller coucher.
Il rit.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et vous riez de cela ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oh, je ris, parce que je ne serai pas embarrassé.
MONSIEUR DE PRECINAT
Mais vous n'aurez rien de cette succession.
MONSIEUR BERNIQUET
Non vraiment.
Il rit.
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous m'impatientez avec votre gaieté.
MONSIEUR BERNIQUET
Bon ! J'aurais bien de quoi m'affliger encore plus si je voulais.
MONSIEUR DE PRECINAT
Au sujet de quoi ?
MONSIEUR BERNIQUET
Au sujet de mes créanciers, qui, sachant que je n'héritais plus, sont venus me trouver, et m'ont dit qu'ils me feraient mettre en prison si je ne les payais pas.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et c'est donc en prison que vous comptez aller coucher ce soir ?
MONSIEUR BERNIQUET
Non.
MONSIEUR DE PRECINAT
Où donc ?
MONSIEUR BERNIQUET
Eh ! Pardi chez vous, ici.
MONSIEUR DE PRECINAT
Ici ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui ; mon mariage avec Mademoiselle n'est-il pas fait ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Non.
MONSIEUR BERNIQUET
Allons, vous badinez.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je ne badine pas.
MONSIEUR BERNIQUET
Oh ! Je ne suis pas inquiet.
MONSIEUR DE PRECINAT
Pourquoi ?
MONSIEUR BERNIQUET
C'est que la précaution que j'ai prise est bonne.
MONSIEUR DE PRECINAT
Et quelle précaution ?
MONSIEUR BERNIQUET
Eh pardi, vous savez bien.
MONSIEUR DE PRECINAT
Non.
MONSIEUR BERNIQUET
Comment ! Je ne vous ai pas fait un dédit ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Il est vrai ; mais je ne vous en ai pas fait, moi.
MONSIEUR BERNIQUET
Non ; mais c'est la même chose.
MONSIEUR DE PRECINAT
Cela est si peu la même chose, que vous n'épouserez pas ma fille.
MONSIEUR BERNIQUET
Mais elle est amoureuse de moi ; pardi, je le sais bien, apparemment : que voulez-vous qu'elle devienne ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Vous ai-je jamais donné lieu de le croire ?
MONSIEUR BERNIQUET
Ah ! Celui-là est bon ! Et qui aimez-vous donc ?
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mon père vous le dira.
MONSIEUR BERNIQUET
Je crois qu'il serait bien embarrassé d'en nommer un autre.
MONSIEUR DE PRECINAT
Pas tant que vous le croyez.
MONSIEUR BERNIQUET
Eh bien voyons.
MONSIEUR DE PRECINAT
Puisque vous voulez le savoir, c'est Monsieur_d_Alvin.
MONSIEUR BERNIQUET
Ah ! Je ne le crains pas.
MONSIEUR D'ALVIN
Comment, Monsieur ?...
MONSIEUR BERNIQUET
Assurément. On m'a dit que vous étiez son cousin.
MONSIEUR D'ALVIN
Il est vrai.
MONSIEUR BERNIQUET
Eh bien, je ne croirai ce mariage-là que quand je le verrai.
MONSIEUR D'ALVIN
Il ne dépend que de Monsieur_de_Precinat.
MONSIEUR BERNIQUET
Bon ! Il ne voudrait pas me faire ce tour-là.
MONSIEUR DE PRECINAT
Qui m'en empêcherait ?
MONSIEUR BERNIQUET
Votre promesse.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je ne me suis engagé à rien.
MONSIEUR BERNIQUET
Eh bien, mariez donc Mademoiselle à Monsieur_d_Alvin pour voir, je vous en défie.
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous m'en défiez ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, je vous en défie.
MONSIEUR DE PRECINAT
C'est une chose faite, elle n'en épousera jamais d'autre ; Monsieur_d_Alvin, je vous la donne.
MONSIEUR D'ALVIN, à Monsieur Berniquet
Ah ! Monsieur, que d'obligations je vous ai !
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mon père !
Elle l'embrasse.
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, oui, comptez sur sa parole ; vous voyez bien qu'il ne l'a pas tenue avec moi.
MONSIEUR DE PRECINAT
Allons, laissez-nous, et sortez d'ici.
MONSIEUR BERNIQUET
Mais un moment, Monsieur_de_Precinat, si c'est tout de bon que vous ne me donnez pas Mademoiselle votre fille, que voulez-vous que je devienne ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Tout ce que vous voudrez.
MONSIEUR BERNIQUET
Voilà toutes mes espérances détruites ; et mes créanciers vont me faire mettre en prison.
MONSIEUR DE PRECINAT
Ce n'est pas ma faute.
MONSIEUR BERNIQUET
Je comptais sur l'héritage de mon oncle.
MONSIEUR DE PRECINAT
Qu'est-ce que cela me fait ?
MONSIEUR BERNIQUET
Et après cela, sur mon mariage avec Mademoiselle votre fille ; je leur ai dit cela pour les apaiser.
MONSIEUR DE PRECINAT
Tant pis pour vous.
MONSIEUR BERNIQUET
Il faut donc m'enfuir ?
MONSIEUR DE PRECINAT
Comme il vous plaira.
MONSIEUR BERNIQUET
Mais prêtez-moi donc de l'argent pour prendre la poste, et pour m'en retourner dans mon pays.
MONSIEUR DE PRECINAT
Je ne vous prêterai rien.
MONSIEUR BERNIQUET
Pardi, je suis bien malheureux.
MONSIEUR D'ALVIN
Un moment, Monsieur_Berniquet, ne vous désespérez pas.
MONSIEUR BERNIQUET
Monsieur, je vous trouve bien bon, quoique vous m'enleviez ma femme.
MONSIEUR D'ALVIN
Écoutez-moi : d'où êtes-vous ?
MONSIEUR BERNIQUET
De Béthune, Monsieur.
MONSIEUR D'ALVIN
Vous êtes donc de Flandre ?
MONSIEUR BERNIQUET
Oui, Monsieur, je suis de Flandre.
MONSIEUR D'ALVIN
Eh bien, je vais vous donner cinquante_louis et une chaise de poste ; allez-vous-en chez moi m'attendre, je vous y ferai trouver la chaise et des chevaux.
MONSIEUR BERNIQUET
Mais si je rencontre mes créanciers ?
MONSIEUR D'ALVIN
Ne craignez rien ; ils ne sauront pas encore que vous n'épousez pas Mademoiselle.
MONSIEUR BERNIQUET
Mais ils le sauront bientôt. Je veux partir tout de suite.
MONSIEUR D'ALVIN
Et vous aurez raison.
MONSIEUR BERNIQUET
Adieu, Mademoiselle, si vous me regrettez, j'en serai bien fâché ; mais pour Monsieur votre père, je ne le regrette pas, je suis trop fâché contre lui. Adieu, adieu : je le dirai à tout le monde qu'il m'a manqué de parole.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Comment ?...
SCÈNE DERNIÈRE. Mademoiselle de Precinat, Monsieur d'Alvin, Monsieur de Precinat.
MONSIEUR D'ALVIN
Laissez, laissez-le aller ; je vais lui donner un de mes gens pour l'accompagner, et il ne le quittera que quand il sera arrivé chez lui.
MONSIEUR DE PRECINAT
Vous ferez bien ; mais revenez tout de suite, vous trouverez ici le Notaire, et nous signerons le contrat.
MADEMOISELLE DE PRECINAT
Mon père, vous allez faire mon bonheur.
MONSIEUR D'ALVIN
Monsieur !...
Il l'embrasse.
MONSIEUR DE PRECINAT
Si j'avais su que vous vous aimiez, si vous aviez eu plus de confiance en moi, je n'aurais pas cherché à faire une autre alliance ; et ma fille n'aurait pas été exposée à épouser un sot.
Explication du Proverbe : 90. Il ne faut pas croire tout ce qu'on voit.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica